Religions et histoire des religions (25)

Religions et histoire des religions

Denis LACORNE, De la religion en Amérique. Essai d’histoire politique, Gallimard, 2007, 240 pages

« In God we trust ». L’Amérique du XXIe siècle comme celle des Pères Fondateurs se place sous la protection du Dieu. Directeur de recherches au CERI, spécialiste de l’Amérique, Denis Lacorne consacre un passionnant essai à ce qui depuis sa fondation jusqu’à aujourd’hui fait la spécificité de l’Amérique et n’a cessé d’interroger ses partenaires occidentaux : la place que tient le religieux dans l’organisation de la nation. À l’image de tous les bons esprits qui se sont penchés sur les États-Unis, Denis Lacorne tend par là un miroir aux sociétés européennes, jouant sur les deux plans de la familiarité et de l’étrangeté pour dégager les leçons à tirer de l’exemple américain. C’est donc dans ce jeu de miroirs entre un pays qui place la religion au centre mais se montre pragmatique en politique – à l’image du candidat d’origine sunnite qui, élu de Minneapolis à la Chambre de représentants en 2006, prêta serment sur le Coran mais un Coran ayant appartenu à Jefferson et une nation comme la France, qui se définit comme agnostique mais se réclame d’une idéologie qui pèse de tout son poids sur les décisions politiques, qu’il faut aujourd’hui réfléchir à la place du religieux dans nos sociétés modernes.
L’Amérique religieuse ? Le constat revient de façon appuyée comme une accusation notamment depuis le 11 Septembre 2001 et la croisade contre « le Mal » entreprise par son Président. Mais la religion au pays des Quakers est loin de revêtir un visage uniforme. Denis Lacorne prend en effet soin de distinguer entre deux traditions religieuses : celle qui voit le jour au moment de la guerre d’Indépendance et celle qui naît au XIXe siècle sous le nom de « credo » américain, mêlant valeurs républicaines et tradition anglo-protestante. Il montre surtout, à l’inverse des idées reçues, que les États-Unis prennent le plus grand soin dans le fonctionnement de leurs institutions à assurer la séparation de l’Église et de l’État. Peut-on alors parler d’un État laïque ? Oui, au sens où, pour l’observateur attentif de l’histoire américaine, les États-Unis ont précédé la France dans le processus de « sortie de la religion ». C’est cette laïcité qui fait aujourd’hui débat entre ceux qui s’affirment partisans d’une séparation intégrale et ceux qui, proches des courants évangélistes, plaident en faveur d’un assouplissement. La jurisprudence de la Cour Suprême témoigne de ces hésitations. Enfin, c’est en même temps une interrogation sur le regard porté par la France sur les États-Unis à laquelle nous invite Denis Lacorne. Dans ce regard stéréotypé et parfois condescendant que nous jetons sur les mœurs politiques d’outre-Atlantique une certaine idéologie laïque n’a-t-elle pas également sa part ?


Mohammad ALI AMIR-MOEZI (dir.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, « Bouquins », 2007, 981 pages

Le Coran est aujourd’hui au centre des jugements portés sur l’islam et des critiques formulées à l’encontre de l’islamisme. Il était donc à la fois important de le mettre à la disposition d’un large public, lui permettant ainsi non pas d’accéder directement au texte mais de s’en faire au moins une idée, ce que facilite encore le choix d’une forme francisée et simplifiée des noms référencés. L’autre objectif était d’accompagner cette démarche d’un cadre d’explications destiné à éclairer un ensemble de notions théologiques souvent difficiles. Quel jugement peut-on alors porter sur l’entreprise lancée par les éditions Laffont qui ont confié à Mohammad Ali Amir-Moezi, directeur d’études à l’EPHE, titulaire de la chaire de théologie islamique et d’exégèse coranique classique, entouré d’une trentaine d’auteurs, la réalisation de ce volume ? Parmi eux on retrouve plusieurs grands noms des études coraniques dont M. Arkoun spécialiste de la pensée islamique classique, E. Chaumont, spécialiste du droit musulman, F. Déroche connu pour ses études d’épigraphie, mais aussi Meir Bar-Asher professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem ou M.-Th. Urvoy, qui avait déjà travaillé sur les mots de l’Islam, ce qui témoigne également de la dimension internationale de l’entreprise. Il ne s’agit certes pas d’un ouvrage de spécialistes destiné à des spécialistes, comme l’est l’Encyclopaedia of the Quran, monumental et excellent usuel publié en cinq volumes et ses milliers de pages, mais il est destiné à un public lettré, qui aborde le texte coranique d’un point de vue strictement philologique et historique. Chacun des articles, muni souvent d’une biographie, constitue un savoir approfondi.
Il faut d’abord en dégager les attendus. Le premier sans doute est d’inscrire le Coran au patrimoine des grands textes de l’humanité. Le second concerne l’objectif même du Dictionnaire, à savoir la confrontation des notions définies dans le Coran et de l’approche critique des sciences humaines. Conscients des enjeux, les éditeurs ont fait précéder l’ensemble d’une introduction en forme d’avertissement de M. A. Amir-Moezi, version abrégée d’un article déjà paru dans le Journal asiatique (2005, 2) mettant en lumière l’histoire du texte lui-même et les discussions auxquelles il a donné lieu lors des premiers siècles de l’islam.
Forme francisée d’al-Qur’an, dont la traduction la plus proche serait « la Récitation », le Coran est pour les musulmans l’ensemble des révélations divines faites au prophète Mahomet depuis l’an 610 environ jusqu’à sa mort en 632. Ecrit dans un arabe littéraire particulier, l’arabe coranique, comprenant, bon nombre d’archaïsmes terminologiques, de proses rythmées et parfois assonancées, il est divisé en 114 chapitres appelés sourates (de l’arabe, sûra, sûrat signifiant « à l’état construit »), de longueurs différentes, eux-mêmes répartis en versets (en arabe âya) dont le nombre total est d’un peu plus de 6 200, selon différents systèmes de découpage. Les sourates sont de deux sortes, mecquoise et médinoise, selon l’endroit où elles sont censées avoir été révélées et le Coran est ordonné selon leur taille, allant grosso modo des plus longues aux plus brèves, ordre qui n’a donc rien de chronologique. Le Livre saint transcrit la Parole même de Dieu descendu sur la terre grâce à l’entremise de l’ange Gabriel, sur le plus parfait des hommes, l’Envoyé de Dieu. Pourtant, nous indique le Dictionnaire, kalâm Allâh, Parole ou Verbe de Dieu, apparaît seulement trois fois dans le Coran dans des contextes polémiques. La langue arabe qui a servi de support à cette transcription est sacralisée ; elle demeure celle des auditeurs qu’il s’agit de faire passer du statut d’ummî (sans kitâb « livre ») au statut de peuple du kitâb. Le Qu’ran kitâb concourt à expliciter le statut et les fonctions de la Parole de Dieu. De même, le nom de Mahomet n’apparaît que quatre fois dans le Coran ; il est plus souvent cité comme l’Envoyé (rasûl), qui est associé trois fois à celui de Mahomet, ou, moins fréquemment de Prophète (nabî), ce dernier terme ayant été choisi pour désigner une école de peinture. Le maître d’œuvre de ce Dictionnaire nous indique que le rapport de l’immense majorité des musulmans au Coran est plus de dévotion que de croyance. Comment pourrait-il en être autrement, puisque 15% seulement des fidèles de Mahomet sont arabes ? De plus, l’immense majorité des fidèles étant illettrée, et la petite minorité susceptible de comprendre l’arabe classique ne le comprenant pas forcément, un nombre infime, sans doute moins de 5% des musulmans, peut avoir une intelligence plus ou moins grande du Coran dans le texte. Beaucoup de mystères et d’énigmes entourent le Coran. Il n’existe en effet aucun manuscrit autographe de Mahomet, bien que l’on sache aujourd’hui qu’il n’était pas illettré, ni de ses scribes. Les plus anciennes versions datent du VIIIe/IXe siècle, mais les versions les plus anciennes d’époque pré-abbasside sont rares et parcellaires. De ce fait, la source de connaissance la plus approfondie a relevé des études philologiques du texte coranique dont sont livrés les principaux résultats. Un des plus brillants exégètes, Alyos Sprenger, établit dès le XIXe siècle la distinction entre les « blocs-notes » ou « aide-mémoires » d’apparition fort anciennes et les livres qui datent du VIII-IXe siècle. Ce n’est que dans les années 1960 que des découvertes ont permis d’établir l’ancienneté du livre. Un autre savant allemand ayant établi la distinction entre le couple syngramma/hypomnema dans l’histoire des textes arabes, distinction entre l’acte d’écrire, qui n’implique pas toujours l’idée d’une publication écrite, et l’acte de publier qui ne se fit longtemps que de manière orale. Dès lors de nombreuses zones d’ombres persistent autour des textes coraniques.
Il s’agit pour le directeur du volume de se replacer dans la perspective qui est celle de l’histoire des religions au meilleur sens du terme, celle qui fait appel aux techniques philologiques et à l’exégèse. Soumettre en effet le Coran à ces approches, revient à considérer une tradition textuelle islamique qui, si elle renferme encore nombre d’incertitudes, soumet le texte sacré à un régime commun. Chacune est donc mise en perspective avec les données historiques mais aussi culturelles des civilisations qui les entourent. Ce Dictionnaire du Coran offre donc au lecteur une grille de lecture fort complète du texte sacré, une explication d’autant plus bienvenue qu’elle ne se borne pas au seul commentaire des sourates les plus célèbres (la Vache par exemple) ; on y trouve mention de maints prophètes, du judaïsme et du christianisme, de nombreux commentaires sur les techniques et les résultats de l’exégèse ou de la foi.
Ainsi le Dictionnaire s’ouvre-t-il sur l’article « Aaron » associé par la tradition coranique à la mission prophétique de son frère Moïse, pour se refermer sur « Zoroastre » et même sur « Zulaykhâ » qui renvoie à Joseph, autre grande figure de la tradition juive. De même les rédacteurs du Dictionnaire n’hésitent-ils pas à prendre partie sur les questions d’exégèse, soulignant par exemple les difficultés d’une exégèse littérale au profit d’une « lecture infinie », interprétation jamais close sur elle-même. Manière aussi de réintroduire l’apport d’une interprétation mystique et des jeux de langage. C’est donc un ton de neutralité objective qui préside à l’ensemble comme en témoigne l’article « femme ». Sans jamais prendre parti, Denis Gril présente l’ensemble des dispositions qui régissent les relations entre le masculin et le féminin, le mariage, l’héritage, le témoignage ou la tenue vestimentaire. La part est faite à une interprétation plus large que l’on peut donner du rôle de la femme, replacé dans une vision d’ensemble où les commandements trouvent tous une explication culturelle. C’est donc une version élargie du Coran, dans le croisement et le dialogue des différentes traditions qui émerge de ce travail. Version qui se veut à la fois scientifique et apaisée.


Hamadi REDISSI, Le Pacte de Nadjd. Ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam,
Seuil, 2007, 342 pages

Envoyé en exploration en 1761 par le roi Frédéric V et seul rescapé d’une mission de cinq hommes, le géographe danois Carsten Niebuhr écrivait en parlant du wahhabisme : « Depuis quelques années, il s’est levé dans la province d’el Ared une nouvelle secte ou plutôt une nouvelle religion, laquelle causera peut-être avec le temps des changements considérables et dans la croyance et dans le gouvernement des Arabes ». L’observateur attentif des événements internationaux n’aurait aucun mal à confirmer cette prédiction en suivant dans ses différentes ramifications, politiques, économiques, religieuses et culturelles l’étendue du pouvoir des souverains d’Arabie Saoudite. C’est le développement de cette entreprise consciente de conquête du monde scellée par le Pacte de Nadjd que décrit d’abord l’enquête de l’universitaire tunisien H. Redissi. Le mouvement prend sa source dans l’action de son fondateur Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) qui conquit l’Arabie. Mais c’est au-delà sur une forme d’alliance, celle du Pacte de Nadjd, celle qui unit ce chef de guerre, se réclamant d’un monothéisme intransigeant au nom duquel « il n’est de dieu que Dieu ! » et lutte contre toutes les autres formes de l’islam qu’il repousse dans l’hérésie et Ibn Saoud qui fait la fortune renouvelée du wahhabisme. C’est au-delà une enquête sur l’orthodoxie islamique moderne, la notion de tradition et sa capacité à accueillir un mouvement qui se proclame comme la seule religion. H. Redissi ouvre ainsi sur des questions actuelles, lesquelles ne renvoient pas seulement à l’organisation et au fonctionnement de l’islam, ni à la répartition entre les différents pouvoirs mais à la possibilité de voir émerger en son sein une secte prétendant incarner sa vérité, confisquant du même coup toute autre expression ou tentative de modernisation.
C’est poser par là la question du regard que les Occidentaux, même les plus avertis, jettent sur le monde islamique. À l’instar des explorateurs du XVIIIe siècle, ceux-ci ont-ils les instruments nécessaires pour saisir les enjeux d’évolutions potentielles et le bouleversement des équilibres qui en découleraient ? « Vers l’Orient compliqué je volais avec des idées simples ». De Gaulle nous avait mis en garde. H. Redissi réitère l’avertissement. L’histoire reste sur ce point une alliée précieuse. C’est ce que démontre le premier volet de son enquête sur les origines intellectuelles du wahhabisme et sa mise en place. On suit sa démonstration à travers le développement de la notion d’une cinquième source de vérité, née de la « distinction mosaïque » qui introduit des distinctions subtiles à l’intérieur de la communauté identifiant adeptes et adversaires. Cette distinction mosaïque conduit l’islam à assumer l’intolérance. La secte triomphe ensuite, mettant à profit la crise de la tradition qui, comme le montre H. Redissi, s’inscrivant en faux contre l’idée reçue selon laquelle l’islam serait demeuré inchangé depuis la défaite des « modernes » aux XIIe et XIIIe siècles, éclate au XIXe siècle. C’est cette crise qui a conduit le wahhabisme à s’imposer.
« Le pacte de Nadjd » est une allégorie du fonctionnement actuel du wahhabisme, le symbole d’un pouvoir qui, sous un aspect unique, en cache en réalité deux, celui d’une dynastie autocratique même si elle accueille une certaine modernité technique et économique, celui d’un clergé intransigeant et dogmatique, obligé de composer avec un pouvoir politique moderne pour la domination des consciences. On en tire une précieuse indication, l’idée que l’étude de l’histoire intérieure de l’islam nous permet non de prédire l’avenir mais du moins de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui en son sein et échappe aux catégories proprement européennes. Il nous ouvre également les yeux sur le danger que représente un wahhabisme, trop souvent représenté sous les habits complaisants de l’occidentalisme.