Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale (26)

Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale

Ridha ENNAFAA, Saeed PAIVANDI, Les étudiants étrangers en France. Enquête sur les projets, les parcours et les conditions de vie, Observatoire national de la vie étudiante (OVE)/Panorama des savoirs, La Documentation française, 2008, 249 pages

La France, contrairement au monde anglo-saxon, a produit peu d’études générales sur les étudiants étrangers qui viennent se former dans ses écoles. Les rares mémoires sur cette question sont le plus souvent écrits par des étrangers, portent le plus souvent sur une seule nationalité, et beaucoup sont déjà assez anciens, alors que la situation évolue très vite. Il y aurait actuellement 265 000 étudiants non français sur notre territoire et leur nombre aurait augmenté de 71% depuis 1998, à la suite d’une politique volontariste mise en place pour inciter les élites étrangères à se former en France. Les universités accueillent l’écrasante majorité (80%) de ces étudiants, et même si la France n’est que le troisième ou quatrième pays d’accueil (en nombre) après les États-Unis et la Grande-Bretagne, rivalisant avec l’Allemagne, de fait son système universitaire est en moyenne beaucoup plus internationalisé que le système américain, caractérisé par de profondes disparités : si certaines universités américaines prestigieuses fonctionnent avec 30 à 40 % d’étudiants étrangers, d’autres n’en voient pratiquement pas ou presque pas.
Les partisans de l’autocritique ou de l’autodénigrement systématiques, considérés comme des preuves de liberté, en seront quelque peu décontenancés : la très grande majorité des étudiants interrogés par l’OVE se disent assez ou très satisfaits du choix de la France pour leurs études, sans qu’il soit toujours facile de déterminer ce qui les a déterminés à venir : qualité des études et de la recherche, quasi-gratuité des frais d’inscription, reconnaissance internationale des diplômes, tropisme dû à leur connaissance de la langue et aux réseaux amicaux ou familiaux pour les francophones… Les auteurs font également remarquer l’aide réelle apportée par beaucoup d’étudiants français aux étrangers, dont un tiers cohabitent à un titre ou à un autre avec des Français.
À vrai dire, cette satisfaction ne dissimule pas non plus de très grandes disparités et c’est aussi le mérite de cette étude de s’attacher aux différences importantes de perception selon les nationalités et les cultures. Les amateurs de certitudes seront décontenancés, par exemple, par cette remarque selon laquelle les Maghrébins, incontestablement plus au fait des réalités françaises, s’adaptent moins facilement que les Latino-Américains, plus éloignés de nous a priori et parlant moins français. Poids de l’histoire ? En partie, sans doute. Il n’empêche pas non plus ces mêmes Maghrébins de souhaiter rester dans le pays d’accueil, après la réussite de leurs études. Si un tiers des doctorants étrangers travaille par la suite aux États-Unis, en France aussi, malgré toutes les dénégations, beaucoup d’étudiants étrangers entendent au moins s’implanter durablement. Avons-nous le droit de les interpeller à ce sujet ? Il s’agit de décisions très difficiles à prendre, où entrent en compte reconnaissance sociale, aspiration à une vie décente, liens affectifs.
La société française est elle-même très ambiguë à l’égard de ces étrangers, dont elle répète qu’elle ne veut pas les arracher à leur pays et qu’ils ont vocation à revenir servir chez eux (nous ne pratiquons pas le brain-drain !), dont elle a intérêt à attirer les meilleurs, surtout dans cette période de déclin démographique, de doute sur la recherche, et de désintérêt massif pour les études scientifiques. D’où l’enchevêtrement de pratiques et de décisions contradictoires : complications administratives souvent décourageantes – l’administration française apparaît globalement hostile –, mais aussi possibilités nouvelles de travailler pendant les études, et, plus récemment, en cas de réussite, de s’insérer, à certaines conditions, dans un marché du travail pourtant marqué par un fort chômage des « nationaux ».
Émaillée de témoignages individuels intéressants, cette étude, parfois discutable, comme toutes les synthèses dont l’objectivité totale est impossible, transmet beaucoup d’informations habituellement dispersées, invite à une appréciation nuancée de phénomènes complexes, soulève des questions que les décideurs, comme les acteurs des politiques publiques, doivent prendre en compte. L’analyse sociologique rend également compte de la disparition progressive de ces « héritiers » qui venaient parfaire leur éducation en France, porteurs de valeurs culturelles qui leur étaient transmises en même temps que leur fortune et leur droit au pouvoir, au profit d’un nouveau groupe de jeunes dont les familles sont plutôt en phase d’ascension sociale. Avec les conséquences que l’on imagine sur le choix des formations et l’attitude devant l’investissement intellectuel nécessaire pour réussir. Le « bon » ou le « gentil boursier » existe-t-il encore ? Il a certainement changé et, de toute façon, plus de 93% des étudiants étrangers ne sont pas officiellement boursiers du gouvernement français.