Philosophie politique (25)

Philosophie politique

Eric VOEGELIN, Race et État, Vrin, 2007, 350 pages

On connaît les études de Hannah Arendt sur le totalitarisme. Celles d’Eric Voegelin, penseur allemand, né en 1901 à Cologne qui, après des études de droit et de sociologie à Vienne, occupa une chaire de science politique, si elles sont moins connues, méritent le même intérêt. Rasse und Stat, paru en 1933, qui vient d’être publié en français, est l’une des premières analyses sur ce sujet. La parution lui valut des problèmes avec les nazis et le conduisit à s’exiler dès 1938 aux États-Unis où il enseigna à l’Université de Louisiane à Baton Rouge où il fut naturalisé pendant la guerre. Si certains comme E. Cassirer ou E. Canetti ont travaillé sur la place du mythe dans la vie politique, rares sont les philosophes à s’être emparés de la question au XXe siècle comme le fait remarquer en introduction à l’ouvrage P.-A. Taguieff. Voegelin fait donc figure de pionnier. Race et État constitue en effet un démontage précoce des théories racistes sur lesquels s’appuie le nazisme et de leur caractère pseudo-scientifique. C’est au cours de sa réflexion politique sur l’État et la théorie selon laquelle la théorie systématique de l’État trouve son origine dans la nature humaine que Voegelin rencontre la notion de race, comme un corps faisant l’objet d’un investissement particulier. La spécificité de cette notion par rapport à celles qui l’ont précédée dans cette construction historique qu’est l’État tient au fait que, non contente de régenter la vie de ceux qui s’en réclament, elle prétend s’adosser à une théorie scientifique. C’est sur cette prétention que se prononce Race et État, analysant les prétendues théories sur lesquelles s’appuie l’idée de race. Le passage par la notion de corps permet par analogie d’analyser la race d’un point de vue biologique comme philosophique. Combattre ces constructions du monde dans leurs conséquences ne suffit pas. Il faut les éradiquer à la base dans leurs présupposés épistémologiques. Ce sont en effet ceux-ci qui, depuis qu’ils ont été réformulés sous la plume de philosophes tels, selon Voegelin, L. Clauss ou O. Spann, donnent une couleur de respectabilité à ces théories.
La seconde partie de l’ouvrage s’applique à retracer le développement historique de l’idée de race, notamment à travers une généalogie de l’« idée nordique », pour montrer comment cette idée s’incarne à travers différents mythes. Voegelin met ainsi en lumière la différence entre les anciennes incarnations de l’idée de race et la conception moderne que l’on trouve théorisée chez Rosenberg. Certains traits de son analyse sont évidemment datés. Il n’en reste pas moins que la discussion philosophique reste sur ce plan à peu près inégalée.


Patrick SAVIDAN, Repenser l’égalité des chances, Grasset, 2007, 325 pages

La question du monde commun est aujourd’hui dans nos sociétés indissociable de celle de l’égalité des chances. Cette notion, au centre de la pensée du lien social, assure à chacun la possibilité d’accéder à ses aspirations. Mais comment garantir cette liberté ? C’est là le point sur lequel butent aussi bien les tenants du libéralisme que les partisans d’un État-providence, dispensateur d’une manne redistributive. Le constat des échecs actuels, voire des effets pervers qu’engendrent les actions correctrices, nous place devant la nécessité non seulement de réformer l’ensemble des politiques qui entendent corriger les inégalités mais plus profondément de redéfinir l’objectif de justice à atteindre. C’est en philosophe et en observateur attentif il est le fondateur en 2003 de l’Observatoire des inégalités, qu’il continue d’animer que Patrick Savidan entreprend donc de repenser ici le problème de l’égalité.
Se situant dans le cadre tracé par la philosophie de J. Rawls, c’est comme un processus qu’il convient selon P. Savidan de penser la justice, une dynamique renvoyant à une temporalité, qui permet à chacun de s’approprier un espace dans lequel inscrire les objectifs qui lui sont propres. C’est donc comme un processus « soutenable » qu’il faut aujourd’hui redéfinir la justice, dépassant ainsi l’aporie posée par une justice sociale qui, au moment où elle s’accomplit, creuse en réalité les inégalités.
Comment fonder un tel égalitarisme ? P. Savidan emprunte les pas de Tocqueville, mais se réfère également aux analyses de Hume ou de Marx pour cerner la manière dont la démocratie a constitué l’égalité en problème. Prise entre la tension décrite par Tocqueville qui oppose amour de l’égalité et individualisme croissant, la justice sociale s’est progressivement assimilée à la notion de capacité dans l’idée que le niveau de bien-être des individus est conditionné par leur aptitude à se le procurer. Le mot pourrait paraître désuet. Il n’en est rien. Il est en réalité au cœur de notre héritage républicain. Or, loin d’être neutre, cette justice capacitaire choisit les talents qu’elle récompense et ceux qu’elle disqualifie. De plus, elle renvoie implicitement à une vision de l’individu et de son environnement qui interdit de corriger l’ensemble des inégalités.
C’est en réalité la représentation de la justice sociale qu’il s’agit de repenser. Si elle apparaît, en effet, comme un principe fondateur indépassable dans la mesure où elle satisfait à la représentation que nous avons des individus en leur confiant le soin de conduire leur vie et répond donc au besoin de considération qu’éprouvent nos contemporains, c’est le contexte dans lequel elle s’exerce qui doit être aménagé, ce que de nombreux théoriciens désignent sous le terme de « circonstances initiales ». À ce point de l’enquête, on retrouve la théorie rawlsienne et la nécessité de définir une « autre individualisation » qui renouvelle la vision que nous avons des rapports que les individus entretiennent à la société. Ce qui importe aux yeux de Rawls est, en effet, que tous aient un égal accès aux « libertés de base », ce qui implique la possibilité « réelle » pour chacun de réaliser ses aspirations. On aurait dès lors une inversion : c’est désormais à la structure sociale qu’il revient de déterminer les talents en fonction d’un horizon partagé. Ainsi aboutit-on à la définition d’une égalité des chances reposant sur une conception non individualiste de l’individu.
Au-delà du problème spécifique de la justice sociale, on retiendra de l’ouvrage de P. Savidan l’affirmation d’un nouveau type d’ambition philosophique qui, désireuse de s’attaquer aux problèmes concrets, considère que sa fonction est non seulement de conceptualiser les valeurs mais d’en assurer l’application à la sphère publique. Il s’agit ici moins de penser une « philosophie pratique » au sens où l’entend par exemple Alain Renaut, traitant, lui aussi, des problèmes de justice sociale ou de représentation politique, mais de permettre à la philosophie de défendre l’adhésion aux valeurs qu’elle soutient dans les politiques publiques et les orientations sociales. Réorienter les questions sociales à partir de la réflexion philosophique, voilà qui n’est pas la moindre des ambitions de P. Savidan.


Claude FOUQUET, Histoire critique de la Modernité, L’Harmattan, 2007, 212 pages

Historien et économiste, « Fulbright Scholar » de l’Université de Chicago, ancien élève de l’ENA, ancien diplomate, auteur de quelques ouvrages originaux, Claude Fouquet est une sorte d’honnête homme, qui cherche avec lucidité et courage à mettre à bas des idées reçues qui sont autant de mythes fondateurs de notre République et de notre démocratie. C’est un libéral éclairé, mais surtout un esprit libre, que d’aucuns trouveront plutôt pourfendeur des idoles qu’attaché à la continuité de la belle pensée française. Certains de ses jugements claquent comme un fanion au vent : « La France n’a probablement jamais été aussi libre qu’entre 1715 et 1789, quand est mise en place une administration éclairée, conciliant efficacité et liberté, qui n’a alors pas d’équivalent au monde. C’est justement à ce moment-là que des écrivains mettent à la mode des idées néo-féodales et antiquisantes. Les projets rétrogrades et antiféministes de Montesquieu ne pouvaient mener qu’au désastre. » Les historiens républicains ont cherché à démontrer que la révolution avait apporté au monde liberté et démocratie. Aussi Claude Fouquet alimente-t-il à son tour le traditionnel débat sur réforme et révolution que la France entretient avec tant de passion depuis des siècles.
Il touche à une corde sensible lorsqu’il met en avant le paradoxe français qui a vu un président de droite faire une politique beaucoup moins moderne que celle du travailliste Tony Blair. Il vitupère la pauvreté d’un discours politique qui semble se résumer à « Nation, inflation, protection », paradoxe qui n’est pas si nouveau que cela. À la fin du XVIIIe siècle, « la France est la première à entrer dans la modernité », quand le gouvernement royal veut réformer l’État et rogner les privilèges, ce qui rend furieux ses meilleurs écrivains, tels Voltaire, Saint-Simon et Montesquieu. Paris est alors le centre et l’exception du monde. Les Françaises sont les plus libres que partout ailleurs, ce qui enchante Casanova, mais consterne Montesquieu et Rousseau, qui les trouvent libres et délurées. Vainqueur des Anglais dans la guerre d’Amérique, le royaume est la superpuissance d’alors, le pays le plus peuplé et le plus riche, le plus libre aussi : pas de service militaire obligatoire, aucun impôt direct pour les salariés et les commerçants. La France progresse à pas de géant, tandis que, pourtant, ses plus grands écrivains ignorent superbement la modernité en marche. Saint-Simon et Montesquieu veulent bloquer l’ascenseur social. Comme Montesquieu, Rousseau annonce l’irrémédiable décadence de l’Angleterre. Rousseau et ses disciples posthumes, Robespierre et Bonaparte, entendent revenir en arrière en ressuscitant Sparte et Rome. « La Révolution se fait contre le progrès au nom des héros de Plutarque, et du rejet du passé proche, français et chrétien ».
Même si tous n’adhérent pas à cette interprétation de l’histoire, quelque peu idéalisée, elle met le doigt sur certains de nos travers nationaux. Encourageons Claude Fouquet à appliquer ces parallèles historiques pour décrypter les obstacles au changement dans la France contemporaine. Il y procède d’ailleurs dans les pages suivantes, non sans se référer à deux de ses condisciples de l’ENA, Jean-Pierre Chevènement et Lionel Jospin, qui tous deux admiraient, dit-il, « des tyrans sanguinaires », le premier Robespierre, le second Trotski. Il fait aussi référence au rapport Nora Minc sur L’informatisation de la société (1978) qui ne voyait d’avenir que dans les gros ordinateurs, alors que les micro et les portables ont explosé peu de temps après.
Claude Fouquet se promène avec aisance dans la pensée historique et économique. Il utilise un langage direct et décape bien des idées reçues en s’attaquant à des statues aussi prestigieuses que celle de Montesquieu ou même du Tocqueville de L’Ancien Régime et la Révolution. Il est plus faible en revanche sur les grands thèmes qui changeront les termes du débat, comme la crise énergétique, les conséquences du changement climatique ou les grandes pandémies. Comment définir les termes d’une nouvelle modernité ? Quel équilibre instaurer entre libéralisme et protection sociale, nation et Europe, Union européenne et mondialisation ? Questions pressantes et sur lesquelles, même si les positions se sont rapprochées, elles restent souvent antagonistes.


Albert THIBAUDET, Réflexions sur la politique, éd. établie par Antoine Compagnon, Robert Laffont, « Bouquins », 1043 pages

On doit savoir gré à Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, d’avoir dépoussiéré l’œuvre critique d’Albert Thibaudet de son anonymat. Certes, son livre majeur, La République des professeurs, devint peu après sa parution, en 1927, une expression courante, mais qui l’a vraiment lu ? Ce titre connut une telle postérité que bien d’autres publicistes tentèrent de le concurrencer avec des titres proches, comme La République des camarades (Hugues de Jouvenel), La République des comités, La République des coquins, mais c’est celle des professeurs qui a pris. Au sein de cette République des professeurs, il distingue déjà les « boursiers » et les « héritiers », bien avant que Bourdieu et Passeron n’aient repris et élargi ce second terme. Si la IIIe comme la IVe République et même la Ve avec Georges Pompidou ont illustré ce terme, ce phénomène a aujourd’hui pratiquement disparu. Contrairement à ce qu’estime Antoine Compagnon dans sa forte préface, ni Laurent Fabius, ni Alain Juppé, bien que tous deux normaliens, ne semblent relever de la famille professorale, activité qu’ils n’ont jamais exercée, étant passés par l’ENA. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui compte est la remarquable postérité de ce terme. Alors comment se fait-il qu’une telle acuité soit venue d’un littéraire, et non d’un politologue, car contrairement à André Siegfried, Albert Thibaudet n’enseignait pas aux Sciences politiques ?
Comme Lamartine, qui disait que sa place à la Chambre se trouvait au plafond, celle d’Albert Thibaudet, fils de notable radical bourguignon, normalien, était celle du critique, détaché. Ce « libéral impénitent », tel qu’il se qualifiait lui-même, éprouvait, en effet, une réelle empathie avec toutes les familles d’idées de son temps. Doué d’une mémoire phénoménale, cet érudit d’une culture encyclopédique était profondément enraciné dans le terroir. Il était profondément, intensément provincial, c’est-à-dire très français, au surplus originaire d’un des départements les plus politisés de France au cours du XIXe siècle, la Saône-et-Loire qui fut le fief de Lamartine. Hors de la province, donc, il n’y a pas de politique, point d’intuition de la classe politique et de ses divers courants. Élève remarqué de Bergson, il ne fut reçu que tard à l’agrégation d’histoire et de géographie et entra à la NRF presque par hasard, en 1912, âgé de 38 ans. De cette tribune majestueuse aux côtés d’Alain et de Julien Benda, il exerça un magistère sur la critique littéraire, puis politique, cette dernière qu’il ne commença à exercer qu’à l’âge de cinquante ans. Il considérait pourtant celle-ci comme le prolongement naturel de la première, observant que tous les grands critiques littéraires modernes ont dit leur mot, beaucoup de mots sur la politique : Villemain, qui fut ministre, Sainte-Beuve, Brunetière, Anatole France, Lemaître, Faguet. À trente ans, ajoutait-il, on fait de la littérature ; à cinquante ans il est grand temps de songer à l’action ! Trois de ses livres sont repris dans ce volume fort copieux, agrémenté de notes d’Antoine Compagnon qui totalisent trois cent pages ! Les princes lorrains (1924), La République des professeurs (1927) et Les idées politiques en France (1932) dont la répartition en six familles distinctes a beaucoup inspiré les travaux de René Rémond. Ces familles d’esprit, il les appelle traditionaliste, libérale, industrielle, chrétienne sociale, jacobine et socialiste. À peu de choses près, elles subsistent plus de soixante-dix ans après. Ce livre, qui n’a pas eu le même succès que celui d’André Siegfried Tableau des partis en France (1930), n’a pourtant rien à lui envier. Dans un style, moins chargé qu’ont bien voulu le voir certaines critiques, Albert Thibaudet fournit une physiologie de la vie politique d’où émerge constamment le jeu subtil des idées et des intérêts. Ses remarques paraissent toujours actuelles : « Quand un parti a réalisé le meilleur de son programme d’idées, il retombe et s’enlise dans des intérêts, une crise s’ouvre pour lui, et son triomphe matériel est, comme la santé pour le médecin, un état précaire qui ne présage rien de bon ». Ce fut le cas du « juste-milieu » sous la Monarchie de Juillet, quand le libéralisme bourgeois eut donné tout son fruit. Ce serait le cas du communisme prolétarien lui-même, s’il accomplissait sa révolution matérialiste. Ses livres, comme ses nombreux articles, reproduits dans ce volume et qui sont tirés des différentes revues où il a écrit, abondent de citations et de formules, où chacun a abondamment puisé par la suite, comme cette phrase de Lamartine : « La France est une nation qui s’ennuie », reprise littéralement par l’éditorialiste du Monde Pierre Viansson-Ponté à la veille des événements de Mai 1968. Citons aussi : « La démocratie coule à pleins bords », ou encore : « Il n’y rien de plus méprisant qu’un fait » de Royer-Collard.
Thibaudet était un radical aux affinités traditionalistes. N’est-ce pas ce type métissé du radical qu’en France on appelle un libéral ? Ses thèses sont d’ailleurs proches de celles d’André Siegfried. Tous deux ont perçu la « contradiction intime du Français », celle du radical de province. « Politiquement son cœur est à gauche, mais sa poche est à droite », disait Siegfried, alors que Thibaudet employait une expression encore plus imagée : « Comme le radis simple, il serait rouge au dehors, blanc au-dedans, et se placerait dans l’assiette au beurre ». La politique ce ne sont pas seulement des idées ou des intérêts, ce sont aussi des mots on dit aujourd’hui des petites phrases. Voilà pourquoi un des meilleurs critiques politiques français du XXe siècle est aussi un critique littéraire.