Histoire (25)

Histoire

Catherine COQUIO et Aurélia KALISKY (prés.), L’Enfant et le génocide. Témoignages sur l’enfance pendant la Shoah, Robert Laffont, « Bouquins », 2007, 1376 pages

La littérature des enfants qui connurent la Shoah, de ceux qui y survécurent est aussi abondante que déchirante. Témoignages personnels, récits de vie apportent leur pierre à la volonté de témoigner de l’horreur de la destruction massive qui concerna entre un million et un million et demi d’enfants. L’enfant symbolise ce qu’il y a de plus insupportable et de plus incroyable dans le génocide, la vie et la mort mêlées, la vie triomphant de la mort à travers ces enfants qui jouent dans le ghetto de Varsovie ou ce petit garçon de trois ans, dont témoigne Primo Lévi, sans doute né à Auschwitz. C’est pour surmonter le scandale qui, sous son apparence la plus émotionnelle, occulte la réalité, c’est de la nécessité à dépasser le compassionnel qu’est née la confection de ce livre, de la volonté de faire de ce superlatif qu’est l’enfant dans la Shoah désormais aussi un objet d’histoire.
L’extermination des enfants, très souvent liée à celle des femmes, renvoie aux différentes étapes de la politique nazie – on sait le sort que leur réserva la France de Vichy à partir de l’été 1942. Mais plus encore, écrivent les auteurs, le génocide fut « une guerre consciemment livrée aux enfants » (p. xxix). C’est donc une histoire encore inconnue dans sa continuité que C. Coquio et A. Kalisky entendent restituer ici au travers des témoignages. L’enfant fut bien l’enjeu d’une politique particulière de la terreur nazie. Avant même le début de l’extermination, les enfants en furent les victimes à travers la mise en place des ghettos et l’application des lois discriminatoires. Stigmatisés, exclus, ils firent l’expérience du rejet et de l’étrangeté, que décrit si bien Aharon Appelfeld dans L’Héritage nu. C’est le moment où s’écroule la perception d’un univers ordonné, où disparaît le sentiment d’un monde protecteur, où s’évanouit la confiance en soi et dans le pouvoir des proches de prévenir tout danger, ce qu’on appelle l’insouciance de l’enfance. L’expérience concentrationnaire conjugue en pire les malheurs de ces jeunes existences. Enfin, l’errance et la nécessité de se cacher pour échapper à la persécution transforment le quotidien en une incertitude et un combat de chaque instant. Quant aux camps, les témoignages laissés par les enfants ont déjà fait l’objet depuis plus longtemps de l’attention des psychanalystes, notamment à travers les récits des rescapés. Leurs mots, à travers les processus d’euphémisation, le théâtre, les mimes, les dessins témoignent en réalité d’une compréhension souvent plus aiguë des choses que celle des adultes.
Comment lire alors ce qui se veut, au dire même de ses auteurs, non pas un livre d’histoire mais « un document d’humanité » ? Comme la volonté d’éclairer la réalité d’une dimension supplémentaire et irréductible aux autres : celle de l’enfant. Comment reste-t-on enfant à l’intérieur du ghetto ou du camp ? Comment traduit-on la réalité de la tourmente ? Quelle vie d’enfant dans ce monde de la dévastation ? Ce n’est pas une réponse qu’apportent les textes et témoignages empruntés à dix-sept langues, du russe au néerlandais, en passant par le français, le tchèque ou le roumain et qui s’étendent de la guerre jusqu’à la période récente, mais à chaque fois à travers cette capacité propre aux enfants à surmonter l’écroulement puis à opérer la reconstruction de l’univers dans son entier. Parmi cette anthologie, on retrouve des témoignages d’auteurs connus, Anne Frank, Elie Wiesel, Charlotte Delbo, Imre Kertész, Saül Friedlander, André Schwarz-Bart. Mais on découvrira surtout grâce aux traductions un grand nombre de textes moins connus que la qualité des introductions qui précèdent chaque chapitre, œuvre des spécialistes de la période, vient mettre en perspective. En divisant les chapitres selon les pays ou les régions, sans prétendre à l’exhaustivité géographique c’est néanmoins un certain sentiment de totalité que cherche à communiquer ce travail, celui du bouleversement irréversible que représenta le génocide dans ces vies d’enfants et d’adolescents.


Daniel LEFEUVRE, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, 2006, 230 pages

D. Lefeuvre ne reconnaît pas aux députés le droit de légiférer sur l’histoire, pas plus qu’il n’accepte de laisser aux idéologues, ou médiateurs de tous genres, manipulateurs de l’opinion, le monopole du discours sur le passé. Loin de lui le projet de nier ce que l’entreprise coloniale eut de tragique. Seulement, il estime que la dignité et la difficulté du métier d’historien consistent à se garder des simplifications et généralisations, à fournir à l’opinion des éléments de réflexion qui la protègent de la démagogie, de l’intolérance. Vaste programme qui implique du courage et de la ténacité chez le chercheur, lequel soumet les faits à un examen patient, se prive volontairement de succès partisans, comme l’a déjà montré dans ces pages M. O. Baruch à propos d’un autre ouvrage sur la colonisation .
Devant les tenants de la repentance coloniale, collective, systématique et obligatoire, D. Lefeuvre n’entreprend pas de réhabiliter la colonisation, mais refuse de la considérer comme un phénomène à part, lisse, homogène, cohérent, dont la dénonciation permettrait de comprendre le prétendu racisme de toute la société française actuelle et nos difficultés à intégrer des étrangers ou descendants d’étrangers, toujours considérés comme les « indigènes de la République ».
Sur la cruauté des guerres coloniales, il rappelle, exemples à l’appui, la cruauté des guerres européennes du XVIIe au XXe siècle, celle de nos guerres civiles (la Vendée). Il évoque aussi la dureté extrême des rapports sociaux dans une France dont les premiers immigrés venaient d’abord, on l’a presque oublié, de Bretagne ou du Limousin, puis de l’Europe proche ou lointaine, avec un taux de rejet très important : beaucoup moins de la moitié des migrants italiens entre 1870 et 1940 ont fait souche en France. « Est-on sûr qu’aujourd’hui, pour les jeunes Français que l’on dit issus de l’immigration coloniale ou post-coloniale, l’ascension est plus difficile, plus ségrégative ? » La question mérite au moins d’être posée.
Après Jacques Marseille , L’auteur s’en prend au mythe selon lequel la France se serait engraissée de ses « rapines » grâce à ses conquêtes. Dans le cas de l’Algérie, à laquelle il a déjà consacré un autre ouvrage , il montre que parler de projet de génocide et assimiler la France coloniale à l’Allemagne de Hitler (Abdelaziz Bouteflika, en 2005), correspondent mal à une entreprise de domination, dont les modalités et les préoccupations ont beaucoup évolué en plus d’un siècle. Les gouvernements français n’ont pas pu venir à bout de la contradiction entre l’explosion démographique et l’accaparement des ressources locales par une minorité accrochée à son pouvoir ; mais il est injuste de passer sous silence la volonté officielle d’améliorer le sort de la main-d’œuvre algérienne (en la contrôlant du même coup), une main-d’œuvre dont la France n’avait pas, contrairement à une autre idée reçue, un immense besoin sur son propre territoire. La fin de la guerre d’Algérie a marqué pour la France, comme pour les Pays-Bas bien avant elle, l’entrée dans le club des nations riches…
Pas plus que la démographe M. Tribalat , D. Lefeuvre ne nie la « réalité d’un racisme qui gangrène certains secteurs de la société française ». M. Tribalat, évoquant les difficultés d’intégration professionnelle qui caractérisent d’abord les garçons d’origine algérienne, surtout depuis les générations 1965 et suivantes d’ailleurs, suggère : « Il est possible que cela ait quelque chose à voir avec la position difficile de ces fils, dont les pères sont venus travailler en France, chez l’ennemi d’hier, au moment (ou juste après) l’indépendance de l’Algérie, sans que ces pères ne s’expliquent ». 400 000 Algériens, devenus des étrangers, ont pris le chemin de la France entre 1962 et 1972, souligne D. Lefeuvre, ayant la faculté de s’installer librement et d’y jouir de tous les droits des citoyens français à l’exception des droits politiques.
L’auteur conclut son livre en appelant ses concitoyens à ne pas associer exclusivement la République à « l’infamie coloniale », à ne pas faire table rase de cette « égalité en droit des individus » qui est le principe de nos institutions depuis la Révolution française. Il ne voit pas ce que nous gagnerions à devenir « un patchwork de communautés, avec leurs spécificités, leurs règles, leurs droits, leur police et leur justice, à l’appartenance desquelles les individus seraient assignés, avec ou sans leur accord ».
Il reste également difficile de rendre justice avec sérénité à l’engagement décisif des troupes coloniales dans la libération de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux articles l’ont tenté il y a peu : celui de Raphaël Dargent, rendant compte du film de Rachid Bouchareb, Indigènes, celui de l’amiral Philippe de Gaulle, prolixe, manquant de rigueur (on se demande s’il connaît bien l’œuvre de Senghor, cité au passage) .


Yvan JABLONKA, Enfants en Exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Seuil, 2007, 349 pages

Entre 1963 et 1982, la direction de l’action sanitaire et sociale de la Réunion opéra le transfert en métropole de 1 600 enfants originaires de l’île. Il s’agissait d’enlever ces enfants à leurs parents pour leur assurer un meilleur avenir. L’histoire se poursuit de façon tragique. Placés à leur arrivée sur le territoire national dans des orphelinats et dans des établissements de la DASS ou adoptés par des familles, les enfants, déracinés, trouvèrent rarement un équilibre Beaucoup furent atteints de maladies nerveuses ne supportant pas ce bouleversement trop brutal, souffrant pour la plupart de solitude, d’exil lorsqu’ils ne se heurtaient pas au racisme ambiant. L’affaire pourrait sembler secondaire, un épisode oublié de l’histoire de la Ve République, n’était l’étude que lui consacre Yvan Jablonka. Le récit historique s’attache en effet à démonter le dispositif pièce par pièce pour en révéler au-delà des intentions proprement politiques ou sociales les ressorts symboliques, voire l’esprit d’une époque. « La machine d’État », seconde partie du livre, analyse les responsabilités, posant la question des différents niveaux de pouvoir et interrogeant au-delà les représentations qui guident les décisions politiques et leur détermination. Cela permet à l’historien d’écarter d’emblée un éventuel procès en responsabilité fait au colonialisme français et d’éviter ainsi de tomber dans une attitude normative facile. La gestion politique de Michel Debré, député de la Réunion à partir de 1963 et promoteur de cette action, s’inscrit, au contraire, selon Y. Jablonka, dans une conception républicaine des rapports avec l’île, mettant ainsi fin aux mœurs politiques héritées du clientélisme colonial qui marquait la vie politique locale. De même, la venue dans la France des Trente Glorieuses des jeunes enfants réunionnais répond, certes, à la volonté de fournir à la France en pleine expansion une main-d’œuvre adéquate mais renvoie également au désir de faire participer la Réunion au mouvement d’expansion général.
Y. Jablonka met donc en évidence la nature plus politique que sociale de l’action poursuivie, témoignant de la continuité d’action d’un État qui se conçoit comme tout-puissant, à travers la centralisation de la décision politique et l’absence de remise en cause du bien-fondé de l’opération. Dernier niveau de l’explication historique : l’interrogation sur la légitimité de la décision et de son application qui permet à Y. Jablonka de placer « l’événement » à distance. En abordant en troisième partie le point de vue de l’histoire longue, Yvan Jablonka rejoint les thématiques actuelles de l’historiographie. Le transfert des pupilles réunionnais, en éclairant la fabrication d’un scandale, s’inscrit dans une histoire de l’opinion. Ce qui nous apparaît comme un déni des droits de l’homme et un scandale politique était reconnu dans les années 1960-1970 comme parfaitement légal seules les conditions de placement, une fois les enfants arrivés en métropole, dérogent à la loi –, mais encore loué comme une action caritative. Si le déplacement des enfants fait scandale à partir des années 2000, poussant certains d’entre eux à demander réparation à l’État, l’explication n’en revient pas seulement à l’exploitation politique qu’en fit notamment le Parti Communiste, mais plus encore à la transformation de notre regard sur la condition enfantine. Considérés aujourd’hui comme des individus à part entière et protégés comme tels par la loi, les enfants étaient encore dépourvus de droits dans les années 1960. C’est donc ce nouveau regard qui conduit à l’inculpation de l’État au nom du droit commun et dont doit tenir compte l’historien dans sa compréhension de l’événement. À partir de l’exemple des enfants réunionnais, ce sont tout un pan de l’évolution de notre conception de la République qu’Y. Jablonka met en lumière et une magistrale leçon d’histoire qu’il nous donne.


Wolfgang KLEIN et Sandra TERONI (Préf. Serge Wolikow), Pour la défense de la culture, Les textes du Congrès international des écrivains. Paris, juin 1935, Éd. universitaires de Dijon, coll. « Sources », 2005, 639 pages

On connaît les deux discours, très prosoviétiques, prononcés par Guéhenno le 21 puis le 25 juin pendant ce congrès, ceux de Gide, Malraux, Benda, Huxley, Nizan, Klaus Mann, Barbusse, Chamson, Aragon, Jean-Richard Bloch, Babel, Heinrich et Klaus Mann ; mais pour la première fois, nous avons ici accès à l’intégralité des textes provoqués par cet événement, qu’ils aient été dits en public, retenus ou amputés, censurés. Un événement à la fois très international et très français, puisque de nombreux intellectuels présents sont pénétrés du précédent de l’Affaire Dreyfus, que leur engagement rappelle le rôle de « laboratoire de l’antifascisme démocratique » tenu par la France ; c’est à partir de ce congrès qu’elle retrouve d’ailleurs, pour peu de temps, une « centralité politique ».
Beaucoup de discours sont pesants, leurs auteurs – particulièrement les fonctionnaires-écrivains de l’URSS chargés d’exalter l’énergie et le bonheur de la nouvelle patrie des travailleurs – pratiquant une langue de bois devenue insupportable. Mais la qualité des présentations et des commentaires, l’explication des non-dits et des enjeux (dans les introductions, l’annotation abondante et toujours nécessaire, l’épilogue, l’index biographique), donnent à ce document un fort intérêt.
W. Klein, tout en montrant clairement l’intérêt de l’URSS pour une vaste opération de propagande anti-nazie et anti-capitaliste, souligne aussi les limites de l’engagement soviétique, met en valeur l’importance du congrès dans la libération de Victor Serge, l’impossibilité pour les communistes de tout contrôler dans une assemblée d’intellectuels et de créateurs, non conformistes et courageux pour certains d’entre eux. Il évoque l’une des naissances du droit d’ingérence et le prolongement de l’action du Congrès dans l’aide aux intellectuels espagnols pendant la Guerre d’Espagne. Pour lui, « pris entre pureté souhaitable et efficacité souhaitée, [les intellectuels engagés des années trente] n’atteignirent ni à l’une ni à l’autre. C’est là peut-être une raison majeure de les faire l’objet de toute notre attention, de notre curiosité, de notre estime ». En tout cas, les éditeurs de cet ensemble monumental nous incitent à nuancer les généralisations sur les « compagnons de route » naïfs et heureux d’être manipulés. Ils prouvent aussi que l’érudition universitaire continue d’être indispensable à la compréhension plus fine d’événements sur lesquels nous croyons tout savoir.


Jean-François HELLEUX, Cinquante ans d’histoire de l’enseignement agricole catholique dans le pays de Fougères, Fougères, AFGEEAP , 2005, 190 pages (plus annexes)

Au même titre que Barrès estimait que, sans les « petites patries », on ne saurait aimer « la » patrie, la grande histoire, celle des synthèses et des essais de généralisation, ne peut se passer des « petites histoires », au premier rang desquelles l’histoire locale. J.-F. Helleux a voulu ici raconter un demi-siècle du pays de Fougères, dans l’Ille-et-Vilaine, à travers la vie de centres de formation et de perfectionnement agricoles, créés par l’Église catholique. Ces centres se sont constamment adaptés aux transformations du monde rural : ils ont accompagné à la fois sa demande de connaissances techniques de plus en plus poussées (pour faire face à l’intensification de la production dans les années cinquante à soixante-dix), puis se sont engagés dans une entreprise de diversification (prises en compte des préoccupations d’environnement, de l’émergence de nouveaux besoins dont les services aux personnes, des possibilités de reconversion partielle dans l’accueil touristique, de l’existence de nouveaux métiers, de l’explosion de la formation continue, du repli des activités vers les villes, même petites, au détriment des bourgs ruraux, de la poursuite de l’exode rural). L’actuel lycée catholique d’enseignement agricole Edmond Michelet de Fougères est le produit d’une histoire que l’auteur a voulu sauvegarder, en rendant hommage à tous ses acteurs, enseignants et élèves, chefs d’établissement, parents, membres des conseils d’administration.
La richesse du livre attire aussi l’attention sur quelques-unes de ses limites. Richesse, parce que J.-F. Helleux a étudié avec attention les archives des différents établissements, en particulier les comptes rendus de leurs conseils d’administration, les débats et parfois les déchirements que fusions, adaptations des missions à de nouvelles réalités, professionnalisation, échos des changements qui se produisent dans le pays (Mai 68), ont provoqués. Il a eu aussi le mérite de livrer les portraits d’un certain nombre de pionniers du développement agricole et de la promotion des hommes et femmes de l’agriculture, tels le frère Cécilien, les sœurs Marie Colette, Agnès, parmi beaucoup d’autres, comme de ceux qui les soutenaient de toutes leurs forces en tant que membres des associations de gestion des établissements, ou d’élèves, dont le parcours et les perceptions sont toujours intéressants. Ces portraits sont tous complétés par des entretiens « de terrain » avec les témoins.
Fidélité à un projet qui se veut accueillant à tous, même aux « mauvais » élèves, dans une perspective chrétienne affirmée comme une évidence, sans triomphalisme ni excessive discrétion, stabilité des équipes, réactivité aux changements profonds de la ruralité (dont les agriculteurs ne sont plus les seuls acteurs : le pays de Fougères n’est plus seulement agricole mais tend à devenir aussi périurbain, à cause de sa proximité avec Rennes) et aux transformations de la société qui impliquent une pédagogie différente, cohésion forte des équipes et des parents autour du devoir d’éduquer les enfants selon des valeurs assumées, telles sont les clés du succès qui est exposé ici. L’ouvrage, qui n’est pas exempt de quelques redites, est suivi d’annexes précieuses, dont un exposé des principales lois sur l’enseignement privé et agricole en particulier, de 1951 à 1984. Soulignons ici, avec l’auteur et certains des témoins interrogés, que c’est un gouvernement socialiste, celui de Michel Rocard, qui a donné à l’enseignement agricole privé par la loi du 31 décembre 1984 la reconnaissance définitive et les ressources financières dont il avait besoin pour continuer sa mission.
Avouons à présent quelques questions que nous nous sommes posées à la lecture du livre. Nous aurions aimé en savoir beaucoup plus sur ces congrégations enseignantes qui ont formé l’armature des établissements, celles de Notre Dame du Chêne, de Rillé entre autres. Comment l’enseignement agricole catholique garde-t-il son caractère propre après le retrait presque total des religieux ? Quelles ont été les relations, à l’intérieur de l’enseignement catholique sous contrat, entre les établissements décrits et les lycées d’enseignement général ? Quels ont été les rapports entre la JAC (Jeunesse Agricole Catholique) et les centres de formation ? Certains clivages politiques ont-ils joué ? Le conservatisme politique de beaucoup de responsables de l’enseignement catholique, particulièrement dans le milieu agricole, n’est pas un secret honteux. Comment ce conservatisme a-t-il coexisté avec un état d’esprit plutôt progressiste dans la pédagogie et la conduite des établissements ? Quelle perception le monde extérieur, par exemple les partisans de l’enseignement public, en ont-ils eue ? La question est pertinente quand on sait les conflits qui ont marqué l’histoire de notre enseignement. Enfin, la vie des établissements nous est contée comme une légende dorée, dont les maîtres-mots ont été la bonne entente, le dévouement de tous à l’œuvre commune, la satisfaction des élèves et de leurs parents, le dynamisme social, technique et intellectuel. Certes. Mais toute aventure sécrète des refus, des oppositions, des conflits. Nous ne reprocherons pas à l’auteur de les avoir évacués mais ses allusions stimulent notre curiosité sans la satisfaire.
Sans doute nous répondra-t-il que tel n’était pas l’objet du devoir de mémoire auquel il s’est soumis : sauvegarder les traces de ce qui est déjà un monde lointain, non faire état de conflits secondaires par rapport à cette mémoire. Et nous lui laisserons volontiers le mot de la fin, sans renoncer à signaler un album de bandes dessinées sur ce même grand thème des transformations du catholicisme français après la Deuxième Guerre mondiale : Les Mauvaises gens, d’Étienne Davodeau (Delcourt, 2005), auteur d’un autre ouvrage qui a remporté un grand succès médiatique (avec Kris, Un Homme est mort, Futuroplis, 2006). Les Mauvaises gens contribue à décrire la richesse de ce catholicisme, en évoquant ses contestataires, un monde d’ouvriers des campagnes et de prêtres qui les accompagnent, dont le souvenir mérite aussi d’être gardé.


José FRÈCHES, Gandhi. Je suis un soldat de la paix, XO Éditions, 2007, 362 pages

Premier tome d’un volet qui en comportera deux, ce Gandhi se dévore comme un roman, se médite comme un recueil de maximes et se lit comme un journal à ciel ouvert. Gandhi, ce fakir nu, comme le décrivait avec un mépris non dissimulé Winston Churchill qui fut son principal adversaire, seul, sans armes, a fait plier l’Empire britannique. Seul, il valait une armée, dit de lui Lord Mountbatten. José Frèches, romancier à succès sur la Chine, auteur d’une biographie romancée de Bouddha, a fort bien réussi celle de Mohandas Karamchand Gandhi ; né maigrichon, longtemps peureux, il n’arrivait pas à s’endormir dans le noir ; mais doué d’une foi ardente et d’une détermination sans faille, il a vaincu ses faiblesses et les a transmuées en forces invincibles. Comme peu d’hommes de son temps, il a été mû par un ardent désir de justice et une soif insatiable de liberté. Il fut le quatrième enfant d’un père hédoniste, commerçant assez aisé, qui en était à sa troisième épouse, les précédentes étant décédées, et d’une mère fort pieuse. Il vénéra celle-ci, dotée d’un caractère solide dont il a hérité. Le Mahatma s’est forgé un destin en libérant son pays d’un servage séculaire. Libération politique mais surtout mentale, culturelle et morale qui laissa des traces durables dans l’Inde indépendante.
Le jeune étudiant en droit fut marqué par les épreuves, lors de son séjour à Londres et se jura de redonner la dignité à son peuple, qui oscillait entre vile imitation du colonisateur, sentiment de révolte ou idéalisation d’un lointain passé. En Afrique du Sud, jeune avocat, il prit la défense des siens, victimes de l’apartheid qui n’avait pas encore été codifié. La biographie de José Frèches comporte des citations et des références aux termes usuels hindous. Gandhi a correspondu avec Léon Tolstoï, lui aussi végétarien depuis 1885, jusqu’à la mort de ce dernier en 1910. Il s’est aussi référé beaucoup à Thoreau et Ruskin, dont il a lu et relu Jusqu’au dernier, frappé par la similitude des idées de ce critique d’art en matière d’économie et de morale sociale avec les siennes. Gandhi a écrit de multiples éditoriaux dans l’Indian Opinion, hebdomadaire quadrilingue anglais-gujrâti-hindi-tamoul tiré à cinq mille exemplaires, dont le premier numéro est sorti en 1904. Il a négocié durement avec les représentants du pouvoir colonial. Tout ceci est exposé avec clarté et replacé dans son contexte. Peu à peu, on assiste à la métamorphose du petit Mohandas si attaché à sa mère, mais déjà vigilant, désireux d’instaurer la justice et de libérer les harijans de leur oppression séculaire, en Mister Mohandas, l’étudiant en droit, puis maître Gandhi, avant de devenir Gandhi tout court, ces deux courtes syllabes ne tardant pas devenir célèbres avant de devenir un collectif en -isme.


Mémoires et correspondance du Prince de Talleyrand, éd. intégrale présentée par Emmanuel de Waresquiel, Robert Laffont, « Bouquins », 1577 pages

Le « Diable boiteux » a commencé à rédiger ses mémoires en 1809 alors qu’il avait pris ses distances avec Napoléon. Il ne cessa de les remanier par la suite et imposa dans son testament, à sa nièce et ancienne maîtresse, la duchesse de Dino, qui fut chargée d’établir le manuscrit définitif, de ne les publier que trente ans après sa mort. Mais ses Mémoires furent publiés bien après, en 1892, et présentés par le duc de Broglie. Aussi, comme l’écrivit Sainte-Beuve, elles arrivaient trop tard. L’époque avait changé et la IIIe République, consolidée et devenue bourgeoise, était loin de l’esprit romantique des années 1830. Au surplus, le texte final n’était pas de sa main ou apparaissait éloigné des passages déjà largement connus. Emmanuel de Waresquiel, maître d’œuvre de la présence édition, auquel on doit une belle biographie (Talleyrand, le prince immobile, Fayard, 2003), l’explique : les nombreuses corrections ont été faites par Talleyrand lui-même qui n’avait dans l’esprit que le souci de se justifier et de se mettre en valeur. Ces Mémoires sont donc la continuation de son œuvre d’intrigue, car il en a fait lire des extraits afin que ceux-ci soient connus et commentés. Rien dans son esprit n’est spontané ni gratuit.
L’ensemble est néanmoins passionnant par sa richesse, son intérêt historique et la finesse de ses analyses. Lors des entretiens d’Erfurt en 1808, par exemple, Talleyrand consacre près de deux pages au fameux entretien entre Napoléon et Goethe, dont l’empereur avait beaucoup aimé en son temps Les Larmes du jeune Werther. Chaque phrase, chaque mot est fidèlement rapporté, et l’on croit bien assister à cette rencontre de deux esprits supérieurs. Il en est ainsi tout au long de ces pages. Si ces Mémoires sont bien de Talleyrand, c’est par leur style. De la clarté, de la rapidité, de la fluidité, de l’aisance. On y devine un homme prodigieusement cultivé mais qui n’en laisse rien paraître. L’érudition n’est pas de son fait ; il la flétrit même, parlant ainsi du « luxe érudit ». Sa remarque sur le savoir à son bibliothécaire est significative : « Entre le savoir, le savoir-faire et le savoir-vivre, ce dernier l’emporte largement sur les deux autres. » Le style qu’il affectionne est dans l’habitude, la pratique et l’entendement mot dont il use souvent des choses. Il se situe entre la simplicité, la finesse et l’allusion. En cela, il se rapproche de Voltaire, son maître en rhétorique, et de Montesquieu un Montesquieu devenu homme d’action. Cette « image scintillante du mal », tel qu’on l’a nommé, a l’art de se mettre en scène puis de disparaître. S’intéressant au plus haut point à ses contemporains, il est doué d’un talent de portraitiste et use avec ravissement des dialogues. L’homme complexe et successif qu’est Talleyrand, « le plus impénétrable et le plus indéfinissable des hommes » disait de lui Mme de Staël, se montre dans ses Mémoires comme si tout était joué : « Je me suis mis à la disposition des événements ». Ce fut avant tout un homme double.
C’est dans ses lettres inédites adressées à la duchesse de Bauffrémont, livrées en fin de volume, que l’on découvre le vrai visage de Talleyrand. Dans ces 208 lettres échangées de 1808 à sa mort en 1838, il se dévoile, enfin, un peu. Mais leur intérêt historique est tout aussi grand. Dans une lettre datée du 9 février 1815, il laisse suggérer à sa correspondante qu’il fut le seul à s’être attaché à défendre le sort de la Saxe que la Prusse voulait entièrement absorber. Lorsqu’on a à l’esprit le jugement du général de Gaulle sur l’ex-Allemagne de l’Est, vouée à devenir une nouvelle Prusse, on comprend mieux le génie visionnaire du prince de Bénévent. On sort consterné de tant de brio, d’adresse et de constance. Laissons-lui le dernier mot : « Parvenu au soir de ma quatre-vingtième année, rappelant à ma pensée les actes si nombreux de ma vie politique, qui a été longue, et les pesant du poids du sanctuaire, je trouve en résultat : que de tous les gouvernements que j’ai servis, il n’y en a aucun de qui j’aie reçu plus que je ne lui ai donné. Que je n’en ai abandonné aucun avant qu’il se fût abandonné lui-même ! Que je n’ai mis les intérêts d’aucun parti, ni les miens propres, ni ceux des miens en balance, avec les vrais intérêts de la France, qui d’ailleurs ne sont, dans mon opinion, jamais en opposition avec les vrais intérêts de l’Europe. »


Jean-Claude MARGOLIN (éd.), Anthologie des humanistes européens de la Renaissance, Gallimard, « Folio Classique », 2007, 906 pages

Quelle galerie de courts portraits, mais surtout d’extraits d’œuvres de ces grands esprits qui ont permis l’éclosion de tous les savoirs, mouvement qui, de l’Italie, a gagné tout le continent. Qu’ils fussent traducteurs, professeurs, grammairiens, explorateurs, géographes, astronomes, mathématiciens, naturalistes, médecins, ils figurent dans ce recueil dans la mesure où ils ont toujours montré dans leurs travaux le souci de l’homme. La lecture de cette anthologie permettra de mieux appréhender le concept d’Europe d’abord, qui n’apparut qu’à cette époque. Un homme comme Érasme y joua un rôle pionnier, en dégageant une idée d’une Europe de la culture, identifiée tantôt avec la Respublica christiana, tantôt avec la République des lettres. Mais en un temps où l’idée même de la nationalité est floue et ne prend guère de sens que chez les esprits supérieurs, l’immense majorité des gens, qui constituent le peuple, n’ont aucune conscience d’appartenir à cette entité que nous appelons l’Europe.
Sur le concept aussi bien socio-littéraire, socio-artistique ou socio-philosophique de la Renaissance, il y a peu à dire de neuf depuis l’ouvrage de Jean Delumeau sur La Civilisation de la Renaissance, paru chez Arthaud en 1967. Aussi est-ce le concept d’humanisme qui suscite les débats les plus animés parmi les philosophes et les historiens. Quelles sont ses limites historiques ? 1453-1517 : chute de Constantinople et césure de la Réforme. Jean-Claude Margolin déborde ces bornes conventionnelles en présentant quelque 170 humanistes, de Nicolas de Cues (1401-1464) auteur De docta ignorantia, à Thomas II Platter (1574-1628), fils de Thomas Platter l’Ancien. Le père, humaniste suisse, né dans le Valais, dans une famille très pauvre, créa pour soutenir sa famille une imprimerie et une librairie, tout en enseignant l’hébreu, le grec et le latin et en signant quelques œuvres dont une Autobiographie remarquée. Son fils étudia la médecine à Montpellier et visita le sud de la France en laissant des récits pénétrants. Que de noms prestigieux entre ces deux hommes, Alberti, Agricola, Lefèvre d’Étaples, Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Érasme, Guillaume Budé, Machiavel, Dürer, Copernic, Thomas More, Castiglione, Martin Luther, Rabelais, Ignace de Loyola, Michel de l’Hospital, Jean Calvin, Barnard Palissy, Ambroise Paré, Thérèse d’Avila, Du Bellay, Jean Bodin, Étienne de La Boétie, Michel de Montaigne, Olivier de Serres, Giordano Bruno, Agrippa d’Aubigné, Campanella, Kepler. On entre dans cette Anthologie avec un ravissement sans cesse renouvelé tant les trouvailles ou retrouvailles sont nombreuses et riches.
Né à Cologne, Colonia Agrippina, d’où son nom Agrippa, ce jurisconsulte, médecin, astrologue, théologien, passablement anti-conformiste, a laissé entre autres un traité « paradoxal » ou « déclamatoire » sur la supériorité du sexe féminin. Et que dire de Dürer, qui fut presque aussi célèbre comme écrivain que comme peintre ? Que de précieux conseils dont on serait bienvenu de s’inspirer comme ceux de Thomas Elyot, humaniste et diplomate anglais, auteur du Livre du Gouverneur, traité de morale et de pédagogie, où il préconise le tir à l’arc, sport national, le premier d’entre tous, et fait l’éloge de la frugalité : « La tempérance est la modération en matière de diététique, que l’on appelle la sobriété […] dont l’usage est peu fréquent de nos jours ». Comme l’exposait Nicolas de Cues, qui ouvre cette marche de l’esprit, la pensée tire son nom de la mesure, du mot mens. Cette Anthologie n’en manque jamais. Et en ces temps de discussion sur les stock-options et les délits d’initiés, comment ne pas réfléchir au Traité de la réformation de la justice de Michel de l’Hospital qui nous rappelle : « Il était par la loi de Dieu défendu aux prophètes et aux juges de prendre aucun présent. C’est ce qui fait dire à Eusèbe (évêque de Césarée) qu’il ne tient point pour prophète celui qui prend des présents et de l’or ou de l’argent. »


Olivier IHL, Le Mérite et la république. Essai sur la société des émules, Gallimard, 2007, 472 pages

L’idée est assez bien partagée. La République en France en instaurant l’égalité n’a pas pour autant renoncé au régime des décorations. Mais si celles-ci ont véritablement accompagné son cheminement, ce n’est ni en raison des abus qu’elles ont pu provoquer ni des scandales qui ont les accompagnées. En se penchant sur une pratique, celle de l’attribution des distinctions, O. Ihl livre ici beaucoup plus qu’une simple réflexion sur la vanité humaine : une véritable enquête d’anthropologie historique. La référence à la pensée de Foucault et aux meilleures pages de Surveiller et punir est d’ailleurs présente en filigrane tout au long du livre. Il s’agit cette fois-ci non pas d’examiner les pratiques d’enfermement des corps du point de vue des contraintes mais du côté inverse, celui du régime de la récompense. « Depuis le XVIIIe siècle » affirme en effet l’auteur, « l’émulation honorifique s’[est] imposée comme un moyen de conduire les corps et les esprits ». Pour saisir le mécanisme d’une institution qui, loin de se contenter de refléter la vision du pouvoir, en est au contraire en quelque sorte la condition même, il fallait remonter en amont de la Révolution, se livrer à une « généalogie » de la distinction. Contrairement aux idées reçues, en effet, les décorations ne sont pas un vestige de l’Ancien Régime mais un des modes privilégiés de fonctionnement de nos sociétés modernes. Venant se substituer à une économie du salut fondée sur le système de bénédictions ou de la grâce divine, l’« émulation prémiale », selon le terme forgé par O. Ihl, qui distingue un individu parmi ses semblables lui attribuant un supplément de gratification, est contemporaine de l’apparition de la Réforme et du développement d’une économie marchande. Ce terme met en lumière le nouveau régime de valeurs sur lequel reposent les récompenses qui distingue, tout en les mettant en rapport, les différents plans de la société, l’individu et le collectif dans une certaine vision du bien social et de sa rétribution. Ainsi s’instaurent de nouvelles formes de circulation au sein d’une société qui cherche désormais à récompenser la vertu établie sur la reconnaissance du jugement public. La question se pose alors de savoir quelles actions valent reconnaissance et donc récompense et quelle forme doit prendre celle-ci au regard de la collectivité et de l’individu ? L’art de la récompense évolue : d’une anthropologie des passions il devient l’apanage d’une science des comportements. À tel point que l’émulation prémiale devient l’un des modèles de l’ajustement des intérêts privés au bien public, permettant par exemple à l’économie de marché de s’imposer.
La Révolution en proclamant l’égalité n’a pas fait disparaître le régime des distinctions bien qu’elle ait eu quelques difficultés à le gérer. À la faveur ou à l’hérédité, marques de l’Ancien Régime, les révolutionnaires opposent désormais le mérite. Mais à travers le débat sur sa définition se joue une vision de la République. Les révolutionnaires mirent ainsi longtemps à adopter un nouveau régime de décorations. Les libéraux les accusèrent d’ailleurs au XIXe siècle d’avoir voulu instaurer un ordre social purement abstrait. L’histoire mouvementée de la Légion d’honneur, créée avec difficulté par Napoléon le 19 mai 1802 et qui faillit être supprimée à plusieurs reprises, avant d’être sauvée in extremis en 1873 par une majorité légitimiste, en est la meilleure illustration. Pourtant, la République prend progressivement conscience du parti qu’elle peut tirer des décorations. La IIIe République récupère à son avantage la pratique napoléonienne qui arrogeait à l’État le monopole des récompenses. Dès lors loin de correspondre à une distinction intemporelle ou morale, l’émulation créée entre citoyens répond, nous dit l’auteur, à une administration du social des plus efficaces. C’est la thèse qu’il développe dans la seconde partie du livre. On est ici à la frontière de l’histoire politique et de la réflexion sur le pouvoir tant la pratique des décorations s’est identifiée dans la République avec ce qu’Olivier Ihl nomme une « ingénierie du pouvoir ». Se dessine alors un second axe d’analyse, qui s’attache à la naissance d’une véritable administration chargée de distribuer ces honneurs, ce que Ihl appelle une « bureaucratie des honneurs », et qui se diffuse dans les différents domaines de la vie sociale, le sport, le management, etc. La « société des émules » gagne le travail, s’épanouit à l’école où la « distribution des prix », la remise du « tableau d’honneur » récompensent les efforts accomplis. Faut-il pour autant assimiler le maître à un « inspecteur », voire même à un « ingénieur », veillant « à la bonne application d’une émulation à la fois uniforme et mécanique dont la fonction est l’adoption d’une forme d’autosurveillance » (p. 310) ? On a parfois le sentiment que, vers la fin du livre, une présentation un peu idéologique l’emporte sur la finesse historique.
L’ouvrage culmine dans une réflexion sur le rôle de l’État et la distinction militaire. Les guerres ont en effet joué un rôle central dans la démocratisation des honneurs. Ainsi le premier conflit mondial marque un tournant à travers la mise en place d’une forme de rédemption sociale. L’élection civique qu’elle instaure achève de fonder une rédemption collective à travers la reconnaissance nationale accordée au sacrifice personnel. C’est sur cette base que se développa par la suite le management honorifique comme technique d’intériorisation des normes pour fonder la « société des émules », celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.


Winston CHURCHILL, Mes jeunes années, Tallandier, 2007, 474 pages

Lorsqu’on lit le récit de ses premières années par Winston Churchill, paru en 1930, on comprend mieux pourquoi il reçut, en 1953, le prix Nobel de littérature pour ses Mémoires de Guerre. Il s’agit, en effet, d’un des joyaux de la littérature anglaise de la première moitié du XXe siècle. Et c’est également un document hors pair où l’on assiste à la naissance d’un génie, en formation, d’un homme à la trempe exceptionnelle, qui fut le plus grand de son siècle selon bien des jugements, comme celui de Jean Lacouture. Les bonnes fées s’étaient évidemment penchées sur son berceau. Petit-fils du vice-roi de d’Irlande, ses premiers souvenirs datent de l’âge de quatre ans en 1878, lorsqu’il entend son aïeul, inaugurant la statue de lord Gough s’exclamer « et d’une volée foudroyante, il brisa les rangs ennemis ». Cette apostrophe aurait fort bien constitué sa devise ou son mot d’ordre car il comprit qu’il s’agissait de guerre et de combat. Le récit de ses premières années le révèle tout entier, intrépide, ambitieux, animé d’une volonté d’action et de gloire. Après des études médiocres à Harrow, le voilà à Sandhurst apprenant l’art de la guerre. Sa soif de gloire jaillit. « C’était passionnant », dit-il des enseignements reçus. Puis de poursuivre : « C’était si navrant que tout cela ne fût que simulacre, et que l’âge des guerres entre nations civilisées fût à jamais périmé ! […] L’armée britannique n’avait jamais tiré sur des troupes blanches depuis la guerre de Crimée, et maintenant le monde devenait si raisonnable et si pacifique et si démocratique aussi les grands jours étaient passés. Par bonheur, toutefois, il y a encore des sauvages et des populations barbares. » Affecté au 4e Hussards en mars 1895, il est servi. Son entregent lui vaut d’être convié comme observateur à Cuba où se déroulait la guerre hispano-cubaine, première expérience in visu des combats. Arrivé, empli d’enthousiasme pour la cause espagnole, il note, lors de son départ : « Nous ne pensions pas que les Espagnols viendraient à bout très vite de leur guerre à Cuba ». Tout en étant officier de Sa Majesté, il entame sa carrière de journaliste, qui lui valut bien des jalousies et animosités. Le voilà en Inde, au sein du corps expéditionnaire de Malakand, qui arpente la vallée de Mamund et participe à l’expédition de Tirah. Que de commentaires fusent sous sa plume, sur le courage, l’endurance la préparation physique et morale, la disposition des armées, son organisation, et surtout le caractère des hommes dont il devint un si profond connaisseur. Il envoie régulièrement des télégrammes au Pioneer et au Daily Telegraph. Son livre sur la guerre à la frontière The Malakand Field Force connaît un vif succès. Rentré à Londres, il demande à être versé dans l’armée de sir Herbert Kitchener qui s’illustra à Omdurman. Celui-ci ne l’accepte pas, contre l’avis du War Office. Le Premier ministre, lord Salisbury, qui avait connu son père et qui avait fort apprécié son livre qui lui en avait plus appris que les dépêches officielles , demande à le voir et intervient pour qu’il soit envoyé en Égypte. La description que fait le jeune Churchill de la charge de la cavalerie du 21e Lancier devant deux à trois mille Derviches, dans le bras asséché de la rivière d’Omdurman, reste un morceau d’anthologie. Puis Winston Spencer Churchill quitte l’armée et devient reporter de guerre. Ses exploits lors de la guerre des Boers sont bien connus. Il les relate avec cocasserie, humour, retenue en mêlant fines observations aux savoureuses anecdotes. Puis il intègre la Chambre des Communes. Le lion se lance dans la bataille et apprend très vite. Il confesse : « Le lecteur ne doit pas oublier que, n’ayant jamais fréquenté d’université, je n’étais passé par aucune de ces phases de discussion dont les jeunes sont si friands et qui permettent de se faire une opinion ou d’en changer dans une aimable ambiance d’irresponsabilité. J’étais déjà une personnalité politique connue. Personnellement en tout cas, j’attachais une grande importance à tout ce que je disais et je dois avouer que mes propos étaient souvent largement diffusés. »


Guillaume DE RUBROUCK, Voyage dans l’empire mongol 1253-1255, Imprimerie Nationale, 2007, 298 pages

L’empire mongol, qui s’étendait sur de vastes étendues de la Chine du Nord à l’Ukraine, bien que fractionné entre les divers descendants de Gengis Khan, mort en 1227, est demeuré pendant un certain temps une menace constante pour l’Occident. La frayeur qu’il avait provoquée resta longtemps ancrée dans les esprits. Il représentait une énigme aussi, que la Papauté allait s’efforcer de percer en y envoyant divers émissaires, pour s’attirer les faveurs des dynastes mongols. Ne croyait-on pas encore ici et là à l’existence d’un royaume chrétien à l’autre bout de l’Asie, avec lequel on espérait nouer d’utiles contacts ? Le franciscain Guillaume de Rubouck ne fut pas le premier de ces messagers qui prit la route des steppes, car, déjà en 1245, le Pape Innocent IV y avait dépêché un autre franciscain, Jean du Plan de Carpin. Le Flamand Guillaume de Rubrouck lui succéda huit ans plus tard, envoyé par le Roi Chrétien, saint Louis. Des deux c’est lui qui laissa un témoignage hors pair, qui apparaît une véritable étude socio-politique de l’État mongol. La critique a beaucoup parlé d’Ibn Battûta, qu’elle considère comme l’un des premiers écrivains voyageurs. Ce géographe et historien arabe a beaucoup voyagé et visité une partie des contrées qu’avait traversées le franciscain flamand, Asie Mineure, Ukraine, Kazakhstan, Khorasan. Pourtant, le périple de Guillaume de Rubrouck qui l’a précédé d’un demi-siècle s’avère une source d’observations tout aussi riche et stimulante. Alors que Jean du Plan de Carpin ne s’était borné qu’à faire une étude socio-politique de l’État mongol, œuvre déjà méritoire, Rubrouck présenta lui un tableau beaucoup plus vaste et général de la société mongole dans son cadre géographique. C’est grâce à son récit que l’Occident reçut une révélation de l’Asie intérieure sous ses divers aspects : paysages, climats, ressources, peuples, genres de vie, croyances, mœurs. Pratiquement aucun détail ne lui a échappé. Il n’était certes pas un universitaire, mais en homme cultivé, il n’hésita pas à remettre en cause des autorités aussi établies que Pline, Solin et Isidore de Sicile. C’est lui qui attesta que la Caspienne était bien une mer fermée. Il tint à vérifier l’origine de toutes les légendes qui lui furent rapportées tout au long de son périple. Observateur attentif, homme de terrain, ses observations n’ont pas manqué d’intéresser l’initiateur de la méthode expérimentale, Roger Bacon, qu’il rencontra à Paris en 1257, qui dans son Opus majus, fit état de ses entretiens avec le frère franciscain. Surtout, Rubrouck apparaît le précurseur de ce qui fut nommé au XXe siècle « l’altérité ». Bien qu’homme de Dieu, il a été attentif aux croyances des autres et éprouva à l’égard de ses nombreux hôtes, durant les deux années que dura son voyage, une grande attention et une ouverture remarquables. Pour nous, lecteurs du XXIe siècle, toutes ces qualités s’expriment avec un talent d’écrivain qui toujours fait preuve d’une vive sensibilité, ce qui nous en rend la lecture attractive. Géographe, ethnologue donc avant la lettre, il est aussi un « reporter » inimitable, doté de détachement et d’un réel humour.
Claude-Claire Kappler, chargée de recherches au CNRS, médiéviste et orientaliste, et René Kappler, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, ont fort bien situé et transcrit le récit de Guillaume de Rubrouck. Leur livre, paru d’abord en 1993, réapparu en 1997, n’a rien perdu de son intérêt. Plus encore il est redoublé par l’ascension des pays d’Asie centrale, comme le Kazakhstan. C’est sans doute aujourd’hui que le récit de Guillaume de Rubrouck peut exercer toute sa fascination. La diffusion qu’il n’a pas connue dans les siècles passés lui est maintenant donnée. Deux lecteurs, saisis par son récit, ont refait son voyage en 1989, à cheval jusqu’à Qaraqorum, accompagnés d’une équipe de spécialistes d’Extrême-Orient et d’Asie centrale. La Mongolie retrouvait ainsi son passé, 1990 ayant été le 750e anniversaires de l’Histoire secrète des Mongols, texte fondateur. Abondamment illustré, savamment commenté par les deux présentateurs qui ont « rénové » le texte initial, il est un témoignage dont l’intérêt ne se dément guère.


Autour du Globe. Le Portugal dans le monde aux XVIe et XVIIe siècles, Imprimerie Nationale, 2007, 358 pages

Sous l’égide de Henri Le Navigateur, puis par la suite du roi Jean II, le Portugal, trois siècles après sa fondation, s’est rendu maître d’un réseau considérable de ports, de villes et de nœuds commerciaux, sur quatre continents. Aujourd’hui encore, il reste difficile d’expliquer comment ce pays, peuplé alors d’un million d’habitants, a pu mener à bien une telle aventure. L’accumulation de connaissances scientifiques en matière d’astronomie et de géographie comme l’innovation des techniques de navigation jouèrent un rôle important. Le pays a ouvert aussi durant ce temps ses portes aux Flamands, aux Génois, aux Juifs et aux Arabes, ce qui le transforma, durant trois décennies au moins, en haut lieu d’apprentissage des techniques de navigation, centré sur des domaines comme la cartographie, les mathématiques, l’astronomie et la construction navale. La capacité d’organiser un empire colonial en réseau a été un des autres facteurs déterminants. Ce réseau lui permit de rapporter une quantité d’œuvres d’arts, d’objets, de témoignages reflétant la richesse des civilisations des pays où les navires portugais avaient jeté l’ancre, Afrique occidentale, Golfe Persique, Indes, Sri Lanka, Indonésie, Japon, Chine et Brésil.
L’exposition Autour du globe, organisée dans le cadre du festival Europalia-Europa 2007 au Palais des Beaux Arts de Bruxelles d’octobre 2007 à février 2008, constitue un témoignage éloquent sur le monde que les Portugais ont sillonné de part et d’autre, suscitant de nombreux contacts culturels et des échanges multiples. Cette aventure héroïque fut immortalisée par le poète Luis de Camoés dans son œuvre classique Les Lusiades (1572). Ces rencontres entre les peuples et la découverte de l’« autre », que ne fut pas toujours pacifique et tranquille, ont stimulé la créativité artistique et l’exploration scientifique. Les divers contributeurs de ce riche volume soulignent qu’il s’est agi des premières expériences de mondialisation. Le terme ne paraît pas usurpé, depuis que l’expédition de Vasco de Gama a réalisé de 1519 à 1521 la première circumnavigation du globe. La chance des Portugais dans l’Océan indien fut que les grands empires asiatiques du début du seizième siècle, notamment ceux gouvernés par les Ottomans, les Moghols et les Chinois, aient décidé de concentrer leur attention sur les terres plutôt que sur les mers et que d’importantes foires de commerce situées sur la côte aient été des villes-États indépendants, sortes de précurseurs de l’actuel Singapour. Les Portugais se rendirent rapidement maîtres de points stratégiques, qui le sont encore pour la plupart, Ormuz, Goa, Malacca. Ils en furent chassés par la suite par les Hollandais, puis les Britanniques. Aussi peut-on dire que la puissance maritime américaine, avec ses six flottes, vogue aujourd’hui dans le sillage des hardis Portugais.
Ce livre dévoile les superbes réalisations nées dans la sphère d’influence portugaise : olifants en ivoire et salières d’Afrique occidentale et centrale, statuettes en terre cuite du Brésil, plats de nacre d’Inde et instruments scientifiques mis au point par des jésuites à la cour impériale de Chine. Des objets du monde entier nous racontent l’histoire de cette première mondialisation artistique. Les tableaux, manuscrits, livres étaient jusqu’à présent rassemblés dans les cabinets de curiosités – précurseurs de nos musées modernes – et autres collections royales et aristocratiques. Ils représentent un témoignage bien préservé et suggestif de ce que l’on appelait alors le « Nouveau monde » et que l’on désigne désormais par « économies émergentes ». L’intérêt du livre ne s’en tient pas là, car tous ses objets sont replacés dans le contexte historico-culturel de leur époque, ainsi que du rôle qu’ils jouèrent dans les diverses hybridations culturelles qui en résultèrent. L’œuvre de la Compagnie de Jésus au sein de l’empire portugais est maintes fois souligné. Son premier grand missionnaire, François-Xavier, compagnon d’Ignace de Loyola, débarqua à Goa comme nonce apostolique et évangélisa Malacca, puis le Japon. L’un des effets de cette présence séculaire portugaise outre-mer fut que le portugais, parlé jadis par un million d’habitants, l’est aujourd’hui par deux cents millions. Cette dimension ne devrait pas rester sans conséquence dans la balance des forces mondiales et dans le dialogue des cultures et des langues.


Francis RICHARD, Le siècle d’Ispahan, Découvertes Gallimard, 2007, 127 pages

La Perse millénaire, qui a été nommée Iran en 1935, sous le règne de Reza Shah, est fière de son riche passé, dont les traces parsèment son territoire. Mais rarement autant de splendeurs ont été réunies comme ce fut le cas à Ispahan, qui resta pendant des décennies, la capitale de l’Empire, de la dynastie Safavide au XVIe siècle. Celle-ci naquit lorsque le jeune Ismaïl, âgé de dix-sept ans, issu de la puissante confrérie soufie, s’empara du trône et entreprit la réunification du pays tout en imposant le chiisme comme religion d’État. Il réforma les institutions et créa une armée puissante. S’ensuivit une période de prospérité et de relative stabilité. Son fils Tahmasp lui succéda pendant cinquante ans, puis vint le règne de Abbas 1er qui repoussa les ennemis, Ouzbeks et Ottomans, tout en entretenant de bonnes relations avec l’Inde moghole. Il ouvrit son pays à l’Occident. En 1598, ce dernier décide de transférer la capitale de Qazvin à Ispahan. Le nouveau souverain s’attacha à métamorphoser la petite bourgade après sa destruction par Tamerlan deux siècles plus tôt. Le nouveau centre impérial devint une ville modèle, impressionnant voyageurs, diplomates et marchands, dont le français Jean-Baptiste Tavernier, qui rédigea de savoureux récits de voyages en 1676. L’axe central de la ville, d’une longueur de 1 600 mètres, est conçu comme une promenade agrémentée d’un canal paré de fontaines et de cascades. L’autre cœur du nouvel espace urbain est une place rectangulaire, « le Meydan », donnant accès au palais du Chah et sur laquelle sont construites les mosquées, dont la Mosquée royale qui servit de modèle aux architectes iraniens. Grâce à de grands travaux d’urbanisme et à l’amélioration du réseau routier et des infrastructures caravanières, la Perse redevient une puissance. Elle exporte ses nombreux produits de luxe, tapis, soieries et céramiques dans toute l’Europe. Le commerce maritime avec la création du port de Bandar Abbas favorise également l’importation des marchandises d’Europe et d’Extrême-Orient. Les Arméniens, qui jusque-là demeuraient dans les faubourgs, affluent dans la capitale et contribuent à l’essor de commerce florissant. Mais le pays qui a connu paix et prospérité sombre de nouveau dans un déclin économique et tombe aux mains des Afghans en 1722, ce qui explique encore jusqu’à nos jours la volonté de Téhéran d’exercer son influence sur la partie occidentale de son voisin. Ispahan traverse une terrible période de massacres et de pillages. Le règne d’Abbas 1er fait entrer l’Iran de plain pied dans la modernité et Ispahan reste le symbole d’une prospérité et d’un art de vivre inégalés. Aujourd’hui encore, les Iraniens voient dans cette ville et son passé l’une des sources de leur identité, ce qui les renforce dans leur volonté de tenir tête aux puissances extérieures, ce qui explique en grande partie l’attitude de l’Iran d’aujourd’hui.