Résumés/Summaries (25)

Résumés/Summaries

Pierre HAZAN, Pourquoi la mémoire brûle (Why Is Memory so Hot)

Pendant des siècles, la principale réponse au défi de la reconstruction des sociétés après des crimes de masse fut le silence et l’amnistie. Depuis les tribunaux de Nuremberg, et plus encore, depuis la fin de la Guerre froide, un renversement de stratégie s’est produit. C’est désormais la parole qui est censée guérir les plaies de l’histoire avec la mise sur pied de commissions Vérité, de tribunaux pénaux internationalisés, l’adoption encore de lois d’épuration. De l’Afrique du Sud aux Balkans, de l’Argentine au Cambodge, de la Pologne à la Sierra Leone, nous en sommes les témoins. Cet article examine la montée en puissance des politiques de la mémoire, de leur potentiel, mais aussi de leurs ambiguïtés et de leurs dangers.

During centuries, the main answer to the challenge tied to the reconstruction of societies after mass-murders was silence and amnesty. Since Nuremberg’s courts, and moreover since the end of the Cold War, a change of strategy appears. Henceforth, speech is supposed to cure history’s sores through the creation of “Truth” Commissions, of internationalized penal courts and purging laws. From South Africa to Balkans, from Argentina to Cambodia, from Poland to Sierra Leone, we are the witnesses of this evolution. This paper discusses the development of memory policies, their potential, but also their ambiguities and their danger.


Ebru BULUT, Le passé héroïque devant les pages noires de l’histoire turque (The Heorical Past and the Dark Pages of Turkish History)

Cet article montre que la relation problématique de la Turquie à son histoire, et en particulier le refoulement officiel de ses pages noires, se comprend au regard de deux paradoxes constitutifs du paradigme républicain turc. L’affirmation de l’homogénéité ethnique d’un territoire national hérité d’un empire multiethnique et la négation de la place de islam, substantialisé en turcité, au nom de la laïcité, sont à l’origine de cette crispation historiographique. La Turquie n’a cessée, depuis sa fondation en 1923, d’être travaillée par un passé qu’elle refuse de reconnaître et d’assumer. Aujourd’hui, l’historiographie est contestée et le pays commence à s’interroger sur son histoire. Cette mise en question alimente un sentiment de menace et une réappropriation nationaliste du passé.

This article shows how two paradoxes that are constitutive of the Turkish republican paradigm enable us to understand Turkey’s problematical relation to its past, in particular the initial suppression and later the ongoing official denial of its dark sides. The origin of this historiographical difficulty lies in these two contradictions : in the claim of homogeneity of a territory which is inherited from a multiethnic empire, and in the denial on behalf of secularism of the importance of Islam, which is concurrently also the cement of Turkishness. Since its foundation in 1923, Turkey has been continuously haunted by its history which it refuses to acknowledge and recognize. But over the last years, official historiography has been challenged and the country has tentatively started to question its past, thereby stirring up a sense of threat which arouses a nationalist revival of the past.


Chantal KESTELOOT, Le poids du passé dans un État aux identités fragmentées : le cas de la Belgique (The Past’s Weight in a State with Divided Identities : The Belgium Case)

La Belgique est un pays complexe aux identités déchirées. Sa structure actuelle est fragilisée et très instable. La question de sa survie est ouvertement posée par certains et le pays est en proie à de constants changements institutionnels. Cette fragmentation identitaire s’enracine dans un lointain passé. Aujourd’hui, du fait de la réforme de l’État, l’enseignement est devenu une compétence communautaire. Cela signifie donc qu’il n’y a plus d’enseignement ni de véritable passé commun dans un pays où les nouvelles entités fédérées cherchent à valoriser des éléments spécifiques pour se forger une légitimité historique. À travers trois exemples (les guerres et les enjeux identitaire, la place du génocide et l’héritage colonial), on évoquera la manière dont toutes ces questions sont instrumentalisées dans une lecture très politique de l’histoire.

Belgium is a complex country with torn identities. Its contemporary structure is weak and very instable. The question of its survival is clearly open by some people and the country is under constant institutional evolutions. This identities’ fragmentation enroots in far-off past. Nowadays, through the State’s reform process, education becomes a competence of the communities. It mean’s that there is no longer neither a common teaching nor a common past in a country where the new federal entities are trying to give a value to peculiar elements in order to create an historical legitimacy. Through three examples (the wars and the identities’ challenges, the Genocide’s situation and the colonial legacy), this paper tackles the way by which all these questions are becoming instruments for a very political understanding of history.


Ranjan GHOSH, Donner sens au « séculier » : histoire, politique et sphère publique (Making Sense of the “Secular” : History, Politics and the Public Sphere)

L’Inde ne connaît pas de « pages noires » analogues à celles d’autres pays, mais cela ne signifie aucunement que les conflits de mémoire n’y soient pas présents dans les conflits sociaux et politiques actuels. Continent profondément divisé, à la fois en termes religieux et socio-culturels, son processus de sécularisation est difficile, sinon impossible. La laïcité, indispensable à l’affermissement de sa démocratie et de son État de droit, doit y emprunter des voies différentes qu’en Occident. Un équilibre subtil est à trouver entre le respect des lois personnelles propres à sa diversité et la mise en place de principes communs. De récentes décisions de justice et une certaine pusillanimité politique montrent que le chemin est encore long à parcourir.

There are no “dark pages” in Indian History as in other countries. Nevertheless, it doesn’t mean than memories discontents do not feed social and political struggles. The Indian subcontinent is strongly divided, in cultural as well as in cultural and sociological termes, and the secularisation process is likely to be difficult, perhaps even impossible. Secularism, which is the very condition of democracy and of Human rights, should be thought differently than in Western world. We must find a subtile equilibrium between the respect for personal laws linked to its diversity and the building of common principles. Some recent rulings and the pusillanimity of the governants show that the way could be long.


Florent LE BOT, L’effroi au fond de la forêt (The Fright in the Heart of the Forest)

Deux romans récents, Un château en forêt ainsi que Les Bienveillantes, utilisent la matière historique comme substance de la narration. Ils le font sur la base d’une vision de l’Histoire particulièrement déterministe et nihiliste. Il s’agit ici de s’interroger sur le sens à donner à cet usage et abus de l’histoire, voulant reconstruire le passé à partir des préoccupations du présent.

Two recent novels, The Castle in the Forest and The Kindly Ones, use historical matter as substance of the narration. They do it on the basis of a deterministic and nihilist vision of History. We wonder about the aim assigned to this use and abuse of history, wanting to remake the past from the concerns of the present.


Chikako HIRANO, Une histoire de France vue du Japon : autour de l’esclavage et de la colonisation (A French History Seen from Japan : About Slavery and Colonization)

La colonisation est un sujet controversé tant au Japon qu’en France. En ce qui concerne le passé colonial de la France, les historiens japonais n’ont guère abordé ce thème jusqu’à ces dernières années, tout en s’en prenant au passé colonial de leur propre pays. D’autre part, on peut observer, en France, un regard critique sur la traite et l’esclavage, mais en même temps, un autre regard qui tient la colonisation pour porteuse de civilisation. Cet article tente de porter une attention particulière à ces deux perspectives complètement opposées, en examinant la conjoncture qui entoure les recherches historiques sur ce sujet dans les deux pays.

Colonization is a controversial subject in Japan as much as in France. As to the France’s colonial past, Japanese historians have not dealt with the issue until the last few years, while sharply criticizing their own country’s colonial past. On the other hand, one notices in France a critical scrutiny of slavery and deportation, but also an outlook which sees colonization as bearing civilization. This article attempts to scrutinize these two diverging views, while comparing the present national environments of historical research in this field.


Hervé COURAYE, Le Japon dans la ronde des pays de « l’axe du pétrole » (Japan and the Challenges of “Oil Axis” Countries)

Déjà en 2001, la demande de pétrole pour l’Asie représentait vingt-et-un millions de barils par jour, dont huit extraits dans la région. D’ici 2025, il est estimé que cette demande va croître à un niveau de 38 millions de barils et le besoin d’importation à dix-sept millions de barils par jour supplémentaire, soit la production actuelle des pays du golfe Persique. C’est dans ce contexte où les pays fournisseurs stables d’hydrocarbures ne sont pas si nombreux qu’apparaît l’importance stratégique de l’énergie pour un pays comme le Japon et le besoin d’évaluer ce que Tokyo doit y gagner ou perdre. Cet article s’interroge sur ce que pourrait être la diplomatie nouvelle du Japon et ses conséquences. Dans tous les cas de figure, la politique du Japon se doit de persuader ces pays que la solution n’est pas la confrontation mais la coopération régionale ou encore internationale.

As early as 2001 Asia’s daily demand for oil amounted to twenty-one million barrels of which only eight million came from the area’s wells. Estimates of growth in demand indicate an increase up to thirty-eight million barrels by 2025 with an extra seventeen million a day needing to be imported. This is equivalent to the present day total production of the Persian Gulf. It is in the context of the fact that the countries capable of supplying stable quantities of hydrocarbons are few in number, that the strategic importance of energy sources for a country such as Japan and the need to evaluate what Tokyo stands to gain or lose becomes clear. This article poses the question of what could be Japan’s new diplomatic policy and what this would entail. In diverse scenarios Japan’s policy must be to persuade oil-supplying countries that the solution does not lie in confrontation but rather in regional or even international co-operation.


François VANDEVILLE, De la Commission au Conseil des droits de l’homme : histoire d’une négociation à 191 (Human Rights : from the Commission to the Council : Story of a Negotiation Amongst 191 States)

Le Conseil des droits de l’homme, qui a remplacé la Commission des droits de l’homme, fait déjà l’objet, au mieux d’un profond scepticisme, au pire de très vives critiques : le Darfour serait négligé, Israël agressé, la liberté d’expression remise en cause. L’auteur de cet article tente de replacer la création du Conseil des droits de l’homme dans le contexte plus large de la diplomatie des droits de l’homme à l’ONU depuis la chute du mur de Berlin. Il met en évidence l’étau dans lequel les États défenseurs des droits de l’homme se sont laissé enfermer en acceptant la dissolution de la Commission des droits de l’homme. Il montre enfin de quelle manière quelques États ont néanmoins obtenu, dans un contexte très défavorable à la cause des droits de l’homme, l’institution d’un nouvel organe potentiellement plus actif, plus réactif et plus contraignant que n’était la Commission des droits de l’homme. Enfin, histoire d’une négociation dans le format le plus large qui soit, entre cent quatre-vingt-onze États, cet article offre au lecteur une véritable leçon de diplomatie multilatérale.

The Human Rights Council, which replaced the Commission on Human Rights, has already provoked at best profound skepticism and at worst, harsh criticism : Darfur neglected, Israel attacked, freedom of expression challenged. The author of the article attempts to place the establishment of the Human Rights Council in the broader context of human rights diplomacy at the UN since the fall of the Berlin Wall. He reveals how the States committed to defending human rights and how it led themselves to be caught in a vice in agreeing to the dissolution of the Commission on Human Rights. He shows how a handful of States nevertheless succeeded, despite a context that was highly unfavorable to the cause of human rights, in establishing a new body with the potential to be more active, more pro-active and more compelling than the Commission on Human Rights. Lastly, the article, being the story of negotiations in the largest format ever 191 States , gives the reader a genuine lesson in multilateral diplomacy.


Christian HUGLO, Un droit favorable à l’environnement ? (An Environment Friendly Law ?)

En 1992, le Doyen Vedel écrivait que, dans un avenir proche, le droit de l’environnement, après être devenu une discipline autonome à vocation universelle, devait devenir « le droit commun de l’humanité tout entière ». Comment, à peine constitué en discipline spécialisée qui emprunte ses techniques au droit commun, le droit de l’environnement pourrait-il opérer une telle mutation ? Comment ce droit peut-il contribuer à ce que l’homme soit responsable pour le futur alors que, jusqu’à présent, il reste encore en grande difficulté à assumer ses responsabilités pour le présent ? Comment peut-il y avoir un véritable droit de l’homme à l’environnement conciliable avec un droit à la protection de la nature, sans pour autant ériger la nature en sujet de droit ? Le droit de l’environnement est-il un droit de la personne ? Un droit de la planète ? Quelle est sa consistance ? Quelles sont ses orientations ? Et quel est son avenir ? Telles sont les principales questions abordées dans cet article.

In 1992, the late Dean Vedel wrote that, in the next coming years, environment law, after becoming an autonomous discipline with universal vocation, would be “the common law for all mankind”. How could a new constituted law, which borrows its tools to global law, operate such a change ? How could it compel people to be responsible for the future since it remains difficult for it to create responsiveness for nowadays challenges ? How could there be a human right to environment, which should be in accordance to nature’s preservation, without saying that nature itself has specific rights ? Is environment law a right inherent to the person ? A right related to earth ? What is its consistency ? What are its orientations and its future ? These are some of the questions tackled in this paper.


Corine PELLUCHON, Cosmopolitisme, humanitarisme et État homogène chez Leo Strauss : une remise en question des idéaux modernes et de la politique contemporaine (Cosmopolitianism, Humanitarianism And the Ideal of the Homogeneous State in Leo Strauss : A Critique of Modern Ideals and of Contemporary Politics)

Le cosmopolitisme, l’humanitarisme et l’État homogène relève d’un utopisme moderne qui est au cœur de l’impérialisme démocratique des nouveaux néo-conservateurs américains. Il n’est pas remis en cause par les Européens qui croient que la prospérité économique et les droits de l’homme suffisent à fonder une société universelle et pacifique. Strauss opte, comme les classiques, pour une solution unilatéraliste en politique étrangère et invite à se focaliser sur la politique intérieure. Centrée sur la question de l’excellence de l’homme, sa philosophie politique et la tension entre Jérusalem et Athènes constituent une réponse non politique au problème politique. Parce que l’Occident ne peut renier son idéal universaliste sans se perdre lui-même, Strauss nous exhorte à revisiter les traditions qui nourrissent l’Occident et propose une voie alternative non heideggérienne à l’humanisme contemporain.

Cosmopolitianism, humanitarianism and the ideal of an homogeneous State pertain to modern utopianism. The latter underlies the democratic imperialism of the new neo-conservatives in America. Despite strident criticisms, those in Europe who believe that economic prosperity and the protection of human rights are sufficient to achieve a universal and peaceful society do not question such utopianism. Like the Classic authors, Strauss writes of the primacy of domestic policy over foreign policy, and he justifies self-interest in international affairs. His political philosophy, which revolves around the question of human excellence, and the tension between Jerusalem and Athens, constitute a “non-political” answer to the political problem. Since Western civilization cannot renounce its universal message without losing itself, Strauss invites us to reconsider the traditions that are at the West’s core and thus suggests a non-Heideggerian alternative to contemporary humanism.


Drieu GODEFRIDI, Remarques sur la théorie de la décroissance (Remarks on Decreasing Theory)

La décroissance est un concept à la mode ; des séminaires sur la décroissance sont organisés dans nos universités, des colloques internationaux rassemblent sur le sujet des experts du monde entier, la presse généraliste s’en montre de plus en plus friande. L’objectif de cet article est de définir la décroissance, d’en examiner la généalogie théorique et d’évaluer les effets pratiques de son hypothétique mise en œuvre.

Decreasing is a fashionable concept. Seminars on decreasing are held in our universities, international round tables bring together experts in this field from all over the world and the general press is devoting more and more space to it. The aim of this article is to define decreasing, to examine its theoretical origins and to evaluate the practical effects of its hypothetical application.


Friedrich August HAYEK, L’utilisation de la connaissance dans la société (The Use of Knowledge in Society)

L’économie de marché est un ordre intégrant une quantité de connaissances particulières de temps et de lieu qu’aucun système planifié ne peut égaler. Les prix de l’économie de marché véhiculent des informations concentrées qui permettent une adaptation à la réalité impossible dans une économie organisée délibérément. Cette vision de l’économie qui rejette la statistique, car celle-ci ignore ce que la connaissance humaine a de particulier et ne retient que ses traits généraux, est à l’origine de l’individualisme méthodologique et de la théorie de l’ordre spontané de Hayek.

A market economy is an order in which a much more important quantity of knowledge is integrated than in any planned economic system. The prices of a market economy convey an information which facilitates an adaptation to reality that is impossible in a deliberately organized economic system. This conception of economics, which is antithetic to the statistical approach that ignores the particular features of human knowledge and concentrates on abstract magnitudes, is the basis of Hayek’s individualistic methodology and of his theory of spontaneous order.