Découvrir une autre France

Découvrir une autre France

Michael Mills

À propos de Graham Robb, The Discovery of France, Londres, Picador, 2007, 455 pages.

Voici une œuvre admirable, qui s’attache à retracer l’histoire de la société française, de la langue dont elle se sert, des paysages dans lesquels elle évolue et qui l’inspirent ; si elle embrasse plus de vingt siècles, de la Gaule d’avant la conquête romaine au temps présent, elle insiste particulièrement sur l’Ancien Régime et les suites de la Révolution.
Signalons une cartographie étonnante, qui permet de se faire une idée des paysages ruraux et urbains comme de l’activité économique. Les chapitres ayant trait à la vitesse, ou plutôt à la lenteur des transports, à pied, à dos de mule, en voiture à cheval ou en diligence, par les voies d’eau puis en train ou en automobile, stupéfient l’auteur de ce compte rendu, plus familier de la géographie insulaire : il n’est pas rare que des voyageurs décidés et prêts à tout pour arriver au plus vite marchent quatre-vingts kilomètres par jour en terrain difficile !
Les perceptions du temps et de la distance étaient très différentes des nôtres, bien sûr. Beaucoup de Français n’avaient la possibilité de connaître qu’un espace très limité, ne dépassant pas un rayon d’une dizaine de kilomètres à partir de leur lieu de naissance pour la plupart des villageois ; le service militaire, première possibilité d’échapper à l’univers quotidien, fort impopulaire, ne s’imposait pas à tous avant la Révolution. Si d’autres hommes étaient appelés par leur profession à aller jusqu’aux frontières de « l’Hexagone », notion assez récente puisqu’elle ne remonte guère avant 1847, voire à les dépasser, ils ne représentaient qu’une minorité de la population.
Le livre de Graham Robb dévoile avec une grande précision les strates de la France profonde (on ne parlait pas encore de celle « d’en bas » !), à différents moments de son histoire. Ce qu’il nous apprend des systèmes d’allégeances politiques, de la transhumance, des croisements d’espèces, des techniques agricoles, et, surtout, du transport des marchandises et des hommes, est passionnant.
Les croyances religieuses et la façon dont elles ont façonné les relations sociales font également l’objet d’une étude qui rend leurs dus au catholicisme, au protestantisme, comme à « l’hérésie » cathare ou aux cultes païens.
On saura également gré à l’auteur d’inciter à réviser les lieux communs erronés sur les relations entre Paris et les provinces, grâce à une série d’observations nuancées. Il est injuste de caricaturer les Parisiens comme massivement ignorants et méprisants à l’égard d’un vague fouillis de forêts, bocages, et lointains rivages. Que certains l’aient été n’empêche pas que d’autres sont partis découvrir l’intérieur du pays et se sont efforcés de rapporter au mieux ce qu’ils avaient observé. De même que des provinciaux ont pu de tous temps tirer parti du séjour parmi eux des Parisiens, comme des étrangers.
Au terme du périple, Robb nous présente la France actuelle, celle du TGV et de la décentralisation, tout en prenant soin de la replacer au sein de l’Union européenne. Nous sommes ici loin des provençâneries ou des bretagnâneries des aimables touristes ou « résidents » britanniques que quelques années de fréquentation des indigènes transforment en spécialistes autoproclamés et complaisants des particularités gauloises. L’auteur de The Discovery of France a derrière lui des biographies appréciées de Balzac, Hugo, Rimbaud, qui ne sont pas étrangères à la réussite du présent ouvrage, dans lequel on perçoit comme l’aboutissement de recherches déjà anciennes. Robb n’est pas pour autant un rat de bibliothèque classique : il n’a pas hésité à parcourir des milliers de kilomètres à bicyclette pour vérifier tel ou tel détail des cartes auxquelles ils se réfère, celles de la dynastie des quatre générations de Cassini aux XVIIe-XVIIIe siècles, celles d’état-major entre 1818 et 1880. C’est à la force de ses mollets, alliée à son amour de la langue française et à son érudition méthodique d’historien, qu’il doit d’avoir accompli ce bel exploit : renouveler notre vision de ce qui a fait la France d’aujourd’hui.