Changement climatique et développement durable

Changement climatique et développement durable

Eugène Berg

À propos de Frédéric Denhez, Atlas du réchauffement climatique, Autrement, 2007, 88 pages ; Frédéric Durand, Le réchauffement climatique en débats, Ellipses, 2007, 187 pages ; Adolphe Nicolas, Futur empoisonné. Quels défis ? Quels remèdes ?, Belin, 160 pages ; Philippe Ollivier, Éoliennes. Quand le vent nous éclaire, Privat, 2006, 108 pages ; Jean-Louis Fellous et Catherine Gautier (dir.), Comprendre le changement climatique, Odile Jacob, 2007, 297 pages ;Bernard Francou et Christian Vincent, Les glaciers à l’épreuve du climat, Belin, 2007, 273 pages ; Michel Barnier, Atlas pour un monde durable, Acropole, 2007, 140 pages ; Janine et Samuel Assouline, Géopolitique de l’eau, Studyrama Perspectives, 2007, 140 pages.

Le film d’Al Gore Une vérité qui dérange, comme le prix Nobel de la paix 2007, obtenu par son auteur, ont donné une résonance sans précédent au problème du changement climatique, dont maints responsables politiques de haut rang estiment qu’il constitue la première priorité mondiale. Le rapport de Nicholas Stern en avait mesuré le coût, évalué à 500 milliards de dollars. La grande attention que porte un assez large public à ces questions suscite depuis des années une abondante production éditoriale dont les analyses, observations et conclusions convergent largement. L’Atlas du réchauffement climatique explique avec précision, à travers plus de 100 cartes, le danger que représentent les gaz à effet de serre : hausse des températures évaluée en 2100 de 1,5 à 5,8 °C, sachant qu’au delà de 3 °C on changerait de civilisation : neiges et glaciers en diminution ou menacés de disparition avant 2030 en certains endroits, comme au Kilimandjaro, météorologies bouleversées, de plus en plus soumises aux conditions extrêmes, migrations des animaux, modification des cultures, mutation des maladies… Pour en prendre davantage conscience, l’auteur s’est attaché à nous démontrer, dans le supplément de 8 pages, les conséquences pour la France de ce réchauffement en marche. Il explique, cartes et infographies à l’appui, les prévisions pour notre pays. Quel temps fera-t-il à Marseille, à Lyon, à Dunkerque ? Comment vont évoluer les paysages ? Quelles zones seront inondées ? En quelles régions pourra-t-on profiter d’un climat méditerranéen ? La France se déplacerait au sud, la végétation méditerranéenne remontera le Rhône, le pin et le chêne vert arrivant en Île-de-France. Les stations de ski situées à moins de 1500 mètres seraient condamnées à disparaître. Quelques pages de l’Atlas sont consacrées aux solutions à envisager pour maîtriser ce réchauffement, dans le domaine des transports et de l’habitat (responsable de 20% des gaz à effet de serre GES). Les solutions sont politiques, technologiques et fiscales, sur les plans mondial et national, et individuelles avec des changements à opérer dans notre mode de vie et nos comportements. Al Gore l’a bien résumé : il faut un « Grenelle » planétaire.
Frédéric Durand, maître de conférences en géographie à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, s’en tient à un exposé plus classique qui s’appuie largement sur les travaux du GIEC. Il fournit plus de chiffres, plus de courbes, plus d’explications scientifiques, assez aisément compréhensibles, sur les causes du réchauffement. Les courbes montrant l’élévation des GES en ppm depuis le début de l’ère industrielle sont éloquentes. D’autres prévisions de hausse de la température, plus pessimistes que celles du GIEC sont présentées – comme celle d’Oxford allant jusqu’à + 8 °C ! Pour le moment, les mesures indiquent que la température moyenne de la planète s’est élevée de 0,8 °C en un siècle et des manifestations à caractère extrême – canicules, cyclones – portent à nous interroger de plus en plus. Il aborde les aspects naturels des modifications du climat sur le temps long, les acteurs du climat (eau, courants, vents marins, glaces et neiges). Il expose ensuite une histoire du climat ; les premières archives climatiques remontant à 2,3 milliards d’années, puis il énumère les signes du réchauffement à travers les changements climatiques récents, l’augmentation des températures et des précipitations, les bouleversements dans les migrations animales, la remontée vers le nord de certaines espèces végétales et l’ensemble des recherches sur l’effet de serre et ses conséquences depuis le XVIIIe siècle. Un consensus international s’établit aujourd’hui pour reconnaître que le réchauffement contemporain est largement d’origine anthropique. Frédéric Durand examine assez en détail cinq questions clefs : le réchauffement climatique actuel pourrait-il n’être qu’une simple fluctuation naturelle ? Quelle est l’efficacité du protocole de Kyoto et du marché des droits à polluer ? La science et la technique permettent-elles de lutter contre l’effet de serre ? Certainement ; mais à condition d’investir massivement dans la recherche de nouvelles énergies et dans l’acquisition de comportements adaptés. Quels substituts trouver aux énergies fossiles, de la biomasse au nucléaire ? Seule une combinaison de ces solutions alternatives s’avérera viable. Dernière question et réponse : un changement profond des modes de production et de consommation sera nécessaire.
Pendant des dizaines de millénaires, le CO2 va empoisonner l’atmosphère. Adolphe Nicolas s’interroge sur les solutions et leurs coûts pour séquestrer le gaz carbonique dans les profondeurs continentales ou océaniques afin d’atténuer les effets d’une importante crise climatique. Il contribue ainsi au débat sur la nouvelle révolution industrielle et sociétale qu’imposera la prochaine pénurie de pétrole qu’annonce la théorie du « pic pétrolier » énoncée par Hubbart dès 1956. On estime généralement que nous devrions commencer à nous « sevrer » de pétrole, à partir des années 2020-25, mais d’ici là les cours du baril pourraient très bien s’être élevés à des niveaux sans précédent, de 200 à 300 dollars !
Longtemps oubliée, l’énergie éolienne revient sur le devant de la scène. Journaliste, rédacteur en chef, vivant en Languedoc-Roussillon, première région éolienne de France, Philippe Ollivier se fait le défenseur passionné et raisonné de cette énergie non polluante, réversible, qui dispose d’une source infinie. Elle peut être en France, qui a pris un net retard sur le Danemark et l’Allemagne, une des réponses privilégiées à la crise énergétique qui menace et au « tout nucléaire » qui montre ses limites. Plus de la moitié de notre territoire comporte des zones où la vitesse des vents est supérieure à 4,5 m/s en deçà desquels l’éolien n’est plus rentable, zones se situant principalement le long du littoral. Cette réponse n’est pas du goût des lobbies, celui d’EDF, ni d’une partie des politiques et de ceux qui, sous couvert de la protection du paysage, défendent des intérêts particuliers, estime-t-il. L’éolien est pourtant une industrie comme les autres, encore jeune certes, mais soutenue par des entreprises multinationales et des groupes financiers.
Vingt-quatre spécialistes, la plupart de renommée mondiale, ont collaboré à l’ouvrage coordonné par Jean-Louis Fellous, expert du CNES, secrétaire exécutif du Comité des satellites d’observation de la Terre (CEOS) et coprésident de la Commission mondiale d’océanographie et de météorologie maritime, et Catherine Gauthier, professeur au département de géographie de l’Université de Californie à Santa Barbara, qui a dirigé l’Institute for Computational Earth System. Comme ils l’indiquent, il ne s’agit pas là d’un livre de plus sur le changement climatique, mais du compte rendu relativement détaillé du résultat des plus récentes recherches menées par des experts des deux côtes de l’Atlantique sur cet ensemble de problèmes. Aussi parlent-ils le langage strict de la science : physique, chimie, biologie, géographie, géologie et recherche socioéconomique. Toutefois ils évitent d’employer un jargon trop spécialisé, ce qui en rend la lecture possible et même agréable pour tout lecteur muni d’un minimum de culture ou de mémoire scientifique. Les vues exposées par les divers auteurs peuvent diverger et l’on remarque qu’il existe une certaine distance entre les communautés scientifique française et américaine. Quatre thèmes principaux tissent la trame de cet ouvrage. Le premier celui de la complexité qui résulte de la nature non linéaire du système climatique, qui peut évoluer de manière chaotique par des changements abrupts difficiles à prévoir. N’oublions pas que la météorologie employa les plus gros ordinateurs lors de l’apparition de ceux-ci dans les années 1950, ayant à traiter de millions et millions de données. Connaître le comportement d’un système climatique ne permet pas d’en prédire l’évolution, en raison du dépassement de certains seuils qualitatifs (« points d’inflexion »). L’interconnexion du système climatique est due au fait qu’il englobe toutes les composantes de la planète, cryosphère, atmosphère et biosphère. Là encore les interactions ne sont pas linéaires. L’incertitude est donc la constante de la discipline d’où certains doutes, comme ceux de Claude Allègre. Mais tous les efforts les plus récents consistent à en réduire l’ampleur. On sait d’ailleurs que les conclusions du GIEC s’expriment en termes de probabilité et le spectre de celle-ci se réduit. Alors qu’il y dix ans on estimait que le climat mondial allait subir une hausse des températures de 2 à 6 °C à 90%, on l’estime désormais de1,5 à 5,8 °C à 95 voire 97%. Mais au-delà de ces efforts constants de réduction des incertitudes, les auteurs s’attachent à mesurer l’impact humain. Pour le non-spécialiste ou celui moins préoccupé de comprendre le fonctionnement du système climatique que d’en évaluer les effets sur la biosphère et notre environnement, les derniers chapitres seront particulièrement appréciés. Ils reprennent et amplifient tous les thèmes présentés dans les ouvrages précédents : apparition de vagues de chaleur, dont le nombre et l’intensité devraient croître, impact sur l’humidité des sols, sur la couverture neigeuse, les cyclones dans l’Atlantique… L’étude détaillée des impacts sur la végétation, les écosystèmes et l’agriculture, comme sur la santé humaine est fort instructive. On s’achemine donc vers un système mondial d’observation du climat qui devrait à terme permettre de détecter quasiment en temps réel la dégradation de sols, la désertification et la perte de biodiversité de façon à engager à temps les mesures préventives ou correctrices nécessaires. Le thème climat et société a fait l’objet de nombreux travaux, dont ceux innovateurs d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Un livre récent se penche sur la question (Laura Lee, Et s’il avait fait beau ? De l’influence de la météo sur les grands événements de l’histoire, Acropole, 2007, 412 pages). Il s’agit désormais d’établir une discipline du lien sciences et société. Les quelques conclusions tirées de cet ensemble impressionnant d’études relèvent heureusement du bon sens. À leurs yeux, il s’agit de mieux comprendre les aspects critiques du système climatique : climat global et climat régional. Gageons que les moyens techniques, financiers et humains seront au rendez-vous. D’où la nécessité de mettre sur pied un programme ambitieux d’observation, tant aux échelles régionale que globale. Effectuer aussi un bilan sans complaisance des ressources énergétiques disponibles et développer un effort gigantesque pour développer un programme énergétique ambitieux. Concernant par exemple le captage du CO2, on peut estimer les émissions à 50 000 Mt en 2050. Or, une capture significative devrait porter sur 20%, soit 10 000 Mt, alors que les expériences actuelles ne concernent que 1 Mt chacun. L’autre volet – se préparer à une indispensable adaptation aux changements à venir au sein du système climatique n’en est qu’à ses balbutiements. Un glossaire de 9 pages et de nombreuses cartes agrémentent cette somme.
Les glaciers des montagnes, on l’a vu, et entendu, ont connu ces dernières années, comme par le passé d’ailleurs, un mouvement de repli marqué et rapide qui fait craindre la disparition d’une partie d’entre eux d’ici quelques décennies. Ce phénomène étant visible et observable le long du cours d’une vie il semble tout à fait naturel que les hommes s’interrogent sur leur impact sur la ressource en eau et leur action sur les risques naturels accrus. Les glaciers de montagne, comme les calottes polaires, font actuellement l’objet de nombreux travaux scientifiques, d’autant qu’ils sont parmi les meilleurs indicateurs pour évaluer les changements climatiques. Les auteurs de cet ouvrage de bonne vulgarisation, mettent à profit leur expérience. Bernard Francou, directeur de recherches à l’IRD, a contribué depuis quinze ans dans les Andes à développer un réseau permanent d’observation des glaciers. Christian Vincent est ingénieur de recherches CNRS au Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement de Grenoble. La glace et les glaciers, mémoires des climats du passé, y sont resitués dans le temps long, depuis 10 000 ans avec une attention particulière pour le Petit Âge Glaciaire (de 1550 au XIXe siècle) et la période contemporaine, mieux documentée. Ces fluctuations glaciaires, liées aux variations climatiques sont peut-être aujourd’hui amplifiées par les activités humaines. Pourtant, le recul de la plupart des glaciers date du milieu ou de la fin du XIXe siècle suivant les massifs, tandis que le réchauffement n’est visible sur les courbes de température que dans les premières décennies du XXe siècle. De plus les variations régionales sont fortes. Cette conclusion prudente des auteurs reste néanmoins préoccupante. Dans l’hypothèse d’un réchauffement dit « modéré » de 2 à 3 °C d’ici à 2100, beaucoup de glaciers et de petites calottes devraient se réduire de façon drastique avec des temps de réponse de l’ordre du siècle. Les glaciers des montagnes deviendraient résiduels et même absents des massifs de nos jours englacés.
« Nous savons tous que les ressources et les espaces naturels ne sont ni gratuits, ni inépuisables. Il y a de moins en moins de pétrole, de moins en moins d’eau potable, l’air est de plus en plus pollué, le réchauffement planétaire est palpable. Nous entrons dans une société où l’abondance est terminée. Il faut nous diriger vers une société de modération, où l’on décourage le gaspillage. Le développement durable, c’est ça. Il s’agit dans cet ouvrage de dire la vérité des chiffres et des faits. Une carte, parfois une image valent mieux qu’un long discours ou qu’un long texte. L’importance et la gravité des enjeux écologiques exigent, pour être comprises, pour mobiliser, d’être expliquées simplement. » Michel Barnier, militant de longue date d’une écologie humaniste, fort de son expérience métropolitaine et internationale, a souhaité en réalisant ce très bel et complet Atlas pour un monde durable avec une équipe de spécialistes, non pas effrayer mais faire comprendre pour que chacun soit en mesure de réagir et d’agir. Ce qui frappe d’emblée c’est la qualité et la visibilité de la cartographie toujours de premier choix. Des dégradés savants de couleurs permettent de saisir l’ampleur des phénomènes étudiés (disponibilité en eau, en air, zones agricoles, répartition des ressources énergétiques). L’ensemble du monde et certaines régions particulières apparaissent aisément. En second lieu, on est frappé par la diversité et la complémentarité des thèmes abordés (catastrophes naturelles, cyclones, tremblements de terre, marées noires, batailles des ressources, avancée des déserts, recul des forêts, fonte des glaces, assèchement des marais, montée des flots, diminution de la biodiversité, animaux menacés d’extinction, retour des épidémies). Puis au-delà de ce large bilan plusieurs solutions sont proposées et cartographiées. Michel Barnier termine en présentant 25 actions destinées à lutter contre le changement climatique, à améliorer la biodiversité, assurer un développement durable, et perfectionner la gouvernance mondiale, dont certaines ont été reprises par le « Grenelle de l’environnement ». Un Atlas utile, instrument permanent de référence et de réflexion.
La Géopolitique de l’eau est appelée à jouer un rôle croissant dans les décennies à venir, le changement climatique exacerbant encore plus les phénomènes d’inégalité et de rareté. Quelle est la superficie des bassins et le débit des plus grands fleuves du monde, la superficie de plus grands lacs : du Lac Supérieur (82 000 km2) au Leman (583 km2) ? Quelle est surtout la répartition des principales masses d’eau de la planète ? Tableau qui laisse bien des surprises, sachant que les océans contiennent 97,4% du total et que le dessalement utilise beaucoup d’énergie, les eaux souterraines 0,812%, les rivières 0,00015% ! Au-delà de ces quelques constatations, c’est la deuxième partie qui nous interpelle ; l’utilisation de l’eau : besoins, menaces et solutions. Ces dernières seront-elles à la hauteur des deux premières (traitement et utilisation des eaux usées, augmentation et collecte de la pluie, éducation et épargne de l’eau) ? L’eau apparaît à la fois comme une arme et une cible ou une monnaie d’échange. Elle a déjà donné lieu ou servi d’adjuvant à bien des conflits dont le nombre et l’intensité sont appelés à croître.