La Russie : une traversée du siècle. Révolution et géopolitique

La Russie : une traversée du siècle. Révolution et géopolitique

Eugène Berg

Orlando Figes, La révolution russe 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, Denoël, 2007,1106 pages ; Catherine Sayn-Wittgenstein, La Fin de ma Russie. Journal, Phébus, 2007, 394 pages ; Claude Anet, La Révolution russe. Chroniques 1917-1920, Phébus, 2007, 858 pages ; Alexandre Soljenitsyne, Réflexions sur la Révolution de février, Fayard, 2007, 136 pages et Aime la Révolution !, Fayard, 2007, 324 pages ; Dominique Venner, Les Blancs et les Russes. Histoire de la guerre civile russe 1917-1921, Éditions du Rocher, 2007, 520 pages ; Alexandre Jevakhoff, Les Russes blancs, Tallandier, 2007, 606 pages ; Alexandre Yakovlev, Le cimetière des innocents. Victimes et bourreaux en Russie soviétique 1917-1989, Calmann-Lévy, 2007, 284 pages ; Vladimir Fédorovski, Le fantôme de Staline, Éditions du Rocher, 2007, 282 pages ; Amandine Regain, Prolétaires de tous pays, excusez-moi !, Buchet Chastel, 2007, 238 pages ;Alexandre Soljenitsyne, Une minute par jour, Fayard, 2007, 302 pages ; Gary Kasparov, La vie est une partie d’échecs, Jean-Claude Lattès, 2007, 440 pages ;Hommage à Anna Politkovskaïa, Buchet-Chastel, 2007, 244 pages ; Alexandre Litvinenko et Youri Felchtinski, Le Temps des assassins, Calmann-Lévy, 2007 ; Anne Kraatz, Le commerce franco-russe. Concurrence et contrefaçons de Colbert à 1900, Les Belles Lettres, 2006, 446 pages ; Marlène Laruelle, La quête de l’identité impériale, Petra Éditions, 2007, 314 pages ; Pascal Marchand, Géopolitique de la Russie, Ellipses, 588 pages et Atlas géopolitique de la Russie, Autrement, 2007, 80 pages ; Gabriel Wackermann (dir.), La Russie, Ellipses, 2007, 382 pages ; Georges Nivat, Vivre en russe, Slavica Éditions/L’Âge d’homme, 2007, 482 pages

Le passé de la Russie, tant chargé d’épreuves et de tragédies, fascine, car contrairement au nazisme en Allemagne, l’histoire russe pèse encore sur le destin de ce grand pays. On connaît le fameux mot de Churchill à son propos : « Un mystère enveloppé dans une énigme ». Le Kremlin, s’il ne fait plus peur, évoque encore bien des souvenirs, comme l’a avoué le président français, à l’issue de sa première visite à Moscou les 9 et 10 octobre 2007 : « Se réveiller en voyant la Place rouge, cela fait quelque chose. ». À la fin de 2007, la Russie s’est engagée dans un cycle électoral qui a déterminé largement son avenir pour des années, en décidant de la manière dont Vladimir Poutine devait se maintenir au pouvoir.
Entre histoire et avenir, entre liberté et contrainte, entre individu et État, quel équilibre instaurer ? Seuls quelques nostalgiques certainement auront fêté cette année, le 90e anniversaire de la Révolution d’octobre, cette « Clarté issue de l’Est » qui a mobilisé des milliards d’hommes et en a englouti des dizaines de millions d’autres dans ce qui fut l’une des plus grandes tragédies des temps modernes . La Révolution russe est-elle d’ailleurs achevée ? Question pas si saugrenue que cela. Mais il manque un Chou pour lui apporter le type de réponse qu’apporta un jour le compagnon de Mao à une question posée sur la Révolution française : « Il est trop tôt pour se prononcer sur cette question, elle n’est pas terminée ! » Voilà certainement une des raisons, parmi tant d’autres, pour se plonger dans le livre d’Orlando Figes, que Marc Ferro a pleinement raison de qualifier de « fresque superbe, œuvre magnifique ». Comment ne pas s’étonner du retard pris par l’édition française pour mettre à la disposition d’un plus large public, cette fresque sans pareille parue en 1996 ? Car voici le livre le plus complet, le plus fouillé, le plus suggestif, jamais écrit sur la Révolution russe qui dépasse tous les autres, y compris celui de Richard Pipes, paru au début des années 1990 aux PUF et qui a demandé six années de travail à son auteur. Alors que celle de Pipes commence son analyse à l’année 1897, marquée par la première grève d’étudiants de l’Empire tsariste, au cours de laquelle s’illustra un certain président des étudiants en droit de Saint-Pétersbourg qui se nommait Kerenski, Orlando Figes remonte, lui, à 1891 et s’arrête en 1924, l’année de la mort de Lénine. Pourquoi 1891 ? Parce que ce fut le premier sang versé dit l’auteur. Certes, ce ne fut pas le premier, la terre et la neige russes ont en absorbé bien d’autres au cours de leur histoire millénaire, mais celui-ci provoqua les premiers craquements qui aboutirent à la tourmente de 1917. Ce fut la grande famine de 1891 qui entraîna un an plus tard l’épidémie de typhus et de choléra qu faucha un demi-million d’âmes. Anton Tchékhov se mobilisa ardemment à cette occasion et créa hôpitaux et dispensaires, mais l’État tsariste et son administration se sont révélés relativement démunis devant cette tragédie et l’administration locale, les Zemstvos, comblèrent largement le vide. Leur coordinateur national fut le prince Lvov, le premier chef du gouvernement provisoire à la suite de l’abdication de Nicolas II, le 2 mars 1917. Incurie de l’État, coupure du tsar de son « peuple », c’est sur ce terreau, alimenté par une ardente propagande révolutionnaire, qu’à la faveur de la Grande Guerre (voir Août 14 de Soljenitsyne), grandit et décupla la force qui entraîna les Romanov, qui avec faste, venaient de célébrer les trois premiers siècles de leur dynastie, après la guerre avec la Pologne.
Orlando Figes décrit, commente et illustre ces milliers d’épisodes à la fois dans l’épaisseur de l’histoire et de la terre russes et du peuple. Mais il le fait par le haut et par le bas et c’est en ceci que réside l’une de ses grandes originalités. Ayant lu d’innombrables ouvrages, mémoires ou journaux, sa biographie s’étend sur quatre-vingts pages. Il cite les nombreux témoins et acteurs de ces événements. Les Russes étant portés à l’épanchement et à l’écrit intime, quasiment tout lettré a produit un journal, ce qui fournit de précieux témoignages. Aussi, aux côtés du journal, si touchant, pour ne pas dire attristant du dernier tsar ou des lettres qu’il envoyait fidèlement à sa mère, les témoignages de la base abondent, parfois de simples citoyens, artisans, officiers subalternes, policiers, militaires, révolutionnaires. Quelques photos illustrent ses propos comme celle de Trotski, incarcéré à la forteresse Pierre et Paul, toujours tiré à quatre épingles, qui a mis à loisir ce temps pour rédiger en toute quiétude un nouvel ouvrage. À côté de la grande histoire, déjà si connue qu’il reprend et enrichit, l’auteur nous apporte d’innombrables détails, parfois croustillants, comme ce denier épisode. À la veille du déclenchement de l’insurrection d’Octobre, le bureau politique se réunit au Palais Tauride pour procéder au vote. Lénine, traqué par la police, déguisé en infirmière, se présente à l‘entrée, mais n’étant pas muni de son badge il est refoulé sans ménagement par un soldat. Il ne parvint à pénétrer dans les lieux qu’à la faveur d’une frénétique bousculade qui l’emporta dans son tourbillon. Or, le vote en faveur de l’action armée intervint à une voix de majorité : la sienne…
Sur ce millier de pages passionnantes, plus du tiers sont consacrées à la Russie sous l’Ancien régime et à la crise de l’autorité et un cinquième à la guerre civile et la formation du régime soviétique (1918-1924). Les derniers chapitres « Morts et départs » s’inscrivent dans cette tragédie russe du siècle dernier. Après 1920, on assiste à un reflux des enthousiasmes. Y abondent témoignages et réflexions. Ceux si forts de Gorki, pour lequel la mort du grand poète Alexandre Blok ou l’exécution de Nikolaï Goumilev fut la goutte qui fit déborder le vase. Celui, simple de Sergueï Simonov : « Mon Dieu ! Que de morts ! ». En 1920, Saint-Pétersbourg comptait 75 000 veuves. Tel simple soldat revenant du front avouait qu’il était plus simple de tuer un Russe qu’un étranger. Déjà la famine de 1920-21 fit 5 millions de victimes.
Dans sa conclusion, Orlando Figes tire quelques enseignements qui semblent toujours valables en s’appuyant sur le jugement de Gorki : « Je ne crois pas qu’il existe au XXe siècle un seul « peuple trompé », écrivit-il en 1922 à Romain Rolland. Dans sa vision de la révolution russe, Gorki niait que la Révolution ait été trahie. La tragédie révolutionnaire résidait dans son héritage d’arriération culturelle plutôt que dans le fléau de quelques bolcheviks « étrangers ». Il n’était pas la victime de la révolution mais le protagoniste de sa tragédie. D’où le sous-titre de son livre : La tragédie d’un peuple. Mais en un sens, la révolution fut la revanche des serfs. L’issue pourtant en aurait pu être différente. Car une véritable société civile commençait à émerger. C’était sans compter avec le messianisme russe qui explique largement le bolchevisme, qui considérait que l’on pouvait « sauter par-dessus » les contingences. Doit-on donner le dernier mot au prince Lvov qui écrivait en novembre 1923 : « La Russie est devenue entièrement nouvelle… Le peuple soutient le pouvoir soviétique. Ce qui ne veut pas dire qu’il en est satisfait. Mais tout en se sentant opprimé, il voit aussi que se sont les siens qui entrent dans l’appareil ; et cela donne le sentiment que le régime est le sien ».
Est-ce l’effet de la distance, la volonté de mieux comprendre la Russie d’aujourd’hui en se plongeant dans celle d’avant hier, celle d’avant 1917, toujours est-il que les publications de mémoires portant sur cette période se multiplient fort heureusement pour les meilleures d’entre elles. Tel est le cas du Journal de Catherine Sayn-Wittgenstein. Lorsque cette frêle jeune fille de vingt-trois ans, appartenant à cette famille prestigieuse qui servait la Russie depuis 1762, s’enfuit, elle tint un journal. Elle rend fort bien l’atmosphère de l’époque au jour le jour comme elle relate les humeurs de sa classe. Petrograd, le 14 mars 1917 : « En ce moment, toute la Russie, son bonheur, son avenir, son honneur se trouvent entre les mains d’une bande de bandits incultes et brutaux qui n’ont rien d’autre en tête que d’exciter une couche de la population contre une autre, l’autonomie des juifs (sic), la partition de la propriété foncière, la journée ouvrable de huit heures et d’autres choses du même genre. Le soviet des ouvriers et des soldats a dans ses mains tout le pouvoir. Il contrôle le comité exécutif et les ministres ». Ses opinions parfois naïves peuvent être aussi lucides. « L’histoire nous condamnera-t-elle autant qu’elle l’a fait pour les nobles au moment de la révolution française ? » se demande-t-elle le 31 décembre 1917, et elle ajoute plus loin : « Oui, nous avons tort pour beaucoup de choses. Même nous, notre génération. Mais avons-nous réellement mérité une punition pareille ? » Son témoignage apparaît des plus précieux et je ne crois que l’hommage que lui a rendu Alexandre Soljenitsyne dans la lettre qu’il lui a envoyée le 6 mai 1982 ait été de pure courtoisie : « Vous étiez vraiment une jeune fille perspicace, dès la mi-mai 1917, à Petrograd, vous avez exprimé l’essentiel de ce qui m’est apparu après les huit volumes de mon récit ».
Claude Anet, qui s’appelait Jean Schopfer, est né en 1868. Son récit d’expédition, La Perse en automobile, lança en 1906 sa carrière de reporter qui le mena jusqu’aux « unes » du Temps et du Petit Parisien. C’est donc un journaliste expérimenté et talentueux qui est envoyé par le Petit Parisien, « le journal le plus lu dans le monde », à Petrograd pour y couvrir l’actualité politique et militaire au moment où le président Félix Faure effectuait son voyage officiel dans le pays des Tsars. Plongé au cœur de la révolution bolchevique qui darde ses fusils depuis février, il enquête, traque « le petit fait vrai », prend la température des comités, des assemblées et de la rue. Plus que de simples anecdotes historiques, c’est une fresque humaine qu’il peint de ses impressions et de ses analyses souvent perspicaces. Quotidiennement ou presque, il transmet au lecteur français ses « pages griffonnées chaque soir, dans la fièvre des journées prodigieuses » qu’il partage avec le peuple russe. C’est ainsi qu’il fournit à la postérité les saisissants portraits de ceux qui ont bouleversé le siècle dernier, Lénine et Trotski au premier chef. Travailleur acharné et écrivain hors pair, Anet nous entraîne dans l’effervescence de ces jours rouges et sombres, aussi riches d’espoirs que de désillusions sur les pavés de « ce grand drame ». Aujourd’hui, quatre-vingt-dix ans après ces événements qui changèrent la face du monde, comme l’écrivit le militant socialiste américain John Reed, le témoignage d’Anet prend un relief particulier.
Si innombrables sont les ouvrages sur la Révolution d’Octobre, peu nombreux sont en revanche ceux sur la guerre civile. On en connaît les multiples raisons. Ce n’est pas glorieux d’être vaincu et de faire partie, comme l’avait dit Trotski aux premiers jours de la prise de pouvoir, à propos des mencheviks et des SR, de ceux qui allaient « être rejetés dans les poubelles de l’histoire ». Blancs, monarchistes, réactionnaires, telle était l’image, largement fausse, qu’on accola à ceux qui avaient levé le bras contre la dictature bolchevique, seuls les marins de Cronstadt ayant été dans le sens de l’histoire. Voilà pourquoi il faut saluer la réédition de l’ouvrage de Dominique Venner, qui, paru en 1997 chez Pygmalion, était épuisé depuis longtemps. L’auteur l’a réactualisé, surtout au moyen de notes en bas de pages et dans sa biographie. Il mentionne en prologue le retour en grande pompe des cendres du général Denikine, le plus illustre des généraux blancs, qui furent solennellement inhumées au monastère Donskoï à Moscou cérémonie présidée par le patriarche Alexis II en présence du maire de Moscou et de Vladimir Poutine. Livre fort riche qui éclaire bien des aspects de cette tragédie européenne du XXe siècle. Comment ne pas rappeler cette déclaration du général Wrangel, régent de Russie et commandant en chef de l’Armée blanche, qui, à la question « Pourquoi nous luttons ? », répondit : « Pour la liberté ». Il poursuivait : « Longtemps on n’a pas compris en Europe mais paraît-il, on commence à le comprendre ce que nous entendons si clairement : l’importance mondiale de notre lutte intérieure. Si nos sacrifices restent vains, la société et la démocratie européennes devront se lever en armes pour défendre, contre un ennemi enivré de son succès, leurs institutions politiques et les acquis de leurs civilisation » (juillet 1920). N’aurait-on pas évité alors cette longue et coûteuse Guerre froide ? La France a une dette envers l’armée russe sans la bravoure de laquelle, selon le mot de Foch, elle aurait été rayée de la carte. Elle supporta les assauts à l’Est, permettant à l’offensive sur la Marne de bien se dérouler, le front allemand ayant été dégarni, au profit de Hindenburg et Ludendorff à Tannenberg. « Je me rends parfaitement compte que le jugement de l’Histoire me condamnera », déclara le grand duc Nicolas Nikolaïevtichv, « mais je ne puis agir autrement. Mes premiers devoirs et obligations sont de venir en aide à la France ».
Les quatre courts essais qui forment l’opuscule La Révolution de février ont été rédigés au cours des années 1980-1983 et étaient destinées à servir de conclusion aux différents volumes de Mars 1917, troisième et avant-dernier volume de La Roue rouge. Le Nobel de littérature 1974 y a finalement renoncé, non sans mûre réflexion afin de ne pas influencer le lecteur. Ce fut un peu dommage, car ces récits, denses, musclés, appartiennent à la meilleure veine polémique de l’auteur. Surtout elles présentent une remarquable vision de ces événements qui ont été tant magnifiés, sinon édulcorés. Heureusement cette lacune a été comblée par leur parution en russe en 1995 dans la revue Moskva. Les voilà traduits en français. Suivant de très près les événements, Alexandre Soljenitsyne démontre que si la monarchie séculaire des Romanov, jadis si crainte, s’est écroulée en quelques jours, c’est surtout faute d’avoir voulu se défendre elle-même. Le manque de pain, le mécontentement de la garnison de Petrograd, forte de 150 000 hommes, pour partie formée de jeunes conscrits sans formation, la propagande défaitiste allemande, la faiblesse du tsar, séparé de sa famille, tous ces faits, déjà analysés, ont bien entendu joué leur rôle, comme la guerre. Mais c’est dans les cœurs et les esprits que le combat fut perdu. La plupart des généraux il en brosse maints portraits ont trahi leur serment. Même l’Église ne s’est pas levée pour sauver le trône de la Sainte-Russie. Toute cette avalanche est le produit de l’idéologie « nihiliste » qui a pénétré dans une partie de la classe dirigeante et de l’intelligentsia. La chute de la monarchie a entraîné avec elle le calvaire du peuple russe, comme elle a été la cause de bien des tragédies du siècle. Terrible réquisitoire que celui du géant des lettres russes ! Mais d’où venait tant de haine et pourquoi s’est-elle diffusée aussi profondément ? La haine de la religion a toujours coexisté avec une profonde piété populaire. La cruauté en fait remontait bien en deçà de la guerre civile. A-t-elle quelque chose à faire avec le joug tatar ? En tout cas, Soljenitsyne s’est trop concentré sur cette haine entre pouvoir et intelligentsia, qui n’a formé que la partie la plus visible de la tragédie russe.
La lecture de son roman de jeunesse Aime la révolution ! nous montre le futur auteur en germe. Commencée en 1941, alors qu’il avait vingt-trois ans, cette œuvre nous le montre sous les traits d’un jeune homme naïf qui, après avoir achevé ses études de mathématiques à la faculté de Rostov, mais plus attiré par l’histoire et la philosophie, arrive à Moscou, le 22 juin, le jour de l’invasion allemande. Bien que réformé pour cause de tumeur (Soljenitsyne vainquit plus tard son cancer), Gleb fait tout pour être muté au front en première ligne. Ses aventures militaires sont l’occasion d’une description fort vivante de la Russie en guerre, comme de la mentalité de tout un peuple encore sonné par la répression stalinienne, la dékoulakisation et l’emprise du Parti sur tous les segments de la vie. Envoyé au camp en 1945, il dut en interrompre la rédaction, mais il est parvenu à laisser son manuscrit à une collaboratrice de l’institut scientifique où il avait déjà été interné. C’est cette version qui lui fut restituée en 1956, qu’il retravailla en 1958 avant de la laisser. Paru pour la première fois en Russie en 1999, dans un recueil de ses œuvres de jeunesse, voilà ce récit publié en français. Déjà apparaît une forme littéraire soignée, mais surtout cette acuité du regard, cette formidable indépendance , celle qui se révélera chez l’auteur d’Une journée d’Ivan Denissovitch, qui le révéla en 1963, avant que la publication de ses œuvres ne fût interdite en 1965.
Descendant d’officiers de marine russes, ancien élève de HEC et de l’ENA, directeur adjoint du cabinet du ministre de l’Intérieur, Alexandre Jevakhoff relate l’histoire de ces Russes qui ont dû quitter leur pays à la suite de la Révolution et de la guerre civile. Il rappelle de manière documentée les principaux épisodes de la Révolution et de la guerre civile, le déchirement des familles parfois jetées dans des camps opposés, le désarroi des intellectuels, la diversité des représentations de la Russie. Certains épisodes, comme le possible exil de Nicolas II et de sa famille en Angleterre et même en France, ont été peu étudiés avant lui. Il rend fort bien l’atmosphère de l’époque, comme ses heures dramatiques qui ont entouré l’abdication du tsar, le 1er mars et celle de son frère Michel peu après. « Révolution ou non, abdication ou non, l’heure est au déjeuner : en maîtresse de maison consommée, la princesse Poutiane, réapparaît et conduit à table ses convives : le futur ex-tsar, Mikhaïl II, le prince Lvov, Kerenskïï, Choulguine et deux autres. Le repas achevé et la princesse repartie, on revient aux choses sérieuses : la rédaction de l’acte d’abdication ». C’est l’ambassadeur de France, Maurice Paléologue, qui, vraisemblablement, fut le premier à parler des émigrés, dix semaines à peine après l’abdication du tsar. Combien furent-ils ? Fin 1920, 150 000 d’entre eux vivent à Constantinople, sans compter ceux qui s’étaient déjà établis à Berlin, Paris, en Asie ou ailleurs, de l’Australie aux États-Unis. Alexandre Jevakoff compare les différentes sources et reprend le chiffre le plus communément admis d‘un peu moins de 2 millions (fourchette de 1,5 à 2 millions) Chiffre admis par les bolcheviques eux-mêmes, ce qui constitue 1% de la population de l’empire qui s’élevait à 180 millions, dont 5 millions de Finlandais et de Baltes. Cette émigration est multiple et surtout rivale, « un mélange chaotique de tribus », écrit Mark Vichniak, ancien SR, responsable de l’une des principales revues culturelles de l’émigration, Les Annales contemporaines. Longtemps, jusqu’au milieu des années 1920, la plupart de ces réfugiés pensaient revenir dans leur patrie après l’effondrement attendu du régime bolchevique. Ils durent se résoudre à l’impossible, entamer le lent processus d’assimilation dans leur pays d’accueil, se résolvant à la naturalisation, commençant la série des mariages mixtes. Il y avait à Paris, en 1921 une communauté de 50 000 Russes dont l’auteur décrit les diverses associations, écoles, groupes et leaders. La reconnaissance de l’URSS, en 1924, par la plupart des capitales occidentales scelle le destin de cette communauté dont il poursuit l’histoire jusqu’en 1935, date à laquelle le royaume de Belgique finit par reconnaître l’URSS, clôturant ainsi le chapitre de l’émigration, représentante de la vraie Russie.
Membre du Parti communiste en 1943, Alexandre Yakovlev a travaillé au sein du Comité central entre 1953 et 1973, essentiellement sur les questions d’idéologie et de propagande, au point de devenir en 1969 chef de la section de propagande. En 1972, au beau temps de la détente, il écrivit un article mettant en garde sur les dangers du chauvinisme, du nationalisme et de l’antisémitisme, qui lui valut d’être envoyé ambassadeur au Canada où il resta jusqu’en 1983, date à laquelle il est nommé directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales, un des think tanks les plus prestigieux du pays. Son ami Mikhaïl Gorbatchev le sortit de cette situation en le réintégrant à la tête de la section de la propagande, mais cette fois-ci pour diriger le processus de renouveau. On sait que Yakovlev fut prénommé le « père de la perestroïka ». D’où l’intérêt qui s’attache à ce livre d’un des hommes qui eut longtemps une sorte de vie double, apparatchik soviétique, mais aussi contestataire dissimulé qui, très tôt, perdit toutes ses illusions. Son parcours est intéressant car il illustre ce destin des victimes – dont il aurait pu être et des bourreaux, dont il refusa de revêtir le manteau. Jeune soldat, blessé, il se rendit dans une gare pour accueillir des camarades revenant d’Allemagne de captivité. Accueilli par les leurs, en pleurs, le train poursuivit son parcours vers la Sibérie : les ex-prisonniers ayant commis le crime de ne pas avoir combattu jusqu’à la mort et ayant été contaminés par l’ennemi durant leur emprisonnement, n’avaient droit qu’à l’exil puis la mort. Alexandre Yakovlev, qui se qualifie d’enfant du XXe Congrès de février 1956, s’est donné comme tâche, véritable expiation, de dresser un inventaire méthodique et détaillé des crimes du système soviétique, de l’époque de Staline jusqu’en 1985. Il établit également la liste des différentes victimes : enfants, adolescents, gamme des adversaires politiques, paysans, koulaks, membres de l’intelligentsia, membres de l’Église, des minorités ethniques, ou nationales, Juifs.
Rien n’échappe à ses investigations. On connaissait certes la prédilection de Lénine pour les prises d’otages, considérées comme un moyen de consolider le régime. On l’a vu chez Orlando Figes, Lénine s’est targué d’aller jusqu’au bout de la Terreur au-delà de ce qu’ont pu faire les révolutionnaires français. On connaît moins bien en revanche les échanges épistolaires entre Staline et Romain Rolland sur la punition des enfants et des adolescents, le sort réservé à la minorité coréenne, les prétendus groupes organisés de Juifs nationalistes bourgeois dans les usines Staline de Moscou et sur le complexe métallurgique du Kouznets. On tressaute devant l’ampleur de cette sanglante répression. Des documents révèlent que « dans la seule Fédération de Russie, selon des données incomplètes, entre 1923 et 1953, le nombre des condamnés atteignait plus de 41 millions ». Même en 1953, plus de 308 000 personnes furent condamnées. Durant les années de l’après-guerre, le nombre des condamnés pour retard au travail et non-respect des quotas de travail s’élevait à plus de 6 millions de personnes. Il est presque piquant, si ce n’était tragique, de lire sous sa plume : « Le bolchevisme est une folie démoniaque aux multiples facettes, une mascarade anti-humaniste militante. Ses modèles idéologiques étaient le marxisme d’origine allemande et son équivalent anglais. Mais sa première victoire, le bolchevisme le remporta en Russie. » Alors, le peuple russe fut-il trompé, trahi ou fut-il le complice ou mieux encore l’auteur de sa propre tragédie ?
Cette question n’est pas purement historique ou théorique puisqu’elle se situe au cœur du dernier ouvrage de Vladimir Fédorovski qui décrypte les raisons pour lesquelles le fantôme de Staline rôde encore, voire serait revenu hanter les hiérarques du Kremlin. La Russie a-t-elle toujours et encore la nostalgie des tsars forts ? Comment expliquer le fait que, malgré les millions de morts recensés par Yakovlev, le « Petit père des peuples » soit considéré aujourd’hui par 35% des Russes d’abord comme le vainqueur de 1945, alors que 30% le considéraient comme « un tyran sanguinaire ». Vladimir Fédorovski, comme à son habitude, procède par une série de portraits, de citations et de parallèles en parcourant archives et témoignages. Tout l’art politique de Staline, maître en manipulations, consista à osciller sans cesse entre deux pôles : révolution et restauration, renouant ainsi avec la sauvagerie initiale du régime dans les moments mêmes où celui-ci semblait aller le plus loin dans le retour à l’ancien régime ou à une certaine normalité bourgeoise. Assassinat de Kirov, grande terreur, peur et mensonge, énigme de Beria, Stalingrad, la Victoire, V. Fédorovski revisite tous les grands chapitres qui jalonnèrent le règne de Staline qui, loin d’être une seule brute sanguinaire, fut un aussi un grand lecteur piqué de théologie et de philosophie antique qu’il préférait presque aux textes fondateurs du marxisme.
On le sait, les histoires drôles et la dérision ont toujours été parmi les principaux recours des peuples qui durent affronter le drame, l’adversité et la répression. Durant l’URSS, la radio Arménie représentait plus encore que les blagues marseillaises, une des seules tribunes de libre expression, ce qui allait au-delà du simple défouloir. Que l’on juge de ce seul exemple que met en avant l’auteur : « Sous Lénine, c’était comme dans un tunnel : autour l’obscurité, au loin la lumière. Sous Staline, c’était comme dans un tram : un seul conduit et tout le monde tremble. Sous Khrouchtchev, c’était comme au cirque : un qui parle et tous les autres qui rient. Sous Brejnev, c’était comme au cinéma : tous attendent la fin de la séance. »
Depuis 2000, les histoires politiques drôles n’ont pas retrouvé la vigueur qu’elles avaient dans les années soixante-quatre-vingt : elles circulent surtout dans les milieux politiques cultivés qui suivent les actes et déclarations de Vladimir Poutine, constate Amandine Regamey, qui a vécu plusieurs années en Russie et enseigne actuellement à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
L’assassinat, le 7 octobre 2006, de la journaliste d’opposition Anna Politkovskaïa, a soulevé une vague d’émotion dans le monde. Cette femme courageuse, née à New York dans une famille de diplomates, s’était illustrée par ses reportages sur la guerre en Tchétchénie. Elle s’était proposée à plusieurs reprises comme médiatrice dans les dramatiques prises d’otage du théâtre de la Doubrovsko en octobre 2002 à Moscou et lors de l’occupation de l’école de Beslan en Ossétie en septembre 2004. Un certain nombre de personnalités de tous horizons et de toutes nationalités rendent hommage à cette femme qui incarnait une exigence de justice et de vérité. On y trouvera le témoignage de l’épouse d’Andrei Sakharov, prix Nobel de la paix, Elena Bonner, André Glucksmann, le défenseur russe des droits de l’homme Serge Kovalev, Bernard-Henri Lévy, Jorge Semprun et bien d’autres.
La littérature russe du début du XXIe siècle reflète les profonds changements, politiques, économiques, sociaux ou mentaux, qui ont affecté la Russie à la suite de la désintégration de l’URSS. Bien des canons en usage naguère ont éclaté, bien des clivages ou interdits ont disparu, mais d’autres clivages selon des lignes nouvelles sont apparus. De cette métamorphose, de ce bouillonnement qu’est-il resté de la grande littérature russe, héritière d’une si riche tradition ? Plusieurs numéros de La Revue russe, publiée par l’Institut d’études slaves, font le bilan de la prose, de la poésie, de l’écriture dramatique, ou de bien des genres littéraires, comme le littérature pour enfants ou la science-fiction. On trouvera dans cette série de riches écrits une rétrospective des thèmes et des auteurs, ce qui constitue un tableau littéraire riche et varié. Y prédominent les thèmes de la guerre, toujours présente dans la psyché collective, de la Grande Guerre patriotique à la Tchétchénie, en passant par l’Afghanistan, l’enfermement dans le quotidien, la prison familiale ou sentimentale, la littérature trash, celle des femmes, dont la voix s’est libérée et qui donnent une vision concrète, vivante du monde, sans oublier les plongées dans le psychisme, la prose autobiographique, l’utopie. L’amour reste présent et l’on constate le retour d’un nouveau sentimentalisme. Quant au théâtre et au cinéma russes, vibrants de vitalité et d’imagination, ils s’abreuvent en partie à ces deux immenses sources que sont Stanislavski et Eisenstein. La création littéraire russe de ce début du XXIe siècle se cherche encore, comme partout dans le monde. Sa force créatrice n’a pas disparu ; elle s’apprête à déferler, avec son cortège de thèmes et ses formes qui se renouvellent sans cesse. Masse ou élite ? Réalisme ou post-modernisme ? Réel ou irrationnel ? Singulier ou pluriel ? Masculin ou féminin ? Passé ou présent ? Orient ou Occident ? La spirale de la prose russe se déploie en repoussant maintes barrières pour laisser la place à une inspiration puissante et originale.
On se rappellera que, le 23 novembre 2006, Alexandre Litvinenko, ancien agent du FSB, réfugié en Grande-Bretagne depuis 2000, mourut empoisonné après trois semaines d’atroces souffrances dues à l’ingestion d’une substance radioactive, le polonium 210. Il se trouve que Litvinenko et Youri Felchtinski s’étaient livrés à une enquête sur la série d’attentats commis en septembre 1999 dans plusieurs cités russes, lesquelles provoquèrent la mort de plus de trois cents personnes Ces crimes furent attribuées aux Tchétchènes, ce qui prépara l’opinion au lancement de la deuxième guerre de Tchétchénie, guerre qui précéda l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Litvinenko et Felchtinski estiment qu il s’est agi en fait d’un coup monté par les services. Nul doute qu’en cette affaire délicate qui, depuis, a connu de nombreux rebondissements, la vérité sera difficile à établir.
Au moment où la Russie est redevenue un acteur économique majeur sur la scène mondiale, l’histoire des relations commerciales avec ce pays fournit des enseignements : tout au long de ces 250 ans, la Russie a réussi à vendre plus à la France qu’elle ne lui a acheté. Malgré le succès des vins fins, Champagne, soieries et galanteries de Paris, les céréales, le bois, le lin, le chanvre et plus tard le pétrole russes ont toujours, ou presque, fait pencher la balance commerciale entre les deux pays en faveur de la Russie. Dès le XVIIe siècle, l’eldorado que semblait devoir être cet immense territoire attirait toutes les convoitises et rivalités. Les Anglais et les Hollandais d’abord, les Français ensuite, puis enfin les Allemands et les Américains s’y livrèrent bataille. Conquérir une place importante sur ce marché, en dépit de cette concurrence féroce, aggravée par l’imitation quasi systématique, voire la contrefaçon pure et simple, des produits français appréciés en Russie, a été le souci constant des autorités françaises tout au long de cette période, les raisons stratégiques de se concilier la Russie venant s’ajouter à celles purement commerciales. Ce sont les mécanismes de cette histoire qui sont ici révélés pour la première fois. Fondé sur des documents d’archives en majorité inédits et privilégiant le témoignage des acteurs de cet aspect capital des relations franco-russes, cet ouvrage met en lumière certains comportements, qui ont plus à voir avec la culture respective des deux peuples qu’avec des considérations purement marchandes. La connaissance de ces éléments a fait hier, comme elle le fera sans doute aujourd’hui, la différence entre le succès ou l’échec des négociations commerciales avec la Russie.
Au cours des mois d’avril à septembre 1995, Soljenitsyne a enregistré une série d’émissions d’une durée de quinze minutes chacune, ce tous les quinze jours, d’où le titre, une minute par jour. Il y aborde bien des thèmes : agitation électorale, effondrement du système scolaire, le sort des communautés russes à l’extérieur de la Fédération, la question tchétchène. On mesure le temps parcouru depuis par la Russie depuis ces douze années qui pèsent un quart de siècle. Pourtant, sur l’effondrement démographique de la Russie, sur le sens qu’il convient de donner à la liberté, sur le patriotisme, des continuités existent. La Russie a recouvert sa puissance, mais elle oscille entre sa quête de l’aisance matérielle et son besoin de spiritualité. L’ex-zek se met à l’écoute des humiliés, mais surtout prône le retour aux traditions du zemstvo, cette forme de démocratie locale rurale introduite en 1874, qui serait selon lui l’unique voie russe vers la démocratie et la liberté. C’est à partir de la base que la Russie fera l’apprentissage de ces valeurs, estime-t-il. Nostalgie d’une Russie ancestrale ou prudence ? Les démons sont si faciles à réveiller sur l’immense sol russe.
Voilà des années que Martine Laruelle étudie avec profondeur les idéologies impériales russes. Un premier livre était consacré à la doctrine eurasiste née dans l’immigration, au cours des années 1920. Un second traitait des théories aryanistes du XIXe siècle qui avaient pour objectif de justifier le caractère naturel de l’expansion russe en Asie, théories qui pouvaient être qualifiées de « proto-asiatisme ». Dans le dernier volet de ce triptyque, elle se concentre sur la période actuelle qui a vu la résurgence, surtout depuis la chute de l’URSS, des termes d’eurasisme et d’Eurasie. Cette théorie ou cette conception présuppose que la Russie et ses « marches » occupent une position duale ou médiane entre Europe et Asie, que sa spécificité est liée au métissage de sa culture, née de la fusion entre peuples slaves et turco-musulmans. Ainsi l’avenir de la Fédération russe ne se trouve pas qu’en Europe, qui constamment la rejette, la critique ou, quand elle est faible, la regarde de haut, mais son devenir passe par une mise en valeur de ses caractéristiques asiatiques. L’eurasisme confond en effet le centre et la périphérie, récuse l’image d’une Russie simplement située à la périphérie de l’Europe et appréhende au contraire sa localisation géographique comme le gage d’une « troisième voie » messianique. Cette étude est passionnante car elle permet de lire plus clairement les toutes récentes positions de la diplomatie russe, que bon nombre d’analyses occidentalistes ont simplement qualifiées de retour à la guerre froide. En vérité, la Russie, ayant recouvré partie de sa puissance, affirme désormais que l’Europe qui exige d’elle un comportement en tous points identiques au sien, n’est pas un État mais un mode de développement spécifique que l’on ne peut reproduire : la Russie doit désapprendre l’Occident et récuser son « impérialisme » identitaire. Certes cette doctrine eurasiste (et non eurasiatique, cette dernière étant la simple constatation que le territoire russe se trouve à la fois en Europe et en Asie) n’est pas la théorie officielle du Kremlin, mais elle l’influence dans ses prises de position vis-à-vis de la Turquie, de l’Iran, de l’Inde, comme de l’Asie en général où Moscou effectue un retour remarqué. Marlène Laruelle livre une analyse serrée des principaux inspirateurs de cette doctrine qui exerce un fort attrait dans maints cercles intellectuels, au sein de l’armée et de l’administration. Il suffit de mentionner ici les théories ethnogénétiques de l’orientaliste Lev N. Gumilev, qui a par ailleurs donné son nom à la première université du Kazakhstan, la géopolitique nationaliste d’Alexandre Dugin, doctrinaire à la mode, ou encore la défense d’un monde multipolaire chez le philosophe Alexandre Panarin. Dostoïevski l’écrivait déjà : « En Europe nous avons été des Tatars ; en Asie nous serons à notre tour des Européens. »
Pascal Marchand, professeur des universités à Lyon II et chercheur à l’espace Europe de Grenoble II, spécialiste de la géopolitique de l’Europe orientale et plus spécifiquement de la Russie, vient de faire irruption, avec brio, dans la production éditoriale en publiant coup sur coup deux ouvrages qui se complètent parfaitement. Le premier Géopolitique de la Russie est une analyse approfondie des déterminants géographiques de la puissance russe et principalement, ce qui constitue son apport principal, l’actuel processus d’insertion de la Russie dans l’espace monde. Le second, Atlas géopolitique de la Russie, illustre les riches développements du premier à l’aide de cartes précises, richement documentées, réalisées par Cyrille Susse, cartographe indépendant. Pour comprendre pleinement le destin de la Russie, il faut connaître son histoire, plus précisément les rapports de l’homme et du pouvoir devant l’immensité du territoire qui couvrit pendant la période soviétique la sixième des terres émergées. On sait la postérité de la fameuse de Tchernychevski : « Que faire ? » Ne se traduirait-elle pas plutôt par comment faire pénétrer la réforme compte tenu de l’immensité quasiment vide du territoire russe ? Question que se sont posée tous les réformateurs russes de Pierre-le-Grand à Gorbatchev, et qui reste toujours actuelle. D’où la tentation permanente du « raccourci fulgurant », du rattrapage de l’Occident qui a germé dans le cerveau de Lénine. À partir de ces rappels historiques, mais en se fondant toujours sur des analyses territoriales chiffrées, Pascal Marchand démonte la construction territoriale russe et en présente l’armature et la physiologie. De quelle façon est-on passé de l’homo sovieticus à l’homo post-sovieticus, et quelles en ont été les conséquences sur les espaces individuels et territoriaux ? À l’aide d’une série de cartes, on retrouve l’éternel balancement centre/périphérie, contrôle du pouvoir/verrouillage du territoire par les « sujets ». En quelques chapitres fournis, il montre avec talent l’océan de l’espace rural, bloqué depuis Stolypine, les archipels de rente dispersés dans ce vaste territoire, les archipels industriels à l’heure post-fordiste, le semis des villes sans articulation réelle les unes avec les autres. Que l’on s’arrête un seul instant sur quelques chiffres : Moscou concentre 86% des activités bancaires du pays, 88,7% des assurances et 86% de l’audit. Toute une partie, certainement la plus intéressante, pour capter les devenirs de la Russie est consacrée à l’insertion de la Russie dans l’espace monde : analyse des composantes de son commerce extérieur, la sécurisation des accès à l’extérieur, le réseau des « tubes » exportant pétrole et gaz. Un immense chantier s’est ouvert sur tous les fronts. Que l’on songe seulement à deux chiffres : le réseau des gazoducs terrestres soviétiques faisait transiter 95% des exportations de gaz par l’Ukraine, dont 10 à 15% étaient siphonnés ; sur les 70 ports que comptait l’URSS, 40 se situaient en dehors de la Russie. Aujourd’hui, devant faire face à un krach démographique, la Russie doit définir sa place dans l’espace monde et ses intérêts stratégiques sur ses façades. Sa façade occidentale est la plus importante, car elle constitue l’interface avec l’Union européenne, son principal partenaire commercial ; elle est directement contiguë au cœur vital du pays et c’est sur elle que la Russie fonde son européité. Les approches méridionales (Caucase, Asie centrale) et celles d’Extrême-Orient sont plus éloignées du « pays utile » et ont donc des intérêts économiques plus limités, mais qui vont croissant avec l’émergence de la Chine et de l’Inde. D’où la question que tout le monde se pose : la Russie est elle un joueur ou un pion sur le « Grand échiquier ? ». Nul doute que, dix ans après que cette question a été posée par Zbigniew Brzezinski, la tendance s’est révélée plus favorable à la Russie.
L’Atlas géopolitique du même auteur, plus ramassé et plus maniable, fait un tour d’horizon à peu près complet des questions actuelles. La Russie dispose d’abord d’incontestables éléments de puissance qui sont un vaste territoire, actuellement en voie de remodelage et de modernisation et une puissance militaire qui se restructure assez rapidement depuis trois ou quatre ans. Outre son grand potentiel énergétique, équivalent à celui de l’Arabie saoudite pour les hydrocarbures, la Russie possède en outre d’importantes ressources de charbon et d’uranium ainsi qu’un vaste potentiel hydraulique, sans compter ses ressources en eau et ses forêts, les plus vastes de la planète, dont la valeur ajoutée ne saurait que croître. Pour le moment, ses exportations se concentrent à plus de 80% sur l’énergie et les matières premières ainsi que sur les armes et le nucléaire, mais elle devrait profiter de ses investissements effectués dans les nouvelles technologies. Les investissements étrangers, quasi nuls en 1994, atteignent 60 milliards de dollars en 2006. Mais surtout, Pascal Marchand présente une analyse territoriale de la démographie, de la société et de l’économie russe, avec notamment les importants mouvements migratoires, le réseau ferroviaire et routier et le système des cinq mers. La carte figurant à la page 37 « La réinsertion de la Russie dans l’espace monde » montre bien que le territoire russe pourrait à l’avenir servir de pont entre l’Atlantique et le Pacifique. Déjà la Sibérie est le point de passage obligé du trafic aérien nord-Atlantique/Chine et Japon et Europe/Asie du Nord. D’autres perspectives peuvent se présenter : passage du Grand Nord, doublement du transsibérien qui relierait Rotterdam à Vladivostok en dix jours contre trois semaines à l’heure actuelle pour le fret maritime. Certes, la Russie doit faire face à d’énormes problèmes environnementaux et se dépeuple, mais elle devrait pouvoir mettre en valeur son potentiel. Ce pays a d’importants intérêts géostratégiques en raison de sa masse et de sa position : Arctique russe, débouché baltique à réorganiser, carrefours biélorusse et ukrainien, Mer noire, en grande partie perdue, turbulent Caucase à organiser, Caspienne, sans compter Asie Centrale et Extrême-Orient, zones vers lesquelles Moscou porte un intérêt nouveau.
La Russie, ouvrage collectif de quinze auteurs, pour la plupart géographes, mais qui comportent un démographe, un historien et une linguiste, réunis par Gabriel Wackermann, professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne, offre un panorama tout aussi large et suggestif. Il permet de mieux mesurer le chemin accompli par la Russie depuis le krach d’août 1998. Elle se situait alors à peu près au quatorzième rang mondial en termes de PIB ; elle a désormais intégré la club des dix premières économies mondiales, ce malgré le legs laissé par l’URSS (un environnement gravement détérioré, une industrie délabrée, un maillage urbain centralisé, des communications vétustes). Elle le doit essentiellement à son vaste potentiel énergétique et ses richesses minières, ainsi qu’à son renouveau agricole. Cet ouvrage pousse loin ses investigations et ne se borne nullement à dresser un simple état des lieux. En matière énergétique, beaucoup d’observateurs se demandent si la Russie pourra continuer à exporter des montants croissants de gaz et de pétrole, sachant que, d’ores et déjà, elle consomme 28% du brut qu’elle produit et 70% du gaz qu’elle extrait. Mais lorsqu’on examine le faible rendement énergétique de son économie, on mesure les gains qu’elle pourrait récolter en la matière. La Russie consomme 4,5 tep par habitant et par an contre 4 tep pour l’Allemagne et la France ; mais pour produire 1 000 dollars de PIB, elle consomme 2 tep, soit 10 fois plus que l’Allemagne et la France et 4 fois plus que la Pologne. Un tel raisonnement est valable dans bien des secteurs, et d’abord celui des transports. Le coût de la rénovation du seul secteur ferroviaire, le troisième du monde pour le trafic passagers (15% du total mondial) et marchandises (25%), est évalué à 23 milliards d’euros et il en de même pour les routes, ports, aéroports, canaux. Voilà comment, dans une perspective néo-keynésienne, utiliser les troisièmes ressources financières du monde (plus de 300 milliards de dollars). Autre potentiel encore largement inexploité : celui de la forêt russe, la plus vaste du monde, puisqu’elle s’étend sur quelque 764 millions d’hectares et qu’elle produit 80 milliards de mètres cubes de bois. Certes, son problème majeur réside dans son collapsus démographique sans précédent parmi les dix pays les plus peuplés du monde. On est loin du maximum atteint le 1er janvier 1992 avec 148,3 millions d’habitants ; depuis 2000, cette population décroît de 700 000 par an. On ne peut qu’être frappé aussi par le faible pourcentage de la population étrangère de la Russie : moins de 1%, soit 1,025 million. La Russie ne comporte avec Moscou qu’une seule métropole de taille mondiale, dont l’agglomération compte 10,1 millions d’habitants contre 5 millions à Saint-Pétersbourg, les autres grandes villes se situant loin derrière. On croit la connaître la Russie, mais elle reste souvent le domaine des superlatifs, possédant les frontières les plus longues du monde – 19 917 km , bordée qu’elle est de 14 pays ; elle compte également 37 653 km de côtes ; on y dénombre 110 langues réparties en quatre grandes familles (indo-européennes, ouraliennes, altaïques et caucasiennes). Parviendra-t-elle à développer son immense territoire relativement vide puisque 72% de sa population se répartit sur 23% de son territoire et que nul ne connaît le nombre approximatif de Chinois présents sur son sol, évalués de 200 000 à plusieurs millions. Cet ouvrage collectif couvre une palette extrêmement riche de questions qui complètent ou recoupent les analyses des ouvrages de Pascal Marchand ou J.-J. Hervé. Qu’il s’agisse d’urbanisme pu d’aménagement du territoire, d’environnement, de relations extérieures et de frontières, de démographie et d’économie, voici un autre ouvrage fondamental sur la Russie, grande puissance du XXIe siècle.
Slaviste de renommée mondiale, Georges Nivat clôt avec ce dernier livre une trilogie qu’il avait débutée, peu après la chute de l’URSS, avec Vers la fin du mythe russe et Russie-Europe : la fin d’un mythe. Ce dernier volet ressortit d’abord à l’autobiographie intellectuelle lorsqu’il nous relate comment il prit goût à la langue russe, en ayant fait la connaissance d’un relieur russe à l’âge de 14 ans à Clermont-Ferrand. De cette date remonte sa passion pour la langue russe, lui qui jonglait avec latin et grec. À la Sorbonne, il eut la chance d’avoir pour maître Pierre Pascal dont la destinée fut exceptionnelle. Arrivé en Russie lors de la Première Guerre, il s’y fixa, s’y maria et y vécut jusqu’aux années 1930. Son Journal de Russie reste un témoignage indispensable pour cette période. Le talent de Georges Nivat est de nous promener à travers la littérature, en éclairant d’un œil neuf les grands Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Tchékhov, Blok, Biely, Chalamov, Grossman et Soljenitsyne, mais aussi le cinéma avec Sokourov et la peinture avec le peintre et graveur Alexéïeff. Ce livre contient tant de thèmes, visite tant de lieux, explicite, souvent au moyen de courts articles, tant de références culturelles qu’il reste difficile de le synthétiser. De la Sobornost, qui désigne la nature conciliaire de l’Église, sa capacité à surmonter l’individuel tout en respectant la liberté de chaque personne aux racines russes du totalitarisme, explicitées par le fameux philosophe Nicolas Berdiaev dans le recueil des Jalons, paru en 1909, le spectre des sujets est saisissant. La pensée russe ne sait pas distinguer l’exigence de justice de l’exigence de vérité, écrivait Berdiaev, du fait de la polysémie du mot même utilisé en russe, pravda , qui signifie justice et vérité, encore qu’il existe en russe un mot qui désigne la vérité ontologique, istina. Georges Nivat nous offre donc quelques clefs supplémentaires pour mieux comprendre le destin de la Russie. Il en explore aussi les mythes et s’étend longuement sur l’orthodoxie. Il expose les racines poétiques de ce peuple, démonte le jeu subtil des nostalgies soviétiques, s’étend sur la figure tutélaire de Soljenitsyne, aborde la question des émigrés, comme Vladimir Volkoff, russe de cœur, français de plume. Dans ce parcours culturel et historique, les fantômes du Goulag occupent une place notable. L’auteur des Bienveillantes connaît très bien la littérature russe, montre-t-il, et semble jouer à lui faire écho, mais un écho ravageur. Dostoïevski, présent en filigrane dans Les Bienveillantes se posait déjà la question : le bourreau et la victime sont-ils de la même engeance, sont-ils interchangeables ? Le dernier chapitre « Quelle Europe ? » reprend et illustre le débat jamais clos entre Slavophiles et Occidentalistes, réexaminé aussi par Marlène Laruelle. Nikolaï Danilevski dans La Russie et l’Europe, paru en 1888, ne considérait-il pas déjà que les civilisations étaient mortelles et que, dans leur combat à mort, l’une doit prendre à l’autre le flambeau de l’énergie créatrice, idée reprise par Nietzsche et par Spengler dans Le déclin de l’Occident. Il fut un temps où le désir russe d’Europe correspondait au désir européen de Russie, que Blaise Cendras exprima dans La Légende de Novgorod, texte que l’on croyait perdu et qui a été retrouvé en Bulgarie avec quatre-vingt-huit ans de retard. « Puisse dans le ciel européen rouler encore longtemps le soleil géant des Slaves, roue à rayons de bois, qui restera toujours la cinquième roue du carrosse des peuples ! » Puisse la traversée d’Europe préserver encore longtemps encore son mystère !