Une époque formidable : retour sur l’histoire du Royaume-Uni

Une époque formidable : retour sur l’histoire du Royaume-Uni

Michael Mills

À propos de Peter Hennessy, Having it so Good (Britain in the Fifties), Penguin Politics/History, 1re éd. 2006, 739 pages.

Le titre, qu’on pourrait traduire par Une époque formidable, est emprunté à un discours du Premier ministre, Harold Macmillan, en 1957. S’adressant au Parlement et au pays, à propos de la situation de l’économie en Grande-Bretagne, il déclara : « Une époque formidable comme la nôtre, vous n’en avez jamais connue. » Super Mac – c’est le surnom dont l’affublèrent alors les caricaturistes – fut d’abord promu héros pour cette affirmation, dont on appréciait l’audace, peut-être aussi le défi ; par la suite les railleries l’accablèrent, quand son gouvernement se rendit impopulaire par ses choix de politique financière.
Peter Hennessy, journaliste mais d’abord historien connu de la vie politique, directeur du Mile End Institute of Contemporary British Government Intelligence and Society, professeur d’histoire contemporaine au Queen Mary College de l’Université de Londres, nous livre une œuvre qui, en prenant comme date clé la victoire historique des conservateurs en 1951, se projette vers les événements ultérieurs, tout en décrivant avec minutie ce qui l’a précédée.
Il revient sur les origines de l’État-providence, dont les fondations, dues à Beveridge et à Butler, inspirés par les théories économiques de Keynes, remontent à la période qui précède la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il montre que cette période a marqué sans conteste la « Nouvelle Donne » britannique, calquée sur la politique économico-sociale du New Deal de Roosevelt au cours des années trente. Les conservateurs des années cinquante ont cherché à sauvegarder l’œuvre du gouvernement travailliste de Clement Attlee et même à développer ce New Deal à l’anglaise, quand bien même ceux qui l’ont pensé et mis en œuvre venaient des partis qui s’opposaient à eux.
La politique étrangère de l’époque a obéi, dès 1949, à deux grandes préoccupations : la guerre froide et les engagements anglais pris à l’égard de l’OTAN. Deux contraintes extrêmement pesantes pour le budget du pays, alors que l’Empire et le Commonwealth continuaient d’absorber une part importante du PNB. Pour Hennessy, ces contraintes expliquent les ambivalences britanniques à l’égard de l’Europe et la mise en place de la « special relationship » avec les États-Unis, jusqu’à la fausse note de Suez et au-delà.
L’auteur expose aussi avec un grand talent l’évolution de la société britannique, entre autres l’émergence de l’adolescence comme acteur majeur pendant ces années. L’influence d’une classe de jeunes salariés, plus au fait des réalités sociales que leurs aînés, et relativement à l’aise sur le plan matériel, a été spectaculaire et a préparé le terrain aux « Swinging Sixties ».
Cette analyse socio-économique très complète d’une décennie, que les Anglais d’aujourd’hui ignorent presque totalement car elle pâtit de sa proximité avec la victoire de 1945 et les bouleversements des années soixante, est remarquable. Ignorer cette période, c’est fermer les yeux sur les transformations considérables dont le sport et la musique populaire ont été le théâtre ; Hennesssy en rend compte, comme il s’attache à montrer les prémices d’une révélation de taille : la Grande-Bretagne, par son économie comme par son pouvoir politique et militaire, ne jouait plus un rôle de premier plan sur la scène mondiale. Cette histoire est racontée avec un sens de la synthèse et du long terme auquel peu d’historiens atteignent.