Politique internationale (26)

Politique internationale

Henri NALLET, avec la collaboration de Clément ABÉLAMINE, Le monde en face. Contribution au Livre blanc sur la politique étrangère de la France, « Les notes », Fondation Jean Jaurès 2008, 60 pages

Produit à la demande de la Commission du Livre Blanc, présidée par Louis Schweitzer et Alain Juppé, ce texte de l’ancien Garde des Sceaux et vice-président de la Fondation Jean Jaurès affiche d’emblée la forte ambition de dépasser le consensus « gaullo-mitterrandien » sur lequel droite et gauche se seraient accordées en matière de politique étrangère, si tant est qu’il ait jamais existé.
Sur l’appréciation à porter sur la mondialisation, se situant largement dans les eaux du rapport Védrine publié un an plus tôt, H. Nallet estime que le monde qui s’annonce ne sera ni unipolaire, ni multipolaire, mais au moins pour un temps sans polarité, ce qui laisse, à rebours de toute déclinologie, des marges à un pays comme la France pour y trouver sa place.
L’auteur examine ensuite, et c’est sans doute la partie la plus intéressante de son opuscule, la question de la place que doit tenir l’Union européenne dans notre politique étrangère. La racine de ses difficultés actuelles tient selon lui à la fragilité de ses mythes fondateurs : la CEE n’a pas construit la paix, due au Plan Marshall ; la vision fédéraliste de l’Europe est morte au congrès de La Haye en 1948 et s’est incarnée dans le Conseil de l’Europe et non dans l’Union européenne ; le succès populaire de l’Europe à ses débuts a été très surévalué.
L’Europe comme « union toujours plus étroite entre les peuples » est une illusion ; elle restera à l’inverse « une fédération d’États-Nations » (J. Delors). En conséquence, la logique intergouvernementale doit continuer à prévaloir dans les modes de décisions européens. Les questions institutionnelles ne doivent pas être surestimées, et la « panne » actuelle doit être surmontée par de nouveaux projets, ce qui constitue d’ailleurs le credo de la récente présidence française de l’Union européenne. Pour ce faire, il sera indispensable de se résoudre à une Europe durablement à géométrie variable, car rien de grand ne se fera à 27 en l’état actuel du système institutionnel.
Quant à la « politique étrangère et de sécurité commune » (PESC), elle reste selon H. Nallet, comme son avatar en matière de défense, la « politique européenne de sécurité et de défense » (PESD), la traduction de l’incapacité de l’Europe à s’affirmer dans la société internationale, qui restera un « concert des puissances ». D’autres ont pu considérer à l’inverse de H. Nallet que la PESD est typiquement une politique intergouvernementale, relevant de l’approche par « projets » chère à l’auteur, qui pourrait constituer l’une des pistes pour relancer la construction européenne.
Très en deçà de la pertinence de l’analyse, les propositions avancées semblent peu réalistes dans le contexte actuel : les Européens devraient se convaincre de la nécessité d’une Europe-puissance (très loin de faire l’unanimité dans les faits), saisir toutes les occasions pour s’accorder sur des visions communes (ce qui constitue en l’espèce le principal et unique acquis de la PESC).
L’auteur se prononce ensuite sans surprise pour une France « amie et alliée des Etats-Unis, mais pas alignée », ce qui nécessite de se garder de tout suivisme, notamment sur la question du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, qui se verrait alors conférer le rôle de sous-ONU chargée de la sécurité, en somme le bras armé de l’Occident. Le blanc-seing éventuel que donneraient en « contrepartie » les Etats-Unis pour développer la PESD serait de peu d’utilité, puisque le principal obstacle réside dans le manque de vision commune des Européens.
Au Moyen-Orient, H. Nallet prône une approche réaliste, qui nécessiterait en premier lieu d’accepter de considérer des groupes terroristes comme des interlocuteurs potentiels (Hamas, mais surtout Hezbollah). Vis-à-vis des puissances émergentes, les « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine), il s’agit de débarrasser notre discours diplomatique de la rhétorique des « valeurs », déclinaison moderne du « devoir de civilisation » de J. Ferry, qui a culminé avec la création d’un secrétariat d’État aux droits de l’homme.
Au total, une argumentation cohérente, mais qui tend, à l’inverse des intentions de l’auteur, à accréditer l’idée que le sillage laissé par le général de Gaulle puis François Mitterrand n’est pas encore, sur la plupart des sujets abordés, totalement dépassé.


Jacques-Pierre GOUGEON, Die Linke ou la nouvelle gauche radicale allemande :
un défi pour la social-démocratie ?
, Fondation Jean Jaurès, octobre 2008, 53 pages

L’auteur veut inciter la gauche modérée française à la réflexion : comment se situer devant la mondialisation ? Quelle est la place de la social-démocratie dans le paysage politique d’aujourd’hui ? En analysant la naissance, les ébauches de programme et le succès de la nouvelle force politique allemande Die Linke, qu’il qualifie de « radicale », il démontre l’actualité de ces questions. Le Parti social-démocrate allemand (SPD), qui voit diminuer électeurs et adhérents et traverse une crise d’identité, ne le démentira pas. À partir d’une interrogation sur le sens et les limites de l’action politique aujourd’hui, J.-P. Gougeon propose une analyse précise de l’évolution du contexte politique allemand, dont il met aussi en relief certaines particularités culturelles.
Die Linke vient de la fusion effectuée en juin 2005 entre le Parti du socialisme démocratique (PDS) et l’Alternative électorale pour le travail et la justice (WASG). L’importance de ce nouveau parti s’explique par le PDS qui l’a précédé, l’a fait bénéficier de ses structures et de son implantation. Héritier en partie de l’ancien Parti communiste d’Allemagne de l’Est (SED), le PDS a régulièrement devancé le SPD dans des élections régionales est-allemandes. Son succès régional s’explique par le ressentiment qu’ont provoqué la condescendance, le mépris ou l’ignorance de l’Ouest à l’égard de l’identité est-allemande, et l’impression de déclassement social, conséquence de la politique économique entreprise par le gouvernement fédéral, accompagnée d’un taux de chômage élevé.
D’une composition sociale presque entièrement ouest-allemande, ayant intégré, entre autres, des dissidents du parti social-démocrate, des syndicalistes et des militants altermondialistes, le WASG est né du mécontentement provoqué par les réformes du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder à partir de 2002. Son « agenda 2010 », marqué par la réduction des prestations sociales distribuées par l’État et l’exaltation de la responsabilité individuelle, a suscité des peurs devant l’avenir au sein de l’électorat, notamment dans les milieux les plus défavorisés, mais aussi dans les classes moyennes déstabilisées. Le rapprochement entre WASG et PDS a permis aux deux composantes d’atteindre une dimension nationale, reflétée dans le score national de 8,7% aux élections fédérales de 2005 (25,4% à l’Est et 4,9% à l’Ouest) et sa présence dans 10 parlements régionaux sur 16. C’est le plus grand succès d’un parti situé à gauche du SPD depuis 1946-47.
La place occupée par le SPD dans la société allemande se trouve désormais menacée. Du « centre », notion jouissant d’une image positive dans la vie politique allemande, se réclame également l’Union chrétienne-démocrate (CDU), son partenaire au sein de la coalition gouvernementale au niveau fédéral. Die Linke, cependant, se présente comme le seul dépositaire de l’héritage du mouvement ouvrier. Profondément divisé sur l’attitude à adopter à l’égard de cette force de gauche, le SPD a pourtant été amené, un peu tardivement, à renforcer son profil social et à réviser son approche de la mondialisation dans son nouveau programme de 2007. Il n’en a pas pour autant retrouvé sa popularité, comme en témoigne d’ailleurs son dernier résultat de 23,7% aux élections régionales de Hesse en janvier 2009. Leçon à méditer, selon Jacques-Pierre Gougeon, observateur compétent des réalités allemandes, dont la modération traduit sans doute l’embarras d’un parti socialiste français… lui-même à la recherche de son identité.


Carlos OMINAMI, La gauche dans une nouvelle Amérique latine, Les notes, Fondation Jean Jaurès 2008, 28 pages

Membre du comité central du Parti socialiste chilien et vice-président du Sénat, C. Ominami dresse un rapide panorama (ou plutôt un kaléidoscope) de la gauche latino-américaine. Refusant la dichotomie entre une gauche totalitaire et populiste (Cuba, Venezuela) et une gauche social-démocrate (Chili et Brésil), il estime que l’Amérique du Sud doit être pensée dans son ensemble. Selon C. Ominami, « l’intégration régionale paraît être l’unique possibilité, et le choix de la gauche ou du centre gauche l’unique chemin praticable pour atteindre cet objectif », comme en témoigne la crise du néolibéralisme (hypertrophie de l’État, prégnance des monopoles nationaux, déséquilibres macro-économiques) consécutive au « consensus de Washington » des années 1990.
L’auteur balaye ensuite un par un les principaux pays où la gauche est au pouvoir. Il jette un regard très positif sur l’expérience bolivienne, où l’arrivée d’Evo Moralès au pouvoir est une avancée majeure, sans pour autant s’attarder sur l’usage qu’il fait de ce pouvoir. C. Ominami se fait ensuite le défenseur du Venezuela d’Hugo Chávez, que les opinions européennes peinent à comprendre, car elles préfèrent des émotions « chimiquement pures » (révolution cubaine ou sandiniste) à cet étrange mélange de christianisme, de marxisme et de nationalisme. Il reconnaît toutefois la légitimité des préoccupations liées à l’absence d’espace laissé à l’opposition, la situation économique, ou encore la succession du chef de l’État. Il est trop peu disert sur l’enrichissement de la caste au pouvoir.
Le Brésil de Lula, « solidement ancré dans une politique post-néolibérale, avec une forte vocation d’intégration régionale, en capacité de résoudre les conflits régionaux » semble pour l’auteur le modèle à suivre pour éviter une marginalisation internationale de l’Amérique du Sud. Quand au Chili de Mme Bachelet, il n’est pas le modèle (économique notamment) vanté partout comme un exemple réussi d’application du consensus de Washington : après deux décennies, la démocratie montre des signes d’épuisement, au premier rang desquels une abstention massive. La fin de l’ère Fidel Castro amènera, probablement sans heurts majeurs, des interrogations régionales lourdes sur la sauvegarde de l’indépendance de Cuba, qui est « un actif important pour la région ».
Le texte de C. Ominami montre bien la diversité de la gauche latino-américaine. Toutefois, victime de sa structure en catalogue, il n’aborde pas, malgré son postulat de départ de penser d’un bloc les problématiques sud-américaines, l’influence des facteurs proprement régionaux sur les positionnements des partis. Leur vision du rôle des États-Unis dans la région n’est pas abordée, alors qu’il s’agit d’un élément essentiel dans « l’alternative bolivarienne » proposée par le Venezuela. On aurait également apprécié de plus larges développements sur la politique économique post-néolibérale, dans sa dimension régionale notamment, qui pourrait être celle des partis de gauche au pouvoir dans la région.


Barnett R. RUBIN, L’Afghanistan sur le point de bascule, entrevue de Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, Québec, Éditions Nota Bene, 2009, 126 pages

Ce petit ouvrage constitue l’une des plus fascinantes introductions à la compréhension de ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan. L’entretien avec Barnett Rubin, spécialiste mondialement reconnu de ce pays et qui a plusieurs fois conseillé les Nations unies sur ce dossier, est conduit de manière discrète, subtile et documentée par le journaliste J.-F. Légaré-Tremblay, lui-même excellent connaisseur des questions internationales. Rubin dégage une vision de l’avenir de ce pays, ni optimiste, ni pessimiste, mais jamais défaitiste. D’abord, il montre que le maintien et même l’accroissement des troupes étrangères en Afghanistan sont une nécessité reconnue par la majorité des Afghans eux-mêmes qui savent que leur retrait signifierait le retour d’al-Quaïda et le conflit des puissances voisines ou plus lointaines sur leur territoire. Tout en retraçant précisément les erreurs passées, il montre que les évolutions des alliances y sont nombreuses et que leur compréhension doit partir d’une connaissance de la société afghane. Si l’appartenance idéologique est de faible importance, les conflits proviennent d’une combinatoire compliquée à déchiffrer entre appartenance « ethnique », rapport avec l’État central, histoire de telle tribu, appartenance religieuse (sunnite ou chiite), etc. Mais un seul de ces facteurs est généralement insuffisant et chaque individu combine parfois des « adhésions » ou des origines différentes qui peuvent faire que, selon les cas, l’ethnie, la religion ou l’histoire politique a un poids différent. Les appartenances peuvent aussi être mises en avant pour servir des intérêts bien concrets. Comme l’écrit Rubin : « L’ethnicité n’est pas tant un référent identitaire fondamental et immuable qu’un outil servant à faire valoir ses intérêts dans le système politique et économique » (p. 32). Le facteur religieux est sans doute en général premier.
Rubin aborde aussi les questions institutionnelles et économiques. Il explique ainsi que l’État afghan a été construit par les puissances internationales et qu’il a une fonction de contrôle et non de représentation. L’un des problèmes majeurs est d’ailleurs le faible rôle des 34 provinces devant le poids des institutions centrales. La réalité du pays conduit à rendre ce système inefficace dans la distribution des biens et des services aux populations, même si un système fédéral serait la pire des choses. Il examine aussi la question de la démocratie. Si l’idée d’une démocratie à l’occidentale est certes un leurre, il ne devrait pas être impossible de définir des principes clairs de responsabilité et de compte rendu. Mais le passage sera lent de règles tribales – qui gouvernent la désignation des candidats aux élections et, concrètement, le vote – à des règles constitutionnelles intériorisées par les personnes.
Les passages relatifs aux relations entre l’Afghanistan et ses voisins sont parmi les plus passionnants du livre. Rubin insiste beaucoup sur le conflit entre le Pakistan et l’Inde, alliée traditionnelle de l’Afghanistan sauf pendant le régime des Talibans. Il est d’ailleurs significatif que l’Inde soit devenue l’un des principaux contributeurs au redressement de l’État afghan. De fait, la clé de la stabilité de l’Afghanistan se trouve dans l’évolution du régime pakistanais et de l’état d’esprit des militaires qui considèrent toujours l’Inde comme le pire ennemi. L’enjeu que représente le gazoduc TAPI est ainsi fondamental, même si sa réalisation suppose d’abord que le pays soit stabilisé. Il sera également intéressant de suivre l’évolution de l’Iran qui, soutenant le gouvernement contre ses ennemis jurés que sont les Talibans et al-Quaïda, peut représenter un appui considérable à la stabilisation du pays. Les évolutions possibles de la relation américano-iranienne sont ainsi déterminantes.
Cet ouvrage passionnant ouvre aussi de nombreuses pistes sur les méthodes de reconstruction du pays, la possibilité de réintégrer les Talibans – moins fanatisés, selon l’auteur, qu’on ne le dit, du moins en Afghanistan – dans le jeu politique, l’impératif de l’éducation, les risques à éviter de manière prioritaire, etc. Si l’on peut compter sur la maturité accrue des Afghans et la conscience de la plupart des pays que la déstabilisation de l’Afghanistan ne serait bénéfique pour personne, la catastrophe n’est pas impossible.


Philippe RIÈS, L’Europe malade de la démocratie, Grasset, 2008, 135 pages.

On a trop peu parlé de ce petit ouvrage, pourtant l’un des plus intelligents et subtils écrits sur la question européenne – un seul regret, trop de coquilles ont été laissées. La thèse de cet Européen engagé est certes provocatrice : c’est aujourd’hui la démocratie qui freine l’Europe, multiplie les compromis médiocres, accroît le décalage entre le verbe haut de certains dirigeants et l’action concrète dans les instances de décision, renforce le nationalisme et joue en définitive contre les peuples européens. Ne prônons certes pas pour autant une « Europe des élites » en dépit des peuples, mais voyons comment la démocratie dont l’Europe est malade n’est en rien un modèle de démocratie, mais sa perversion. Démocratique la nomination du président de la Commission (et de certains de ses membres) ? Certainement pas, nous dit Riès, en rappelant comment le choix du plus petit dénominateur commun aboutit à se rabattre sur des personnalités politiques déchues. Démocratique la désinformation sur la directive Bolkenstein sur la libéralisation des services qui, outre qu’elle comportait de nombreuses clauses de sauvegarde, aurait pu bénéficier à une économie de services dynamique comme celle de la France ? Démocratique aussi le fait de laisser le juge trancher en l’absence de texte ? Démocratique le reniement des engagements pris dans le Pacte de stabilité ? Pas davantage que l’imputation à l’euro de la « vie chère » sans explication des facteurs de renchérissement de certains prix et distinction entre les biens et les services. Ou encore les mensonges sur les bénéficiaires de la PAC, ses conséquences structurelles et environnementales et ses effets à terme sur le potentiel agro-alimentaire français qui n’est pas ce que l’on croit. « Une PAC pour tous et non pour quelques-uns », conclut l’auteur, disert aussi sur la pollution par l’agriculture des négociations commerciales – la France n’est certes pas la seule en cause !
Le livre de Philippe Riès rétablit aussi des réalités méconnues du grand public. Celui-ci vitupère l’eurocratie, incité par ses politiques nationaux. Sait-on que pour un euro dépensé il y a 26 fois moins de fonctionnaires européens qu’au niveau national ? La corruption ou la simple sensibilité aux lobbies est moins sensible au niveau de la Commission qu’au niveau national. S’il fallait incriminer un organe, cela serait plus le Parlement européen, bien plus enclin à accorder son attention aux groupes d’intérêts et dont le double siège n’est pas un modèle de bonne gestion. En réalité, explique Riès, c’est d’un défaut de fonctionnaires dont souffre la Commission, en fait dépendante des États pour appliquer les textes européens et distribuer ses fonds – d’où la profusion de procédures, il est vrai assez tatillonnes, que la Commission est conduite à mettre en place et, probablement aussi pourrait-on ajouter, une faiblesse accrue en capacité stratégique. D’où d’ailleurs le « tarissement des initiatives » de la commission Barroso que dénonce Riès. Quant à son grand combat, la politique européenne de l’énergie, Riès n’a pas de difficulté à en montrer les limites : « pas assez de centralisation communautaire, trop de concession à l’échelon intergouvernemental ; pas assez de marché unique, trop de concession aux intérêts nationaux ; pas assez d’Europe en somme » (p. 117). Sans capacité d’influence dans le monde, y compris sur le plan des doctrines et des concepts, ce qui suppose qu’elle ait la capacité d’exercer son pouvoir monétaire, de définir concrètement ce que signifie la défense européenne – ce qui passe par des liens plus explicites avec l’OTAN , d’acquérir le minimum de crédibilité pour avoir (au moins partiellement) une politique étrangère, l’Europe ne pèsera rien dans le jeu des puissances. Il n’est pas certain que cela soit l’intérêt des nations qui la composent ni ce que, démocratiquement, les peuples auraient voulu si on leur avait réellement demandé.


Jean-Frédéric SCHAUB, L’Europe a-t-elle une histoire ?, Albin Michel, « Bibliothèque Idées », 2008, 219 pages

L’Europe a une culture, même si celle-ci ne fait pas l’unanimité des analystes politiques comme l’ont montré les débats qui entourèrent l’adoption du traité constitutionnel par les gouvernements et les propositions du Président Giscard d’Estaing. Et l’idée que celle-ci plonge ses racines très avant dans l’histoire ne vient pas simplifier le problème.
C’est de ce constat qu’est née l’interrogation de Jean-Frédéric Schaub sur ce que les historiens peuvent nous dire de l’Europe. L’historien qui veut rendre compte de l’objet Europe ne peut éviter de partir de la Seconde Guerre mondiale. Le désastre dont celle-ci est synonyme est non seulement l’expression du XXe siècle, mais modifie aussi la pratique historique elle-même à travers l’acuité nouvelle donnée au travail des historiens par la mise en cause de la véracité des sources, de l’authenticité des témoignages et surtout l’interrogation sur les racines du totalitarisme. Sans jamais laisser sa plume d’historien, J.-F. Schaub se penche sur les grands traumatismes, explore la « brutalisation » et la déshumanisation qui caractérisèrent les sociétés européennes de 1914 à la fin des années 1940, tissu d’expériences partagées et de traumatismes communs qui dessinent un socle propre à l’ensemble des sociétés européennes. De ce décryptage prudent émerge progressivement une toile de fond de laquelle s’estompe tout manichéisme naïf et dont la plus grande leçon est sans doute l’interdépendance dans laquelle se trouvent les différents pays européens entre eux dans le développement des phénomènes culturels.
De l’élargissement du regard que donne à l’historien une généalogie européenne naît un changement de perspective. L’Europe que dessine pour nous J.-F. Schaub est placée tout entière sous le signe du mouvement. C’est d’abord un espace de circulation comme le montre l’histoire de l’Antiquité tardive et de la période médiévale avant que ne se fasse jour une prise de conscience régionale qui associe Europe et christianisme, repoussant hors des limites des territoires de l’Empire Ottoman qui en faisaient pourtant géographiquement partie. L’émiettement religieux qui se produit aux XVIIe et XVIIIe siècles et la multiplication des contacts avec les mondes extérieurs rendent plus présente la commune origine européenne chez ceux qui s’en font les pionniers. À cette image contrastée participe également celle que reçoivent en retour les conquérants européens de la part des populations avec lesquelles ils entrent en contact. Ce sont de ces recompositions permanentes que naît l’idée d’un ensemble aux frontières mille fois recomposées. La remise en question de certitudes historiques un peu trop vite exploitées par les politiques culmine en un paradoxe. Alors que ses frontières sont incertaines, c’est pourtant l’Europe qui a fixé la carte du monde. Mais là encore l’échange est au cœur du processus car si l’Europe n’a jamais autant dessiné l’avenir du monde, c’est qu’elle a su retenir en elle le meilleur des cultures extérieures.
Cette relecture de l’histoire européenne nous conduit à relativiser des traits de notre histoire que nous croyions fermement acquis comme l’identification entre l’Europe et la construction des États nationaux dont les formes impériales ou fédérales seraient des exceptions. Il n’y a ni équivalence ni généalogie obligée dans la succession des formes politiques au travers des âges. Suivant les pas de l’historien anglais J. Eliott, J.-F. Schaub reprend l’idée selon laquelle la plupart des pouvoirs royaux ont été des « dynasties composites », ce qui s’inscrit à l’encontre d’une distinction trop tranchée entre « monarchies unitaires » et « empires multiculturels ». À cela s’ajoute le fait que de nombreuses régions d’Europe sont demeurées en dehors de ces formes politiques, là où ce sont les villes qui ont constitué le fond du tissu européen et de sa culture.
Fort de ce changement de perspective, l’historien peut désormais prendre position dans les débats actuels. Le livre se clôt sur un double avertissement : aux promoteurs d’une Europe unie qui requièrent des historiens la fabrication d’affects venant appuyer leur thèse comme à ceux qui succomberaient à cet artifice. Les désastres auxquels a conduit leur participation à la construction des sentiments nationaux devraient suffire à les en prévenir.
Alors peut-on être européen ? Sans doute si l’on admet avec J.-F. Schaub que l’Europe ne renvoie pas à une image de l’enracinement mais se définit à travers un mouvement permanent d’intégration et de retravail d’éléments extérieurs d’autant que les leçons historiques vont à l’encontre de l’idée d’une unification culturelle et linguistique de l’Europe, du moins dans un proche avenir. L’Europe n’a pas une histoire mais des histoires. On débouche ainsi sur une vision qui renouvelle entièrement l’image des relations que l’Europe est susceptible d’entretenir avec les autres ensembles géopolitiques. Plus ouverte, celle-ci n’en est pas pour autant naïve. Dans ce parcours, la part qui revient à l’historien consiste à montrer que rien dans le cours de l’histoire n’est jamais définitif. Sous la modestie du propos, c’est une réflexion essentielle que J.-F. Schaub livre à ses contemporains non seulement en s’adressant aux historiens mais en offrant plus largement aux intellectuels une manière de prendre part au monde qui vient.


Charles COGAN, La République de Dieu, Éditions Jacob-Duvernet, 2008, 230 pages.

Charles Cogan, qui avait publié un article sur l’Irak et le renseignement dans le numéro 23 du Banquet, a un parcours profondément original. Pendant 37 ans officier de renseignement à la CIA et notamment chef de la centrale américaine à Paris entre 1984 et 1989, il est aussi l’un des plus éminents professeurs de l’Université Harvard. Titulaire d’un doctorat, spécialiste de l’histoire des relations franco-américaines, parfait connaisseur des arcanes de la politique étrangère française, c’est aussi un analyste écouté de la politique internationale de son pays. Son dernier ouvrage peut se lire à la fois comme une confession personnelle et une analyse rétrospective de quelques grands moments de la politique américaine. Lui-même démocrate et agnostique, homme de paix et de tolérance parce qu’averti de la sauvagerie du monde, il commence son ouvrage par un chapitre sur la religion où il déconstruit pour ainsi dire l’idée d’une providence, pourtant si fortement ancrée dans l’imaginaire américain, et pas seulement des néo-conservateurs religieux. Analysant pour les critiquer les ambiguïtés des rapports entre la religion et la politique aux États-Unis, il consacre des pages intéressantes à l’Islam. Tout en discutant la thèse de Huntington du choc des civilisations – pour montrer aussi qu’elle est moins radicale que ne le pensent ceux qui ne l’ont pas lu , on sent qu’il est finalement fort pessimiste quant aux possibilités d’évolution du monde musulman vers une séparation laïque entre le politique et le religieux.
Les quatre chapitres suivants sont consacrés aux événements majeurs que furent la révolution iranienne de 1979, l’Afghanistan, l’invasion de l’Irak en 2003 et Israël. Le chapitre consacré à l’Iran constitue un apport de première main à la compréhension de l’attitude des Américains à cette période, marquée par la prise en otages des membres de l’ambassade américaine à Téhéran et le désastre de la tentative de sauvetage, autant d’épisodes que l’auteur a vécus en direct et dont il livre bien des clés.
C’est également en tant que témoin – il fut chef de la division Moyen-Orient et Asie du Sud à la direction des opérations de la CIA de 1979 à 1984 que Charles Cogan nous parle des événements d’Afghanistan depuis la débâcle des Soviétiques jusqu’aux opérations secrètes menées par les Américains dans les années 1980. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de dissiper certaines légendes – l’implication des Américains dans la naissance d’al-Quaïda et le soutien au développement des Talibans sans taire non plus certaines erreurs – l’excès de confiance envers le Pakistan et ses services spéciaux et l’ignorance, apparemment, des contacts approfondis entre le prince Turki Ben Fayçal, chef des services spéciaux saoudiens, et Oussama Ben Laden. Il refuse pourtant l’illusion rétrospective et l’accusation d’incompétence adressée à la CIA. Tout en reconnaissant la possibilité d’une pluralité d’interprétations, il estime que l’action américaine a eu un rôle important dans le retrait soviétique d’Afghanistan et, partant, dans l’effondrement de l’URSS.
Sur la décision d’intervenir en Irak, Charles Cogan se montre extrêmement critique. Désinformation, manque d’analyse, méconnaissance des réalités, idéologie aventureuse, pressions sur les services de renseignement et, finalement, faillite de ceux-ci, les prodromes de l’intervention portaient en eux ce que Cogan analyse comme l’échec final. Analysant en détail les positions des « intellectuels » comme des acteurs, le rôle du Royaume-Uni et les discussions avec la France, Cogan montre que les États-Unis n’ont pas encore mesuré les conséquences pour eux de cette aventure qui pourrait les conduire à devenir une puissance « comme les autres ». C’est d’ailleurs la même myopie que le professeur à Harvard pointe à propos du soutien sans conditions de l’Amérique à Israël. Il plaide pour une banalisation des relations tout en remarquant que les ingrédients de la paix sont connus de tous depuis longtemps : partage de Jérusalem et retrait de la Cisjordanie, d’un côté, abandon du droit au retour et reconnaissance de la sécurité d’Israël, de l’autre. Mais on sait que la méthode pour y parvenir n’a pas encore été trouvée et que c’est le chantier majeur du nouveau président américain. Finalement, il convient de se poser les questions essentielles : quelle idée définit encore les États-Unis ? Quelle est la finalité qu’ils poursuivent dans le monde ? Le temps d’une refondation réaliste, consciente des dangers (notamment l’islamisme radical) et raisonnable, est désormais venu.


Sorties de guerre, textes rassemblés par Youenn LE PRAT, Presses universitaires de Rennes, « Les géopolitiques de Brest », 2008, 120 pages

Les sorties de guerre ont été jusqu’à une date récente (à situer entre l’avènement de « l’ingérence humanitaire » et les guerres en Irak et Afghanistan) un phénomène peu étudié. Qui plus est, les nouvelles conflictualités ont gommé la frontière nette qui différenciait l’état de guerre de l’état de paix. L’ouvrage aborde le sujet selon trois perspectives : historique, contemporaine, mais également celle de la « nouvelle donne » des sorties de guerre. Des six contributions que rassemble l’ouvrage, on en retiendra plus particulièrement deux.
La sortie de la Première Guerre mondiale est étudiée par Bruno Cabanes à travers un prisme inattendu : le décalage vécu entre hommes de retour du front et civils, jusqu’à ce que s’opère, selon les termes des ethnologues, la phase « d’agrégation » où les soldats abandonnent leur identité militaire et s’efforcent de se réadapter à la vie civile et à ses règles. Avant d’en arriver là, le frère, le père ou le mari, doivent passer par une phase de séparation d’avec la zone des combats, d’avec les morts enterrés dans le champ de bataille, puis par un entre-deux où le soldat se forge peu à peu, au contact des civils et à travers des rituels, une nouvelle identité, celle d’ancien combattant. Le décalage qui se crée entre sexes à l’occasion du retour au foyer est étroitement lié à la représentation ayant prévalu de la répartition de l’effort de guerre : les hommes paient la créance du sang, et en contrepartie les femmes sont soumises à un dévouement sans faille à l’effort de guerre de l’arrière et à la fidélité à leur compagnon. Le regard des femmes joue un rôle crucial lors des phases de démobilisation, car le contact avec les femmes des régions libérées prépare les combattants à retrouver leurs épouses, et à renouer avec les rôles de la vie d’avant. Inversement, on observe déjà, bien que de moindre ampleur que durant la Seconde Guerre mondiale, des cas « d’épuration sexuelle » (tonte de mauvaises Françaises ayant été indignes de l’impôt du sang versé, en fautant avec l’occupant).
Le retour à l’intime du foyer est un moment difficile à étudier pour l’historien car l’écriture de soi au sortir de la guerre se concentre sur les souvenirs de bataille. L’étude des représentations culturelles montre toutefois une crise de la masculinité perceptible dans la littérature de l’époque (Le Diable au corps de Radiguet par exemple), mais aussi des tensions au sein des couples (doublement du nombre de divorces entre 1913 et 1920), et une hausse de la violence domestique propre à la brutalisation des sociétés d’après-guerre. Mais en définitive, l’historien se heurte pour la période 1920-1930 à l’assourdissant « silence du permissionnaire », dont il existe de multiples nuances : silence pudique, enfermement traumatique, impératif moral de discrétion, sentiment de culpabilité du survivant. Dix ans, tel semble le temps nécessaire pour qu’une littérature de témoignage puisse voir le jour, mais l’histoire du silence des survivants reste encore à écrire. Cette contribution de B. Cabanes en est en tout cas une intéressante ébauche.
La théorie des relations internationales, champ d’étude relativement peu développé en France, est mise à contribution par Dario Battistella pour examiner la signification de l’opération « Liberté en Irak » à travers une grille de lecture hobbesienne. Dans le Léviathan, le philosophe britannique voit dans l’état de nature pré-politique entre individus un état de guerre où chacun est ennemi de chacun. Hobbes applique cette vision à la sphère internationale, qu’il voit comme un monde à part où tous les coups, dont la guerre préventive, sont permis, faute d’autorité centrale reconnue par les États. Les périodes de paix ne sont alors que de simples trêves entre les guerres du passé et du futur. Or depuis les traités de Westphalie marquant en 1648 la fin de la guerre de 30 ans, c’était selon Battistella un état d’anarchie lockéenne qui a prévalu, caractérisé par un équilibre entre puissances en vue de favoriser la stabilité. Cet équilibre s’est traduit par le « concert européen des puissances » au congrès de Vienne, puis la Quintuple Alliance à la Restauration, la Société des Nations et enfin l’ONU. Cette volonté des États de réguler leurs relations est liée à un changement de la conception qu’ils se faisaient de leurs relations réciproques. L’état de nature est donc un état social, avec des règles, la première étant le principe de souveraineté instauré à partir de 1648, et une croyance partagée, celle de la guerre juste.
L’opération « Liberté en Irak » est une guerre préventive, au lieu d’être « préemptive » comme le prétendent les discours officiels américains : une guerre « préemptive », néologisme datant de l’ère Bush, aux contours assez flous et sans équivalent en français, serait l’action de riposte anticipée, « à chaud », à une menace imminente. La guerre préventive viserait davantage « à froid » une menace plus stratégique. Elle est clairement interdite par la charte des Nations unies, d’où cette tentative sémantique (les batailles lexicales ne sont jamais neutres) de forger un nouveau concept, dans la Quadriennal Review de 2002 notamment.
Cette guerre d’Irak marque donc un retour à l’état de guerre hobbesien, guerre d’anéantissement non pas des populations mais d’une unité politique. Il s’agit en effet selon l’auteur d’une négation du droit collectif à l’autodétermination, indépendamment du fait que l’Irak d’après 2003 soit a priori plus démocratique que celle de Saddam Hussein. L’attitude qui sera adoptée vis-à-vis de l’Iran permettra de savoir qui, de Locke ou de Hobbes, fournira la meilleure grille de lecture en politique internationale dans les années à venir. On regrettera que l’auteur ne fasse pas davantage cas dans son étude des lecteurs modernes d’Hobbes (Aron ou Morgenthau par exemple). Le propos aurait sans doute gagné en portée pratique pour le lecteur.