Histoire (26)

Histoire

Jean MAURIAC, L’Après de Gaulle. Notes confidentielles 1969-1989, présentation et annotation par Jean-Luc Barré, Fayard, 2006, 527 pages. Alexandre DUVAL-STALLA, André Malraux Charles de Gaulle : une histoire, deux légendes. Biographie croisée, préface de Daniel Rondeau, Gallimard, 2008, 354 pages

J. Mauriac a occupé 25 ans le rôle de correspondant de l’AFP auprès du général de Gaulle. Il est resté par la suite le confident des grands acteurs de la vie politique française. Soit. Le livre, déclare l’éditeur en quatrième de couverture, fourmille de révélations sur l’affrontement de Gaulle-Pompidou, la défaite de Chaban en 1974, la guerre entre Giscard et Chirac, les complots du RPR, qui ont facilité, en 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir et la première cohabitation. Ce témoignage politique de premier ordre serait d’une saisissante actualité. Ces 500 pages nous ont plutôt saisi par leur inactualité totale, la description de l’univers étriqué des « gaullistes », historiques ou non, relevant de l’archéologie (ou de la zoologie ?) plus que de l’histoire contemporaine. Elle fait ressentir la grande solitude et l’étrangeté du Général au XXe siècle. Seules les quelques pages consacrées à Yvonne de Gaulle échappent à l’ennui qui accable le lecteur. Sans rien révéler de nouveau, elles constituent un bel hommage, sans complaisance mais respectueux, à une femme digne, qui avait su maintenir une vie familiale intense et extrêmement modeste, incarnant les valeurs de certaines grandes familles bourgeoises de province d’autrefois : mépris du luxe, révérence pour l’effort et le mérite, patriotisme intransigeant, courage moral, catholicisme sincère, culte de la famille. Son effacement ne l’a pas empêchée d’être pleine d’humour, d’exercer une influence sur ce mari entré d’un seul coup dans l’Histoire, qu’elle a accompagné de son amour exclusif. On peut juger ce monde limité, il l’est, mais il échappe à la médiocrité cancanière et intéressée des hommes politiques que décrit J. Mauriac, dans un climat de constante ambiguïté puisqu’il n’échappe pas à la tentation de livrer un cahier de photographies sur le thème de « Moi, avec… » Chou En-lai, Debré, Foccart, Couve de Murville, Hassan II, le Shah d’Iran, et bien sûr de Gaulle.
Les vies parallèles d’Alexandre Duval-Stalla, qui n’a pas connu ses modèles, nous hissent sur des sommets, à un sublime qui ne se relâchera jamais. Peu importe au fond que ses héros aient aussi été des hommes, et qu’ils ne coïncident pas totalement avec ce qu’ils ont écrit ou dit. Nous respirons l’air des hauteurs et la légère ivresse qui s’empare de nous fait partie de ces euphories qui incitent à mieux vivre, à mieux agir et à mieux penser…, à se surveiller, quoi ! En ce sens, la confidence de Malraux à Clara : Je mens […] mais mes mensonges deviennent des vérités, ne doit pas être interprétée comme une déclaration cynique ; elle réaffirme la confiance dans le pouvoir qu’ont les mots d’ordonner la réalité, puis de la changer ; elle réaffirme le rôle de cette conviction que les communicateurs politiques de tous bords, forts de leur « science », méprisent ou ignorent.
Rencontre improbable que celle du chef de la France libre et de la figure mythique de l’écrivain engagé de gauche en ce 18 juillet 1945, au ministère de la Guerre. Comment se sont-ils trouvés et passionnément accompagnés pendant plus de vingt ans, contre toute logique d’intérêt, contre leurs camps, contre leurs passés, qui semblaient leur avoir assigné des personnages dont ils ne sortiraient plus ? Quels points communs entre l’aventurier anticolonialiste, dirigeant le Comité mondial contre le fascisme dans les années trente, le combattant de la Guerre d’Espagne, le combattant résistant (courageux mais tardif) de la Brigade Alsace-Lorraine, et l’officier de carrière marqué par la Grande Guerre, l’amertume des occasions perdues de refaire l’armée avant 1940, l’épopée aléatoire de la France libre, le soupçon de vouloir le pouvoir à tout prix ? L’un dit avoir épousé la France comme si cette dernière lui était apparue en songe après (bien après ?) la défaite de 1940, l’autre a eu la révélation d’une tradition révolutionnaire et démocratique liée au devoir de réconcilier les Français avec eux-mêmes : il a su dépasser ses préventions contre la gauche, en partie d’ailleurs parce qu’il ne pouvait pas supporter que la droite des possédants soit « possédée » par un amour de ses privilèges et de ses propriétés bien plus vivant que son amour de la patrie.
Les Chênes qu’on abat est publié après la mort du général, qui a eu le temps d’expliquer ainsi le lien qui l’unit à Malraux dans ses Mémoires d’espoir : À ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés de cet ami génial, fervent des hautes destinées, me donne l’impression que, par là, je suis couvert du terre-à-terre. L’idée que se fait de moi cet incomparable témoin continue à m’affermir. Je sais que, dans le débat, quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m’aidera à dissiper les ombres.
De Gaulle éprouvait certes un grand respect spontané pour les écrivains et les intellectuels, dont il reconnaissait la fonction d’assurer l’identité du pays, y compris dans la distance critique qu’ils opposaient au pouvoir. Mais Malraux n’était pas qu’écrivain : il représentait aussi pour lui le souvenir de la France révolutionnaire, cet esprit d’aventure que la France libre avait porté : Qu’André Malraux, tel qu’il était, plaise au général de Gaulle, remarque Claude Mauriac, c’est le signe qu’il subsiste dans le grand homme, comme dans tout génie, une part un peu folle et qui nous le fait aimer – ce qui le rend si différent des hommes d’État de série.
A. Duval-Stalla a édifié un beau et grand mausolée, dont les citations, bien choisies et présentées, avec sincérité, prouvent une fois de plus que la littérature a une supériorité sur l’histoire : quelques mots lui suffisent pour illuminer l’esprit d’une vérité complexe. Y a-t-il plus belle épitaphe pour de Gaulle que ces lignes des Antimémoires : La France lui a été reconnaissante de croire à ce point en elle : elle y croyait moins ?


Cécile VAISSIÉS, Les Ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS (1944-1986), Belin, 2008, 515 pages

Depuis H. Arendt les travaux sur le totalitarisme ont montré qu’on ne pouvait analyser ce phénomène comme le seul face-à-face d’un État et de la société qu’il soumet à sa discrétion. C’est aussi parce qu’il règne sur les esprits par le biais de la terreur, de la propagande mais aussi par son emprise sur les individus que l’État réussit une mise au pas aussi large. Dans ce jeu entre les dirigeants et l’opinion, les écrivains occupent la place la plus sensible dans la mesure où ils appartiennent à l’élite et constituent comme tels une courroie de transmission indispensable mais où ils touchent directement les âmes et peuvent donc représenter une redoutable capacité d’opposition. C’est un aspect qu’avait déjà étudié Cécile Vaissié dans le livre consacré aux dissidents et paru en 1999. Les écrivains officiels du régime soviétique et en particulier dirigeants de l’Union des Écrivains auxquels Cécile Vaissié a consacré une imposante étude éclairent l’ambiguité qui dans les régimes totalitaires entoure les fonctions de propagande. Exécutants et victimes de la politique qu’ils mettent en œuvre ou au contraire promoteurs de celle-ci qui leur permet d’assurer leur carrière ? Les dirigeants de l’Union des Écrivains permettent d’étudier ce que fut la participation des élites soviétiques à la mise au pas de l’opinion. Mais au-delà de l’alignement de la littérature c’est avant tout la destruction des esprits que décrit C. Vaissié.
Le premier apport de son étude – et le premier étonnement du lecteur consiste à s’interroger sur la définition que donne le pouvoir soviétique de la littérature et à mettre en lumière la permanence de celle-ci entre 1920 et les années 1980. Cela permet notamment à l’auteur de se poser la question de la valeur littéraire de ceux qui se trouvèrent ainsi promus et de dépasser les frontières disciplinaires entre littérature et histoire. Son étude multiplie ainsi les sources dont certaines comme les fonds de l’AgitProp du Comité Central n’ont été que récemment ouvertes. La confrontation des sources importe d’autant plus que le travail de l’historien est compliqué par le recours au mécanisme de la « double pensée » qui caractérise l’ensemble des écrits de la période, quand bien même ceux-ci passent à travers le tamis des multiples rédactions auxquelles les soumettent les rédacteurs qui leur sont attribués. À l’autocontrôle du « rédacteur intérieur » propre à chacun des écrivains, s’ajoutent ainsi les multiples réécritures parfois complètes de tel ou tel manuscrit. L’étude des « ingénieurs en chef des âmes » a donc l’immense mérite de permettre à l’historien de se repérer dans l’enchevêtrement des discours. L’emprise du pouvoir bolchevique sur la littérature commence en réalité bien avant la création de l’Union des Écrivains en 1934 et dès le début des années 1920 des purges marquent l’intervention de l’État soviétique dans le champ littéraire. L’attention que le Parti prête aux écrivains se justifie par le rôle dévolu à la littérature dans la création de l’homme nouveau. Ce contrôle de l’État ne marque pas seulement la fin de la littérature mais aussi celle de l’écrivain russe dont la définition au XIXe siècle intégrait la compassion envers le peuple. Le roman d’A. Fadeïev, La Défaite, en est l’incarnation. L’arrivée de Jdanov en 1945 à la tête de l’AgitProp signe la fin des espoirs des écrivains qui, à la faveur de la guerre, avaient retrouvé une faible marge de manœuvre. L’année 1946 fixera pour longtemps les rapports entre l’État et la culture.
Pourtant au-delà de la mise au pas institutionnelle c’est la complexité des personnalités et les ravages que produit chez les individus la soumission à la dictature du Parti que permettent d’interroger les destins croisés que relate pour nous C. Vaissié. Qui furent en réalité A. Fadéïev, Nikolaï Tikhonov, Constantin Fédine, Alexeï Sourkov ou Gueorgui Markov ? Des fonctionnaires à la petite gloire et à la solde du Parti ? Des écrivains de piètre envergure qui trouvèrent dans le pouvoir qui leur était octroyé une revanche à prendre sur des hommes au talent réel ? S’ils semblent avoir eu une réelle fascination pour Staline, tous ne jouirent pas dans la même sérénité des avantages qu’accompagnait leur appartenance à l’élite soviétique. Ainsi Fadeïev et Simonov se trouvèrent mis en cause en 1947 pour n’avoir pas satisfait le souhait de Staline de voir composer un roman pour encenser le patriotisme russe à propos d’une banale histoire d’espionnage. Alors que la vie intellectuelle soviétique avait conservé une faible intensité avant guerre, elle se fige pour de longues décennies dans la mission politique confiée aux écrivains. Dans les années 1970, Simonov affirma que son activité à la tête de l’Union des écrivains l’avait à la fois détruit comme homme et comme écrivain. Ceux-ci sont d’abord obligés de se faire les porte-parole du discours officiel sur la paix développée par l’Union Soviétique pendant toute l’époque de la guerre froide. À mesure que les campagnes se font plus violentes contre les opposants, le mensonge qui envahit la littérature finit par la stériliser. Dès lors, c’est à l’étranger que les ingénieurs en chef des âmes sont priés de porter la parole du Parti et d’une réalité travestie. L’ère khrouchtchévienne fait place à des luttes croissantes au sein de l’Union des Écrivains. Fadeïev vient en aide à des écrivains comme Grossman ou Gourvitch qu’il a auparavant attaqués. Le IIe Congrès des écrivains tenu en 1954 témoigne de cet assèchement de la littérature, laissant le champ libre à des règlements de compte plutôt qu’à un renouvellement de fond. Le suicide d’A. Fadeïev, mis en cause lors du XXe Congrès, en mai 1956 laissant une lettre au Parti où il démonte la mécanique de la dégradation de la littérature, lettre qui ne sera révélée qu’en 1990, témoigne à la fois de la lucidité de son auteur mais aussi du désespoir causé par une situation à laquelle il ne voit aucune issue. Cette mort qui marque selon ses contemporains la fin d’une époque est aussi pour C. Vaissié le symbole de la disparition de ces hommes qui s’étaient mis au service du Parti mais savaient reconnaître par-delà la persécution qu’ils leur faisaient subir, qui étaient les grands auteurs. Ils seront remplacés par des « fonctionnaires ternes et gris » dépourvus de talent politique comme de goût littéraire.
Contrairement au champ de la politique internationale, la littérature ne connaîtra pas de dégel avec l’ère khrouchtchévienne comme le montre l’affaire Pasternak et l’obligation dans laquelle se trouve l’auteur du Docteur Jivago, d’abord paru en Italie en 1957, de renoncer au prix Nobel, qui lui fut attribué l’année suivante, sous le poids des menaces. L’interdiction de Vie et Destin de V. Grossman montre qu’au début des années 1960 les ingénieurs en chef des âmes continuent de faire régner la conception qu’ils considèrent la plus apte à célébrer l’Union Soviétique. Mais autour d’eux le monde change. Le manuscrit sera sauvé et publié à Lausanne en 1980. Le grand tournant est la publication dans Novy Mir avec l’autorisation de Khrouchtchev d’Une journée d’Ivan Denissovitch en novembre 1962. Le procès Siniavski-Daniel entamé par le KGB, du nom des deux écrivains chez lesquels on retrouve les manuscrits de Soljenitsyne en 1966 est l’un des symboles les plus forts de l’affrontement entre le pouvoir et la nouvelle génération d’écrivains qui refusent de se plier aux mots d’ordre du Parti. Les années soixante et soixante-dix sont en réalité, en dépit de l’émergence d’écrivains talentueux dont les voix viennent troubler le jeu, l’occasion d’un renforcement de la collaboration entre l’Union des Écrivains et le pouvoir, celle-ci n’hésitant pas souvent à se montrer plus stricte encore que les politiques pour ne pas voir l’ordre troublé. Soljenitsyne est expulsé d’URSS et la revue Novy Mir qui avait offert un espace de respiration aux dissidents fait l’objet d’une reprise en main. L’Union des Écrivains étend sa collaboration avec l’ensemble des instances politiques. À la différence de la perception qu’on peut en avoir d’Occident, cette dernière période illustre plus encore que le début les ressorts de l’État totalitaire et la nécessaire collaboration des individus sur lesquels celui-ci doit s’appuyer pour exister. Et au centre de cette manipulation les dirigeants de l’Union des Écrivains ont joué chacun à leur façon un rôle clef.


Nathan WACHTEL, La Logique des bûchers, Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2009, 325 pages

Si, en pleine Affaire Dreyfus, l’historien des religions Salomon Reinach consacra une grande partie de son activité à traduire l’Histoire de l’Inquisition publiée aux États-Unis par l’historien américain H.-Ch. Lea et en paya lui-même l’édition, de manière à faire circuler le livre parmi un large public, il n’en livra jamais les raisons. Ce sont celles-ci qu’éclaire aujourd’hui l’anthropologue, historien du marranisme, N. Wachtel. La question qui oriente sa démonstration est de savoir en quoi « les Inquisitions ibériques préfigurent […] par leurs méthodes, leurs doctrines et leurs résultats, ce que nous appelons aujourd’hui les systèmes totalitaires » ? (p. 13). Car telle est la modernité de l’Inquisition d’avoir élaboré une rationalité s’appuyant sur une logique de maîtrise des âmes qui ne laisse rien à désirer par rapport à celles dont useront au XXe siècle les régimes totalitaires. Le parallèle vient moins de la rationalité issue de l’organisation bureaucratique de l’Inquisition et contemporaine de l’avènement de la monarchie absolue, que des procédures mises en œuvre à l’encontre des juifs convertis, nouveaux chrétiens, perçus comme des concurrents possibles par une population que mécontente la possibilité d’ascension sociale que leur offre désormais la conversion.
C’est donc sur un double plan qu’il faut lire les études proposées dans ce recueil, analyse des procès menés au Brésil contre des judaïsants, au cours du premier tiers du XVIIIe siècle qui correspondit à la phase la plus intense de répression du marranisme mais également à la découverte des gisements d’or dans le Minas Gerais et la région de Rio de Janeiro. La reconstitution des procès qui permet, on le sait depuis Carlo Ginzburg, l’entreprise d’une micro-histoire nous mène ici plus loin que le seul déplacement d’échelle. Il ne suffit pas à l’historien de confronter les visions de protagonistes entre eux. Il met en lumière au-delà la manière dont celles-ci s’interpénètrent et se répondent à la fois selon un code accepté par les deux parties. Ainsi les différents chapitres qui égrènent comme les minutes de l’accusation passent-ils en revue les mécanismes psychologiques de l’accusation comme de la défense, montrant leur imbrication.
L’étude se concentre sur le dispositif de l’aveu, au centre pour l’institution comme pour l’historien de cette mécanique implacable qu’est un procès instruit par l’Inquisition. Les aveux permettent souvent de mettre en cause des parentèles entières et d’étendre l’accusation aux membres d’une même famille, voire même à plusieurs familles. Il en résulte de familles en familles un ensemble de procès, chaque inculpation entraînant par le mécanisme mis en route une cascade d’autres. Il ne s’agit pas seulement d’un effet boule de neige mais du résultat d’une concertation, l’aveu étant pour les membres d’une même famille souvent le plus sûr moyen d’avoir la vie sauve comme l’avait déjà montré N. Wachtel dans un précédent ouvrage, La Foi du Souvenir. La question se pose alors de la vérité de ces allégations. Au risque de choquer, l’historien inclut dans sa démonstration les grilles d’analyse auxquelles l’Inquisition soumettait chaque déposition. S’il n’est pas possible d’avancer un chiffre, on peut néanmoins conclure des procès que les marranes représentaient à l’époque au Brésil une population significative.
L’Inquisition n’innova pas seulement sur le seul plan des techniques juridiques. Dans le rapport personnel qui s’instaure entre l’accusé et ses juges, et dont témoigne souvent la longueur des procès, les techniques d’observation de l’existence carcérale jouent un rôle central, annonçant la prison panoptique de Bentham. C’est en effet l’âme du prisonnier qui constitue l’enjeu de l’observation, plus encore que sa conduite. La pratique de jeûne notamment apporte la preuve de l’attachement à une foi juive. La présence de condamnés dans une même cellule participe de la même technique d’observation quasi scientifique des individus.
Si « l’Inquisition ne se trompe jamais » selon les mots de l’historien Israël Salvator Révah, comme le montre la manière qu’elle eût d’investiguer les âmes, le modèle d’enquête qu’elle mit au point et la logique scrupuleuse qu’elle y appliqua fait des inquisiteurs non des bourreaux mais de consciencieux fonctionnaires. On comprend au terme de l’enquête l’instrument de contrôle social sans pareil que représenta l’Inquisition pour le pouvoir royal. S’il est vrai comme le montraient déjà les analyses de H. Arendt, que la spécificité du totalitarisme réside moins dans l’idéologie que dans la manière dont celle-ci est utilisée par les détenteurs du pouvoir, l’Inquisition à travers la logique qu’elle met en œuvre illustre déjà certaines des composantes des régimes totalitaires. En montrant comment, dans la dynamique de l’accusation, elle fait participer les accusés de cette logique, elle invente l’ultime perversion qui caractérisera les grands procès du XXe siècle. C’est ce processus auquel nous donne accès Nathan Wachtel dans une magistrale démonstration. Il nous laisse entrevoir enfin la destruction des consciences qui en résulte et que seules rédiment la mémoire et la transmission d’une histoire commune : celle de la persécution.


Étienne BARILIER, Ils liront dans mon âme. Les Écrivains face à Dreyfus, Genève, Éditions Zoé, 2008, 230 pages

Les ouvrages par lesquels le romancier É. Barilier s’interroge sur certains des faits saillants de l’histoire contemporaine sont toujours semblables à de petites perles. Le livre qu’il avait consacré aux « deux petits camarades », Sartre et Aron, jetait un nouveau regard sur la relation entre les deux philosophes, qu’il mettait en dialogue autour d’un problème philosophique commun beaucoup plus qu’en opposition. Son livre sur Les écrivains face à l’Affaire Dreyfus, en déplaçant la perspective du regard, apporte de la même façon une certaine fraicheur à un sujet que l’on pourrait croire ultra rebattu, à commencer par ce premier chapitre où de façon un peu iconoclaste il déroule en regard la biographie du capitaine Dreyfus et celle du véritable coupable le commandant Esterhazy. C’est un autre type d’analyse que celle menée par les historiens que permet le point de vue des écrivains. Elle met en lumière les émotions, terrain sur lequel se déterminèrent les premiers témoins de l’Affaire ceux qui, comme Barrès ou Daudet, assistèrent à la dégradation du Capitaine et en tirèrent des conclusions toutes faites mais aussi ceux, plus rares, comme Jules Claretie qui, persuadé en un premier temps de la culpabilité de Dreyfus, se montra aussi réceptif aux impressions ultérieures qui le convainquirent sinon de son innocence, du moins de l’existence d’un mensonge. À travers ce jeu des émotions, l’auteur met en lumière le processus central de l’Affaire, celui qui fit immédiatement de Dreyfus un symbole.
Ce qui intéresse en réalité le romancier est le chemin qu’emprunte la vérité pour émerger. Il ne suffit pas que le prévenu clame son innocence, il ne suffit pas que les acteurs de l’époque éprouvent des doutes. C’est en réalité de l’écriture que va surgir la vérité. D’abord des lettres et écrits de Dreyfus lui-même mais aussi du commandant Esterhazy, dont les qualités littéraires seront soulignées par Oscar Wilde auquel celui-ci avoua sa culpabilité lors d’un dîner commun en 1898. Zola qui reconnaîtra le caractère romanesque de l’Affaire s’y coulera le premier, cherchant à faire éclater la vérité par la littérature quitte à paraître cynique au départ. De Zola à Proust, mais aussi de Barrès à Maurras, l’auteur suit tous les procédés littéraires qui ont servi à dire la vérité historique ou à la travestir et à la nier.
La démonstration est ainsi sans appel, qui ruine la thèse du critique américain Jeffrey Mehlmann, lequel voyait dans l’Affaire un affrontement entre les savants, partisans de la Vérité, et les écrivains qui auraient été du côté de la fiction. Telle était également l’interprétation livrée par Régis Debray au début des années 1980 pour lequel l’Affaire Dreyfus marquait la victoire des enseignants au détriment des gens de plume.
La question de la vérité à laquelle chacun s’affronte dans son art passe en effet, conclut l’auteur, par un usage du langage. C’est autour de cette volonté de traduire le réel dans la recherche d’une certaine justesse du mot que se retrouvèrent les écrivains qui se confrontèrent à l’Affaire Dreyfus, et tirèrent de cette rencontre la puissance de leur Verbe.