Orhan Pamuk, le dissident d’Istanbul

Orhan Pamuk, le dissident d’Istanbul

Philippe Boulanger

À propos d’Orhan Pamuk, Istanbul. Souvenirs d’une ville, trad. du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse, Gallimard, 2007, 448 pages.

Le jeudi 12 octobre 2006, l’écrivain turc Orhan Pamuk se voit décerner le prix Nobel de littérature. Déjà récompensé en France par le prix Médicis du roman étranger en 2005 et en Allemagne par le prix de la Paix des libraires la même année, le romancier turc le plus traduit et le plus lu dans le monde, avec Yaşar Kemal, est moins une fierté nationale qu’une source d’embarras pour ses concitoyens : si ces derniers éprouvent un certain orgueil pour cette reconnaissance de la littérature turque contemporaine, les sorties critiques de Pamuk à propos du génocide arménien et de la question kurde irritent leur sentiment nationaliste et lui attirent nombre de détracteurs, courroucés qu’un intellectuel ose enfreindre les tabous de la vie politique turque.
Plus qu’un « renégat » comme l’ont qualifié les nationalistes turcs, Orhan Pamuk est davantage un dissident : il utilise d’ailleurs le terme dans l’édition du quotidien libéral turc Radikal dont il est le rédacteur en chef invité le 8 janvier 2007. Il se situe dans une position aussi inconfortable que les dissidents tchécoslovaques des années 1970 et 1980 qui remettaient en cause le totalitarisme communiste. Pamuk, lui, s’attaque au kémalisme, l’idéologie officielle qui sert de socle constitutionnel à la République de Turquie. L’identité turque n’est pas une identité parmi d’autres : elle s’incarne dans la figure immortelle d’Atatürk, le père de la Nation turque. La Constitution turque reconnaît le caractère inaliénable de la souveraineté nationale du pays.
Ainsi, Pamuk, dans son pays, insiste sur le silence qui entoure la question arménienne – thème fécond dont la littérature française s’est récemment emparée1 – et s’attire les foudres des nationalistes en Turquie. Il n’hésite pas à aborder les tabous turcs : les massacres d’Arméniens et de Grecs, la domination de l’armée, l’étouffement des intellectuels sous la chape de plomb kémaliste, la question kurde, l’islam politique. Son roman le plus « engagé » est certainement Neige, publié en France en 2006. Dans la ville de Kars, aux confins orientaux de la Turquie, il évoque l’omniprésence du patrimoine arménien, l’écho lointain des deux génocides (1895-1896 et 1915-1916), les suicides des jeunes filles violées, un coup d’État fomenté par des républicains kémalistes en réaction à la poussée des islamistes.
Dans son œuvre centrée sur la Turquie, les couleurs sont omniprésentes, chatoyantes, envoûtantes. Les titres en portent témoin : Le château blanc, Le livre noir, Mon nom est Rouge, Neige. Dans les langues turques anciennes, souligne Jean-François Pérouse, géographe turquisant et traducteur d’Orhan Pamuk, les points cardinaux étaient désignés par des couleurs : pour les Turcs, il existe la mer Noire (Karadeniz) et la « mer Blanche » (akdeniz), c’est-à-dire la Méditerranée2. Mon nom est Rouge accorde une place centrale aux couleurs qui caractérisent la peinture dans l’Empire ottoman à la fin du XVIe siècle. Neige raconte les quelques jours de la petite ville de Kars recouverte par le blanc immaculé de la neige.
Né le 7 juin 1952 dans une famille francophile aisée d’Istanbul, Pamuk, après des études de journalisme non achevées, a très vite connu la célébrité en Turquie puis à l’étranger. Son œuvre romancière traite principalement de la rencontre conflictuelle entre l’« Orient » et l’« Occident », entre la tradition et la modernité. Orient et Occident, tradition et modernité : thèmes récurrents qui agitent Istanbul, la ville natale d’Orhan Pamuk à laquelle le romancier consacre des souvenirs accompagnés des photos d’Istanbul d’Ara Güler et de celles de la famille Pamuk. L’ancienne capitale de l’Empire ottoman tient une place centrale dans son œuvre et dans sa vie : séjournant régulièrement à New York, il admet lui-même ne pas pouvoir déserter longtemps les rives du Bosphore. Istanbul est le théâtre ou l’arrière-fond de presque tous ses romans, historiques ou contemporains. Publiés en Turquie en 2003, ses souvenirs abordent le caractère inclassable de la mégalopole turque, symbole de la déchéance ottomane et impériale qu’Atatürk relégua au second rang administratif derrière Ankara, la capitale républicaine.
Ce qui caractérise Istanbul, selon Pamuk, c’est la nostalgie de la grandeur ottomane qui sue par tous les pores de la ville : les monuments, les immeubles, les rues, les ports, le tramway, les habitants et, bien sûr, le Bosphore. Il suffit de s’y promener pour la ressentir. La mélancolie, du turc « hüzün », qu’on traduit approximativement par « sentiment noir », court tout le long de l’ouvrage. « Dans un Istanbul écartelé entre culture traditionnelle et culture occidentale, écrit Pamuk, entre une petite poignée de personnes extrêmement riches et des quartiers périphériques où vivent des millions de pauvres, dans une ville perpétuellement exposée aux vagues migratoires et structurellement divisée, personne, en cent cinquante ans, n’a vraiment pu se sentir pleinement chez soi. » Cette mélancolie, qui rend le livre parfois pesant, a imprégné les écrivains et les peintres qui se sont penchés au chevet d’Istanbul.
Le sentiment de dépossession qui anime les Stambouliotes depuis l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918 se fait toujours sentir dans les années 1950, quand le petit Orhan et son aîné de deux ans, Şevket, grandissent au cinquième étage de l’Immeuble Pamuk, situé dans le quartier bourgeois de Nişantaşı, sur la rive occidentale du Bosphore. Immeuble construit par le grand-père de Pamuk, grâce à une fortune amassée dans les chemins de fer. La famille est grande, chaleureuse, les querelles entre les deux frères tournent à l’avantage de l’aîné. Le couple Pamuk est aisé, la famille est relativement solidaire, bien que régulièrement secouée par les disputes parentales souvent causées par les absences du père volage. La mère occupe une place importante dans l’éducation de l’adolescent Orhan, alors décidé à devenir un grand architecte.
La découverte des merveilles et des mystères d’Istanbul par Orhan Pamuk est placée sous le patronage de quatre grands écrivains turcs : le poète ventru Yahya Kemal (1884-1958), auteur d’une Encyclopédie d’Istanbul interrompue à la lettre G, le romancier Ahmet Hamdi Tampınar (1901-1962)3, l’historien populaire Reşat Ekrem Koçu (1905-1975) et le mémorialiste Abdülhak Şinası Hisar (1887-1963) – « ces quatre écrivains tristes ont vécu seuls tout au long de leur vie, ne se sont jamais mariés et sont morts seuls ». Leur sentiment d’appartenance à la ville est complexe, incertain, mais peut-être plus solide que celui les liant au régime républicain naissant. Comme Pamuk, ils sont d’Istanbul avant tout. Ambassadeurs du hüzün, ces quatre auteurs stambouliotes errent sur les traces des écrivains français qui ont effectué leur pèlerinage en Orient au XIXe siècle ou au début du XXe siècle : Nerval, Gautier, Flaubert, Verlaine, Gide, Valéry.
Un auteur turc contrebalance la mélancolie des quatre mousquetaires du hüzün : Ahmet Rasim (1826-1897). Modeste, méfiant à l’égard de l’obsession occidentale des élites turques, lucide sur l’insuccès littéraire de sa prime jeunesse, Rasim se manifestera plutôt par sa qualité d’observateur gourmand d’Istanbul, mettant dans ses articles un enthousiasme jamais démenti. « Cette joie de vivre, ce sens de l’humour et ce plaisir de l’écriture ont fait d’Ahmet Rasim un des plus grands écrivains d’Istanbul », affirme Pamuk, séduit par la vitalité du journaliste et historien. Pour Pamuk, le généreux et dynamique Rasim se présente comme un antidote au hüzün.
Une autre source, plus visuelle mais complémentaire des descriptions des écrivains, qui a ravi et influencé Orhan Pamuk est l’œuvre d’Antoine-Ignace Melling. Originaire d’Italie, Melling est un Allemand de sang français qui vivra dix-huit années à Istanbul. Il arrive à Istanbul à l’âge de dix-neuf ans, à l’époque où le voyage en Orient devient un rituel du romantisme naissant. Melling a été conseillé à la sœur du sultan Selim III, Hatice Sultan, ouverte comme son frère aux découvertes venant d’Europe. Ils correspondent ensemble et forgent une esquisse de turc moderne : ils commencent à écrire avec l’alphabet latin, cent trente ans avant la révolution d’Atatürk en 1928.
Melling peindra quarante-huit tableaux portant sur la ville du Bosphore. Tableaux qui transpercent la cuirasse protectrice d’Istanbul : « Le regard de Melling sort des tréfonds de la ville. […] Parce que Melling dessine la ville à la façon d’un Occidental sans préjugés, qui voit la ville comme un Stambouliote, son Istanbul est un lieu familier, avec sa mémoire, sa géographie et ses mosquées, et, en même temps, c’est un monde sans équivalent, unique et pour cela extraordinaire », écrit Pamuk. Un livre réunissant les quarante-huit gravures paraîtra lorsque Melling aura cinquante-six ans : gravures dénuées de centre, fidèles à la réalité, d’une précision d’orfèvre ethnographique, respectueuses des détails. « Ce qui rend Melling stupéfiant, confie Pamuk, c’est l’alliance si subtile de cette simplicité – paraissant issue du meilleur des miniatures islamiques et du premier âge d’or d’Istanbul –, et de ce sens des détails architecturaux, topographiques et quotidiens, qu’aucun peintre oriental n’a su développer. »
Les souvenirs de Pamuk constituent une ode inquiète à la ville qui meuble sa vie et son œuvre. Ils nous livrent une radiographie historique, littéraire et picturale d’Istanbul qui concourt à une approche presque charnelle de la sentinelle du Bosphore. Ils risquent aussi de conforter les passionnés de la Turquie qui continuent de réduire le pays à Istanbul, ce monde en soi, ni européen, ni asiatique, à la fois ouvert sur le monde et replié sur lui-même, en quête d’une improbable identité rassembleuse.