Revues (25)

Revues

« Quelle place pour la France dans le monde ? ». Dossier sous la direction de Jacques BOYON, La Revue internationale et stratégique, n° 63, IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), Dalloz, automne 2006.

Ce numéro s’interroge sur l’influence réelle que peut aujourd’hui exercer la France, représentant moins de 1% de la population mondiale, moins de 5% de la production des richesses mondiales, comme le rappelle Philippe Faure, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Il est divisé en six grands chapitres : Une puissance militaire et stratégique essentielle, Le patriotisme économique : illusions et réalités, L’enjeu majeur de l’innovation technologique, Le défi de l’attractivité territoriale, Ombres et lumières de l’image de la France, La capacité d’influence : un axe structurant. Comme toutes les entreprises de ce genre, il est d’une qualité très inégale. Certains auteurs, invités en raisons des fonctions importantes qu’ils exercent, sont pressés, ont peu de temps pour une réflexion approfondie, qu’ils ne veulent pas déléguer non plus. D’autres, très engagés dans la politique, se préoccupent de montrer, selon leur bord, que le gouvernement agit efficacement ou qu’il n’a pas fait grand-chose. Rares sont les réflexions sereines et totalement désintéressées. Peut-être est-ce inévitable. On ressort de cette lecture un peu « sonné » par tant d’informations contradictoires, même si le ton de l’ensemble du numéro est plutôt « décliniste ». Le lecteur qui souhaite accéder à d’autres informations que celles de la grande presse – c’est après tout ce qui déclenche l’acte d’ouvrir une revue – en est alors réduit à glaner dans un certain désordre, malgré la parfaite cohérence apparente de l’ensemble, des éléments de réflexion, des miettes de connaissances, ou à remarquer les approximations sur le sujet qu’il se trouve connaître.
Ainsi, le mauvais état de l’université française est souligné sans les nuances que l’on cherche justement chez les spécialistes. Michel Lejeune, député de la Seine-Maritime, reprend entre autres le classement de Shanghai sans la moindre allusion à une discussion possible de sa méthodologie. Ce classement est devenu un fait : « La première université française se classe au 46e rang, tandis que l’École Polytechnique n’arrive, elle, qu’au 208e rang ! D’années en années, on constate un désintérêt des doctorants étrangers pour nos universités et, inversement, le mouvement des étudiants français qui partent faire ou achever leur doctorat à l’étranger s’intensifie. En dix ans, de 1993 à 2003, la France est passée du 5e rang au 13e rang mondial pour le niveau de dépenses intérieures consacrées à la Recherche et au Développement. Face à ce bilan absolument catastrophique et à cette triste réalité, indignes d’un pays comme le nôtre, le pouvoir politique a bien réagi. » Que le classement de Shanghai doive nous interpeller, personne ne le contestera, mais qu’il est difficile de trouver un moyen terme entre l’arrogance et l’autocritique excessive, sans arrière-pensées politiciennes !
Recourir à des correspondants étrangers ne représente pas non plus la solution. Ils nous renvoient certes une image différente de celle que nous aimons (ou aimons détester), mais eux aussi écrivent en fonction de leurs préoccupations, de leur agenda, comme le montre, jusqu’à la caricature, l’article sur « L’image de la France dans le monde arabe » par Mostefa Souag, directeur d’Al-Jazira Center for Research and Studies, qui donne aimablement le bon conseil à la France d’« adopter une position juste sur des sujets importants, tels que le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Irak […], en améliorant le traitement des immigrés et en respectant les musulmans et l’Islam ». Une telle conduite permettra à notre pays, nous garantit l’auteur, de ne plus se soucier de son image et de se faire pardonner son passé colonial. Seule la brève étude de Paul Gallis, chef de section Europe-Eurasie au sein du Congressional Research Service, sur « L’image de la France aux États-Unis », peu encourageante d’ailleurs, présente un intérêt dans la mesure où elle se concentre sur les perceptions de notre pays par les élites politiques américaines, renseignant du même coup sur le rôle qu’elles s’assignent et leur vision du monde ; elle incite à relativiser quelque peu les conséquences d’un changement de majorité aux États-Unis.
De façon méritoire, dans la perspective du grand chantier ouvert par l’AFII (Agence française pour les investissements internationaux) qui organise à l’étranger des campagnes d’image visant les décideurs, plusieurs contributeurs luttent contre le cliché d’une France repliée sur elle-même et protectionniste. Serge Bellanger, président de l’Union des Chambres de commerce et d’industrie françaises à l’étranger (« Optimiser nos atouts et développer les pôles de compétitivité »), rappelle quelques faits importants : la France est « le sixième acteur économique mondial, le cinquième exportateur de produits et le quatrième exportateur de services au monde ». « 45 % de ses sociétés importantes (CAC 40) sont détenues par des fonds de placement anglo-saxons, situation sans équivalent dans une autre grande puissance économique ». (Un autre contributeur, Dominique Plihon, président du conseil scientifique d’Attac France, s’en inquiète.) Si la politique des 35 heures attire les sarcasmes, « nous détenons le second taux de productivité horaire dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) devant l’Allemagne, les États-Unis, et le Japon ». Surtout, S. Bellanger, faisant valoir que le chiffre d’affaires des filiales d’entreprises françaises aux États-Unis représente sept fois le montant de nos exportations vers ce pays, appelle à l’élaboration de nouvelles grilles de lecture pour apprécier les performances économiques réelles d’un pays et sa compétitivité mondiale. Soulignant « Le retard de la France en matière d’intelligence économique », Bernard Carayon, député du Tarn (UMP), rappelle qu’Airbus « a, depuis dix ans, investi aux États-Unis plus de 67 milliards de dollars, créé 140 000 emplois, mobilisé beaucoup de technologies américaines pour garantir ses succès commerciaux ». Airbus est à ses yeux le type d’entreprise qui a su s’imposer par des moyens loyaux, en jouant à fond des possibilités offertes par un marché ouvert. Loin de promouvoir une conception étroite du « patriotisme économique », B. Carayon attire seulement l’attention des Français sur le pragmatisme extrême de nos principaux concurrents, qui savent concilier l’affichage de leur libéralisme économique avec des partenariats efficaces entre gouvernements et milieux d’affaires dès qu’ils jugent leurs intérêts vitaux en jeu ; la mondialisation n’a pas fait perdre pour eux de sa pertinence à la sécurité nationale, elle en a seulement redéfini les limites et le sens.
Malgré les contraintes de l’exercice, et ses ficelles parfois trop visibles, ce dossier apporte nombre d’informations utiles, surtout d’ailleurs dans des textes modestement informatifs, tels celui de Louis Gallois, ancien président de la SNCF, sur « L’attractivité du réseau ferré français » (dont on aurait aimé qu’il prît ouvertement position sur les rapports entre réorganisation du fret et protection de l’environnement, qu’il commentât la politique suisse en la matière), ou encore celui d’Ulysse Gosset, directeur général chargé de l’information et des programmes, à France 24, expliquant pourquoi et comment nous cherchons à « rattraper le retard français en matière d’information internationale ».
En même temps, nous avons l’impression d’un ronronnement, d’un malaise, qu’exprime très bien Marie-Hélène Aubert, députée européenne (Verts) , sans parvenir (faute de temps ? faute de volonté ? faute de place ?) à proposer des pistes concrètes. Frappée par « le décalage entre le mouvement de notre société et son foisonnement d’initiatives […] et le monde institutionnel » (plus que largement représenté dans ce dossier), elle conclut : « Ce qui me paraît le plus intéressant dans la France d’aujourd’hui n’apparaît quasiment jamais à la surface médiatique, mais s’exprime de multiples façons à travers des réseaux autonomes, à travers Internet, et à des échelles territoriales (échelles locale, européenne et internationale) qui ne passent plus par Paris. » Réaction elle aussi politicienne ou fondée sur la convergence d’actions et d’événements très nombreux ? C’est la question que l’on se pose en refermant la revue, qui n’y répond pas.


Commentaire, n° 118, été 2007

M. Stewart s’en prend aux « Mythe du management », dans un texte qui fait des philosophes, les vrais, les véritables « éducateurs du management », et dénonce le charlatanisme de certains experts. Pour P. Bordeaux-Groult, « les deux tiers des Européens considèrent que la diplomatie et la défense sont du domaine de l’Europe seule ». Mais « les gouvernements restent sourds ». Il en appelle donc au peuple européen et à son parlement, qui le représente : il faut enfin poser la question de la Puissance et arracher à leur torpeur tous les « Importants, qui sont nus et qui l’ignorent » (« La nouvelle Hanse ou la tragique illusion »). V. Denis et P.-V. Quiviger s’interrogent dans un article nuancé et précis sur « L’avenir de l’École normale supérieure » et les défis qui se posent à elle.
La partie culturelle et historique du numéro n’est pas moins stimulante. Outre la poursuite de la réflexion de M. Fumaroli sur « État éducateur et État culturel : un dilemme français irrésolu », outre un état des lieux du cinéma allemand de P. Gras, « Adieu au Führer, à Lénine et à quelques autres », la revue publie d’intéressants « Propos sur l’édition », rédigés par Jacques Chardonne au milieu des années soixante, commentés avec allant et finesse par un ancien libraire, un brillant « Talleyrand revisité » d’Alfred Fabre-Luce. R. Chenu revient sur le « Congrès pour la liberté de la culture » et l’émission des « Mercredis de l’histoire » en 2006, intitulée « Quand la CIA infiltrait la culture ». L’auteur, ancienne assistante de Pierre Emmanuel, secrétaire général adjoint du Congrès, proteste contre une vison partiale et partielle de l’action de cette organisation, dont la presse américaine révéla en 1967 le financement indirect par la CIA. La Société des amis des Raymond Aron rappelle que ce dernier démissionna quelques mois après cette découverte.


« Espaces chaotiques », Agir, revue générale de stratégie, n° 31, septembre 2007, 152 pages.

Cette revue, publiée par la Société de stratégie, se propose de développer une réflexion indépendante, dans un pays où l’on déplore traditionnellement l’absence d’équivalents des think-tanks américains. Le n° 31 donne la parole à différents spécialistes qui reviennent sur cette notion de chaos, appliquée de façon confuse aux relations internationales, quand elles ne correspondent plus à ce que nous pensions en savoir. La réflexion engagée sur le chaos se prolonge par une évocation des « zones grises et failles du système », en France comme à l’étranger (Brésil, ex-URSS, Colombie, Darfour). La diversité des auteurs et des thèmes a son revers : une impression d’éparpillement… ou de chaos de la pensée, combattue par une vigoureuse synthèse de M. Brotbek et É. de la Maisonneuve, « Éloge du chaos ? », qui invite les Occidentaux à changer de lunettes avant de vouloir changer le monde.
Il est difficile d’illustrer la richesse des informations dispersées dans ce numéro sans se disperser soi-même. Énumérons cependant l’article de P. Chapleau sur les armées non gouvernementales et la privatisation des opérations de guerre, « Les nouveaux shérifs des espaces chaotiques », ceux de A.-J. Fulgeras, J.-F. Thony, P. Montigny, sur l’économie, la corruption, le blanchiment d’argent ; l’article de P. Ariès, « Sectes : la guerre perdue ? », partant des constats que « l’immense majorité des sectes combattues en Europe [et particulièrement en France] provient des États-Unis », que les services secrets américains utilisent minorités religieuses et sectes comme agents d’influence, traite des tensions franco-américaines, de leur évolution vers un compromis stratégique dont les contours sont esquissés. Un article d’A. Bauer et C. Soullez, « Les nouvelles cours des miracles », explique que, lors des émeutes urbaines de novembre 2005, « la fin des incidents est à rechercher dans la reprise en main du quartier par les réseaux criminels locaux », empêchés de travailler normalement et de vaquer à leurs trafics habituels.
Signalons, pour finir, l’article important de D. Bourmaud, « Le Chaos : mythe dangereux ? », qui appelle à une nouvelle lecture des relations internationales, libérée de la paresse intellectuelle et du repli sur soi nostalgique. De façon très argumentée et concrète, l’auteur montre que notre sentiment du chaos n’est jamais qu’un idéalisme vexé. Vexé que la réalité lui résiste. Sans esprit critique, cet idéalisme – et D. Bourmaud n’est pas de ceux qui attribuent la guerre d’Irak aux seules ambitions pétrolières – entraîne des catastrophes : « En s’employant à éradiquer le chaos, on le crée. […] Qu’est-ce qui est le plus “chaotique” en effet ? La situation répandue dans le Golfe du temps de Saddam Hussein ou bien la même situation régionale postérieure à l’intervention américaine ? ».


Cahiers d’études lévinassiennes, n° 5, 2006, « Lévinas-Sartre », Jérusalem/Paris, Institut d’études lévinassiennes.

Toujours d’une très haute tenue, ce numéro est essentiellement consacré à l’analyse des rapports entre Lévinas et Sartre. Pour tous ceux qui ont lu l’un et l’autre, la proximité de pensée frappe d’emblée. Pourtant, des différences philosophiques profondes existent entre l’un et l’autre. D’importants articles, en français et en anglais, confrontent différentes dimensions de leur philosophie : la question de l’autre, celle de la responsabilité, le judaïsme, etc. Un court texte méconnu de Sartes « Visages » est aussi reproduit et commenté par Gilles Hanus, directeur de la revue. Un très bel article de Lévinas « Quand les mots reviennent de l’exil… » est également repris et commenté par Eli Schonfeld ainsi qu’un entretien sur Sartre avec Benny Lévy conduit par Salomon Malka. On signalera également le texte très riche d’une conférence donnée à Jérusalem par Bernard-Henri Lévy sur Sartre et Benny Lévy.


Cahiers d’études lévinassiennes, n° 6, 2007, « L’Universel », Jérusalem/Paris, Institut d’études lévinassiennes.

La question de l’universel est constamment présente dans l’œuvre de Lévinas à la fois sous la forme d’une critique et sous la promesse d’une possibilité. De nombreux articles passionnants et érudits retracent la dialectique de l’universel non seulement chez l’auteur de Totalité et infini, mais aussi chez tous ceux avec lesquels il a dialogué. La question de la liberté et de la survie après les catastrophes du siècle y est constamment présente. De Lévinas, on lira aussi un court texte paru en 1935 « L’inspiration religieuse de l’Alliance », commenté par Gilles Hanus. Un très intéressant entretien avec Henri Atlan retrace sa rencontre avec Lévinas. Plusieurs conférences figurent aussi dans ce numéro, notamment l’une d’Alain Finkielkraut sur « Les vicissitudes du Juif charnel » et l’autre de Bernard-Henri Lévy « De Rosenzweig à Lévinas. L’universel comme question ». On signalera aussi la très riche conférence de René Lévy sur saint Paul.


Cahiers d’études lévinassiennes, n° 7, 2008, « Le mal », Jérusalem/Paris, Institut d’études lévinassiennes.

Comment penser le mal en dehors des figures du manichéisme, de l’exhortation vertueuse et de la théodicée ? Cette question n’est pas seulement propre à Lévinas, mais constitue le fondement de la réflexion éthique si l’on peut dire à la fois « laïque », philosophique (et non moralisante) et déprise d’un fondement absolu des choses. Elle est aussi au cœur du judaïsme. De nombreux articles étudient cette pensée du mal, non seulement dans la pensée de Lévinas, mais bien au-delà. Comme à l’accoutumée, un court texte de Lévinas sur la vanité accompagne cette livraison. Trois conférences de séminaire reviennent aussi sur des thématiques propres : la honte (Alain Finkielkraut et Gilles Hanus, saint Paul à nouveau par René Lévy et Sade par Éric Marty). Raphael Sagury-Orly revient aussi sur la confrontation entre Lévinas et Heidegger et Roger Burggraeve offre le témoignage de ses rencontres avec Lévinas. Comme dans chaque numéro, des recensions détaillées consacrées à la bibliographie sur Lévinas figurent à la fin. Alors que le numéro 6 avait traité de la réception de Lévinas en Pologne, celui-ci revient sur son accueil en Russie.