Philosophie, arts et lettres (25)

Philosophie, arts et lettres

Pierre CHRISTIN, Petits Crimes contre les humanités, Métailié, 2006, 247 pages

Les universités ne vont pas bien. Des diagnostics ont été posés, des réformes proposées. Que le polar s’empare de la question ne doit pas surprendre : ses auteurs décrivent mieux notre société que dans bien des rapports, des ouvrages savants, des thèses, sans courir le risque d’assumer des réformes contestées dès qu’elles sont annoncées. On aimerait bien parler à propos de Petits Crimes… de férocité jubilatoire, si cet adjectif dont Le Nouvel Observateur a abusé (comme L’Officiel des spectacles de « déjanté » ou de « surréaliste ») était encore disponible.
Une université de province est bouleversée par une série de lettres anonymes qui provoquent morts et disparitions ; un demi-ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) qui a rédigé une thèse sur la mort dans l’art, l’art de la mort, la mort de l’art, l’art dans la mort (on ne sait plus très bien), figurant désabusé du vaste théâtre universitaire, devient le héros d’une enquête policière, prouvant aussi, de façon inattendue, que les sciences humaines peuvent servir très efficacement, comme l’avaient compris les services de renseignement britanniques de la Deuxième Guerre mondiale. Enquête à la Tintin, dont on voit bien qu’elle est le prétexte d’une sociologie du monde universitaire, le plus souvent très drôle. Et P. Christin a l’art de créer des personnages secondaires (chez les agents d’entretien, dans le personnel administratif, entre autres) qui retiennent l’attention car eux aussi nous parlent de la réalité, de l’Histoire, faite de toutes les histoires, comme ces seconds rôles qui continuent de faire briller un certain cinéma français des années trente.
P. Christin, scénariste talentueux de bandes dessinées comme La Demoiselle de la Légion d’honneur, Les Phalanges de l’Ordre noir, Partie de chasse, est aussi l’un des fondateurs de l’École de journalisme de l’université de Bordeaux et docteur en littérature comparée.
La caricature de l’université apparaîtra parfois un peu forcée mais telle est la loi du genre ; et elle frappe juste quand elle s’en prend à l’obsession hiérarchique du milieu, au profond désarroi des études de sciences humaines, à la déglingue presque générale des bâtiments et, parfois, des esprits, à l’indifférence prudente et dédaigneuse de l’État, aux ambitions dérisoires, rendues très âpres par le manque de postes et de moyens, à l’ennui de colloques où l’on tente de faire le cours idéal devant ses collègues et pairs, ce cours que l’on ne peut plus faire devant ses étudiants…
Cette caricature est dure, elle n’est pas entièrement désespérante : des plages de bonheur, d’espoir, de joies simples, d’amitiés chaleureuses, d’amour, subsistent pour ceux qui savent les découvrir ou ont la force de les protéger. Et elle épargne l’essentiel, qui ne se déroule pas seulement à l’université, même si l’université peut contribuer à en préparer le terrain : l’amour de la recherche désintéressée, le plaisir ou la passion de la littérature, de l’art.


Monique NEMER, Corydon citoyen. Essai sur André Gide et l’homosexualité, Gallimard, 2006, 298 pages

M. Nemer, qui avait consacré à Radiguet une excellente biographie (Fayard, 2002), tente ici d’éclairer « le premier coming out d’un écrivain d’une telle stature, qu’[André Gide] paya d’un déferlement d’injures publiques et de haines privées, dont la violence stupéfie le lecteur d’aujourd’hui ». Elle replace Corydon dans le contexte de 1924, assumant et prenant comme point de départ de sa recherche, à la fois la nouveauté audacieuse que représente le geste de l’avoir publié, et l’aspect déjà daté de son argumentation.
Ce que Gide a retenu des enseignements d’Oscar Wilde, puis de son procès et de sa condamnation, le procès Renard en France, une présentation de la législation française en matière d’homosexualité (relativement tolérante si on la compare à l’opinion), l’affaire Eulenburg en Allemagne, mais aussi la littérature ou la pseudo-littérature ayant trait à l’homosexualité dans les années 1860-1920, les enjeux de traduction dont Walt Whitman est l’objet en France, la liaison avec Marc Allégret , les relations de Gide avec Madeleine et l’univers de Cuverville, la « famille » Gide (Maria et Elisabeth van Rysselberghe entre autres), les amitiés de jeunesse (Henri Ghéon, Eugène Rouart), sont successivement conviés comme les parties d’un puzzle, qui se transforme peu à peu en un passionnant tableau.
Il y eut une époque, déjà lointaine, où parler d’histoire littéraire suscitait une vague gêne amusée. Le livre de M. Neumer est une excellente illustration de ce que cette forme d’écriture, quand elle réussit à « retracer une histoire qui parle d’Histoire », peut apporter d’irremplaçable : elle nous parle, parle de nous, rappelle le devoir d’indignation. Sans perdre de vue que seul le talent permet d’interpeller la cité, que l’indignation peut faire un bon citoyen mais qu’elle ne suffit pas, bien sûr, à en faire un « contemporain capital ». Cette réflexion sur « la confrontation entre la particularité et la norme, l’intime et le social, l’individuel et le collectif » ne verse jamais dans l’hagiographie mais, par ses questions parfois dérangeantes, représente un beau salut à l’inquiétude de Gide.


Hildegard MÖLLER, Thomas Mann. Une affaire de famille, Tallandier, 2007, 382 pages

« Derrière l’homme cherchez la femme », dit l’adage. C’est ce qu’a fait H. Möller en consacrant un livre aux femmes de la famille Mann, ouvrage paru en Allemagne en 2004. Si la famille occupe une telle importance dans les romans de Thomas Mann, jusqu’à devenir un personnage à part entière, c’est aussi parce qu’elle joua un rôle de premier plan dans sa vie d’homme et d’écrivain. La femme ou plutôt les femmes de Thomas Mann, c’est avant tout l’épouse, Katia, elle-même petite-fille d’une des premières féministes d’Allemagne, élevée dans le culte de l’art et de l’intelligence, jeune fille de caractère et femme d’instruction. En réalité, le partage des rôles entre les deux époux est assez complexe, comme il le fut plus tard au sein de la nombreuse fratrie. Des six enfants nés au couple, les trois filles Erika, Monika et surtout Elisabeth jouèrent dans la vie de leur père un rôle décisif. Très tôt en effet Thomas Mann témoigne pour ses filles d’un amour beaucoup plus marqué que pour ses fils. Famille bourgeoise, les Mann, dans laquelle les enfants sont élevés dans l’ombre du père, mais jouissent en même temps d’une liberté proche de l’excentricité. Ainsi la famille partage-t-elle peu de traits communs avec les foyers allemands des années 1920.
Les relations entre parents et enfants, souvent distantes en raison des activités du père et des nécessités de l’éloignement de la mère pour des raisons de santé, dessinent la trame d’un tissu familial resserré. D’autant que l’odyssée de la famille se double de celle du siècle. C’est le destin croisé de ces individualités réunies autour d’un même amour de l’art, qu’il s’agisse de la littérature, du théâtre ou de la musique qui va rythmer la vie souvent tragique du groupe familial. Comme si chaque enfant avait, à sa naissance, reçu la partition de son rôle. Aînée des six, Erika, et la plus active, joua un rôle prépondérant dans l’activité des parents, l’organisation de l’exil et la survie de la famille. Klaus, dont son père mit du temps à reconnaître la valeur littéraire, finit par se suicider. Golo et Monika, la mal-aimée, en position intermédiaire eurent du mal à exister par eux-mêmes. Des deux « petits », Michael, le plus jeune des enfants Mann, qui lui aussi se suicida, et Elisabeth qui bénéficia toujours de l’amour de son père, seule cette dernière parvint à exister par elle-même, enseignant le droit maritime international à l’Université de Halifax jusqu’à sa mort en 2002.


Olivier PHILIPPONNAT et Patrick LIENHARDT, La vie d’Irène Némirovsky, Grasset/Denoël, 2007, 404 pages

Le beau destin tragique d’Irène Némirovski est désormais bien connu depuis la gloire posthume qui a entouré la publication de sa Suite française, qui a obtenu le prix Renaudot 2004. On sait que, née en Ukraine en 1903 dans une famille de la bourgeoisie juive aisée, elle se rendait avec sa famille chaque année en France dès l’âge de quatre ans et qu’elle eut une éducatrice française, ce qui explique son amour du français. Peut-on dire pour autant qu’elle écrivait russe en français ? Ayant séjourné à Moscou, puis en Finlande après la révolution, sa famille se fixe à Paris en 1919 où la jeune Irène mène une vie mondaine avant d’entamer sa carrière littéraire. Son roman David Golder, publié en 1929 est un succès, suivi par deux chefs d’œuvre Le Bal (1930) et Les mouches d’automne (1931). Mariée à un banquier, Michel Epstein, né à Moscou, mère de deux enfants, elle mène une vie heureuse entre Paris et la Côte basque qui, après la Côte d’Azur, fut le second havre pour l’émigration russe. Biarritz ne connut-elle pas un moment une colonie de 3 000 Russes ? Lorsque la guerre éclate, elle se réfugie dans un petit village de Bourgogne. De là, elle est déportée, le 17 juillet 1942, à Auschwitz où elle mourut. Au-delà de cette fulgurante carrière littéraire brisée nette, ce qui importe c’est qu’au travers du récit de sa vie, toute une époque, avec ses préjugés, ses caractéristiques, ses valeurs et faiblesses, est restituée avec brio.
Le talent des deux auteurs, qui ont enquêté en Russie, restitue fort bien cette époque qui pèse lourd sur nos mémoires et nos consciences : celle de l’antisémitisme russe, celle de la révolution bolchevique, celle de la France d’entre les deux guerres avec son cortège de luxe, de faux semblants et d’espoirs déçus. On découvre aussi quel œil jetait la critique française sur la jeune Irène Némirovsky. Pour Brasillach, « prompte à l’assimilation en vertu de sa race » (sic), elle a réussi le prodige de faire passer « l’immense mélancolie russe sous une forme française ». Pour L’Intransigeant au contraire, « on a l’impression que les histoires slaves ne sont pas intelligibles pour les têtes françaises éprises de construction et de logique ».
Aussi, cette belle biographie d’Irène Némirovsky est tout autant un essai historique qu’un portrait littéraire brossé avec talent. Cent soixante-trois pages sont en effet consacrées à sa vie antérieure à son parcours littéraire. Comment se présentait Kiev, la mère des villes russes, au début du XXe siècle ? Quelle était la situation de la forte communauté juive d’Odessa ? Doit-on voir un heureux hasard au fait que la mère d’Irène, Anna Margoulis, était née à Elisavetgrad, une capitale provinciale fondée au XVIIIe siècle pour briser les élans des Turcs et des Tatars de Crimée, comme celle de Nathalie Sarraute, coup d’œil sur l’apport de cette communauté juive russe qui a tant donné à la France ? Dans cette Russie tsariste, d’avant la Première Guerre mondiale, les rapports entre Russes et Juifs n’étaient pas aisés, comme l’avait déjà analysé Soljenitsyne. On découvre aussi les réactions des Némirovsky vis-à-vis de la Révolution, au début chargée de quelque espoir car ayant « émancipé » les Juifs à la fois des Russes traditionnels et de leur propre communauté, espoir vite déçu par les mesures collectivistes et discriminatoires ultérieures. Mais voilà, par la suite, malgré des appuis prestigieux et des demandes répétées jusqu’en 1939, ni elle ni son époux n’obtiendront jamais la nationalité française. Le sénateur Joseph Caillaux, ex-président du Conseil, plusieurs fois ministre, était un ami personnel d’Irène Nemirovsky, à qui il adressait encore en 1941 un volume dédicacé de ses mémoires. Il ne semble pas que l’appui de ce pilier de la IIIe République ait été recherché. En 1942, sentant sa mort proche, elle se replonge dans le journal de Katherine Mansfield, Vivre, vivre, voilà tout, puis quitter la vie sur cette terre, comme Tchékhov et Tolstoï. Denise Epstein espérait que Suite française, ce roman lu par dix personnes en soixante ans, ne serait pas trop vite oublié. Comme le concluent les auteurs, elle ne se doutait pas qu’en le publiant, elle rendrait sa mère à l’amour et à la gratitude des lecteurs, dont un long contretemps les avait privés.


Pierre BRUNEL, Jean-René BOURREL, Frédéric GIGUET, Léopold Sédar Senghor, ADPF (Association pour la diffusion de la pensée française)/ministère des Affaires étrangères , 2006, 85 pages (plus annexes)

L’ADPF ne se contente pas de publier un excellent bulletin critique, utile aux bibliothécaires et documentalistes, maintenant traduit aussi en anglais, dont on regrette qu’il soit souvent méconnu en France ; elle poursuit une politique d’édition de très haute qualité avec ses ouvrages sur les relations culturelles de la France avec différents pays, ses collections « Débats d’idées », « Livres français », « Auteurs ». C’est dans cette dernière que cet hommage à Senghor a été publié, l’année du centenaire de sa naissance. C’est un excellent travail d’universitaires dans le meilleur sens du terme. Ses auteurs, malgré leur immense érudition, restent toujours modestes, discrets, soucieux de servir l’œuvre et l’homme, de mieux les faire comprendre, dans une langue très claire. L’ouvrage, concis, est agrémenté de nombreuses photographies, d’une bibliographie sélective, d’une chronologie, signale les documentaires et entretiens filmés, en précisant pour certains d’entre eux comment en obtenir le prêt. Il faut également souligner le soin avec lequel il est présenté : le maquettiste a accompli un beau travail, qui permet plusieurs lectures, incitant toujours à aller ou à retourner à l’essentiel, ce que Senghor a écrit.
P. Brunel, spécialiste de Claudel et Rimbaud, grand connaisseur de Péguy, de Saint-John Perse (des sources qui sont aussi celles de Senghor) et qui dirige la nouvelle édition des Œuvres poétiques, évoque « Le Royaume d’enfance », où « il n’y avait pas de frontières entre les Morts et les Vivants, entre la réalité et la fiction, entre le présent et l’avenir ». Il explique comment cette « adhérence à la terre natale et une adhésion au culte des Génies et des Ancêtres » d’un enfant sérère ont pu être compatibles avec la foi chrétienne. Le premier contact de Senghor avec la civilisation européenne, qui bouleverse sa mère, ne représente pas une rupture brutale : à Ngasobil, les Pères du Saint-Esprit « avaient compris que le premier mouvement d’une bonne éducation consistait à enraciner l’enfant dans son terroir : dans les valeurs culturelles de son peuple, sinon de son ethnie ».
L’entrée au collège séminaire Libermann à Dakar, en 1923, toujours chez les Pères du Saint-Esprit, ouvre au contraire cette période de déchirement et de refus de l’acculturation, du mépris de soi, qui aboutit à l’élaboration du concept de « négritude ». J.-R. Bourrel, tout en rappelant qu’Aimé Césaire a créé le mot (ce qui ne lui a jamais été contesté), évoque le milieu des amitiés intellectuelles dans lequel évolue Senghor à son arrivée à Paris, où il est envoyé entreprendre des études supérieures dès 1928 : Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, René Maran, Robert Delavignette, Maurice Delafosse, Georges Pompidou. Le Paris des années vingt et trente est le lieu d’un intense foisonnement noir américain (décrit par Michel Fabre dans La Rive noire. De Harlem à la Seine, Lieu commun, 1985). Ce tumulte est musical, artistique, également à la charnière entre la littérature et la politique. L’Anthologie d’écrivains noirs des États-Unis réunie par le professeur Alain Locke, la Negro Anthology de Nancy Cunard (1934), comme les textes de W.E.B. Du Bois, « qui fut véritablement le père du mouvement de la Négritude », de Booker T. Washington, l’hebdomadaire The Negro World de Marcus Gravey, les revues The Crisis, Opportunity, The Journal of Negro History, trouvent en Senghor un lecteur passionné. Les grands africanistes allemands, Carl Einstein puis Leo Frobenius, contribuent également à son éveil : « [Frobenius] nous parlait du seul vrai problème qui nous préoccupait : celui de la nature, de la valeur et du destin de la civilisation négro-africaine. Ses livres traduits en français […] furent parmi les livres sacrés de toute une génération d’étudiants noirs. »
La négritude n’a-t-elle été que le combat d’une génération d’« étudiants coloniaux » et a-t-elle perdu toute pertinence, tout pouvoir, dans le monde issu de la décolonisation ? Un monde dont Senghor est devenu l’un des leaders, après avoir participé activement à la vie politique française (député à l’Assemblée nationale jusqu’en 1958, il a fait partie de deux gouvernements, ceux d’Edgar Faure, en 1955, puis de Michel Debré en 1959), et avant de se quitter volontairement le pouvoir en 1980. Peut-on être poète et président de son pays ? Les jeunes générations se détournent de lui dans le monde francophone (Glissant, Confiant, Chamoiseau, Beti), comme chez les Africains anglophones (Soyinka, entre autres), dont l’expérience de la colonisation est radicalement différente. La critique marxiste ne l’épargne pas non plus, lui reprochant de masquer le besoin de révolution par sa subjectivité complaisante et séduisante.
Frédéric Giguet, qui participe également à l’édition des Œuvres poétiques avec J.-R. Bourrel, montre dans le dernier chapitre la portée des espoirs mis par Senghor dans une francophonie, prélude d’une cité idéale, qui réunirait « les beautés réconciliées de toutes les races » et « ne saurait être que métisse, comme le furent les plus grandes civilisations ». La conclusion de J.-R. Bourrel, « Un humanisme pour le XXIe siècle » s’interroge sur l’héritage de Senghor, l’avenir de ce métissage qu’il définit comme le moyen de résister à ce divorce de l’homme avec ce qui fait son humanité. Senghor, souligne l’auteur, n’écrit pas seulement pour les Noirs, même si ces derniers sont porteurs à ses yeux d’une immense espérance pour les autres. La Négritude, « soleil de l’âme », nous invite « à être, pour mieux donner et recevoir ».


Martin HEIDEGGER, « Ma chère petite âme ». Lettres à sa femme Elfride 1915-1970,
Seuil, 2007, 524 pages

La correspondance philosophique est un genre difficile. Soit elle « colle » à l’œuvre au point de prendre place dans son élaboration même, comme celle que Voltaire entretint avec Frédéric II de Prusse. Soit elle se situe dans ses marges, la prenant parfois même à contre-pied comme celle que Descartes échangea avec la princesse Élisabeth. Les correspondances contemporaines se font souvent plus intimes, comme ces échanges, contemporains de ceux de Heidegger et de sa femme, entre Hannah Arendt et Karl Jaspers qui, mêlant réflexions générales et avancement de l’œuvre, mettent en rapport le contexte historique et le développement d’une pensée. Dans le cas de Heidegger, dont est déjà parue en traduction française la Correspondance avec Karl Jaspers (1920-1963) et avec Elisabeth Blochmann (1918-1969) chez Gallimard en 1997 et compte tenu des polémiques actuelles, on pouvait espérer que cette correspondance, même si nous n’avons ici que les lettres qu’il envoya à sa femme sans pouvoir lire en retour celles qu’il reçues d’elle, verserait une pièce au dossier. Leur lecture laisse sur un sentiment mitigé. Certes, l’intention de l’éditrice allemande, la petite-fille de Heidegger, Gertrud, qui nous introduit en avant-propos dans l’intimité des Heidegger, n’était en aucune façon hagiographique. Aussi s’est-elle gardé d’exercer une quelconque censure sur les faits qui auraient pu paraître « gênants » concernant le nationalisme ou l’antisémitisme que Heidegger, partage avec son épouse on lira notamment les lettres de jeunesse dans lesquelles il évoque le rôle de la jeunesse et la nécessité de voir émerger des « hommes neufs », des individus « créatif[s] », nouveaux « guides » d’une masse informe (p. 124), tendant peut-être à montrer que, déjà dans les années 1918, il s’agissait de sentiments largement répandus dans certaines parties de la société allemande. S’il y a œuvre de « réhabilitation » accomplie par Gertrud, c’est sans doute à l’égard de sa grand-mère, Elfride, généralement passée sous silence ou évoquée en mauvaise part, celle de l’épouse jalouse et irascible qui tient à distance, même après guerre, l’élève préférée de Heidegger, Hannah Arendt.
Les lettres présentées ici constituent un choix parmi plus de mille lettres ou cartes postales envoyées par Heidegger à Elfride entre 1915 et 1970 et dont celle-ci avait confié à Gertrud le soin de les éditer après 1989, année du centenaire du philosophe. Celle-ci apparaît ici comme une jeune femme non seulement moderne mais émancipée, titulaire d’un diplôme d’économie politique. Faut-il réellement s’arrêter sur le « scoop » familial, à savoir le fait que le second fils de Heidegger, Hermann, était en réalité d’un autre père, bien que ce dernier l’ait élevé comme son propre fils ? Doit-on, comme l’ont fait certains commentateurs, évoquer une analogie avec le couple que formèrent à la même époque Simone de Beauvoir et Sartre ? Sans doute pas dans la mesure où ces lettres témoignent en même temps d’une unilatéralité, sinon dans la formation, du moins dans le développement d’une pensée. Si, dans leurs premières années de vie commune, alors qu’ils n’étaient encore qu’officieusement fiancés, puis jeunes mariés, Heidegger semble en effet encore répondre à certaines interrogations philosophiques de sa femme, cela tourne très vite au monologue.
Qu’apprend-on alors de sa philosophie ? Là encore, il est difficile de véritablement trancher. Peu de choses ou rien en tout cas sur la mise en place des concepts. On ne peut alors que suivre les indications des éditeurs français, Barbara Cassin et Alain Badiou, pour y découvrir une manière philosophique dont l’expression passe avant tout par la construction d’une langue, laquelle transfigure en expérience philosophique un quotidien relativement ordinaire. Il faut garder à l’esprit tout au long de la lecture les trois étapes qu’ils distinguent : « une expérience souvent au ras de la vie conventionnelle », « une posture subjective, souvent rétroactive, qui dispose la platitude de cette vie en environnement planétaire dévasté et en excepte la pure pensée » ; « une production langagière géniale, qui environne l’exception et la fait briller au ciel de la philosophie » (pp. 19-20). Munie de ce mode d’emploi, la lecture prend alors son sens, éclairant de l’intérieur et sous un aspect incontestablement neuf l’élaboration d’une grande pensée philosophique.


Le nouveau petit Robert de la langue française 2008, 2836 pages et Robert Encyclopédique des noms propres 2008, 2652 pages

Chaque année, ces deux frères, qui tiennent dans leurs mains tant de savoir, que sont le Robert de la langue française et celui des noms propres, s’enrichissent, dans tous les domaines (histoire, politique, économie, arts, littérature, philosophie, musique). Le premier vient de fêter ses quarante ans. Sa première édition datait de 1967 ; c’était un long volume étroit qui se saisissait d’une main. Il était en « prise directe sur l’état du français à la veille de Mai 1968 » selon Alain Rey, son inlassable maître d’œuvre, et « joignait déjà une description sociolinguistique de la langue française, à sa dimension historique, culturelle et littéraire, le faisant ainsi porteur d’une vie active et d’une unité sociale ». Cet observatoire de la langue s’enrichit donc, chaque année, de plus de 400 mots. Certains sont d’origine ancienne, mais d’hyper-spécialisés sont devenus d’usage plus courant parmi lesquels on peut noter « caféiné », « campanaire » du latin campana (cloche) , caulerpe du latin caulerpa, issu du grec kaulos, tige. D’autres comme « couillu », apparu en 1985, et « déscolarisé », y entrent aussi. « Droïde », dérivé de l’anglais américain droid de android, désigne un robot de science-fiction qui, doté d’intelligence artificielle, peut accomplir certaines tâches particulières. Y figurent également « hype », « polyhandicapé », « pop up », « riad », « suremballage », « tilapia », « vénère » verlan de « énervé, en colère »…
Chaque millésime possède ses thématiques. Cette année, l’accent est mis sur la médecine. On y trouve des examens : électromyogramme, myélogramme, ostéodensitométrie. Plus encore des traitements, « ces remèdes qui tuent ou qui sauvent suivant le terrain qu’ils rencontrent » (Callois) : stomie, straping, et les disciplines : addictologie, implantologie, parodontologie, sans oublier, affection de longue durée, déni de grossesse, hyperactivité infantile, substituts nicotiniques, pompes à insuline, et des affections : anisakiase, atopie, cruralgie, fibromyalgie, gonarthrose. Plus proches de nous sont les multiples expressions qui dérivent du droit européen : acquis communautaire, clause passerelle, critère de convergence, coopération renforcée, ou encore troïka, comitologie, trilogue et communautariste, que l’électeur de base a parfois du mal à maîtriser. Les sons musicaux sont un autre domaine d’enrichissement permanent, provenant des horizons et cultures les plus diverses, ainsi « la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé » (F. Diome), terme apparu en 1986, d’origine inconnue, qui désigne un tambour d’Afrique de l’Ouest, en forme de calice creusé dans une bile de bois et recouvert d’une peau de chèvre. Il en est de même du sport : golf albatros, birdie, eagle, omnuim , patinage boucle (piqué) , rugby on a entendu lors de la Coupe du monde cravate et talonnade , football, dont on peut s’étonner qu’il ait été incorporé si tardivement dans le grenier des mots, avec pour chaque mot son mode d’emploi qu’est un dictionnaire (M. Tournier).
La Belgique, qui veille au bon usage, nous offre la fricadelle du radical fricasser, d’usage ancien mais qui apparaît comme « boulette, saucisse de viande hachée », et comme boisson, employé dans les Ardennes et en Wallonie, comme eau de vie de grain, aromatisée aux baies de genévrier. Et comment ne pas mentionner l’apport de la francophonie issue du Luxembourg, de la Suisse et de l’Afrique ? Cette dernière nous fait don, chaque année, de mots de tant de saveurs, comme « ambiancer » qui est la tâche des « ambianceurs » (boute-en-train, fêtards). On « enceinte » une fille ; on connaissait le deuxième bureau, désormais il faudra « faire couloir » chercher à obtenir une faveur. La Canada est une autre source de fraîcheur : c’est pas mêlant (« c’est bien simple ») ; il lui a chanté la pomme (l’a courtisée) et elle est tombée en amour (qui est d’abord un anglicisme). Pas de quoi faire la baboune (« bouder ») ou grimper dans les rideaux (« s’énerver ») quand on a de la façon (« être agréable et poli »). Ainsi Le Robert s’enrichit et s’ouvre aux vents de la création et de la connaissance. Il épaissit : 1970 pages pour l’édition 1973 et 2836 en 2008, cette dernière à la graphie améliorée, plus lisible. Cette quarantième édition se veut ouverte et pluraliste. L’idéologie de l’élite, des couches supérieures, ignore superbement ou juge sévèrement, dans l’ignorance têtue du réel social, tout autre usage que le sien, conclut Alain Rey qui développe ses conceptions dans L’amour du français.

Le Robert des noms propres, apparu en 1974, reste à ce jour la seule encyclopédie en un volume. Avec ses plus de 40 000 mots, plus de 2000 photographies, ses 240 cartes et 140 tableaux et schémas, il couvre l’ensemble du patrimoine culturel universel et offre une vision du monde actuelle et pérenne, complète et synthétique. Elle met en lumière les évolutions historiques, géopolitiques et culturelles. On y trouve d’abord le monde en dossiers : tous les pays et les régions françaises sont présentées sous forme de dossiers munis de multiples cartes et illustrations. Il ne s’agit pas de simples raccourcis. Que l’on en juge par l’exemple de la Russie : 9 pages – dont 2 de cartes lui sont consacrées, et 5 pages pour l’URSS sans compter une autre page sur la Révolution de 1905 et celles de févier et d’octobre 1917. Mais l’information ne s’arrête pas là. Un système de renvois enrichit les données. On y apprend ou on vérifie que le mot Russie provient bien de Rus, mot d’origine vieux norrois. Ici on se reporte au Robert de la langue : norrois ou norois ancienne langue scandinave, dite aussi ancien nordique ou germanique septentrionale , Rus provient de rodh ce qui signifie « ramer, naviguer ». Une telle précision est rarement mentionnée ; elle ne figure pas par exemple dans la partie historique de l’ouvrage de Pascal Marchand. Appliqué aux Varègues (« marchands » vikings) tout s’éclaire : elle désigne la voie dite de Varègues les « fondateurs présumés » des premières institutions étatiques de l’ancienne Rus, qui menait de la Baltique à Byzance (route de l’ambre) via le réseau des fleuves russes, Dniepr, etc. Les renvois se multiplient : Varègues renvoient aux Vikings, et à Rourik, premier souverain qui régna sur la principauté de Novgorod et Oleg le Sage. Puis tout au long de l’article, Sibérie, Crimée, Caucase, Kiev, Petchenègues, sans compter les nombreux acteurs des premiers tsars à Vladimir Poutine. On trouve aussi la Campagne de Russie, la guerre russo-japonaise. On pourrait multiplier les exemples de ce type que tout lecteur savourera avec un plaisir sans cesse renouvelé. Autre petit exemple. L’étymologie du Kazakhstan provient de kazakh du turc kazak, homme libre, et de l’iranien ostan, « pays ». Cela éclaire le fait que le parti actuellement au pouvoir à Astana (cf. article Astana) s’appelle Nur Otan en kazakh (Lumière de la patrie). Pas moins de 16 pages sont consacrées à la France, avec les arbres généalogiques, des dynasties françaises, le tableau des subdivisions administratives et des principales productions.
On trouve aussi un atlas thématique de 15 pages (monde politique en 2007, population, langue française, ressources en eau, principales religions…) ainsi que l’histoire du monde sur 160 pages et 300 illustrations en couleurs. 350 articles de synthèse aussi, sur les mouvements artistiques, philosophiques, politiques, idéologiques et religieux, de l’action painting à zen. 10 000 étymologies présentées en légers encadrés en bleu. Insistons encore une fois sur le système de renvois encore plus riche que celui exposé à propos de la Russie, qui reste classique. De John Ford à Jean Renoir, le parcours ne va pas de soi. John Ford, ce cinéaste américain d’origine irlandaise, est l’auteur de La Chevauchée fantastique (1939), cité dans sa biographie. Dans l’article La Chevauchée fantastique, on découvre que le scénario lui a été inspiré par la lecture de Boule de suif – voir l’article spécialisé « nouvelles de Guy de Maupassant », dans sa biographie figurent les Soirées de Médan , article qui mentionne Zola, qui renvoie à La Bête humaine, qui renvoie au film de Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin. Qui renvoie à l’article « Jean Renoir ». D’où cet outil quasi inépuisable de découverte. Bien sûr, on ne trouvera pas tout dans ce superbe volume. Au hasard, on tombe sur Delbrück, on y trouve Max, physicien et biologiste américain d’origine allemande et Berthold, linguiste allemand (qui ne figurait pas dans l’édition 2003), mais déception, rien sur Hans, un des plus grands historiens militaires. La grande qualité des cartes, des clichés, comme des reproductions d’œuvres d’art, font de ce Robert un banquet du savoir et du plaisir.


Jean-Yves TADIÉ (dir.), La Littérature française. Dynamique et histoire, Gallimard, « Folio Essais inédit », 2007, 2 vol. 765 pages et 1134 pages

Jean-Yves Tadié est un des grands spécialistes de Proust. Sans doute a-t-il également lu Borges ou du moins le suppose-t-on à lire l’entrée en matière de cette histoire de la littérature. Car en parcourant chronologie et géographie, les territoires des œuvres et le classement des auteurs, il remet allègrement du mouvement dans un sujet que d’aucuns auraient par avance renoncé à traiter. Il faut donc se laisser entraîner dans cette dynamique pour saisir comment J.-Y. Tadié et les auteurs qu’il a entraînés à sa suite dans l’aventure – J. Cerquiglini-Toulet, F. Lestringuant, G. Forestier, E. Bury pour le premier volume, M. Delon, F. Mélonio, B. Marchal, J. Noiray et A. Compagnon pour le second – offrent une perspective véritable des siècles et des œuvres qu’ils parcourent. Il ne s’agit en effet ici ni d’une compilation des ouvrages, ni d’une présentation des auteurs mais de suivre l’apparition, le développement et l’apogée de la notion de littérature. On doit ainsi les remercier de remettre en permanence la littérature et l’écriture en rapport avec le contexte qui éclaire leur développement, d’en faire des objets vivants, de ne pas les couper du mouvement de l’histoire. Il s’agit donc d’une histoire réflexive de la littérature examinée à travers sa constitution en objet et les transformations que lui font subir les époques, les styles et les lectures. L’histoire elle-même se pense dans une dimension réflexive et rompt volontairement avec tout déterminisme. Ainsi parcourt-on le temps des idées qui ne recoupe pas celui des siècles. Ainsi certaines perspectives ouvertes par Rabelais avec l’invention du roman moderne ne trouveront-elles à se concrétiser que plusieurs siècles plus tard. En même temps qu’une transgression de la chronologie et qu’une mise en œuvre d’un questionnement multiple parfois emprunté à d’autres approches, c’est une interrogation sur leur propre discipline qu’ont accepté de mener les auteurs. Quels sont les rapports entre tel ou tel événement marquant une époque historique et la période littéraire qui lui correspond ? Quelles sont les idées qui se faisant événement influent sur les textes eux-mêmes ? C’est une histoire doublement réflexive que nous proposent ici les spécialistes réunis sous la houlette de J.-Y. Tadié qui réfléchit à la fois sur la constitution de son objet et la lecture qu’il donne de lui-même. Double défi que celui qui consiste à nous entraîner sur des chemins rebattus en choisissant non pas des routes de traverse, mais des questions essentielles et à offrir un propos souvent magistral et érudit – on évoquera en passant les précieuses bibliographies et chronologies qui offrent des repères – tout en surprenant à chaque pas le lecteur à travers des rapprochements ou des perspectives inattendus.


Joëlle BERTRAND, Vocabulaire grec. Du mot à la pensée, Ellipses, 2007, 411 pages

C’est plus qu’un lexique grec ou un simple vade-mecum que Joëlle Bertrand, professeur en classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand, propose ici aux futurs hellénistes. Retrouvant l’ambition des philologues du XIXe siècle, elle entreprend de retracer le chemin qui, du mot grec à l’expression française, trace une filiation entre les deux civilisations ; de l’horizon au rythme, de la cosmétique (de kovsmo, la parure elle-même issue de la préparation des morts), à la laïcité (de laov, la foule). L’exercice requiert non seulement un savoir approfondi des techniques et nuances de la langue mais également une connaissance encyclopédique des usages de celle-ci. J. Bertrand déroule ainsi pour nous l’univers grec dans la richesse de ses nuances, mettant en regard les mots de notre langue qui en découlent. Comme l’avaient montré, avant elle, dans de savantes études aujourd’hui oubliées, Ernest Renan, Michel Bréal ou Salomon Reinach, on s’aperçoit alors que la place du grec dans notre langue est plus importante qu’on ne le pensait.
On trouve cependant dans le fait d’aller « du mot à l’idée » bien davantage qu’une simple leçon de linguistique. Tout d’abord l’affirmation qu’une expression adéquate offre une vision du monde plus accomplie et marque ainsi de son empreinte la place que prétend y occuper l’homme, une profession de foi concernant les bienfaits de l’enseignement pourrait-on dire. On accède surtout à une seconde dimension de la langue grecque, celle qui ouvre les chemins d’une culture que défendaient déjà, dans leur ouvrage paru en 2004 au Cerf, Pierre Judet de La Combe et Heinz Wismann. Au-delà des pétitions de principe prenant la défense des langues classiques, l’ouvrage édité par Joëlle Bertrand, en faisant résonner les grandes voix de l’Antiquité, nous permet d’entrer dans un rapport vivant avec la culture grecque. Le grec n’est pas seulement ce qu’il fut durant plusieurs siècles, une langue de communication. C’est une « langue de culture » au sens où il s’opposerait aujourd’hui aux « langues de service » que sont un anglais ou un espagnol de base.
Ainsi la somme de travail et des connaissances rassemblés ici, en plaçant à distance l’objet même de notre curiosité, nous en fait sentir, en même temps que son importance, la difficulté et la longueur de l’apprentissage. En combattant le sentiment d’immédiateté qui domine aujourd’hui notre rapport aux choses, et l’enseignement en premier lieu, Joëlle Bertrand nous incite à porter un regard critique sur les civilisations passées en même temps que sur nous-mêmes. C’est là la plus riche des leçons.


Robert HARRISON, Jardins. Réflexions sur la condition humaine, Le Pommier, 2007, 316 pages

Lorsqu’un professeur de littérature française et italienne à l’université californienne de Stanford arpente son campus, il s’émerveille de la nature qui l’entoure et s’isole dans des lieux secrets, tel le Jardin de Kingscote, pour méditer sur la philosophie et les jardins. Et comme Robert Harrison a beaucoup de connaissances, il explore les mythes, les religions, les textes anciens et contemporains, et il recense les différentes catégories de jardins des plus modestes au plus fastueux, sans oublier l’homme dans sa réflexion.
L’homme est-il fait pour vivre dans un jardin mythologique, comme celui d’Eden, où toutes les richesses sont disponibles sans effort, ni maladies, ni mort, quitte à vivre dans l’ennui et l’isolement ? Ou bien, doit-il réparer une faute et travailler dur pour arracher à une nature rebelle sa subsistance ? C’est dans le travail et l’action que se situent la survie biologique, la fécondation, le cycle des saisons et le partage avec d’autres hommes d’un sol dont il faut prendre soin. Pour l’homme lancé dans la vita activa, l’expulsion du jardin paradisiaque est une bénédiction et non une malédiction. « Cultiver son jardin » exige de surmonter sans relâche des difficultés pour que la nature révèle sa générosité. « Il faut donner à la terre plus qu’on ne lui prend » écrit Karel Capek en 1929.
Les jardins sont des créations éphémères qui ne peuvent résister aux outrages du temps et prétendre à l’immortalité. Souvent les hommes font preuve d’ingéniosité pour les inventer. L’auteur évoque avec empathie ces petits jardins new-yorkais, créés par des déshérités avec des matériaux de récupération : ces marginaux ont un besoin d’exister, de s’investir dans ces réalisations transitoires et de prendre une parole qui leur est refusée. La parole est essentielle et elle a sa place dans ces espaces que sont les jardins. La transmission des connaissances est comparée à des graines plantées qui vont redonner d’autres graines. L’université a changé, mais l’esprit de Platon demeure dans les échanges possibles au sein d’une communauté d’étudiants et d’enseignants. L’image d’une université comme un jardin précieux est belle, au-delà du lyrisme de la formule.
Passer en revue les jardins des philosophes, des religieux, clos et orientés vers Dieu, des princes, tournés vers l’extérieur et les hommes, conduit l’auteur à apprécier certains lieux et à en rejeter d’autres. Il condamne sans nuances les Jardins de Versailles comme étant ceux de l’envie, de l’orgueil, de la volonté de puissance absolue. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger le Roi Soleil. Son point de vue rejoint sa violente critique de la société actuelle destructrice et consumériste. Le cycle semble bouclé, nous voulons reconstituer le jardin d’Eden et obtenir tout »gratuitement, sans peine, souffrance, ni travail. » Robert Harrison appelle à la prise de conscience et à une projection dans l’avenir : nous devons assumer la responsabilité de notre condition humaine et entretenir notre jardin.