Le destin d’une héritière

Le destin d’une héritière

Philippe Boulanger

À propos de Benazir Bhutto, Fille de l’Orient. Une vie pour la démocratie (1953-2007), trad. de l’anglais par Simone Lamblin et Isabelle Taudière, Éd. Héloïse d’Ormesson, 2008, 598 pages.

À Larkana, dans la province de Sind, au sud du Pakistan, la politique est une affaire de famille : celle des Bhutto. Dans ce pays fondé en 1947, cette grande famille de propriétaires terriens constitue le terreau du Parti populaire du Pakistan (PPP), dont le père de Benazir, Ali Zulfikar Bhutto, est le fondateur. On saisit dès les premières pages d’Une fille de l’Orient que la jeune Benazir, au caractère déjà bien trempé, a baigné dans la politique, dans sa version la plus violente : emprisonnement de sa mère et d’elle-même, à peine âgée de vingt-huit ans, pendaison du père par le général Zia, assassinat du frère cadet Shah Nawaz à Nice, acharnement contre la famille Bhutto et les fidèles du PPP.
Pourtant, la vie de Benazir Bhutto ne saurait se réduire aux cinq mois d’isolement à la prison de Sukkur en 1981 ou à l’assassinat du père. D’abord, la vie de l’aînée des Bhutto se déroule dans deux demeures rassurantes qu’on retrouve tout le long du récit : 1970, Clifton, à Karachi, et Al-Murtaza, à Larkana. C’est ensuite l’itinéraire d’une jeune fille issue d’une grande famille qui bénéficie de la meilleure instruction dans son pays et à l’étranger : le couvent Jésus et Marie, tenu par des religieuses irlandaises, puis les quatre années à Harvard, et enfin Oxford. Etudes placées sous le signe de la politique et des relations internationales, car la jeune et très pieuse Pakistanaise se destine au métier de diplomate. Celle que sa famille surnomme « Pinkie » sera Premier ministre à deux reprises (1988-90 et 1993-96), première femme à atteindre ce poste dans le monde musulman. Malgré ce dévouement à la démocratie affirmé continuellement dans ces mémoires, le bilan de la gestion des affaires publiques par les gouvernements Bhutto est entaché d’accusations de corruption et de népotisme, dont elle s’est toujours défendue.
Benazir Bhutto est-elle venue trop tôt à la politique ? En 1972, encore étudiante à Harvard, elle rentre au Pakistan lors des vacances d’été. Elle se rend sur les hauteurs de Simla pour assister à la rencontre entre son père, président du Pakistan (1971-1973), et Indira Gandhi, Premier ministre indien, à la suite de la guerre au Pakistan oriental perdue par Islamabad. C’est l’entrée en politique de la jeune Benazir, qui commence à attirer l’attention des médias du monde entier. Conseillère officieuse de son père, elle y suit le déroulement des pourparlers indo-pakistanais. Cinq ans plus tard, à peine revenue des États-Unis, elle assiste, le 5 juillet 1977, au coup d’État du général Zia ul-Haq contre son père, Premier ministre depuis 1973.
Après sa pendaison, le 4 avril 1980, Benazir Bhutto prend, avec sa mère, les rênes du PPP. Elle n’a que vingt-sept ans, mais elle est déjà considérée comme l’héritière politique de son père, chargée de la lourde tâche de mener le Pakistan vers la démocratie. En 1984, après des années d’emprisonnement, elle est déjà, à trente ans, une icône de la résistance à la dictature militaire de Zia, qui, en ces temps de guerre froide, est soutenu par les États-Unis. En exil à Londres, dans l’immeuble Barbican, près de la cathédrale Saint-Paul, Benazir Bhutto, affaiblie par des problèmes de santé et des querelles intestines au sein du PPP, cherche à organiser la lutte contre le régime militaire.
L’image d’Ali Zulfikar Bhutto traverse les mémoires de sa fille. De l’emprise de son père défunt, la fille ne s’émancipera jamais. Ce legs d’Ali Zulfikar Bhutto rend presque palpable la présence post mortem du père tout au long du livre. Ainsi, un jour, le journaliste Christopher Hitchens demanda à Bhutto pourquoi elle avait appuyé le mouvement des talibans, qui avait pris le pouvoir à Kabul et avait menacé de déstabiliser une bonne partie de son pays et même de la région. Elle parut surprise, agacée, puis répondit sèchement : « Mais c’était la politique de papa ! » Dans ses mémoires, l’héritière prétend au contraire avoir toujours lutté contre les extrémistes musulmans, qui attentèrent à sa vie à plusieurs reprises et finalement réussirent.
Absorbée par l’intensité de la vie politique pakistanaise, Benazir Bhutto répugne d’abord à se marier. La coutume, la tradition, les pressions de l’entourage l’y invitent pourtant, dès ses années d’étudiante américaine. Mais l’ombre du père assassiné plane encore, et les incarcérations dans les geôles du régime de Zia lui font repousser jusqu’à sa trente-quatrième année cette étape charnière dans la vie d’une musulmane. « Ma notoriété au Pakistan excluait pour moi toute possibilité de rencontrer un homme, d’apprendre à le connaître puis de l’épouser. La liaison la plus discrète aurait alimenté les commérages et les rumeurs que provoquait déjà le moindre de mes faits et gestes. » Le mariage arrangé se présente paradoxalement comme une solution libératrice pour cette féministe musulmane : originaire du Sind également, Asif Zardari s’accommode de l’existence tumultueuse de sa femme.
Jeune mariée, Benazir Bhutto ne renie nullement son engagement politique au service du peuple pakistanais. « Ma mission n’avait pas changé et ma motivation était intacte : je voulais ramener la démocratie au Pakistan par le biais d’élections honnêtes et équitables. » Engagement démocratique bientôt couronné par un succès électoral historique. Après la prison et l’exil, Benazir Bhutto accède au pouvoir par la voie des urnes. Le PPP remporte la majorité des sièges lors des élections de l’automne 1988, permises en grande partie par le décès surprise de Zia en août. Le 2 décembre, elle prête serment et devient Premier ministre du Pakistan. Contrainte à la démission deux ans plus tard, elle laisse le pouvoir à son grand rival, le cacique du Penjab, Nawaz Sharif. Malgré les pressions de certains cercles militaires et les menaces d’attentats contre sa personne, Bhutto ne cède pas et revient au pouvoir à l’occasion des élections générales d’octobre 1993. Peu portée vers l’autocritique, elle vante les succès économiques et sociaux obtenus par ses deux gouvernements. Bhutto souligne aussi que l’expansion du terrorisme islamique était évidente dès cette époque chez le voisin afghan et au Pakistan même, que la stratégie américaine dans la région (jouer les moudjahidine contre l’URSS en Afghanistan) était périlleuse, mais que les Occidentaux n’ont pas voulu y prêter suffisamment attention.
Long, laborieux, l’ouvrage captive moins par son style rustique que par l’histoire d’un destin cahoteux qui mêle les affres de la politique aux déchirements familiaux. C’est l’histoire des trente dernières années du Pakistan qu’embrasse le destin exceptionnel de Benazir Bhutto. Ces mémoires constituent en effet une chronique des années de plomb d’un pays hétérogène, féodal et majoritairement musulman où la stabilité de l’Asie du Sud-Est et d’une bonne partie du monde se jouera dans les années à venir.