Politique internationale (25)

Politique internationale

Élisabeth DU RÉAU, L’ordre mondial, de Versailles à San Francisco. Juin 1919-juin 1945, PUF, 2007, 334 pages

L’ordre mondial d’aujourd’hui a été façonné dans une large mesure par les événements du siècle dernier, en particulier par quelques grands moments qui ont scandé sa marche. L’ordre de Versailles, 1919, l’après-guerre, durablement symbolisée par l’expression « l’ordre de Yalta ». Pendant longtemps, cette période, la « guerre de trente ans », selon l’expression forgée par Winston Churchill dès 1948, est apparue comme relativement figée, reléguée aux seuls étudiants, historiens ou aspirants diplomates. Mais depuis les bouleversements intervenus sur la scène mondiale consécutifs à la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la perception de cette période « fondatrice » a commencé à changer, particulièrement du fait de l’ouverture des archives soviétiques, comme la manière un peu différente de lire les événements qui en est résultée.
D’où l’intérêt de cette nouvelle synthèse d’Élisabeth du Réau, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle à laquelle on doit plusieurs ouvrages sur L’idée d’Europe au XXe siècle, ainsi qu’une suggestive biographie de Daladier. Ce livre est principalement un manuel destiné aux étudiants, mais il devrait intéresser un plus large public par la richesse de ses informations et la clarté de ses exposés qui ont pleinement tiré parti de l’ouverture de certaines archives et des travaux universitaires qui en sont issus. Sans pouvoir entrer dans le découpage chronologique de cette période, disons qu’elle est loin de s’appuyer sur les seuls grands repères connus : 1919, crise de 1929, 1933, arrivée de Hitler à la Chancellerie, 1936 remilitarisation de la Rhénanie, 1939, 1941 attaque de l’URSS et Pearl Harbour, 1945. C’est un découpage plus fin que fournit l’auteur, entremêlant la géopolitique européenne et les théâtres extérieurs qui n’ont pas suivi tout à fait le même rythme. Apparaît ainsi une série de sous-périodes, marquées tantôt par l’espoir et des tentatives de construction d’un ordre stable, tantôt par des périodes de doutes, de tensions et d’affrontements : 1918-1923, 1921-1925, 1929-1932, 1932-1936, 1936-1938, 1939, été 1940-hiver 1943, 1943-1945. Cet ouvrage expose les principaux développements de chacune de ces périodes en s’appuyant sur mémoires, témoignages et documents.
On y trouve ainsi d’utiles citations qui mériteraient maints commentaires. Il est piquant de noter cette confidence de Llyod George à un membre de la délégation américaine à la Conférence de la Paix, à propos des officiers indiens coiffés de turbans ou de l’émir Fayçal en « djellaba » : « C’est un peu d’air frais dans l’atmosphère confinée du Quai d’Orsay ». Relevons aussi les appréciations de Daladier, prononcées au nom de « ses frères d’armes », devant le groupe radical de la rue de Valois en 1923 à propos du Traité de Versailles : « Le jour était enfin venu, auquel tant d’entre eux s’étaient refusés à croire où, grâce à la victoire des démocraties alliées, la paix définitive et un ordre nouveau allaient surgir de la dernière des guerres » (nous soulignons). Propos auxquels font écho, la même année ceux d’André Gide : « Je crois que nous assistons à la fin d’un monde, d’une culture, d’une civilisation, que tout doit être remis en question ».
Sur le Traité de Versailles et sa négociation presque tout a été dit. On peut néanmoins glaner quelques perceptions nouvelles sur l’attitude de Woodrow Wilson et les réactions allemandes. Il est toujours intéressant, à l’heure du Traité simplifié, de se pencher sur le plan Briand d’Union européenne, résultant de son initiative du 5 septembre 1929, auquel sont consacrées trois pages. De même, la politique soviétique à l’égard des nouveaux enjeux et des pays extra-européens à la suite du congrès de Bakou de 1920 a fait l’objet d’une perception nouvelle qui ne manque pas d’intérêt aujourd’hui concernant la Turquie et le Caucase. La partie la plus novatrice du livre porte sur la période 1937-1939 que l’auteur nomme « Interrogations sur la politique d’apaisement et succès des régimes autoritaires en 1937 ». Quelles interrogations ? Cette politique d’apaisement a donné lieu à un vaste débat historiographique que l’auteur décrit dans le détail. Il ne s’agit nullement d’une interrogation théorique car la critique contre les Munichois, les appeasers, a largement influencé l’attitude des responsables américains durant la Guerre froide et jusqu’au 11 Septembre. Des conventions franco-soviétiques de 1939 au pacte germano-soviétique d’août 1939, aux espoirs ont succédé d’amères désillusions. Il y a lieu de souligner les ambiguïtés de la diplomatie britannique représentée par Neville Chamberlain, les limites de la concertation franco-britannique, sans compter le jeu de Staline vis-à-vis de la Pologne et de la Roumanie qui sera mieux compris après 1945. Certains épisodes de cette période n’ont pas encore été pleinement élucidés comme l’attaque japonaise sur Pearl Harbor. S’agissait-il réellement d’une provocation américaine, comme l’a suggéré André Kaspi ? En tout cas, l’ouvrage d’Élisabeth du Réau, par sa clarté et la richesse de ses informations et de ses commentaires, éclaire bien des aspects des temps présents.


Christian DESTREMAU, Ce que savaient les Alliés, Perrin, 2007, 418 pages

Durant la Seconde Guerre mondiale, le programme Ultra, terme qui désignait l’ensemble des interceptions, qu’elles concernent les machines Enigma ou d’autres systèmes de codes, principalement mécaniques, fut l’aliment de base des services de renseignement britanniques. Ceci rendit en partie obsolète l’espionnage classique et le travail des agents secrets infiltrés ; le réseau de l’Intelligence Service dans l’Europe occupée avait d’ailleurs été en grande partie démantelé par Heydrich. Winston Churchill, passionné d’infiltration, d’espionnage et d’opérations spéciales, apporta son entier soutien à toutes ces opérations d’interception, où s’illustra le génial mathématicien Alan Turing. Le Premier britannique lisait avec avidité les nombreux messages qu’il recevait par ce canal et orientait les opérations de guerre parfois en conséquence. Londres, puis Washington, reçurent ainsi quantité d’informations sur l’état du matériel de l’armée allemande, des statistiques concernant la quantité de chars ou d’avions en état de fonctionnement sur un théâtre particulier, la rapidité de réparation des matériels, et, surtout, l’ordre de bataille des unités. D’autres interceptions permirent d’avoir un solide aperçu de la stratégie allemande, en particulier les ordres du Führer de ne pas céder un pouce de terrain en Italie en 1943 ou sa volonté, maintes fois exprimée devant l’ambassadeur japonais Oshima, de combattre jusqu’à la fin sur le front Ouest comme sur le front Est, brisant les espoirs de quelques dirigeants anglo-saxons. Ces interceptions qui portaient également sur Vichy, ainsi que sur la France libre, fournissent de nombreuses indications sur la vie de bien des acteurs de ce temps. Elles contiennent même de savoureuses pépites, comme ce message laconique adressé le 18 juin à Tokyo par l’attaché naval japonais à Rome : « J’ai appris que l’Angleterre a capitulé. Urgent ».
Christian Destremau qui a eu accès à une partie de ces informations à Londres, dont certaines n’ont été déclassifiées que récemment, ne traite évidemment pas de l’ensemble des opérations mais concentre son regard sur quelques épisodes les plus marquants. Grâce au déchiffrage des communications japonaises en partance de Moscou, Tokyo n’ayant jamais rompu ses relations diplomatiques avec l’URSS, Churchill put suivre de prêt le déroulement de l’opération Barbarossa, et se rendit très vite compte que la Wehrmacht avait sous-estimé les capacités de résistance des Soviétiques. Sur Pearl Harbor, les documents déclassifiés n’apportent aucun commencement de preuve que Roosevelt ou Churchill savaient à l’avance que le bombardement japonais aurait lieu. S’agissant de la Solution finale, il s’avère que le cercle des responsables au courant des exactions nazies était beaucoup plus large que celui initialement estimé. Mais il y eut une conspiration du silence : des centaines d’officiels britanniques choisirent de ne pas examiner les faits ou de ne pas y croire. À plusieurs reprises aussi, les Britanniques purent localiser le Führer et communiquèrent ces renseignements aux Soviétiques. De même, ils suivirent de près les itinéraires de maints chefs militaires. Les possibilités d’action directe n’ont pas manqué, mais elles ne furent jamais mises à profit. Christian Destremau décrit d’autres révélations sur les bombardements alliés sur l’Allemagne et leur impact sur la population et les rumeurs de paix qui circulèrent lors de la phase finale du conflit. Comme aussi ce plan d’attaque de l’URSS, imaginé par Churchill, pour la rayer définitivement de la carte et qui aurait utilisé 100 000 soldats allemands, mais que les chefs militaires britanniques trouvèrent totalement irréaliste ! Sur les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki, il s’avère que, même sans elles, le Japon envisageait de capituler vers novembre 1945. Mais Harry Truman voulait conduire le plan Manhattan jusqu’à son aboutissement.
Au vu de ces nombreuses révélations, fort détaillées, on peut se demander si les décisions prises par les chefs britanniques et américains furent les bonnes. Mais quel critère réel d’efficacité appliquer à de telles décisions graves, prises dans le feu de l’action, alors que l’historien ou l’observateur extérieur a eu tout loisir de connaître la suite des événements et que les mentalités collectives ont évolué depuis ?


Marie-Claire BERGÈRE, Capitalismes et capitalistes en Chine. Des origines à nos jours, Perrin, 2007, 458 pages

En passe de devenir la seconde, sinon la première puissance économie mondiale, d’ici la prochaine génération, la Chine dispose-t-elle d’une classe capitaliste, dont le rôle moteur dans le développement économique à long terme des nations a été maintes fois souligné notamment par Max Weber, Joseph Schumpeter et ou Karl Polanyi ? Alors que Marie-Claire Bergère, professeur émérite à l’Inalco et à l’EHESS, répond à cette question par une étude historique serrée, Bernard Brizay, historien et journaliste, l’illustre par la saga d’une grande famille chinoise qui s’est trouvée au centre de la richesse et du pouvoir.
À l’âge sombre de la conquête mongole et à l’isolement qui s’en est suivi, succéda l’essor économique de la dynastie des Ming, maintenu sous celle des Qing jusqu’au début du XIXe siècle. Une longue montée démographique s’est amorcée au XIVe siècle, qui porte la population chinoise d’environ 80 à 430 millions en 1850. L’essor chinois est réel. Par exemple, dans la région du bas-Yangzi, la plus riche de Chine, les paysans récoltent au XVIIIe siècle 31 quintaux à l’hectare, soit 2,7 fois plus que leurs contemporains anglais. L’artisanat se développe en multiples branches. La Chine est riche et prospère ; son commerce extérieur, quoique peu important en valeur absolue, est excédentaire. Pourtant, les grandes familles peinent à maintenir leur prééminence d’une génération à l’autre. L’absence d’aristocratie héréditaire, le système méritocratique du mandarinat, l’égale division du patrimoine entre héritiers, tout concourt à fragiliser la position des élites dominantes. Les marchands, forment un groupe hétérogène. À partir de 1820, le pays entre en crise. La Chine ne connaît pas de révolution industrielle – M.-C. Bergère nous explique pourquoi, hélas, trop brièvement. Tout ceci explique que le capitalisme n’y ait été qu’embryonnaire et qu’un capitalisme d’État s’y soit installé dans les années 1860, afin de « rattraper » l’Occident, phénomène qui persista jusqu’à la révolution de 1911. Comme dans beaucoup de pays, de sa catégorie, en Chine, modernisation militaire et capitalisme d’État sont allés de pair. Mais à mesure qu’elle s’ouvrait sous la pression des puissances étrangères, de nouveaux entrepreneurs firent irruption dans les ports, créant une dichotomie entre Chine côtière et Chine de l’intérieur, phénomène qui se reproduit quasiment à l’identique actuellement. Beaucoup d’entreprises mixtes se constituèrent exactement comme après les réformes de Deng Xiao Ping après 1979. Une nouvelle politique plus libérale, plus ouverte suivit le traité de paix avec le Japon de Shimonoseki, en 1895. Ceci stimula le développement du capitalisme chinois qui connut son âge d’or entre 1911 et 1927 en deux phases successives. L’industrialisation a connu un développement sans précédent grâce à la constitution d’entreprises privées. Filatures, meuneries, huileries, essaiment. Il s’agit d’un capitalisme à la mode confucéenne, familial. Quand un entrepreneur a besoin de fonds il se tourne en priorité vers sa famille et ses compatriotes. En quelques pages documentées, l’auteur nous décrit l’émergence de cette bourgeoisie d’affaires dominée par quatre familles, dont les Soong décrite par Bernard Brizay. Après le coup d’État de Tchiang Kai Shek, on assista au retour du capitalisme d’État et du capitalisme bureaucratique. L’économie est plus fortement liée à la guerre, d’où l’essor des arsenaux, la quasi-nationalisation des banques. L’invasion japonaise, la guerre civile ne seront pas propices au développement du secteur privé, tendance qui trouve son aboutissement avec la rupture révolutionnaire. Pourtant, si le capitalisme est mort, les capitalistes survivent.
Voilà qui explique le succès économique de la Chine par rapport à la Russie d’avant 2002 et que M.-C. Bergère éclaire maints exemples à l’appui dans ses derniers chapitres, les plus intéressants. En 1966, lorsque la Révolution culturelle éclate, 300 000 capitalistes (dont 90 000 à Shanghai) touchent encore leurs indemnités. Le secteur privé est aujourd’hui le plus important de l’économie chinoise. Son poids dans le PIB est passé de 50% en 1998 à 68% en 2003. Certes, ce capitalisme est encore bâtard et de taille encore moyenne, mais il se développe très vite. M.-C. Bergère reste objective, en décrivant ce capitalisme comme sauvage et vulnérable. Une jungle dans laquelle dominent la tromperie, l’exploitation, la corruption. D’où l’image floue qui se dégage de ces entrepreneurs. Sont-ils des capitalistes ? Forment-ils une classe ou une couche sociale ? Curieux paradoxe pour notre esprit occidental, c’est l’État qui a créé cette classe capitaliste qu’il s’efforce dans la même temps de contrôler. Mais telle est la Chine, où règnent un capitalisme sans capitalistes, un État de droit sans démocratie et des élections libres fondées sur le monopartisme. Ce système en vigueur depuis un quart de siècle s’est avéré efficace. Il a peu de chance d’être modifié conclut M.-C. Bergère. Dans quel délai ? Nul ne saurait le dire.


Bernard BRIZAY, Les Trois Sœurs Soong. Une dynastie chinoise du XXe siècle, Éditions du Rocher, 2007, 562 pages

Extraordinaire continuité de l’histoire chinoise, malgré les ruptures multiples intervenues (révolution de 1911, instauration de la Chine populaire). On le verra en 2008, lors des Olympiades, puis en 2010, à l’occasion de l’Exposition universelle de Shanghai, qui donnera certainement au peuple chinois l’occasion de mesurer le chemin accompli en un siècle. Quel meilleur moyen de suivre une bonne partie de celui-ci que de se pencher sur le fabuleux destin des trois sœurs Soong, qui ont profondément marqué la politique de la Chine durant la première moitié du XXe siècle de 1915 à 1949. Ces trois sœurs étaient de riches héritières, toutes intelligentes, jolies et bien éduquées. La cadette, Meiling, mourut en octobre 2003, à New York, à 105 ans. Elle était la veuve du général Tchang Kai-Shek, qui a gouverné la Chine nationaliste de 1927 à sa mort en 1975, après s’être exilé en 1949 à Taiwan. Avec elle s’éteignait la dernière représentante de cette famille, qui fut la dernière grande dynastie « non couronnée » de la Chine. Elle était la sœur de Qingling, laquelle avait épousé Sun Yat Sen, le président fondateur de la République de Chine, l’homme d’État longtemps le plus vénéré du pays, modèle dont s’inspirera Mao lui-même. Sun envoya Tchang en URSS et lui confia la direction de l’Académie militaire. La troisième sœur, Ailing, fut l’épouse du riche banquier H. H. Kung, descendant de Confucius par la 75e génération. Kung fut le Premier ministre et ministre des Finances du Guomindang. Les trois sœurs avaient aussi un frère T. V. Song, personnage lui aussi considérable qui fut un acteur essentiel de cette histoire, « l’homme le plus riche du monde » selon l’Encyclopedia Britannica de 1944. Trois femmes atypiques, toutes trois éduquées aux États-Unis, les premières femmes chinoises à y avoir étudié. Toutes trois protestantes, méthodistes, religion de leur père Charlie qui avait lui-même étudié aux États-Unis. Atypiques aussi par leurs idées, léguées par leur père qui n’eut pour objectif, outre celui de s’enrichir, de conduire la révolution en Chine pour la moderniser et lui permettre de sortir de son cocon. Ambition, pouvoir et argent, n’est-ce pas là le triple objectif poursuivi à l’heure actuelle par bien des tycoons chinois ? D’où l’intérêt de ce livre qui nous fait pénétrer dans les arcanes de la politique chinoise et de ses principaux acteurs. On y rencontre bien des figures, comme Henry Luce, directeur de Fortune et de Life, né en Chine Om, son père, fut missionnaire , ou le général Stilwell, qui fut accusé d’avoir livré la Chine aux communistes puisqu’il avait constaté que les communistes combattaient les Japonais avec plus d’efficacité que les nationalistes. Une histoire pas toujours pure, comme s’exclama plus tard Harry Truman dans ses mémoires publiées en 1973 : « Une bonne partie de l’argent que nous dépensons pour les aider (les Chinois) finira dans les poches de Chiang et de la Madame et dans celles des familles Soong et Kung ». D’où le jugement d’une célèbre journaliste américaine : « Une pièce de théâtre, un drame ou une quelconque œuvre de fiction qui contiendrait de tels éléments pourtant bien réels en ce qui concerne la famille Soong ne serait pas jugée crédible ». En tout cas, Bernard Brizay, déjà auteur de Le Sac du Palais d’Été, traduit en chinois, poursuit sur la voie de l’approfondissement de l’histoire de la Chine, encore trop peu connue dans ses profondeurs, tant elle est multiple, souvent stéréotypée ou officielle et institutionnelle.


Claude DE KEMOULARIA, Une vie à tire d’aile, Fayard, 2007, 404 pages

Toute la vie de Kemoularia fut tournée vers l’action, la politique, la diplomatie, les finances. Père géorgien, ayant fui la révolution bolchevique en 1921. Mère descendante de parents ayant quitté l’Alsace en 1871, afin de rester français. Culture multiple, valorisation de la famille, sens du relativisme des choses et attachement charnel à la France. Le fils, étudie à l’École libre des Sciences politiques, traverse l’Occupation, puis est immédiatement plongé dans le chaudron de l’action. Sous l’aile de son premier « patron », Émile Laffon, il est attaché de presse à l’Intérieur, puis il le suit deux ans au sein du Haut Commissariat français en Allemagne. Il devient par la suite pendant dix ans un des collaborateurs les plus proches de Paul Reynaud qui le traite en fils et lui met le pied à l’étrier, dans le monde politique, la presse, les affaires. Comme Mendès, Paul Reynaud, mal servi par l’histoire, fut le premier à diagnostiquer dans l’instabilité de la Quatrième une maladie mortelle. Tous deux s’opposèrent par ailleurs à un présidentialisme trop fort qui réduit les prérogatives de la représentation parlementaire. Reconnaissons à Kémoularia le courage de ses opinions lorsqu’il écrit que l’élection du président de la République au suffrage universel est à la source des maux que nous constatons aujourd’hui. De Gaulle a brisé l’État en croyant le renforcer par une monarchie élective qui installait, après sa mort, la zizanie au sommet. Œuvre pourtant fort bien continuée par François Mitterrand. Peu importe, Claude de Kemoularia voyage à tire d’aile : en Asie, en Afrique, aux Amériques, puis en Nouvelle-Calédonie où il se rend en 1956 pour suivre les affaires de la société Le Nickel.
Autre sourire de la chance, il est nommé attaché au cabinet de Dag Hammarsjöld, le deuxième secrétaire général de l’ONU de 1957 à 1962. Période chargée qui entama la décolonisation avec ses succès (Ghana mars 1957) mais aussi ses drames, comme au Congo, où Hammarskjöld trouva la mort dans un accident d’avion dont les causes restent encore énigmatiques. Claude de Kemoularia apporte certains éléments d’explication inédits : cette grande figure internationale aurait été victime d’un détournement manqué, ce qui lui fut compté par la suite par plusieurs mercenaires belges en quête de confession. De retour des rives de l’Hudson, il est happé par le prince Rainier en proie à de vives difficultés, qui en fait son directeur de cabinet et conseiller. Kemoularia révèle ses redoutables talents de négociateur en sauvant la Principauté de l’emprise d’Onassis qui possédait l’essentiel du capital de la Société des Bains de Mer. La relation de ces négociations, entrecoupées de ruptures, de menaces est, à elle seule, une pépite. Pour sauver l’indépendance de Monaco, il fait appel à un parrain de la banque française, Jean Reyre, président de Paribas, qui lui demande de devenir son collaborateur, chargé de l’international. Autre occasion de multiples voyages, contacts à travers le monde des États-Unis à la Nouvelle-Calédonie, en passant par les pays arabes. Ayant rencontré François Mitterrand en 1949, lors d’un voyage mémorable en Afrique, il garda toujours l’amitié du futur président, bien qu’ayant été toujours libéral. D’où les missions délicates qu’il lui confia en mai 1981 auprès des monarchies du Golfe avant de le nommer ambassadeur aux Pays-Bas, où il régla la délicate affaire de la pollution du Rhin créée par les rejets des Potasses d’Alsace, avant de devenir représentant permanent de la France à New York, de 1985 à 1987, au moment de la perestroïka. Il cumule les fonctions : trésorier du Mouvement européen, fondateur du Club de Monaco, forum de rencontres et de réflexion qui réunit des membres du Gotha international. Certains des ses amis bien placés de la presse virent en lui un titulaire potentiel du Quai lors de la réélection de François Mitterrand en 1988. Mais il continue d’œuvrer pour Paribas et renoue avec la Géorgie. Cousin de Salomé Zourabichvili, dont il salue le parcours, président du comité de l’épée de Hélène Carrère d’Encausse, ses amitiés, ses connaissances sont innombrables. Claude de Kémoularia fait office de sage, mais non de pontife, d’un sage il est vrai malin et sans illusions. Français cosmopolite, homme qui a traversé les époques avec allégresse et les nombreux métiers avec une rare dextérité, il se reconnaît être un Sonntagskind, un « enfant du dimanche » resté constamment sur la brèche.