Politique et actualité (25)

Politique et actualité

Fabrice HATEM et Édouard MATHIEU, Conseillers économiques, Réalité des enquêtes et classements internationaux, AFII (Agence française pour les investissements internationaux), 77 boulevard Saint-Jacques 75014 Paris), 95 pages, http://www.invest-in-france.org (s.d.).

Devant les classements internationaux, séduisants pour les amateurs d’idées simples et les commentateurs pressés, la France, le plus souvent présentée comme en déclin, est écartelée entre deux attitudes : passer pour mauvaise perdante si elle les critique, ou « feindre l’indifférence et contribuer ainsi à faire prospérer des idées fausses ». Les deux risques que souligne Élie Cohen, directeur de recherches au CNRS et membre du Conseil d’analyse économique, imposent une stratégie de réponses adaptées (ce qui ne veut pas dire indignées), au moment où, une fois de plus, le WEF (World Economic Forum) signale une baisse de la compétitivité française, pénalisée par un « marché du travail désastreux » (Le Monde, 1er novembre 2007, p. 14).
La publication de l’AFII, disponible également en plusieurs langues sur son site Internet, passe en revue tous les organismes internationaux, souvent inspirés par le « Consensus de Washington », qui déterminent régulièrement gagnants et perdants de la compétition internationale, distribuent éloges et blâmes, médiatisés et exploités dans l’arène politique. Chacun d’entre eux a droit à une fiche expliquant la méthodologie à laquelle il recourt et la discutant. 18 institutions, de la Banque Mondiale à Transparency International ou à la Commission européenne, en passant par Ernst and Young ou Forbes, sont ainsi étudiées. Une deuxième partie, « Focus », se livre à une analyse fine des travaux du WEF et de l’IMD (à l’origine du World Competitiveness Index), et de leurs divergences d’appréciation. Des annexes détaillées complètent l’ensemble.
Le propos de ce document, dont les auteurs s’auto-analysent aussi, dans la mesure où leur commanditaire, l’AFII, fait l’objet d’une fiche, n’est pas de faire naître des polémiques mais de « délivrer un message constant, nourri de faits et de sources académiques », selon trois grandes orientations :
- séparer les classements idéologiques des classements économiques ;
- distinguer les classements fondés sur des données quantitatives pures de ceux qui mêlent données quantitatives et données qualitatives ;
- mettre en valeur les différences entre classements fondés sur des données quantitatives homogènes et ceux établis sur la base d’indices composites ou synthétiques.
Un outil de travail rigoureux, qui ne dispense pas d’explorer le site Internet de l’agence, très riche.


Alvin et Heidi TOFFLER, La richesse révolutionnaire, Plon, 2007, 574 pages

Depuis la publication en français en 1974 de leur premier livre Le choc du futur, le couple Toffler a ravi la première place au futurologue Hermann Kahn dans le panthéon de la futurologie américaine, sinon mondiale. Cette activité scientifique ou cet art, combinaison des deux, jadis prospère en France, notamment avec Gaston Berger ou Bertrand de Jouvenel avec leurs Futuribles, serait-elle devenue un quasi-monopole américain ? Ne fait-elle que refléter la domination économique américaine dans les secteurs des nouvelles technologies ? N’est-elle pas due aussi aux énormes moyens de recherche des universités, laboratoires ou multiples think tanks d’outre-Atlantique ? Certainement, mais aussi à cette capacité des publicistes américains à créer des expressions nouvelles, reflétant les aspirations d’une époque, sa Weltanschauung. Autres temps, les acronymes ou formules américaines sont plus flexibles, souples, mobiles, ramassées, ce qui leur permet d’être aisément traduisibles et d’être adoptées par la planète entière. Elle relève aussi du monde de la technique, des affaires, de l’avenir plutôt que du politique, comme le « tiers monde » inventé en 1952 par Alfred Sauvy, autre grand futurologue français.
Voici donc qu’après Le choc du futur, La Troisième vague, Les Nouveaux pouvoirs apparaît La Richesse révolutionnaire. Merveilleux oxymoron ! Alors qu’on associe généralement, dans notre vieille Europe, la révolution à la destruction des richesses, ou au moins à leur distribution, chez les Toffler celle-ci est créatrice, porteuse d’avenir ; elle déborde, envahit, dynamise. On l’aura deviné : cette richesse révolutionnaire repose sur le savoir. L’économie de demain, par exemple, offrira d’importantes opportunités commerciales dans des domaines comme l’hyper agriculture, la non-discrimination, les soins médicaux personnalisés, les nanomédicaments, les nouvelles sources d’énergie, les systèmes de paiement de diffusion en ligne, les transports intelligents, le marché de la mémoire flash, les méthodes d’éducation différentes, les armes non létales, la fabrication sur ordinateur, l’argent programmable, la gestion du risque, les détecteurs d’intrusion de la vie privée, en fait, les détecteurs de toutes sortes, plus une incroyable quantité de biens, de services et d’expériences. Tout ceci sera rendu possible par l’éclatement des frontières entre disciplines, secteurs, vie privée et vie publique, travail et loisir, temps et espace. L’intelligence humaine sera de plus en plus intégrée, les possibilités convergentes ; chacun deviendra un gestionnaire du désir ; les vagues de richesse se multiplieront.
Pour cela, il conviendra de modifier notre rapport au temps et d’étendre notre espace. Le monde n’est plus centré sur l’Atlantique. Chacun d’entre nous stocke dans son cerveau une quantité phénoménale d’informations, dont une bonne partie se perd, se disperse, ou n’est pas utilisée. Une partie est pourtant stockée chaque année sur les multiples supports. Un chercheur de Berkeley a calculé que cette quantité annuelle équivalait à un demi million de bibliothèques de la taille de celle du Congrès ! Ce qui équivaut à la totalité des mots prononcés par les hommes depuis l’aube des temps. En partant des six milliards et demi de cerveaux et en prenant en compte la vitesse de l’acquisition et de la disparition des connaissances, la totalité de celles-ci stockées dans nos cerveaux équivaut à 1 200 péta-octets, un peta-octet étant égal à 1 125 milliards d’octets ! La possibilité de stockage de ces informations devient quasiment infinie. En 70 ans de vie, on accumule 6 giga-octects ; il est possible aujourd’hui d’acheter un disque de 400 giga-octets pour son portable. On peut contester ces chiffres et surtout leur exploitation. Il n’en demeure pas moins que personne ne peut mesurer la totalité des connaissances disponibles, connues et exploitables.
Nous vivons, résume Toffler, le bouleversement le plus profond du système mondial du savoir depuis que notre espèce a commencé à penser. Ils en explorent les potentiels, esquissent maintes pistes, mais ne précisent pas les moyens réels de stocker et de hiérarchiser ces informations. La nouveauté cependant tient à ce que, contrairement au pétrole qui s’épuise au fur et à mesure qu’on l’utilise, la connaissance, elle, augmente sans cesse. Nos auteurs esquissent donc les contours de cette économie du futur en forgeant des concepts nouveaux : prosommateurs (producteurs devenant leur propre consommateurs) ou la producivité (contribution des prosommateurs à la productivité). Ils se livrent à une investigation des gagnants et des perdants de cette nouvelle économie du savoir. Pauvre Europe où l’information ne circule qu’à la vitesse de l’escargot alors qu’elle se propulse ailleurs à 200 km à l’heure. De quoi sera fait l’avenir ? Dans un avenir prévisible, en mêlant neurosciences, cybernétique et manipulation des moyens d’expression, nous créerons des expériences virtuelles, sensorielles et sensuelles, entre autres, bien plus réalistes. Nous simulerons des événements futurs, personnels ou non, dans le monde numérique, avant d’y participer « en direct ». Et nous aurons des interactions, virtuelles ou physiques, avec des gens partout sur la planète. Les criminels s’en donneront certes à cœur joie, mais les saints aussi ! Enfin, nous approchons du moment où même des termes comme vivant, mort, humain et non-humain seront peut-être redéfinis à la lumière des nouveaux potentiels ouverts à notre espèce, sur la terre et dans des colonies spatiales. Certes, personne ne promet l’utopie. La révolution actuelle ne mettra fin ni à la guerre, ni au terrorisme, ni à la maladie. Et elle ne garantit pas non plus un équilibre écologique parfait. Voilà qui sauve l’humain et conserve un espace à la politique et à l’imprévu comme à la volonté.


Anthony GIDDENS, Le nouveau modèle européen, Hachette, 2007, 330 pages

Ambiguïté et beauté de la traduction ! Dès sa préface, l’ancien directeur de la London School of Economics explique que le modèle social européen a été en grande partie défini par opposition, d’un côté, à l’Union soviétique et à l’Europe de l’Est, de l’autre, au libéralisme économique des États-Unis, mais cette définition, plaide-t-il, a perdu de sa pertinence. C’est la raison pour laquelle il a choisi, suivant en cela l’exemple de Martin Albrow, auteur de The Global Age (1996), d’intituler son ouvrage Europe in the Global Age. Las, les traducteurs ou l’éditeur l’a traduit en Nouveau modèle européen. Est-ce pour nous donner du courage pour emprunter le nécessaire chemin des réformes ? Est-ce parce que nous sommes convaincus que l’Europe peut à nouveau servir de modèle ou de phare au monde ? Peu importe cette querelle sur le titre, car l’objectif de ce dernier livre du père de la « Troisième voie » est précisément d’en explorer les chemins.
Dans ce livre fort riche, Antony Giddens s’interroge d’abord sur les capacités de changement et d’innovation en Europe opposant de manière un peu schématique les sociétés bloquées (France, Italie, Allemagne) aux pays nordiques ou scandinaves. Les réalités de 2007 apparaissent plus nuancées. Son analyse de la justice sociale et des clivages sociaux tire les conséquences des mutations intervenues dans la structure des activités productives intervenues au cours du dernier demi-siècle avec notamment l’apparition de nouvelles classes : élites cosmopolites (2%), spécialistes des technologies de l’information et de pointe (22%), wired workers dont employés de bureau (17%), salariés « Big Mac » (22%), la classe ouvrière classique ne constituant plus que 15% de la population active contre 40% au début des années 1960 et les agriculteurs et ouvriers agricoles que 3%. Ses analyses sur les nouvelles disparités sociales et les nouveaux clivages sociaux dans la société post-industrielle sont stimulantes par rapport à une pensée française qui a eu tendance à stagner. C’est la protection sociale et l’État-providence au sens classique qu’il remet en cause. Ce dernier ne doit pas confondre interventionnisme et activisme ; les secteurs publics doivent se moderniser et définir leurs périmètres et modes de fonctionnement. Il apporte des réflexions nouvelles sur une grande diversité de sujets : vieillissement et rajeunissement, gestion des migrations, liberté de choix des consommateurs, etc.
L’Europe détiendra les moyens pour occuper les premières places dans le monde si elle parvient à cumuler les avantages de chacun de ses membres, à savoir le taux de pénétration des TIC de la Finlande, la productivité industrielle des Allemands, le niveau d’égalité de la société suédoise, le taux d’emploi du Danemark, la croissance économique de l’Irlande, le niveau de culture littéraire des Tchèques, le système de santé français, le PIB par habitant du Luxembourg et le niveau d’éducation des Norvégiens. Tel pourrait bien être un nouveau cosmopolitisme ! Que peut faire l’Union européenne en tant que telle pour relever ces défis ? L’action la plus urgente concerne la recherche et l’innovation, qui dépendent dans une grande mesure de l’amélioration des universités dans l’Union. Autre secteur sur lequel des efforts sont à mener, celui de la modernisation écologique où le Japon a pris dès le premier choc pétrolier un net avantage sur ses principaux concurrents. Sa consommation de pétrole est demeurée la même depuis 1975 et sa consommation d’énergie par habitant est moitié moindre que celle des États-Unis.
L’une des parties les plus intéressantes contient ses huit thèses pour l’avenir de l’Europe. La chute du Mur et l’effondrement de l’URSS ont bouleversé la scène internationale et changé la donne. Or, l’Union européenne n’a pas été en mesure de peser sur son destin, en transformant sa façon d’opérer. Elle s’est lancée dans une expansion sans limites ; elle s’est élargie, mais non modifiée ou adaptée. Elle doit impérativement changer devant la montée d’un nouveau type de terrorisme, les pandémies et les autres risques majeurs. Elle le fait certes en veillant à la protection de ses frontières et en envisageant de créer un système d’intervention d’urgence en cas de catastrophe naturelle, mais insuffisamment. Quant à l’OTAN, dont la situation est devenue problématique, la récente proposition française pourrait contribuer à modifier l’architecture de la défense occidentale et européenne, cette dernière constituant un des piliers de la première. L’axe franco-allemand a certes perdu de sa pertinence, en tant que moteur de l’Europe, comme le constate Antony Giddens, mais aucune solution alternative (troïka composée de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne, concertation à Cinq ou Six avec l’Italie, l’Espagne et la Pologne) n’a pu s’y substituer. Il ouvre aussi des pistes d’avenir pour l’Union : responsabilités accrues en matière de défense, rôle de leader en matière de lutte contre le changement climatique, « modèle social » rénové… En définitive, tout repose sur un meilleur système de prise de décision, une plus grande association des citoyens au projet européen, un plus grand dynamisme des économies. Mais comment agir rapidement sur tous ces fronts ? Pas plus Antony Giddens que les leaders européens ne semblent avoir trouvé de formule magique ou le compromis idéal.


Pierre LE COZ, Le médecin et la mort, Approches éthique et philosophique, Vuibert, « Espace éthique », 2006, 128 pages

Selon Épicure, la mort est « celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur ». À partir de cette angoisse universelle, peut-on apprendre à mourir ou à accompagner un mourant ? Pierre Le Coz s’interroge en tant que philosophe et spécialiste de la réflexion éthique en milieu médical. Quel est le rôle du médecin devant son malade, comment répondre à une demande d’un patient en souffrance, que représente la mort périnatale pour des parents ? Autant de questions et de situations qui engagent le soignant ou le proche.
En France, 500 000 individus décèdent chaque année, la mort est donc un phénomène social. Pour le médecin c’est un événement habituel et pourtant à chaque fois particulier et intime. Perdre son patient est une expérience vécue comme une épreuve de solitude, d’implication et de culpabilité. Cette disparition était-elle prématurée et évitable ?
Annoncer un diagnostic létal à un malade est une violence insupportable pour celui qui condamne et pour celui qui rejette le verdict. Il n’est pas évident de trouver les paroles justes et il n’y a probablement pas de bonne façon de révéler la vérité au patient et à ses proches. Dans notre société actuelle, la mort est moins familière qu’autrefois, on la nie et on la déritualise. Chacun peut se sentir désarmé et est poussé à déléguer son désarroi à d’autres soignants ou bénévoles des soins palliatifs.
Lorsque le malade demande à mourir, le médecin se trouve dans une position difficile : son rôle est d’accompagner et non pas de faire mourir. Une euthanasie ne peut être légalisée, mais il faut s’interroger sur la souffrance intolérable et sur l’acharnement thérapeutique. L’auteur examine tous les cas possibles : euthanasie active, passive, suicide assisté, refus de la dépendance et de la déchéance. Y a-t-il une bonne mort douce et paisible et une mauvaise mort dans la douleur ?
La mort périnatale appelle d’autres questionnements. La médecine fœtale permet maintenant de faire des diagnostics précoces de malformations, maladies, anomalies. Alors qu’il est possible de pratiquer une IVG, faut-il mettre au monde un enfant handicapé qui aura du mal à trouver sa place dans une société peu organisée pour l’accueillir et les parents sont-ils prêts pour une vie de sacrifice ? En même temps il faut s’interroger sur une dérive eugéniste possible. Un fœtus avorté a été longtemps considéré comme un déchet hospitalier. Maintenant à partir de 22 semaines, des parents peuvent s’ils le souhaitent donner une existence légale à « cet enfant sans vie » et l’ensevelir. Ce livre a sa place dans la longue liste d’ouvrages sur les mêmes thèmes, mais il ne permet pas de se rassurer devantl’épouvantable issue de notre condition humaine.