Trois regards sur les « sombres temps »

Trois regards sur les « sombres temps »

Perrine Simon-Nahum

À propos de Robert Steegmann, Le Camp de Natzwiller-Struthof, Le Seuil, « L’Univers historique », 2009, 375 pages, Frédéric Rousseau, L’Enfant Juif de Varsovie. Histoire d’une photographie, Le Seuil, « L’Univers historique », 2009, 265 pages et Nadine Fresco, La Mort des Juifs, Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2008, 309 pages.

On l’a longtemps ignoré ou feint de l’ignorer. Il y eut en France un camp de concentration. Le camp de Natzwiller-Struthof, installé en Alsace, fonctionna entre 1941 et 1945 et fut l’un des plus meurtriers relativement au nombre de déportés qu’il reçut. C’est aujourd’hui, nous dit l’auteur, l’un des lieux de mémoire les plus visités et pourtant, parce qu’elle passe par l’histoire de l’Alsace, la mémoire spécifique du KL Natzwiller mit longtemps à réapparaître sous le mythique camp de Struthof. Par son fonctionnement comme à travers l’établissement de camps-satellites et plus encore l’envoi de commandos installés « au cœur des populations locales », l’existence du KL Natzwiller dessine donc une « zone grise » entre le portrait d’une Alsace victime ou collaborationniste qui touche les populations restées sur place. Et ce, d’autant que si l’histoire du camp-souche s’achève en septembre 1944, celle des camps satellites se poursuit jusqu’à la fin avril 1945. À travers l’exploitation des populations mises au service de la production de guerre, ceux qui participaient de l’extérieur au processus de production n’ont pu ignorer la condition faite aux détenus.
L’étude sans appel que propose R. Steegmann est issue d’une thèse soutenue à Strasbourg en 2005. Celle-ci mettait l’accent sur la spécificité d’un camp de concentration par rapport aux camps d’extermination ou aux camps de prisonniers de guerre. Ici ce sont les conditions de vie faites aux détenus qui servent de fil directeur à l’ouvrage. Le 21 mai 1941, le camp de Natzwiller reçoit ses premiers internés. On est alors loin de l’« improvisation » qui présida à la construction des premiers camps en 1933. Lorsque le camp ouvre ses portes, en 1941, le système des camps de concentration, qui a connu de nombreuses évolutions, est désormais parfaitement rôdé. Quant à l’Alsace, elle se trouve annexée au Reich depuis juin 1940, englobée dans la province de Bade. La taille resserrée du KL de Natzwiller et sa durée d’existence de quatre ans rendent possible une étude relativement exhaustive. Le KL Natzwiller a accueilli plus de 50 000 détenus, les arrivées se multipliant à partir de 1944 pour répondre au développement de la fonction économique des camps. Le camp de concentration illustre en effet, au-delà même de la sélection raciale, la condition de sous-homme auxquels sont réduits les déportés, marchandise mise au service du Reich et de ses gestionnaires. Le camp a ainsi réalisé dans les faits une « extermination par le travail » (p. 193).
Les différents chapitres écrits au rythme de la vie – et de la mort des détenus ont pour but d’éclairer le contraste qui forme le cœur de l’argument : la « normalité » concentrationnaire, c’est-à-dire l’ensemble des rouages impliqués dans le fonctionnement régulier du camp et la déshumanisation qu’y connaissent les êtres humains, le monde des condamnés où règnent arbitraire et violence. Cet hiatus culmine dans la part que prirent le camp de Natzwiller mais aussi l’université de Strasbourg dans les expérimentations auxquelles se livrèrent les nazis sur les détenus. Les expériences médicales dont les premières sont menées en novembre 1942 sur des détenus tziganes, puis à partir de juin 1943 l’arrivée dans le camp des détenus NN (Nuit et Brouillard), expliquent la spécificité du KL Natzwiller parmi les camps de concentration. Le KL Natzwiller fut aussi à sa manière un camp d’extermination.
C’est à une autre histoire que nous convie F. Rousseau. Voici longtemps déjà que les historiens ont saisi la puissance des images. Karl Kraus dès 1914 s’interrogeait sur « la réalité virtuelle » et plaçait déjà au centre de sa réflexion le pouvoir suggestif des images et leur utilisation au service de la propagande. Ainsi le petit garçon à casquette du ghetto de Varsovie, les mains en l’air et le regard apeuré, incarne-t-il pour beaucoup l’image de la Shoah par excellence tout comme celle de l’enfant au napalm plus tard – et en référence la guerre du Vietnam. On sait moins en revanche que la photo du petit garçon n’est pas un document isolé mais extraite d’un ensemble de clichés annexé au rapport Stroop. Du nom du chef de la SS qui dirigea les opérations, ce rapport, rédigé en trois exemplaires aux dires de son auteur, destiné aux hauts dignitaires du Reich devait témoigner de la destruction du ghetto de Varsovie au soir du 16 mai 1943. Tous les clichés ne datent pourtant pas de l’insurrection du ghetto. L’idée selon laquelle la photographie du petit garçon symbole du martyr du ghetto pourrait avoir été prise dans d’autres circonstances fut exprimée une première fois le 28 juillet 1978 dans un article du Jewish Chronicle. Rien ne permet en effet de dater la photo. Mais au-delà de la date à laquelle aurait été pris le cliché, c’est l’identité même du petit garçon qui devint bientôt le centre de la polémique. Plusieurs noms sont avancés pour le « ghetto-boy » dont celle d’un richissime juif londonien qui affirme qu’il s’agit de lui. Symbole de l’extermination des juifs, le « ghetto-boy » devient sous sa nouvelle identité et sous la plume des négationnistes la preuve même du mensonge de l’histoire.
C’est ici que commence la minutieuse enquête de F. Rousseau. Celui-ci se fonde sur une comparaison des deux documents retrouvés. Or, de même que les photos étaient prises par des photographes nazis, il faut garder à l’esprit que leur usage premier était à destination des chefs nazis. Nullement destinée à attirer l’attention des spectateurs sur les victimes, encore moins à provoquer leur pitié, la photo du petit garçon a, au contraire, pour but de célébrer les qualités du chef de la police du ghetto. L’idée est d’exalter, comme le dit l’historien, la capacité des soldats à surmonter la pitié qu’auraient pu leur inspirer leurs victimes terrorisées, la subversion qu’ils accomplissent de la morale judéo-chrétienne. La photo de l’enfant serait donc l’une « des vues les plus nazies de l’album » de Stroop (p. 88).
L’album Stroop sera, on le sait, présenté au procès de Nuremberg. Mais encore une fois c’est un choix des photographies qui sera exposé là, les 18 photos extraites des 54 existantes se trouvant présentées dans un ordre différent, lui aussi recomposé. La photographie de l’enfant, bien qu’elle figure dans « l’album de Nuremberg », ne reçoit à l’époque aucun traitement particulier et ne fut pas montrée au Tribunal. Elle ne symbolise pas encore la « destruction des Juifs d’Europe ». La photographie, comme l’écrit si justement l’auteur, « attend ses créateurs » (p. 117).
Elle fait une première apparition furtive au Festival de Cannes en 1956 à l’occasion de la projection du film d’A. Resnais, Nuit et brouillard. Le cliché est d’ailleurs tronqué et le discours euphémisé. La photo de l’enfant reste encore absente, deux décennies durant, de la mémoire du soulèvement du ghetto et plus encore de ses interprétations. Dans la concurrence des mémoires, les accusations de « passivité » proférées à l’encontre des Juifs d’Europe devant le sort qui leur était réservé, à laquelle fait exception l’héroïsme d’un petit groupe, les insurgés du ghetto, dont s’empare notamment l’histoire nationale du jeune État d’Israël, comme l’a récemment montré G. Bensoussan, occupe le devant de la scène. L’historiographie occidentale elle-même a du mal à aborder avec la sérénité nécessaire le traitement des événements.
C’est dans un livre de l’historien G. Schoenberner, L’Etoile jaune, publié en 1960 en Allemagne qu’apparaît pour la première fois un commentaire sur la photo de l’enfant, à travers l’idée que la folie meurtrière de l’hitlérisme aurait été jusqu’à transformer les enfants eux-mêmes en ennemis mortels du régime, en les consacrant au statut de héros. La même année le cinéma la fait accéder au rang d’icône. Mais c’est surtout les manuels scolaires qui, se répondant les uns aux autres, contribuent à imposer l’image du petit garçon comme symbole de l’extermination des Juifs. Dès lors son exploitation n’a plus de freins, même plus ceux de l’exactitude historique puisque l’enfant apparaît en 1969 portant une étoile jaune là où les juifs de Varsovie revêtaient, on le sait, un brassard. Au début des années 1980, l’enfant est désormais seul en scène pour incarner la destruction des Juifs.
Que nous apprend l’histoire de cette photo par-delà son destin si particulier ? Que nous dit-elle du sens d’une vérité de l’histoire appliquée à un sujet aussi essentiel pour la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes et de notre propre histoire ? La mécanique historique est complexe. L’histoire est en effet aussi un récit qu’il faut essayer de tenir au plus près d’une vérité mais qui pour nous en faire sentir l’authenticité joue également sur les représentations et, depuis quelques années particulièrement, sur les émotions. Or, celles-ci sont également on le sait – et les images au premier plan – l’objet de possibles détournements. Aussi l’ouvrage de F. Rousseau, dont la dernière partie livre un décryptage sémiologique impitoyable, sonne-t-il comme un rappel salutaire dans l’un des domaines les plus délicats de l’historiographie contemporaine où l’expression d’une philosophie compassionnelle apparaît la plus perverse car à la place du visage de l’enfant elle n’hésite plus à mettre le visage d’un autre enfant. On doit donc saluer l’art et la maîtrise de l’historien. Il faut savoir demeurer objectif. Tel est sans doute l’ultime devoir que nous devons à la mémoire des victimes.
C’est aussi ce qu’exprime le titre lapidaire de l’ouvrage de Nadine Fresco. Et pourtant il traduit en une formule qui claque ce qui constitua sans doute l’événement central du XXe siècle et plus encore la faille qui traverse aujourd’hui encore tout exercice de l’histoire et plus encore le rapport que nous entretenons à nous-mêmes. Nadine Fresco est coutumière du fait. Elle ne nous ménage pas et a habitué ses lecteurs depuis la parution de ses premiers essais à une réflexion sans concession sur ces sujets qui sont au cœur de notre identité. Le recueil de textes qui paraît ici ne fait pas exception. La composition du recueil et l’échelle chronologique de 1980 à 2008 sur laquelle s’inscrivent les différents textes rassemblés pour l’occasion sont d’ailleurs au cœur du regard qu’elle pose sur la façon dont les sciences sociales appréhendent la Shoah depuis plus de trois décennies. On le devine, celles-ci n’en sortent pas indemnes, pas plus que les représentations qu’elles nous livrent.
Ce sont d’abord des photographies, celles qui montrent l’exécution des Juifs au moment de la Seconde Guerre mondiale. Celles-ci sont l’occasion pour l’historienne, spécialiste du négationnisme, de réfléchir à l’usage de la photographie chez les nazis (réflexion qui vient en écho à l’ouvrage de F. Rousseau). Comme la caricature et le cinéma, la photographie joue un rôle actif dans la propagande anti-juive dès leur arrivée au pouvoir, participant, au même titre que la langue, comme l’a montré Viktor Klemperer dans LTI. La langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, d’une perversion qui aboutut à redéfinir un monde fondé sur la hiérarchie des races. Dans la transformation du réel opérée par les images, la photographie participe du fossé qui commença à se creuser entre les Juifs et la population allemande non juive. Car la parole ne serait rien sans la visibilité de l’abjection qu’elle prétend nommer. La terreur s’exerce bien « aux yeux de tous » (p. 31). C’est ici que se concrétise la menace de mort, dans la façon de signifier aux Juifs qu’ils ne sont déjà plus des hommes comme les autres, ou plus autant que les autres. Lorsque les photographies de l’extermination pratiquée à partir de 1941 sur le front de l’Est furent interdites, les mots qui portent en eux cette injonction formèrent dans leur précision bureaucratique comme des images, note très justement N. Fresco. Parmi les photos qui, contrevenant aux ordres, témoignent des exécutions des Juifs de l’Est, huit d’entre elles se rapportent à la Dezember-Aktion de Shkède, exécution de Juifs de Libau en Lituanie. Il importe peu que ces photos se soient trouvées en la possession de l’oncle de l’auteur, David Siwzon, de même que leur copyright n’a aucune importance au regard de leur sens pour l’humanité. Ce dont témoignent les photos de ces femmes habillées, puis dévêtues avant leur exécution et que le vent ne balaye leur fosse, c’est de la mort des Juifs dans ce qu’elle a de plus brutal, dans la brièveté du temps qui sépare un cliché de celui qui suit, de l’indifférence dans laquelle ceux-ci semblent avoir été pris, de la distance qui sépare les bourreaux inhumains de l’humanité des victimes. Ce dont nous fait prendre conscience la succession des clichés c’est en même temps de la victoire de l’homme sur le temps de l’histoire, de l’importance qu’ont les images pour témoigner de la profondeur d’une vie et de plusieurs vies. C’est une même interrogation que poursuit N. Fresco à travers sa réflexion sur l’écho que provoque en nous la douleur des enfants d’Izieu, douleur que nous projetons sur les 43 photos accrochées aux murs de la Maison d’Izieu et que l’œil du spectateur assimile aux années de leur séjour auprès de Sabine Zlatin, alors que la plupart datent des années qui précédèrent la guerre.
Ce qui frappe le lecteur dans la réunion de ces textes c’est l’effet produit par l’écho que trouvent entre eux les mots et les images. C’est finalement combien l’indicible se fraie un chemin dans la représentation que nous tentons de nous faire cinquante ans après de ces vies détruites. Au souffle du vent qui balaye le sable des dunes de Shkède répond le « silence de mort », ces « litanies de silence » (p. 123) qui entourèrent la disparition de leurs proches chez ceux qui en réchappèrent au lendemain de la guerre. À la fugacité des vies que l’on devine derrière la profondeur des regards, répond l’empreinte des noms qui nous restent. La difficulté vient alors du statut même de la mort chez ceux qui pressentent l’existence de ce secret. Comme traiter avec ce souvenir de la mort, dont l’angoisse est liée au fait qu’un jour on aura oublié même qu’on l’a oublié ? L’absence des morts vécue comme une présence dont le temps demeure l’ultime dépositaire explique la nostalgie de ceux qui sont venus après. Cela jette une perspective nouvelle sur le texte qui clôt le recueil, par lequel N. Fresco dénonçait l’entreprise négationniste à ses débuts. Non seulement sur le courant lui-même, depuis largement installé dans notre environnement, mais dans son usage des preuves, des mots et des photos. L’entreprise négationniste n’est que la partie la plus argumentée du détournement de réel contre lequel Nadine Fresco nous met en garde. En rapprochant ces textes, en les mettant en regard, en nous permettant de nous y reconnaître, elle nous donne des balises pour traiter l’événement. C’est un nouveau langage que trouve l’historienne pour dire la brutalité de la mort.