Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale (25)

Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale

Thierry HOQUET, Buffon illustré, Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle, coll. « Archives », 2007, 816 pages

Georges Leclerc Comte de Buffon (1707-1788) a régné cinquante ans sur le Jardin du Roi et publié une monumentale Histoire naturelle générale et particulière, soit 36 volumes édités par l’Imprimerie royale entre 1749 et 1788. Le Buffon illustré, présenté ici, regroupe l’ensemble des 599 illustrations des quinze premiers volumes de l’édition princeps (1749-1767). En dehors des historiens des sciences qui consultent les archives de la Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, désormais tout amateur peut prendre connaissance de ces planches et vignettes admirablement reproduites en noir et blanc, comme l’original.
Dans cette nouvelle parution des Publications scientifiques du Muséum, le corpus iconographique est accompagné d’une étude historique et épistémologique de Thierry Hoquet, spécialiste de la philosophie des lumières et de la biologie. Dans un avertissement, il souligne ne s’attacher ni à l’esthétique des dessins, ni à leur rigueur scientifique. En effet, la présentation uniforme des animaux en pied, de profil, campés sur un socle avec en fond un paysage champêtre (style pastoral) ou étrange (style héroïque) est raide et éloignée de toute fantaisie. En complément, des détails anatomiques et un squelette figé dans la même attitude que l’animal entier renforcent l’austérité des documents. Quant à la précision, elle est toute relative. Les animaux dits « pris sur le vif » ou « peints d’après nature » sont rarement observés sur le terrain, en dehors de lieux particuliers comme la foire Saint-Germain, le parc ou la ménagerie de Versailles ; souvent les modèles sont des spécimens empaillés (en « peau bourrée »). Et pour combler les lacunes, Buffon reprend des représentations parfois imprécises et maladroites d’autres auteurs.
En s’intéressant aux illustrations des volumes de l’Histoire naturelle, Thierry Hoquet aborde une nouvelle et originale voie de recherche qui est à la frontière de l’histoire des sciences, de l’art et du livre. Pour son œuvre, Buffon s’est assuré la collaboration du naturaliste Daubenton et du dessinateur Jacques De Sève, très apprécié du maître, mais pas au point de le citer ! L’illustration aide à la diffusion des connaissances, complète une description et met en évidence des caractères importants. Et puis le public en raffole et cet attrait est loin d’être négligeable pour une entreprise coûteuse et commerciale.
Dans ces quinze premiers volumes, Buffon s’attache à nommer et décrire 200 espèces de quadrupèdes (animaux à quatre membres et à mamelles). Il souhaite se limiter à ce nombre et il détermine l’ordre de présentation en débutant par le cheval et en terminant par les singes. Buffon refuse tout système particulier, il déteste les nomenclatures et critique vertement Linné (qui, lui, publie sans illustrations). Pour autant, faut-il réduire l’Histoire naturelle à un livre d’images présentant un bric-à-brac imposé par un savant autoritaire ? Ce serait faire fi du style brillant de Buffon et laisser de côté ses textes importants qui révèlent sa démarche ambitieuse, rechercher une loi générale, « une vraie philosophie » devant dépasser les faits.
Les premiers volumes sont peu illustrés et Buffon explique la façon dont il convient d’étudier l’histoire naturelle, puis il aborde l’histoire de la terre, détaille les mécanismes de la génération qui font intervenir les molécules organiques, les moules intérieurs et les forces pénétrantes (c’est l’histoire générale des animaux). Ensuite, il aborde l’histoire de l’homme, être supérieur, avant de livrer les monographies illustrées des animaux en privilégiant les animaux familiers ou domestiques (le plus connu étant le cheval), puis les exotiques, séparant ainsi les faunes de l’Ancien et du Nouveau monde. Il s’agit donc d’aller du général considéré comme prioritaire vers le particulier. Buffon rejette les nomenclatures et les systématiciens, ne reconnaît que l’espèce dans la taxinomie, ne s’embarrasse pas de détails, exploite ses choix personnels, et pourtant Thierry Hoquet démontre la cohérence de son projet et l’unité de sa démarche. Après le flamboyant Buffon des Lumières, les savants du Jardin du Roi, puis du Muséum choisirent des voies différentes et complémentaires : les classificateurs allaient détenir leur revanche.


Jean-Luc LEBRUN, Guide pratique de rédaction scientifique – Comment écrire pour le lecteur scientifique international, EDP Sciences, 2007, 194 pages

Dans le domaine de la recherche scientifique, après l’expérimentation souvent longue et motivante, puis l’intérêt de l’analyse des résultats, vient ce qui est considéré par le chercheur comme une contrainte indispensable : l’obligation de publier. C’est le fameux publish or perish qui conditionne la reconnaissance du scientifique par ses pairs, son droit d’accès aux crédits, son avancement professionnel, voire son recrutement pour les jeunes doctorants. L’épreuve a de quoi impressionner et peu de rédacteurs ont d’emblée toutes les qualités requises. Pourtant, le déroulement d’un article est immuable : titre, résumé, introduction, matériel et méthodes, résultats, conclusion, bibliographie. Certes, le cadre est connu et pourtant combien de textes sont obscurs, indigestes, parsemés de questions non résolues et de réponses ambiguës. Améliorer ses performances rédactionnelles réclame certains ajustements méthodologiques que propose Jean-Luc Lebrun (formateur de scientifiques dans des centres de recherche en Asie) dans un guide fort utile.
Ce n’est pas le premier ouvrage du genre, mais si les thèmes abordés sont récurrents, c’est parce que les défauts et les problèmes sont toujours les mêmes ; il faut donc les repréciser, les reprendre et actualiser les solutions. Le rédacteur ne doit jamais oublier qu’il n’écrit pas pour lui (il connaît son sujet), mais pour un lecteur dont il convient d’accrocher et de maintenir l’intérêt ; il faut également piquer sa curiosité, entretenir et combler ses attentes, accompagner sa lecture en évitant fatigue, effort de mémoire et abandon. Pour améliorer les qualités rédactionnelles d’un article, l’auteur examine son texte de façon critique, reprend les phrases trop longues ou mal équilibrées, choisit ses mots, définit les notions indispensables à la compréhension du document, détaille les acronymes, assure la progression de son raisonnement, et ne néglige ni la syntaxe, ni la ponctuation.
Jean-Luc Lebrun décortique les fonctions des étapes essentielles d’un article : titre, résumé, introduction, iconographie et conclusion. Ses exemples montrent les erreurs à éviter, par exemple le piège du plagiat souvent dû à une négligence, l’oubli des guillemets ou un malencontreux copier-coller d’une note de lecture. Il n’aborde pas matériel et méthodes c’est une partie spécifique à chaque domaine scientifique ou la bibliographie, chasse gardée des revues. Outre la présentation très claire et de consultation aisée, il faut saluer l’excellent choix des exemples en anglais. En effet, une exigence supplémentaire attend le chercheur, celle de communiquer dans cette langue scientifique internationale. Il est donc recommandé d’avoir ce nouveau guide à portée de main dans un laboratoire pour rappeler aux auteurs leurs obligations.


Dominique LESTEL, Les animaux sont-ils intelligents ?, Le Pommier, « Les petites pommes du savoir », 2006, 64 pages

Pour Dominique Lestel, philosophe et éthologue, la réponse est évidente : les animaux sont intelligents. Mais pourquoi avons-nous été si longs à le reconnaître ? À l’époque de Darwin, l’homme a eu du mal à accepter sa filiation avec les singes et maintenant il se voit dépossédé de prérogatives qu’il pensait exclusives : il doit partager avec l’animal l’intelligence et la culture ! Pour Descartes (1596-1650) et les cartésiens, l’animal est une machine qui ne présente que les apparences de l’intelligence. Cette conception mécaniste se prolonge au début du XXe siècle avec le béhaviorisme. L’animal est une boîte noire qui répond aveuglément aux stimuli. Les scientifiques s’intéressent plus à l’expérimentation qu’à l’animal et, selon eux, seuls les phénomènes observables et mesurables ont une valeur. L’auteur parle de multiples expériences inutiles et il accuse les béhavioristes de terrorisme intellectuel.
En réaction, l’éthologie objectiviste de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen (années 1930-1940) s’attache aux comportements des animaux en liberté : leur intelligence est celle de l’espèce. Lorenz décrit l’empreinte filiale qui est la fixation d’un comportement inné durant une période du développement d’un jeune animal, par exemple un caneton ou une jeune oie cendrée suit un objet en mouvement. Le concept est complété par l’empreinte sexuelle et environnementale chez de nombreuses espèces. Un troisième chercheur, Karl von Frisch (ils auront un prix Nobel en 1973), travaille sur les insectes sociaux, dont les abeilles, et il s’oriente vers la notion d’une intelligence collective qui résulte de l’association des intelligences individuelles des membres de la colonie. Dans les années 1950, Pierre Paul Grassé a proposé un modèle cybernétique (ou science des systèmes) et son approche est encore très béhavioriste. Il parle de stygmergie : par exemple un termite dépose de façon aléatoire et sans plan une boulette de terre. Ses congénères font de même et, collectivement, les stupidités individuelles conduisent pourtant à la construction d’une termitière résultante d’une intelligence collective. Edward Wilson recherche les bases biologiques d’un comportement social : c’est la sociobiologie qui a souvent été mal comprise et détournée. Il accorde une place prépondérante aux gènes dans la détermination des comportements, ceci dans un cadre évolutionniste.
Avec Donald Griffin (toujours dans les années 1970), l’éthologie devient cognitive. L’animal acquiert son statut de sujet, capable de traiter une information, de construire des représentations du monde qui l’entoure avant de prendre une décision et il utilise des outils dans la nature. Avec des études sur de très longues durées des primatologues historiques comme Jane Goodall (chimpanzés de Tanzanie), Dian Fossey (gorille du Rwanda) et Biruté Galdikas (orangs-outangs d’Indonésie), on a compris à quel point l’intelligence des grands singes était complexe ; ils peuvent manipuler un congénère, le tromper, éprouver de l’empathie et ils sont capables de comportements culturels qui ne doivent rien ni à la génétique, ni à l’environnement. Un individu innove (par exemple un chimpanzé « pêche » des termites en se servant d’une brindille) et il transmet une pratique ou une technique aux membres de son groupe qui l’imitent ou apprennent. Devant ces troublantes révélations, que reste-t-il à l’homme ? Le langage est une particularité ; les animaux communiquent, mais ne parlent pas. Le primate non humain fabrique un outil dont il est le seul à se servir. L’homme fabrique et se sert d’outils à plusieurs, c’est une activité hétérotechnique. Cependant des oiseaux fabriquent et occupent des nids à plusieurs. Chaque argument avancé est bel et bien fragilisé.
En conclusion, l’intelligence est partout, « comme les microbes » dit l’auteur, et il faut accepter que certains animaux, de véritables personnalités, soient plus intelligents que d’autres dans une même espèce. Pour les plus inquiets d’entre-nous, allons-nous découvrir que les animaux sont plus intelligents que nous ? La réponse n’est pas encore tranchée, mais d’ores et déjà notre statut humain semble remis en question.


Alain PAVÉ, La nécessité du hasard, Vers une théorie synthétique de la biodiversité, EDP Sciences, 2007, 186 pages

La biodiversité regroupe toutes les diversités du gène à l’écosystème, ceci dans la dynamique de l’évolution des espèces (diversification, maintien et érosion), soit naturellement, soit sous l’influence de l’homme. L’évolution dépend de mécanismes déterministes et du rôle essentiel du hasard. Ce n’est plus Le hasard et la nécessité de Jacques Monod (1970), mais La nécessité du hasard d’Alain Pavé (2007). La différence entre les titres annonce les facettes d’un hasard-obligation qui n’est pas seulement imposé par l’environnement, mais qui est également intrinsèque aux systèmes vivants. On parle de roulettes biologiques génératrices de phénomènes aléatoires qui peuvent être sélectionnés aux différents niveaux d’organisation du vivant. Dans l’histoire de la terre, bien des événements catastrophiques ont entraîné des variations de la biodiversité avec des extinctions suivies d’explosions de nouvelles espèces ; en effet, la vie surmonte bien des épreuves.
Qui dit biodiversité, dit brassage génétique. Les modifications aléatoires se produisent au niveau du génome au cours d’une transmission verticale (d’une génération à l’autre) ou horizontale (d’une espèce à l’autre). Par la production et la fusion des gamètes, la reproduction sexuée introduit un brassage. Les individus se déplacent, se répartissent dans l’espace et se mélangent. Les rencontres au hasard favorisent des relations entre individus et la naissance de mécanismes coopératifs. Utiliser au mieux l’environnement est la garantie de la survie des systèmes vivants. De plus les organismes sont fonctionnels, autorégulés et adaptatifs.
Alain Pavé propose un renversement conceptuel : il convient de s’éloigner de la recherche des déterminismes et d’étudier ce qui engendre le hasard. À partir de ce raisonnement, il amorce des pistes pour la gestion des populations et des écosystèmes. Par exemple, faut-il intervenir dans la restauration des écosystèmes dégradés ou laisser faire la nature ? L’auteur opte pour laisser agir les processus spontanés dans les espaces régionaux en préservant ainsi la biodiversité. Il passe en revue les problèmes liés à la conservation des ressources génétiques, l’hybridation qui nécessite des manipulations répétées pour éviter l’hétérosis (perte progressive des avantages liés aux hybrides), les OGM et leurs enjeux. Le clonage des animaux supérieurs est dénoncé comme une opération susceptible d’accumuler des tares. Enfin, maintenir la biodiversité est le garant de futures recherches sur des substances chimiques antibiotiques ou anticancéreuses.
Dans la dernière partie de l’ouvrage, la modélisation des systèmes vivants intéressera les spécialistes. Enfin, une annexe illustre les recherches sur l’évaluation de la forêt tropicale humide en Guyane. Malgré les difficultés d’accès aux différentes stations scientifiques et la complexité du recensement des espèces, les enjeux justifient les efforts consentis. La Guyane est une référence pour la gestion et l’aménagement de la forêt amazonienne. L’auteur, Alain Pavé, est directeur du projet Amazonie, chercheur au CNRS, membre des Académies des technologies et d’agriculture. Son livre est une somme des connaissances sur la biodiversité qui intéressera le spécialiste, le gestionnaire et l’amateur : sa lecture permet de ne plus parler de ce sujet de façon superficielle.


Gérard ORTH et Philippe SANSONETTI (dir.), La maîtrise des maladies infectieuses,
Un défi de santé publique, Une ambition médico-scientifique
, Académie des sciences, EDP Sciences, Rapport sur la science et la technologie, 2006, 488 pages

Au siècle dernier, les scientifiques pensaient avoir maîtrisé, voire éradiqué, la plupart des maladies infectieuses : l’amélioration des conditions d’hygiène, les vaccins et les antibiotiques semblaient les solutions miracles. Hélas, ces maladies dues à des virus, des bactéries et des parasites demeurent un enjeu de santé publique et elles ont un coût économique et social considérable. Elles sont toujours présentes (paludisme), réémergentes (tuberculose) ou émergentes (SRAS ou syndrome respiratoire aigu sévère, le Sida, les fièvres hémorragiques). Les maladies infectieuses sont responsables de nombreux morts, 15 millions dans le monde et entre 33 000 et 66 000 en France directement ou indirectement (grippe, pneumopathies, hépatites, VIH, tuberculose, infections nosocomiales ou intoxications alimentaires).
Les agents de ces maladies évoluent, développent de nouvelles adaptations, ce qui oblige les espèces concurrentes à s’adapter à leur tour. C’est une course aux armements favorisée par un temps de génération très court, un taux élevé de mutations et l’acquisition de gènes virulents. On parle d’îlots de pathogénicité fluctuants qui conditionnent l’apparition ou la disparition des épidémies. Il faut également souligner le rôle important et maintenant bien connu du franchissement de la barrière d’espèces : un agent infectant un animal peut se transmettre à l’homme. Ce mécanisme se déroule en plusieurs étapes : un virus d’origine animale se fixe sur une cellule humaine, la pénètre, s’y multiplie, se répand, perturbe la réponse immunitaire de l’hôte qui peut alors le transmettre à un autre individu. Des facteurs favorisent l’émergence ou la réémergence de maladies infectieuses : la croissance démographique urbaine, les grands rassemblements (pèlerinages), les échanges par les transports internationaux, le contact avec des animaux sur place ou exportés illégalement, la libération des mœurs…
Ce rapport de l’Académie des sciences réunit les contributions des plus grands spécialistes des instituts de recherche et universitaires de notre pays ; il fait le point sur la situation actuelle dans les pays industrialisés et en voie de développement et propose des solutions au défi mondial que constitue la lutte contre ces maladies. Chaque communication insiste sur l’importance des réseaux de surveillance qui apparaissent très nombreux, dispersés et qui doivent mieux se coordonner. Autre nécessité, il faut maintenir et amplifier une recherche fondamentale et clinique multidisciplinaire en microbiologie, immunologie et génétique. Le cycle des vecteurs doit être mieux connu et il faut mettre au point de nouveaux vaccins et antibiotiques. Évidemment l’échange des résultats entre les chercheurs et l’enseignement universitaire médical, scientifique et vétérinaire constitue l’un des axes prioritaires.
Claude Combes, membre de l’Académie des sciences et professeur d’université, précise que « non seulement le monde infectieux demeurera menaçant dans le futur, mais en plus il se modifiera souvent de manière soudaine ». Il nous reste à nous organiser pour répondre rapidement à des changements imprédictibles. La connaissance de la biodiversité des maladies infectieuses n’exclut pas le pessimisme.


Pierre CASSOU-NOGUÈS, Les Démons de Gödel. Logique et folie, Seuil, 2007, 279 pages

Il est des livres arides, sentencieux mêmes qui, abordant un sujet complexe, s’attachent à en multiplier la difficulté pour se montrer à sa hauteur. Les Démons de Gödel ne sont pas de ce genre là. C’est un livre tout à fait original que nous propose Pierre Cassou-Noguès. À la fois mathématicien et philosophe, il a su allier ces deux disciplines pour aborder de la façon la plus stimulante qui soit l’une des grandes figures de la science du XXe siècle. Kurt Gödel, maître de la logique, fut non seulement un esprit génial, auteur du théorème de l’incomplétude publié en 1931, mais aussi un personnage en marge, dont le comportement excentrique s’approchait de la folie. La légende est encore en dessous de la réalité comme le montre P. Cassou-Noguès. En se fondant sur des manuscrits inédits, des milliers de pages conservées à l’Institut for Advanced Studies à Princeton, c’est un véritable roman dans lequel nous entraîne l’auteur, l’itinéraire d’un des plus grands génies mathématiques du siècle qui, en même temps, croyait aux fantômes et craignait un empoisonnement au point de suivre des régimes extrêmes. Gödel est donc un logicien « fou », au sens où il va mettre au point un système lui permettant de présenter de façon logique les idées les plus extravagantes. À son frère qui lui reprochait de ne pas avoir fait le déplacement à Vienne pour l’enterrement de leur mère, Gödel objectait : « Pourquoi donc aurais-je dû passer une demi-heure sous la pluie devant une tombe ouverte ? » (p 39). La logique appliquée à la vie, comme le reconnaît Gödel lui-même, risque de rendre fou.
Mais à la lumière de la folie c’est de façon la plus sérieuse la philosophie et la science que P. Cassou-Noguès interroge. L’un des thèmes abordés dans le livre est la mise en question des représentations que nous avons du monde. Il suffit par exemple de construire l’existence de mondes parallèles, mystérieux en définissant le mystérieux comme ce qu’« aucune cause connue ne suffit à produire » pour transporter la raison dans d’autres univers. Ainsi le mystérieux requiert-il un autre régime de rationalité auquel Gödel consacra une partie de son temps. C’est donc d’une interrogation sur nos croyances dont il s’agit. Comment alors diagnostiquer la « folie » de Gödel ? À travers ce roman de « science-fiction », au sens premier des deux termes, c’est notre univers qu’en fin de compte P. Cassou-Noguès nous invite à considérer avec un autre regard. La chose la plus difficile en soi, mais que la clarté d’exposition et les bonheurs d’écriture de l’auteur transforment en jubilation du lecteur.


Richard DAWKINS, Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution, Robert Laffont, 2007, 794 pages

Auteur du Gène égoïste, paru chez Odile Jacob, en 1996, Richard Dawkins, né au Kenya, en 1941, où a grandi son amour de la nature, est professeur de biologie à Oxford. Dans ce dernier ouvrage, paru en 2004, il retrace toute l’histoire de la vie sur terre, qu’il compare à un grandiose pèlerinage. En quarante stations, il remonte jusqu’à l’apparition de la vie, ou plutôt ce qu’il nomme l’hérédité, concept qu’il a affiné dès 1987 en « évolution de la capacité d’évoluer ». Ces quarante étapes sont autant de points de rencontres de nos multiples ancêtres communs ou plutôt ceux communs à l’ensemble des organismes « vivants » sur la planète. Le pèlerinage ou la machine à remonter le temps commence à – 10 000 ans, avec l’invention de l’agriculture dans le Croissant fertile puis remonte à – 40 000 ans à l’époque du Cro-Magnon, lors du premier grand bond en avant qui a correspondu à l’invention, à la découverte et à la conceptualisation des premières formes d’expression artistiques. Cette étape a-t-elle coïncidé avec l’invention du langage ? Le mystère reste entier. Il est possible que les hommes aient appris à dessiner des bisons avant d’apprendre à parler, des bisons qui n’étaient pas sous leurs yeux. Car la découverte du langage s’est probablement effectuée en deux étapes. D’abord, l’homme a nommé les seuls objets visibles, qui se trouvaient devant lui. Puis ceux qu’ils ne voyaient pas, en utilisant des mots de façon référentielle, comme des symboles d’objets.
Mais il ne s’agit que d’exercices préparatoires : le pèlerinage essentiel auquel nous convie Richard Dawkins est destiné à rencontrer nos divers ancêtres communs. Car l’arbre généalogique de l’espèce humaine dont il fournit une version simplifiée en page 63 est d’une extraordinaire complexité. Plus on remonte dans le temps à l’échelle géologique, plus les croisements se multiplient, un grand nombre d’entre eux ayant lieu à l’intérieur des continents, avec des migrations occasionnelles d’un continent à l’autre. Personne ne semble plus contester l’origine africaine de l’homme, mais certains divergent sur le nombre d’Out of Africa. Le premier eut lieu vers – 1,7 million d’années, le deuxième vers – 100 000, via le foyer érythréen. On a observé par ailleurs un mouvement de retour d’Asie vers l’Afrique, vers – 50 000 ans, ce qui explique que les San d’Afrique australe appelés improprement bushman , n’aient pas des traits négroïdes. D’où l’hypothèse d’une sortie intermédiaire entre – 840 000 et – 420 000. Ainsi, on remonte le temps et, chemin faisant, on rencontre les homo sapiens archaïques, les homo ergaster, les homo habilis. La représentation logarithmique de la masse du cerveau par rapport à la masse du corps pour différentes espèces de mammifères placentaires suit une courbe linéaire très régulière. Le premier rendez vous a lieu entre – 5 et – 7 millions d’années, là ou l’on trouve l’ancêtre commun à l’homme et aux chimpanzés (les communs et les bonobos, les plus proches de l’homme). Ces deux formes de chimpanzés ont fait alliance durant 4 millions années « avant » leur rencontre avec nous, puis vers – 2 millions d’années ils se sont séparés. Deuxième rendez-vous vers – 7 millions d’années avec les gorilles et troisième vers – 14 millions avec les orangs-outans. Le chemin est lent, il convient d’accélérer les rendez vous : entre – 68 et – 63 millions d’années avant le passage de la barrière des 65 millions d’années, qu’on appelle la limite K/T Crétacé/Tertiaire, qui a vu la disparition des dinosaures. Tout ceci mène à l’ultime rendez-vous, le 39e à – 4 milliards d’années, avec les eubactéries, arbre sans racines, où l’origine de la vie a pris la forme d’une roue.
Que déduire de ce vaste parcours, s’interroge Dawkins ? Ce qu’il faudrait chercher ce n’est pas l’origine de la vie, qui est vague et indéfinie, mais l’origine de l’hérédité la véritable hérédité qui a un sens précis : l’origine du premier gène. Par là, il n’entend pas la première molécule ADN. Personne ne sait si le premier gène était fait d’ADN. Par premier gène, il entend le premier réplicateur, entité qui, comme une molécule, fabrique des lignées de copies d’elles mêmes. La clé de la véritable hérédité est que chaque réplicateur ressemble plus à celui d’où il a été copié qu’à aucun membre de la population pris au hasard. On le voit : le parcours auquel nous convie l’éminent biologiste d’Oxford est stupéfiant, agrémenté qu’il est de multiples enseignements et de notations humoristiques. Ce qui nous intéresse le plus cependant, ce sont les deux extrémités du parcours. Comment, où, précisément, pour quelles raisons, selon quel processus s’est opérée la grande spéciation homme/singe entre – 5 et – 7 millions d’années ? On sait beaucoup de choses, mais la curiosité reste en éveil. Puis à – 4 milliards d’années, comment, pourquoi est apparu le premier réplicateur, qui, nous précise-t-il n’était pas un événement probable, mais il a suffi d’une fois. On en revient au « Au commencement était le souffle » au chapitre 37 d’Ezéchiel : « Les ossements se rapprochèrent les uns des autres », puis Dieu lui dit : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts, et ils vivront. »


Bernard JACROT avec Eva PEBAY-PEYROULA, Régis MACHE et Claude DEBRU, Physique et biologie. Une interdisciplinarité complexe, EDP Sciences, 2006, 128 pages

Le propos de cet essai est de s’interroger sur les liens compatibles ou non entre deux disciplines, la physique et la biologie. L’interdisciplinarité semble dans l’air du temps, mais est-elle applicable lorsque les concepts et les modalités expérimentales ont une histoire différente ? Les questions sont posées par des scientifiques qui ont exercé leurs recherches dans les deux domaines et qui sont des observateurs attentifs de l’évolution des connaissances. Disons d’emblée que la réflexion est originale, voire inédite, mais que les résultats sont mitigés.
Tout d’abord, chaque discipline a la volonté d’être dominante, d’avoir son vocabulaire, ses méthodologies et ses spécificités. Donc, a priori, il existe un fossé entre la physique qui se préoccupe du « pourquoi » et la biologie qui cherche à résoudre le « comment ». Si l’on examine une théorie, Karl Popper (1902-1994) pense qu’elle n’est scientifique que si elle est réfutable, ce qui est plus justifié en physique qu’en biologie. En particulier le critère de falsifiabilité n’est pas applicable selon Popper à la théorie de l’évolution reléguée au rang de simple programme de recherche métaphysique. Refuser à l’évolution son caractère de théorie scientifique a été rejeté. Thomas Kuhn (1922-1996) considère que le progrès scientifique procède par étapes dont certaines sont des révolutions, événements rares. La théorie de Darwin est une révolution et même un changement de paradigme.
Les théories en physique sont essentielles et elles font progresser la discipline ; en biologie leur rôle est plus limité : elles sont dans ce domaine, provisoires et conduites à disparaître. Cette particularité tient à la nature des objets biologiques qui sont divers, sans cesse en mouvement et en constant renouvellement. Les mécanismes de la vie sont d’une grande complexité. Peut-on résoudre le problème par le réductionnisme ? En fait, un objet complexe ne peut s’expliquer par la connaissance de ses composants qui sont trop nombreux et en interaction. En biologie, toute recherche débute par des observations, des approches expérimentales variées, l’utilisation d’appareils fabriqués par des firmes commerciales et s’achève par l’interprétation souvent difficile des résultats en raison de la nature des objets étudiés. En physique, le chercheur simplifie au maximum le système étudié, construit souvent lui-même son appareillage, ne multiplie pas les techniques et il vérifie ses prédictions.
Pourtant, les deux disciplines peuvent se rejoindre, c’est le cas de la cristallographie des macromolécules biologiques. L’utilisation des rayons X a permis de faire progresser la connaissance de l’ADN, de l’hémoglobine et des virus. Citons le physicien Max Delbrück (1906-1981) qui, attiré par la virologie et la génétique bactérienne, a été couronné par un prix Nobel en 1969. Actuellement, le rayonnement synchrotron est utilisé comme source de rayons X et de nombreux dispositifs expérimentaux utilisés par des biologistes sont mis au point par des physiciens. Progressivement la biophysique ou utilisation de la physique pour comprendre la biologie laisse place à la physique des objets biologiques.
Le problème de l’interdisciplinarité n’est pas facile à résoudre dans notre pays à cause du cloisonnement des organismes de recherche, des départements et des laboratoires. Les recherches sont très spécialisées. Pour opérer des rapprochements, il faut monter des projets sophistiqués et former des étudiants ayant les capacités à s’ouvrir aux changements. Les auteurs de ce livre souhaitent que les départements interdisciplinaires ne restent pas l’apanage des prestigieuses universités américaines.