Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale (26)

Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale

Cédric GRIMOULT, Sciences et politique en France. De Descartes à la révolte des chercheurs, Éditions Ellipses, 2008, 336 pages.

Au fil des siècles, la science et la politique ont toujours entretenu des rapports difficiles, ambigus, rythmés par des rapprochements, des conflits et des ruptures. Autrefois les savants étaient protégés par de riches mécènes, par le roi ou par l’empereur, maintenant les scientifiques sont encadrés par l’État. Pourtant, les chercheurs ont toujours voulu conduire leurs travaux en toute liberté, mais leur aspiration à l’indépendance se heurte à des besoins financiers évidents. Ils sont attirés par les sciences fondamentales, mais ils subissent des pressions et des directives pour mener à bien des thématiques de sciences appliquées, les seules considérées comme utiles et rentables économiquement. Nous sommes à l’ère de la technoscience.
La place du scientifique dans la société n’est définitivement plus d’être isolé dans sa tour d’ivoire. Il est désormais connecté avec le monde entier, en temps réel, et il est contraint à une production rapide et de haut niveau qui lui assure la notoriété et des subsides. Il lui est impossible d’opérer dans un climat neutre et apolitique, il ne peut pas échapper aux secousses des pouvoirs nationaux et internationaux. L’État attend de lui des découvertes nécessaires à la prospérité du pays ou à sa suprématie dans les conflits guerriers. L’homme de laboratoire peut s’engager en politique, en temps de paix ou de guerre. Il se rapprochera des cabinets ministériels ce qui flattera son ego, mais l’éloignera de la science. Il peut aussi collaborer ou résister à l’ennemi qui menace sa patrie. La science a connu des périodes de fierté arrogante, de repli national, de nationalisme et d’ouverture internationale. Il est dorénavant impossible de se replier dans ses frontières.
Enfin l’État a souvent joué le rôle d’arbitre des consciences par le biais de l’Église qui a rejeté les idées novatrices parce qu’elles s’éloignaient des dogmes religieux. Au siècle des Lumières, les savants se sont tournés vers le progrès, la vérité issue de causes naturelles et non d’interventions divines. La méthode expérimentale s’est imposée. Mais les débats ne s’affranchissaient pas du cadre religieux et la discussion sur l’âge de la terre était toujours marquée par la Bible. Au XIXe siècle, l’évolutionnisme a eu bien du mal à s’imposer contre le créationnisme et de nos jours en dépit du paradigme darwinien admis par la communauté scientifique dans son ensemble, les créationnistes américains sont encore nombreux et virulents. La science n’échappe pas non plus aux dénaturations idéologiques, dont le racisme et l’eugénisme. Le classement des « races humaines » qui place l’homme blanc au sommet de l’échelle des êtres, le rejet du métissage, le darwinisme social et son cortège de jugements méprisants concernant les pauvres et les handicapés ne sont pas des sujets totalement dépassés.
Cédric Grimoult, professeur agrégé d’histoire, est un spécialiste reconnu de l’évolutionnisme historique et contemporain. Il publie ici un nouvel ouvrage passionnant et documenté, comme ses nombreux livres précédents. Il plaide pour une reconnaissance de l’histoire des sciences, nécessaire fil conducteur pour ne pas reproduire les erreurs du passé et « éviter les pièges de l’avenir ». Espérons que son appel sera entendu.


Stéphane SARRADE, Quelles sont les ressources de la chimie verte ? EDP Sciences, Coll. « Bulles de sciences », 2008, 196 pages.

Omniprésente et indispensable, la chimie inquiète : les catastrophes industrielles comme Seveso, Bhopal, Tchernobyl, AZF ont contribué à la prise de conscience des risques qu’il faut analyser pour éviter qu’ils ne se reproduisent. Nous devons transformer une chimie dangereuse par une chimie verte qui anticipe la maîtrise et le choix des énergies, protège l’environnement en écartant les pollutions et limite la production de déchets. Le chimiste est l’homme de la situation : il doit trouver des solutions sans déclencher de problèmes ultérieurs.
Cette nouvelle chimie repose sur des concepts qui révolutionnent notre activité industrielle et ouvre un champ immense de recherches très sophistiquées et novatrices. Il s’agit de limiter la production de sous-produits entre une matière première et un produit final, de récupérer et de recycler des déchets aussi réduits que possible. Des solvants non toxiques pour l’environnement et notre santé peuvent être choisis. L’époque du gaspillage de l’énergie est révolue ; elle sera économisée et diversifiée. Ces principes de bon sens orientent notre comportement et nos choix de société. Pour affiner cette ligne directrice, deux américains Paul Anastas et Tracy Williamson ont publié en 1998 Green Chemistry : Theory and Practise. Cet ouvrage est considéré comme le texte fondateur d’une chimie écologiquement responsable.
Chaque composé chimique produit est pensé et évalué en fonction de sa toxicité, en privilégiant les matières premières renouvelables et en utilisant des catalyseurs qui facilitent les réactions. Les conditions de température, de pression et le choix d’une phase liquide, solide ou gazeuse sont examinés. L’examen de l’ensemble de la vie d’un produit s’inscrit dans une démarche de développement durable et de respect de la planète pour les générations futures. Parmi les techniques qui révolutionnent la chimie actuelle, il faut citer les procédés de séparation membranaire (une membrane sert à filtrer) et les fluides supercritiques : ce sont des fluides visqueux comme un gaz et denses comme un liquide tout en pouvant redevenir gazeux ou liquides. Ces techniques sont particulièrement efficaces dans l’agroalimentaire, la pharmacie ou le traitement des effluents organiques. Tout solvant a pour rôle de dissoudre une substance en la diluant sans la modifier et sans se modifier lui-même. Il faut remplacer les solvants organiques qui sont des molécules dangereuses par d’autres molécules dépourvues de nocivité et de plus récupérables. L’exemple du café décaféiné avec extraction de la caféine par le CO2 supercritique permet de préserver le consommateur de troubles cardiaques et digestifs ! L’auteur examine les nouvelles formes d’énergie et les substituants destinés à diminuer les gaz à effet de serre (GES). Par exemple les mousses qui sont des édifices chimiques complexes sont de nouveaux outils pour décontaminer les surfaces industrielles, en particulier les installations nucléaires.
En somme, la chimie est sous haute surveillance et en Europe le programme REACH traque les composés organiques de synthèse susceptibles d’être toxiques pour l’homme. S’il fallait lire un seul ouvrage sur les réussites et les perspectives d’une chimie renouvelée, ce serait celui-ci. L’auteur, Stéphane Sarrade est chercheur au CEA (Commissariat à l’énergie atomique), spécialiste des fluides supercritiques et des membranes de filtration. « Quelles sont les ressources de la chimie verte ? » explique d’une façon claire, alerte, jamais ennuyeuse, que le développement durable est autre chose qu’un discours incantatoire. La chimie verte est « une utopie réaliste » et elle redonne au citoyen la conviction que la planète peut enrayer son déclin grâce à la science devenue responsable.