Familles professionnelles, je vous hais

Familles professionnelles, je vous hais

Marc Olivier Baruch

À propos de Florent Le Bot, La fabrique réactionnaire : antisémitisme, spoliations et corporatisme dans le cuir (1930-1950), Presses de Sciences Po, 2007, 399 pages.

Tiré de son travail de doctorat d’histoire, l’ouvrage de Florent Le Bot offre au lecteur la double grille de lecture caractéristique des bonnes thèses : celle qui l’inscrit, d’une part, dans une lignée historiographique bien déterminée – celle issue de la « décennie Mattéoli », enrichie pour le seul cas français des travaux de thèse de Philippe Verheyde, Jean-Marc Dreyfus ou Jean Laloum, pour n’en citer que quelques-uns – lignée qu’il éclaire par l’étude d’une branche d’activité jusque-là intouchée. Mais celle aussi qui, dépassant le champ chronologique de la seule Seconde Guerre mondiale, entend contribuer à poser les jalons d’une histoire en moyenne durée de la société française « pré-moderne », celle-là même dont hériteront les décideurs de la Quatrième et de la Cinquième Républiques et qu’ils feront entrer, à marche parfois forcée, dans l’ère de la production et du commerce de masse.
Si l’inverse n’est pas toujours vérifié, il est fréquent que les bons livres aient des bons titres. Arrêtons-nous un instant sur les mots qu’ont choisis Florent Le Bot et son éditeur pour nous présenter l’ouvrage. La parenthèse chronologique indique bien, à elle seule, la dette de l’auteur envers son préfacier et directeur de thèse, Michel Margairaz, dont on se rappelle combien le doctorat d’Etat, par nature plus ample, sur l’évolution de l’économie française entre le milieu des années trente et le milieu des années cinquante, a contribué à poser la notion de conversion au cœur de l’analyse de la société française dans son rapport à l’Etat. Une filiation se construit ainsi, ramenant à la figure et à l’œuvre de Jean Bouvier, entre générations d’historiens refusant de débiter le monde réel à la coupe, politique ici, économique par là et social dans le reste donné par surcroît. Ce n’est pas à mes yeux un mince compliment.
L’ouvrage commence par de fort instructives pages, denses et claires, qui entendent précisément en expliciter le titre : faisant référence aux travaux de Nonna Mayer (La Boutique contre la gauche, Presses de Sciences Po, 1986), Florent Le Bot souligne l’intrication entre mode de production (la fabrique des dérivés du cuir, étudiés à partir d’autant d’analyses de cas qu’on compte de métiers dans la branche, depuis la tannerie jusqu’à la ganterie) et processus de structuration sociale (la fabrication d’une organisation professionnelle défensive). C’est de cette intrication, dans des contextes d’adaptations encore plus contraintes qu’en temps usuel (la Révolution nationale et ses ambitions de reconstruction du Travail, l’Occupation et la pénurie, le nazisme et la disparition programmée des Juifs d’Europe) que naît la trilogie qui donne son sous-titre à l’ouvrage : antisémitisme, spoliations et corporatisme. On pourrait presque résumer le travail de Florent Le Bot, thèse puis livre, en s’attachant à comprendre ce qui se cache derrière cette simple énumération. Autrement dit, il s’agit de lire l’histoire des professions du cuir entre 1930 et 1950 au miroir de cette triple réaction : réaction contre l’autre (xénophobie des années 1930), réaction contre le droit (avec les « occasions » que l’aryanisation massive du secteur permit d’engranger), réaction enfin contre la liberté économique, qu’il fallut rien de moins que la guerre, la planification puis l’ouverture européenne pour parvenir à imposer à des formes vieillies mais solidement défendues d’organisation de la production et de la vente.
« Archaïques », « crispées », « réactionnaires », « meurtrières » même parfois, les adjectifs ne nous manquent pas, aujourd’hui, pour qualifier les attitudes des professionnels et des professions du cuir dans la France de Vichy. Comme le souligne à juste titre Michel Margairaz dans sa préface, Florent Le Bot évite pour sa part d’en faire l’usage, outrancier, qui va souvent de pair avec l’approche téléologique des tenants du « Vichy avant Vichy ». Bien au contraire s’attache-t-il, en prenant les années 1930 en soi et non comme la nuée nécessairement porteuse de l’orage, de décrire l’organisation politico-professionnelle des acteurs, d’analyser leurs revendications et leurs succès au prisme des formes nouvelles de production et de vente apparues après la fin de la Première Guerre mondiale.
De ces formes, le groupe intégré (et étranger) Bat’a fut l’incontestable symbole, générateur de « perturbations » elles-mêmes porteuses « [d’]immoralisme [et de] désespoir », et donc susceptibles de conduire à « l’irréparable » (discours du président du Syndicat général de la chaussure de France, janvier 1935, cité par Florent Le Bot p. 101-102), de sorte qu’aux yeux de tous la loi votée en mars 1936 (non remise en cause par la Chambre Front populaire issue des élections du printemps suivant), qui soumettait à autorisation toute ouverture de fabrique ou magasin de vente de chaussures, était bien une loi anti-Bat’a, issue de l’agitation d’un comité portant ouvertement ce nom, actif en 1935 à Fougères, et portée à la Chambre par le député de droite de la circonscription, Étienne Le Poullen.
Le cœur de l’ouvrage est bien entendu constitué par la période de l’Occupation, qui voit la mise en œuvre du processus d’aryanisation de la branche. En partant d’autant de cas qu’il y a de métiers dans le cuir, d’autant de localisations aussi (c’est dans un véritable tour de France des industries du cuir que le lecteur est entraîné, de Belleville à Millau, de Fougères à Chaumont), et en s’appuyant sur un très complet travail de dépouillement d’archives de provenances multiples, Florent Le Bot en détaille les étapes et en explicite les mécanismes. Sans doute des études comparables ont-elles déjà été conduites pour d’autres branches (banque, édition, monde de la photographie, etc.). Pour autant, comme il le souligne lui-même (p. 22), « aucune n’a adopté [la même] démarche, à savoir une observation et une analyse reposant sur la moyenne durée avec l’appui de données méso-économiques. Le postulat de départ est que l’attitude des acteurs de l’économie, individus, entreprises ou institutions, face au processus de spoliation, ne peut se comprendre pleinement qu’au regard de la situation économique de l’avant-guerre. »
Résumant les logiques à l’œuvre en matière de spoliation, Florent Le Bot y voit « une entreprise germano-française d’élimination “raciale” », titre qu’il donne au chapitre central de ses développements relatifs aux mesures de pillage légalisé des « entreprises juives ». Du fait de Vichy, mû à la fois par ses choix antisémites et par sa revendication éperdue d’affirmation de sa souveraineté sur l’ensemble du territoire français, le théâtre en est élargi à tout le pays par la loi du 22 juillet 1941. Comme le montre Florent Le Bot, cette date marque une rupture dans la répartition des responsabilités entre acteurs de la spoliation. La montée en puissance du Commissariat général aux questions juives, créé en mars de la même année et qui consacrera désormais l’essentiel de son activité à l’aryanisation économique, fait passer au second plan les organisations professionnelles du secteur, à commencer par le CGOIC (Comité général d’organisation des industries du cuir) et son actif président, le tanneur Régis Ribes.
Les frontières n’en resteront pas moins poreuses entre État et comités d’organisation, pour une double raison. D’une part, parce que les personnes physiques impliquées dans l’organisation professionnelle connaissent bien les opportunités nées de l’application de la législation antisémite : ainsi de Ribes, à l’origine de la création de la SIFIC (société industrielle et financière du cuir) qui cherche en vain à reprendre les Chaussures André, ou d’André Moreau, délégué général de la Fédération de la chaussure, nommé administrateur provisoire de nombreuses PME du secteur. Mais aussi parce que la spoliation apparaît comme le catalyseur de la modernisation de la branche. Les pouvoirs publics, au nom de la rationalisation, nécessaire en temps usuel et indispensable en période de pénuries, comme les professionnels du secteur, que toute diminution du risque concurrentiel ne peut que satisfaire, partagent l’axiome selon lequel « la liquidation est la règle, la vente l’exception ». Il ne s’agit en aucun cas d’une stratégie cachée : posée comme règle générale en matière de commerce de détail (placé sous la coupe du puissant Comité général d’organisation du commerce, CGOC), cet objectif de l’aryanisation est explicitement indiqué aux professionnels du cuir par les représentants de l’État. Près de la moitié des 450 entreprises, de toutes tailles et de toutes natures, retenues par Florent Le Bot à titre d’échantillon, sera ainsi liquidé, « abouti[ssant] dans les faits à dépouiller, pour l’essentiel, des pauvres ». Après la guerre, nombre de ces derniers ne demanderont pas à rentrer en possession de leur bien : ils auront été assassinés dans le cadre de la « Solution finale ».
Pour les autres, la restitution ne sera pas toujours aussi simple que l’aurait voulu le principe posé par le gouvernement provisoire de la nullité absolue de la législation antisémite. On sait depuis les travaux de la Commission Mattéoli le juridisme extrême dont firent preuve, malgré les injonctions du professeur Terroine, chef du service des restitutions, les administrations d’État chargées de la restitution. Ce ne pouvait être par manque de professionnalisme : elles étaient au contraire expertes en la matière, dans la mesure où les agents chargés de la spoliation avaient été maintenus en fonction pour défaire ce qu’ils avaient si docilement fait les années précédentes. L’exemple de l’entreprise Favo, décortiqué ici par Florent Le Bot, en est un exemple éclairant, esquisse de ce « Vichy après Vichy » dont les dossiers du service des Domaines doivent contenir plus d’une trace, mais qu’à la différence de la Caisse des dépôts et consignations ou de la Banque de France, cette grande administration n’a pas cherché à mieux connaître. Peut-on à son attention reprendre en guise de conclusion ici une citation de Primo Levi rapportée par Florent Le Bot (p. 185) : « Ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre c’est presque justifier. » ? Pour autant, ajoute le même auteur quelques phrases plus loin, travailler sur ce type de réalité est indispensable, et jamais fini : « Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent être à nouveau déviées et obscurcies : les nôtres aussi. »