Le Royaume-Uni, deux regards critiques

Le Royaume-Uni, deux regards critiques

Michael Mills

À propos de Francis Wheen, How Mumbo-Jumbo Conquered the World, London, Harper Perrenial (an imprint of Harper Collins), 2004, 287 pages et deRobert Winder, Bloody Foreigners : the Story of Immigration to Britain, London, Abaccus, 2004, 568 pages

L’entreprise de Francis Wheen pourra surprendre certains lecteurs en France, qui se demanderont ce que peut bien signifier « La Révolution du Vaudou », titre de son premier chapitre. Ce n’est pas, cependant, à une étude des Antilles qu’il se livre, mais bien à un passage en revue critique des croyances européennes d’aujourd’hui.
Il s’attaque d’abord à l’Âge des Lumières, au moment où l’observation de la nature est devenue primordiale, pour passer à la chronique du romantisme à travers l’Europe. Il ne s’agit ici point tant de critique littéraire que d’histoire socio-politique. Le rejet de la raison et son remplacement par le « sentiment » est à ses yeux ce qui fonde toute la pensée politique moderne. Que Wheen se situe dans le camp des classiques ne fait pas de doute, mais sa réflexion ébranle les convictions les mieux établies, au point que le lecteur finit par se demander si l’opposition entre romantiques et classiques a jamais eu la netteté que lui attribuait l’histoire littéraire et si elle persiste. Travaillant sur des époques plus proches de nous, Francis Wheen éclaire les stratégies politiques, économiques et militaires de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher.
On ne peut que saluer l’entreprise avec respect. S’il n’affiche aucun militantisme, il apparaît sans fard comme un socialiste à l’ancienne, et se revendiquant comme tel. C’est avec talent qu’il réussit à mettre en lumière ce qu’il considère comme des aberrations actuelles, telle la « troisième voie » de Tony Blair, dont il met à nu les contradictions, au Royaume-Uni comme dans le reste du monde, chez ceux qui ont vu en elle un renouvellement, politiquement « payant », de la vie politique. L’auteur entend en montrer le vide par une dissection brillante et féroce. Il n’épargne pas non plus les personnalités de Clinton, Gore ou Bush. Le premier est présenté comme un orateur sympathique à tendance populiste, le second comme un homme cultivé mais qui ne sait pas trop quoi faire de sa culture et doué d’une bonne dose d’hypocrisie, l’actuel président des États-Unis est assimilé à un homme des cavernes, incapable de se repérer dès qu’il sort de son habitat familier.
L’absurdité des débats politiques que nous connaissons obsède Francis Wheen, ce qui ne l’empêche pas de s’attaquer à des sujets qui ne relèvent plus de ce domaine. Son chapitre sur la mort de la princesse Diana montre que les Britanniques ressentaient la nécessité d’exprimer une émotion collective, dont la sincérité profonde soulève quelques questions pour l’observateur conscient que cette idole ne représentait pas grand-chose pour la plupart d’entre eux. Ce qui bouleverse surtout l’auteur, c’est cette déclaration d’un Anglais moyen (par la classe, par l’âge…), selon laquelle il aurait davantage pleuré aux funérailles de « la sainte » (!) qu’à celles de son propre père.
Wheen ne perd jamais de vue son projet, malgré ces quelques excursions ou apparentes digressions. D’un côté, il montre que le Siècle des Lumières n’est pas une invention anglaise, mais s’inscrit plutôt dans le prolongement d’une quête européenne de la Vérité et du Savoir, à laquelle on ne comprend rien si l’on ignore les traditions française, allemande, italienne, espagnole et arabo-espagnole. De l’autre, il analyse la genèse des théories les plus folles, pour ne pas parler des croyances, auxquelles le rejet de l’observation et de la déduction conduit ; il va sans dire que les illuminés, les adeptes de la boule de cristal, comme les évangélistes spécialistes de la communication de masse, ceux que l’idée d’une terre ronde ne convainc pas, n’approuveront pas son discours. Les cibles de Wheen vont bien au-delà cependant : post-modernistes et déconstructionnistes en prennent pour leur grade. Les « habits neufs de l’empereur » ou ce que nous appelons parfois la redécouverte solennelle de la roue font l’objet d’attaques répétées de l’auteur.
Le livre a été salué en Grande-Bretagne comme un grand ouvrage d’histoire socio-politique, qui a le grand mérite de n’être jamais ennuyeux, tout en étant empreint d’un cynisme que l’on qualifiera « de bon aloi ». Sa perspective européenne, assez rare dans les travaux de ce type, n’est pas son moindre atout et il passionnera ceux qui, dans tous les pays, ne se contentent pas des idées les mieux reçues.
L’œuvre de Robert Winder est destinée à un public qui, malgré les éructations de la presse populaire, ne perçoit pas l’étranger comme un intrus. Son travail est plutôt un antidote contre le poison de l’insularité. Il cherche à démontrer que les Britanniques appartiennent à un univers métissé, dont les racines sociales, linguistiques et culturelles puisent à des sources européennes, asiatiques et africaines. Sa recherche se déploie de l’ère néolithique à nos jours. Malgré son amour de la diversité, il n’a pas écrit un livre de polémiste, bien plutôt celui d’un historien qui recourt largement à la sociologie et à l’anthropologie.
La hantise de l’étranger qui garantit de gros tirages à la presse de caniveau britannique n’est pas nouvelle. Le Juif, le Hollandais, le Français, l’Italien, parmi beaucoup d’autres, ont été des cibles de la vindicte populaire dans le passé. Les Français, dont les frontières sont perméables, s’étonneront que les habitants des Îles britanniques, alors qu’ils sont entourés de la mer du Nord, de la mer d’Irlande, de l’océan Atlantique, formant de véritables douves autour du château d’Albion, s’inquiètent autant de voir « l’étranger » fouler leur sol.
Winder consacre une grande partie de son récit à l’apport des étrangers à la culture britannique. Les Français ont droit à une place de choix, dès 1066, quand Guillaume le Conquérant impose après sa victoire un ensemble de lois. Il évoque aussi l’influence des Huguenots qui, après la Révocation de l’Édit de Nantes, arrivent en masse sur le sol britannique, où ils ont transformé l’artisanat et les métiers. C’est à eux que l’on peut attribuer l’origine de la Révolution industrielle. Le métier Jacquard, qui reste de nos jours à la source des exportations les plus rentables de l’Écosse, est une invention huguenote.
L’auteur n’oublie pas dans sa vaste fresque l’Empire britannique. Il reconnaît la richesse des échanges entre colonisateurs et colonisés : importation des matières premières, exportation des produits finis, exportation par les Britanniques de leur savoir-faire et de leurs compétences pour faire démarrer l’industrie dans d’autres contrées, plus favorables à l’enrichissement des investisseurs. Pour finir par l’arrivée des ex-colonisés qui s’installent chez leurs ex-colonisateurs, étape qui n’avait guère été prévue. Winder décrit de façon magistrale l’arrivée près de Londres de l’« Empire Windrush » en 1948 avec sa cargaison de 500 Antillais. Commençait ainsi la série des mouvements d’immigration postérieurs à la Seconde Guerre mondiale au Royaume Uni, mouvements qui devaient bouleverser la culture du pays. La question de l’esclavage n’est pas passée sous silence, comme souvent dans ce type d’ouvrage, mais c’est à la notion d’échanges culturels que Winder s’attache surtout. L’étude fine du rapport entre émigration et immigration au cours de l’histoire du Royaume-Uni démontre que le nombre de Britanniques s’expatriant est très supérieur à celui des nouveaux arrivants.
Pour finir, Winder évoque la période contemporaine : le tunnel sous la Manche, le camp de Sangatte, la réaction des Britanniques à ces deux « événements » qui bouleversent leur perception du monde, l’inquiétude que suscitent chez eux les immigrés économiques des pays de l’Est, tels sont les thèmes sur lesquels il nous incite à réfléchir… avec retenue.