Présences intellectuelles outre-Manche : l’étranger intime et la nostalgie d’un ailleurs

Présences intellectuelles outre-Manche : l’étranger intime et la nostalgie d’un ailleurs

Béatrice Blanchet

À propos de Stefan Collini, Absent Minds. Intellectuals in Britain, Oxford, Oxford University Press, 2006, 526 pages

« Isaiah Berlin, prince des intellectuels, disparaît à l’âge de 88 ans ». En novembre 1997, le quotidien britannique The Guardian saluait la mémoire du « plus honoré et profondément admiré des intellectuels de son époque » en des termes respectueux qui ne sauraient surprendre un lecteur français : à quelques années de distance, ce dernier fut informé, dans un registre, certes, plus militant, de la disparition de Pierre Bourdieu, « sociologue de tous les combats » symbolisant l’esprit dreyfusard par son souci constant d’un « contre-pouvoir critique » (Le Monde du 24 janvier 2002). Le parallèle entre ces discours de célébration marqués du sceau de la perte et de l’absence ne saurait occulter la prégnance d’attitudes et d’historiographies distinctives concernant les intellectuels, de part et d’autre de la Manche.
L’imposant ouvrage de l’historien Stefan Collini traite de la « question » des intellectuels britanniques au cours du vingtième siècle, « en d’autres termes, il examine les modalités selon lesquelles l’existence, la nature et le rôle des intellectuels ont été pensés et discutés, notamment les affirmations concernant leur absence ou leur relative insignifiance » . Discours de déni paradoxalement exprimés par des penseurs pleinement engagés dans l’espace public, tel Bertrand Russell qui, faisant écho à G. B. Shaw, affirmait : « Je ne me suis jamais qualifié d’intellectuel et personne n’a jamais osé m’appeler ainsi en ma présence. » S’attachant à mettre en lumière et à clarifier un sujet « à la fois familier, troublant et irrésolu » (le terme « intellectuels britanniques » étant bien souvent conçu comme un oxymore), Stefan Collini révèle la prégnance d’une riche tradition de débats concernant les clercs engagés, perçus au prisme d’Ailleurs (Elsewheres) exotiques, utopiques et redoutés. Ces ailleurs peuvent être géographiques, tel le paradigme de l’engagement dreyfusard dont l’Affaire résonna avec constance, ou idéalisés et fantasmagoriques, à l’image des leitmotive déclinistes déplorant la spécialisation croissante d’un savoir coupé de son public ainsi que la dilution d’une Culture remplacée par le divertissement médiatique. Stefan Collini poursuit ici une réflexion amorcée dans un ouvrage de référence, Public Moralists, où était décrite la solidarité des élites politiques et intellectuelles victoriennes, unies par l’éminent désir de rappeler à leurs contemporains la nécessité d’« engagements rigoureux inspirés par des valeurs morales » .

L’intellectuel comme autorité culturelle : la délicate oscillation entre érudition spécialisée et engagements publics

Soucieux d’émanciper la notion d’intellectuel de l’opposition entre dissidence et intégration, Stefan Collini entreprend méthodiquement de décentrer son analyse par rapport au modèle de l’intellectuel dreyfusard, paradigme d’une intervention collective dans le champ politique : il convient, selon lui, de replacer « la comparaison conventionnelle et implicite avec la France par un contexte international explicite et élargi » afin de « fournir un rectificatif salutaire aux clichés éculés de l’exceptionnalisme britannique » .
Développant une acception culturelle du terme afin de privilégier les notions de « voix, genre et public » qui informent le ton et le registre des débats britanniques, Stefan Collini se démarque de l’acception politique illustrée par « la protestation des intellectuels » (L’Aurore, janvier 1898) selon laquelle l’intellectuel est défini comme un « homme du culturel mis en situation d’homme du politique » (Pascal Ory). Autorité culturelle animée par le civisme (mais également par l’ambition), l’intellectuel s’étaye sur sa compétence érudite pour s’adresser à un public cultivé, mais non spécialiste, sur des sujets d’ordre général concernant la communauté dans son ensemble. Inhérente au concept, l’oscillation entre compétence savante et prise de parole publique a constitué une source de polémiques en Grande-Bretagne et sur le Continent : en témoignent les propos ironiques de Ferdinand Brunetière déniant au « professeur de tibétain » le titre de « gouverner ses semblables » ou les charges déplorant alternativement le retrait dans la tour d’ivoire académique et le dévoiement de l’intellectuel devenu « amuseur » médiatique (Michael Ignatieff).
« Une des activités les plus caractéristiques des intellectuels est de s’engager dans des débats les uns avec les autres sur le statut et le rôle des intellectuels dans leur société » , estime Stefan Collini. Son étude des relations entre l’intellectuel et son public accorde une dimension cruciale aux canaux d’expression tels que les périodiques. C’est ainsi qu’entre 1907 et 1922, les revues The Nation (libérale radicale) et New Age (socialiste) ouvrirent largement leurs colonnes à des polémiques concernant la responsabilité des « intellectuels », contribuant à enraciner le mot dans l’usage d’une fraction des classes cultivées tout en faisant advenir l’intellectuel comme présence et comme voix. Il convient de noter à cet égard la prégnance d’un anti-intellectualisme socialiste (associant intellectualisme et fanatisme), exprimé avec autant de force que la confiance des libéraux dans les avancées de la science et de la démocratie éclairée. Par la suite, la New Left Review créée en 1960 favorisa de profondes mutations dans les débats concernant la question des intellectuels en Grande-Bretagne, alors même que la « thèse de l’absence » acquérait le statut d’une doxa. Comme l’illustre la polémique opposant l’historien marxiste Perry Anderson (selon lequel les intellectuels anglais n’avaient jamais constitué d’intelligentsia véritable) à E.P. Thompson qui se réclamait du socialisme libertaire de William Morris, c’est au sein de la Nouvelle Gauche britannique que l’usage conjoint des concepts des sciences sociales et du marxisme entraîna la reviviscence d’une interprétation exceptionnaliste de l’histoire nationale.
La mise en évidence de l’oscillation entre la réputation érudite et les impératifs de l’engagement public permet d’appréhender les apparentes contradictions de trajectoires académiques à la fois militantes et marquées par l’attentisme, tout en explorant la dialectique entre érudition et engagement. Cette posture complexe a été incarnée par l’historien A.J.P. Taylor : délégué britannique au Congrès des Intellectuels de Wroclaw (1948) aux côtés de l’historien communiste Christopher Hill, A.J.P. Taylor qui s’identifiait volontiers aux fauteurs de troubles opposés aux lois sur le blé (Corn Laws) ne nourrissait aucune sympathie pour la désobéissance civile, et il ne s’engagea que très brièvement dans la campagne contre le désarmement nucléaire, à la fin des années 1950.
La crainte de s’aliéner les faveurs d’un amateur traditionnellement associé au pragmatisme et au bon sens a parfois donné lieu à de véritables « rituels d’expiation et d’autoprotection » (Bruce Robbins) révélateurs du malaise des intellectuels britanniques écartelés entre les demandes conjointes d’érudition spécialisée et les impératifs civiques de publicisation du savoir. Reprochant aux philosophes réalistes d’avoir été les « propagandistes d’un fascisme à venir » du fait d’un « détachement purement scientifique par rapport aux questions d’ordre pratique » (An Autobiography, 1939), le classiciste oxfordien R.G. Collingwood déclara vouloir désormais combattre au grand jour, dans les dernières années de son existence. Collingwood rédigea au cours de l’été 1940 un essai intitulé Fascisme et Nazisme, où la tragique avancée des divisions de Panzer était pourtant passée sous silence, appréhendée comme l’épiphénomène d’une « maladie spirituelle » gangrenant le cœur de l’Europe ; le philosophe oxfordien y invoquait avec nostalgie l’antique Cité-État menacée par la démocratie de masse, dans la lignée d’un T.S. Eliot hanté par la décadence d’une société moderne corrompue par le libéralisme. Selon Stefan Collini, R.G. Collingwood, véritable « intellectuel manqué » (sic) « fournit un exemple instructif de la manière selon laquelle le fait d’occuper le rôle d’intellectuel au sens culturel est toujours une question de degré et non une identité immuable » . La légitimation d’un attentisme fondé sur des présupposés épistémologiques trouva une subtile illustration dans l’essai du philosophe A.J. Ayer intitulé The Claims of Philosophy (1947) : sympathisant travailliste rendu célèbre par ses causeries radiophoniques, A.J. Ayer opposait les « Pontifes » (métaphysiciens recherchant la vérité ultime) aux « Compagnons » [Journeymen], hostiles au savoir spéculatif et peu soucieux d’éclairer leurs contemporains sur le sens de la vie. Cette disjonction entre positions professionnelles et publiques indique nettement, à travers ces postures ambivalentes, « qu’il y a un objet de désir en cause ici » , entre « envie de Dreyfus » (sic) et tradition de déni.

L’intellectuel, un « objet de désir » à l’épreuve du comparatisme et de la dissidence

À travers sa complexe histoire linguistique, la généalogie du terme établie par Stefan Collini révèle une structure feuilletée, porteuse des résonances de la pensée contre-révolutionnaire et du dialogue culturel avec le Continent, mais également héritière de débats vernaculaires. De fait, entre les hasards et la nécessité, le terme « intellectuel » (dont la première occurrence apparut sous la plume de Byron, en 1813) a graduellement pris racine en Grande-Bretagne, « sa commodité comme terme collectif embrassant un éventail de rôles pour lequel aucun terme n’existait » : les idéaux d’une Clerisy (Coleridge) pétrie de religiosité ainsi que les connotations militantes attachées aux « travailleurs intellectuels » exaltés par Beatrice Webb au sein de la Fabian Society ne connurent qu’une existence intermittente. Découlant de la naturalisation et de l’acculturation de sens conjointement puisés au cœur de sciences sociales naissantes et des dissidences continentales, nombre de significations déposées par cette histoire agissent encore dans le champ sémantique du mot. Stefan Collini rappelle opportunément la centralité de la France au cœur des imaginaires culturels, mais également la forte attraction exercée par l’Allemagne, « pays du Geist », une passion déçue par l’embrigadement de 93 Intellektueller (dont le philologue Wilamowitz) sous la bannière du Manifeste patriotique de 1914. Conçue comme le refoulé de l’anglicité, cadre des passions rebelles et rurales, l’Irlande joua également un rôle d’Ailleurs fantasmé et redouté dans ces idéalisations de l’intellectuel. Au cours des années 1960, le poète Yeats sera même cité comme précurseur d’un espace public radical par le critique littéraire marxiste Terry Eagleton qui s’enthousiasmait en ces termes : « Yeats a connu la bonne fortune de vivre à une époque – celle du nationalisme irlandais où il semblait possible de réinventer un rôle public pour le poète. »
Le positionnement instable des intellectuels de gauche est remarquablement illustré par les « versions de déni » exprimées par George Orwell, témoin attentif de la guerre d’Espagne et auteur d’un vibrant Hommage à la Catalogne (1938). Dans son essai polémique The Lion and the Unicorn (1940), Orwell critiquait vigoureusement l’intelligentsia britannique : « Ils prennent leur cuisine à Paris et leurs opinions à Moscou » [They take their cookery from Paris and their opinions from Moscow] . Orwell exprime de façon exemplaire, selon Stefan Collini, l’anti-intellectualisme de l’intellectuel dont le discours de déni dessine en creux le visage d’un l’intellectuel critique doté d’une valeur hautement performative : « Paradoxalement, il se pourrait qu’il ait contribué à habituer ses lecteurs anglais à considérer comme une figure familière de leur société la catégorie même qu’il attaquait » note pertinemment Collini. Représentant la nemesis et la décadence de l’intellectuel anti-patriotique et cosmopolite, le politiste Harold Laski fut accusé d’avoir prôné le recours à la violence révolutionnaire au mépris du verdict des urnes avant d’être jugé par un jury spécial, dans une atmosphère marquée par un antisémitisme insidieux, et il perdit son procès en novembre 1946. L’impeccable pedigree intellectuel de Laski, fervent défenseur de la haute culture, illustre en outre le positionnement complexe de nombreux intellectuels britanniques prenant sporadiquement des prises de position radicales tout en s’identifiant aux « gentlemen d’Angleterre ».
Refusant l’univocité de définitions normatives, Collini entreprend un travail rigoureusement comparatif et réflexif sur un concept doté d’une texture particulièrement dense. Replaçant les occurrences du terme « intellectuel » au sein de sa genèse et dans l’intégralité de son champ sémantique, en examinant les variantes discursives caractérisant la Grande-Bretagne, les États-Unis et les pays du Continent européen, Collini se montre soucieux d’éviter les multiples écueils d’un comparatisme prisonnier de la « typicalité » (E.P. Thompson), énonciation de particularités abstraites de leur contexte et peu attentives au processus de traduction/translation effectué sur la résonance des mots. Inscrivant les intellectuels et leurs engagements dans le cadre d’identités culturelles de longue durée, Absent Minds souhaite s’émanciper d’une historiographie dominée par « le récit stéréotypé de la situation dans un seul pays – la France » . Depuis le XVIIe siècle, la définition de l’identité anglaise et britannique s’est en effet étayée sur des comparaisons littéraires puis politiques avec la France, terre des Lumières révolutionnaires et de la Terreur : « Le récit de l’histoire nationale par des historiens Whig du dix-neuvième siècle nécessitait effectivement le contraste […] de l’oscillation française entre révolution et despotisme pour mettre en valeur sa propre morale de célébration » .
Au cours du vingtième siècle, la référence à l’intellectuel dreyfusard a modelé la posture de l’intellectuel britannique, révélant le rôle central joué par les contrastes européens au sein de l’imaginaire culturel. Dans une lettre écrite à un ami lors de ses conférences données à Caxton Hall en 1915, Bertrand Russell évoquait ainsi son espoir en une prise de conscience collective contre l’injustice de la guerre : « Toutes sortes de personnalités littéraires et artistiques qui méprisaient auparavant la politique sont incitées à agir comme elles l’ont été en France par l’Affaire Dreyfus » . Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que s’exprimait la nostalgie du compagnon de route et de l’intellectuel critique des années 1930, l’Affaire sera évoquée par des hommes publics, en opposition au quiétisme exprimé par des écrivains tels que Kingsley Amis (« Socialism and the Intellectuals », janvier 1957). L’historien et journaliste Paul Johnson affirmait sa foi résolue dans la Raison en politique, à la lumière des récentes manifestations de Trafalgar Square opposées à l’intervention britannique à Suez : « Jamais au cours de l’histoire moderne, l’élément intellectuel de la nation n’a été aussi uni, militant, et, je le suggère, victorieux » .
Si l’affaire Dreyfus représentait, aux yeux d’éminents victoriens, le symptôme d’une civilisation française hostile à la règle de droit célébrée dans la lignée de Burke , Stefan Collini note opportunément que le mot « intellectuel » a bénéficié de la mémoire collective d’engagements publics datant de la période victorienne. Ainsi, à l’occasion de la répression turque de la révolte bulgare de 1876, les figures les plus prestigieuses du monde intellectuel mirent leur autorité dans la balance « selon des modalités qui auraient semblé familières de manière rassurante même au plus militant des enragés de la Rive Gauche des années 1950 » .
Évoquant, à la suite de Perry Anderson, la position particulière occupée par la France, « l’unique nation européenne représentant l’étranger intime, le séduisant Autre de l’âme nationale » dans l’imaginaire britannique, Stefan Collini analyse la constance de cette idéalisation au cours du siècle, dans des sociétés telles que les États-Unis (avec l’exemple des New-York Intellectuals opposés au « marché » culturel avant d’être intégrés à de prestigieuses institutions académiques) et la France, à travers la réception de l’ambiguë Trahison des Clercs de Julien Benda, ouvrage devenu une référence quasiment liturgique dans la littérature anglo-saxonne. Récusant l’idéalisation de l’intellectuel sans attaches et s’opposant à une revendication de l’étrangèreté [outsiderdom] qui se nourrit de métaphores de pureté, à distance des étreintes de Mammon, du Léviathan ou de la Renommée, Collini refuse d’associer l’intellectuel aux charmes de la dissidence [the glamour of dissent] et il rappelle la constance de cette idéalisation au cours du siècle, F.R. Leavis, éminent professeur à Cambridge, se décrivant ainsi comme un « hors la loi ». À cet égard, Collini brosse un tableau particulièrement cruel et parfois injuste des Representations of the Intellectual (1993), série de prestigieuses conférences données à la BBC par Edward Said : « voix des sans-voix » ayant exalté la lutte héroïque de l’intellectuel « avec le pouvoir oppresseur du conventionnel, de l’officiel, de l’établi » , Said aurait succombé à la tentation de s’ériger en champion des miséreux de la planète.
Attentif aux genèses, aux modalités du débat et aux stratégies de déni présentes dans nombre d’espaces nationaux, Collini rappelle opportunément la force de l’anti-intellectualisme, qui demeure une force potentielle du terme, au paradis (supposé) des intellectuels. La France n’est en outre pas exempte d’un discours du déclin rattaché par Jacques Julliard à l’érosion d’une « culture du conflit », discours replacé par des intellectuels tels que Pierre Nora dans le cadre d’un nécessaire combat « contre la spécialisation universitaire et la dégradation journalistique ».

Une espèce en voie d’extinction ? L’intellectuel entre spécialisation et culture de la célébrité

Dans les derniers chapitres de son ouvrage, Stefan Collini entreprend de réfuter deux idées reçues omniprésentes dans l’abondante littérature consacrée au rôle et à la postérité des intellectuels en Grande-Bretagne : sous-estimant l’oscillation continuelle entre le pôle de la spécialisation et celui de la publicisation du savoir (mouvement qui définit l’existence même de l’intellectuel), les propos concernant la spécialisation extrême du savoir et la puissance d’une « culture de la célébrité » constituent une des formes les plus récentes prises par la séculaire tradition de déni.
Stefan Collini replace ces thèmes ainsi que l’évolution de ces deux tendances dans une perspective de longue durée, rappelant que le thème de la spécialisation était déjà au cœur des écrits réformistes de Matthew Arnold (Culture and Anarchy, 1859), un siècle exactement avant que C.P. Snow ne qualifie de « luddites » et de « scélérats » les intellectuels tentés par des formes de reconnaissance purement académiques (The Two Cultures, 1959). Personnalité conciliant des engagements militants avec son prestige de d’érudit oxfordien – il s’opposa notamment avec force à la politique d’apaisement en 1938 , le philosophe A.D. Lindsay combattit les périls d’une spécialisation trop poussée et il créa le cursus universitaire des Modern Greats (connus aujourd’hui sous le nom de PPE), l’étude conjointe de la philosophie, de la science politique et de l’économie devant contrebalancer la précoce division des savoirs. Collini fait remarquer qu’un tel usage d’une autorité acquise dans le champ savant et académique est consubstantiel au rôle de l’intellectuel qui présuppose un degré de spécialisation afin de légitimer et de conforter des prises de position publiques.
À travers l’histoire du Troisième Programme (Third Programme) de la BBC, lancé en septembre 1946, Stefan Collini analyse la manière dont les mutations technologiques sont susceptibles de remodeler la relation entre l’intellectuel et son public. Il rappelle que c’est sur les ondes du Troisième Programme, media doté d’une forte ambition intellectuelle, que la pièce Les Grenouilles d’Aristophane, traduite par l’helléniste Gilbert Murray, fut retransmise, complétée par des scènes en grec ancien. En 1952, le jeune Michael Ventris y annonça le déchiffrage du linéaire B lors d’une conférence dont la portée scientifique dépassait le cercle restreint des archéologues érudits. Les projets de transformer une grille de programmes jugée élitiste mais néanmoins soucieuse de convertir les aspirants lettrés aux subtilités de la philosophie analytique ou de la science contemporaine soulevèrent régulièrement des alarmes parmi les intellectuels britanniques. En 1969, le projet d’en faire une radio musicale entraîna une avalanche de lettres de protestations envoyées à la presse, « 40 membres de la High Table de King’s College » ainsi que des « professeurs de Gonville and Caius College, Cambridge » défendant l’idée que le Troisième Programme fournissait « un soutien culturel à la communauté dans son ensemble » , un argument que n’aurait pas désavoué l’auteur de Culture et Anarchie. Selon Stefan Collini, ces lettres ouvertes au Times représentent une manière essentiellement « oblique » d’aborder la question des intellectuels en Grande-Bretagne, mais l’historien aurait pu rappeler l’écho d’un moment méconnu de l’histoire intellectuelle britannique : une véritable guerre de pétitions et de contre-pétitions avait, en effet, opposé les universitaires oxfordiens lors de l’intervention britannique à Suez et, plus récemment, en opposition à la guerre au Vietnam, 100 professeurs de l’Université d’Oxford avaient signé une lettre ouverte contre la politique gouvernementale, un mode d’action collectif privilégié par les intellectuels français depuis l’Affaire.
En conclusion de son ouvrage, Stefan Collini s’attache à réfuter les déplorations contemporaines concernant l’essor d’une culture de la célébrité qui aurait entraîné la disparition des intellectuels véritables. Appuyé par une formule lapidaire de Matthew Arnold, il rappelle la permanence et la répétitivité d’un pessimisme culturel hanté par la nostalgie des paradis intellectuels perdus : évoquant les successeurs déjà oubliés du grand Spinoza dans les années 1860, le réformateur moraliste avait affirmé : « ils possédaient la célébrité, Spinoza avait la renommée » . Suggérant que la hantise contemporaine du déclin culturel repose sur un schéma mental inscrit dans la longue durée, Stefan Collini prend néanmoins acte des mutations sociales intervenues dans la seconde moitié du vingtième siècle, analysant la pluralité des espaces publics et interrogeant la figure tutélaire d’un intellectuel longtemps conçu « comme le législateur reconnu du monde » .
L’ouvrage de Stefan Collini peut être replacé dans le contexte d’une historiographie britannique soucieuse de mettre en lumière la contribution des intellectuels à la formulation des géographies identitaires, préoccupation dont témoignent avec une vigueur remarquable des essais monographiques ainsi que des recherches concernant les valeurs de l’anglicité, depuis la fin des années 1990 .
L’exclusion d’une sphère politique, étroitement confondue avec le champ partisan de la compétition politique au profit de l’« autorité culturelle », montre parfois ses limites, laissant de côté un pan entier de l’histoire intellectuelle appréhendée en relation avec le pouvoir et les idéologies : on pourra ainsi trouver discutable l’affirmation selon laquelle la Première Guerre mondiale, période où se posa avec acuité la question des relations entre l’intellectuel et les autorités, l’érudition et l’engagement, « n’a pas en elle-même marqué un tournant majeur dans la compréhension du rôle des intellectuels » .
Mais cette limitation ne saurait occulter la profonde rigueur intellectuelle, la foisonnante érudition ainsi que la grande finesse d’analyse de l’ouvrage de Stefan Collini. À ces incontestables qualités scientifiques, on pourra ajouter les précieuses vertus d’estrangement fournies par le regard à la fois éloigné et critique d’un observateur de la vie culturelle qui met en lumière l’ubiquité des anti-intellectualismes et des déclinismes. Absent Minds confronte ainsi le lecteur et le citoyen à une saisissante permanence, celle d’« une tradition établie » considérant les intellectuels « comme “rétrogrades”, “marginalisés” ou tout simplement “absents” » .