Ne pas oublier l’Allemagne

Ne pas oublier l’Allemagne

Eugène Berg

À propos de Élisabeth Décultot, Michel Espagne et Jacques Le Rider, Dictionnaire du monde germanique, Bayard, 2007, 1310 pages ; Manfred Ernst Kowallik et Serge Maugey, D wie Deutschland. Ce qu’il faut savoir sur nos voisins allemands, Ellipses, 2006, 286 pages ; Mathias Matussek, Nous les Allemands, Saint-Simon, 2007, 356 pages ; Roland Charpiot, Histoire de Berlin, Vuibert, 2007, 286 pages ; Bruno Lieser, Les années Schröder, Ellipses, 2006, 144 pages ; Carole Maigné, Johann Friedrich Herbart, « Voix allemandes », Belin, 2007, 239 pages ; Jean-Claude Monod, Hans Blumenberg,« Voix allemandes », Belin, 2007, 240 pages

Quelles que soient les vicissitudes de l’actualité, et les évolutions politiques, culturelles, économiques en cours, l’Allemagne reste, en de nombreux domaines, le premier partenaire de la France. Pourtant la connaissance de la langue allemande, et partant de la culture et de la pensée allemandes, est en recul. L’intérêt que nous portons à notre voisin d’outre-Rhin apparaît moindre qu’au lendemain de la Réunification, qui fut marquée par le tandem Mitterrand-Kohl. Ce relatif désintérêt des Français vis-à-vis de la nouvelle Allemagne exprime-t-il une tendance de fond ? Est-il appelé à perdurer et à s’approfondir ? Le public lettré français, même non germaniste, dispose d’un flux constant d’ouvrages qui lui permettent de sonder non seulement les abîmes de l’âme allemande, mais de comprendre aussi les raisons du retour du Made in Germany, qui a rendu à l’Allemagne, durant ces quatre dernières années, son rang de premier exportateur mondial avec un volume de 894 milliards d’euros en 2006 (+ 13,7%), dont 86,1 milliards se dirigeant vers la France, son premier client et fournisseur (63,5 milliards d’euros).
Il convient de saluer l’apparition du beau Dictionnaire du monde germanique et de remercier l’éditeur d’avoir eu le courage d’entreprendre une telle entreprise, à l’heure où l’apprentissage de l’allemand est en déclin. Dans les années 1950, un quart des lycéens et collégiens lisaient la langue de Goethe et de Schiller, comme première langue, quota qui est tombé à 10-12% au moment de la Réunification, et qui se situe désormais autour de 7 à 8%. Ainsi un pays avec lequel nous effectuons la plus grande partie de nos échanges extérieurs, dont nous accueillons 10 millions de touristes par an et qui reste notre principal partenaire au sein de la construction européenne, est de moins en moins connu dans sa profondeur historique et sa densité des larges élites françaises. Saluons également avec force, le travail des trois coordinateurs, Élisabeth Décultot, Michel Espagne, tous deux directeurs de recherche au CNRS, le second, historien et spécialiste des échanges culturels franco-allemands, et Jacques le Rider, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, qui a largement couvert le champ littéraire et effectué des incursions dans l’histoire et la géopolitique.
Quel est le champ couvert par ce monument de savoir qui couvre le « monde germanique » ? Le terme ne se réduit ni au Saint-Empire romain-germanique, dissous par Napoléon en 1806, ni à la seule Allemagne et à l’Autriche. Le monde germanique désigne ce que les auteurs nomment la « germanophonie », par analogie à la francophonie, à l’hispanité, ou au monde lusophone. Mais ce monde germanique, qui repose essentiellement sur des fondements linguistiques et, partant, culturels, ne se réduit pas aux seules frontières physiques, elles-mêmes fluctuantes, des pays germaniques, car ils y incorporent tous ceux qui y ont été reliés par la pensée, leurs œuvres, qui ont influencé la pensée germanique ou ont été marqués par elle.
On y trouve ainsi une entrée pour Victor Cousin, qui en tant que Français au demeurant peu compétent en allemand a attiré l’attention de ses concitoyens sur la philosophie allemande ou une sur Thomas Carlyle, traducteur, entre autres, de Goethe et de Schiller en anglais. On découvre un article sur Dostoïevski, qui n’a jamais caché la grande influence qu’exercèrent sur lui E.T.A. Hoffmann et Schiller et qui, à son tour, a fortement marqué Nietzsche qui disait : « Il fut le seul psychologue dont j’ai appris quelque chose. » Vladimir Poutine, lors de sa dernière rencontre avec Angela Markel à Wiesbaden n’a-t-il pas rappelé que c’est dans cette ville d’eaux qu’il avait conçu l’intrigue du Joueur ? L’article sur lui mentionne un livre de Sigmund Freud, écrit en 1928, Dostoïevski et le parricide, méconnu aujourd’hui. Il y a tant d’autres liens culturels, philosophiques, sociologiques, historiques dans cet ouvrage auquel ont collaboré une centaine de spécialistes que l’on y entre à chaque fois avec un plaisir renouvelé : la Rome de Winckelmann ou des peintres nazaréens, le Paris de Heinrich Heine ou de Walter Benjamin, ont autant droit de cité que le Berlin des cercles romantiques. Peu de champs du savoir ou des arts ont été laissés de côté. On y trouve Paul Klee, mais aussi Wassily Kandinsky. Certains pourraient s’étonner de voir ici le peintre d’origine russe qui puisa ses sources d’inspiration aussi bien dans les cultures russe, française qu’allemande et qui, après la fermeture du Bauhaus en 1933, vint se réfugier en France où il mourut en 1944 à Neuilly-sur-Seine. Or, non seulement il séjourna longuement en Bavière, à Murnau, mais il étudia et pratiqua la technique d’art populaire bavaroise, la Hinterglasmalerei, fut influencé par les expressionnistes allemands et fut un membre éminent du mouvement du Blaue Reiter. D’autres domaines du savoir sont couverts comme la dérive des continents, due à Alfred Lothar Wegener, ou le calcul différentiel et intégral, dont le père fut Gottfried Wilhelm Leibniz. Mentionnons aussi une entrée sur les ébénistes allemands à Paris, dont le plus célèbre fut Riesener. Chaque article est accompagné d’une bibliographie conséquente, mais comme les auteurs ne sont pas tous français, les sources citées sont parfois allemandes, comme c’est le cas pour Elias Canetti, dont on ne mentionne pas le fait que ses œuvres ont été traduites en français.
Autre satisfaction, le dictionnaire offre des entrées sur tous les concepts forgés par la pensée allemande : aliénation (Entfremdung), Aufklärung, Begriffgeschichte (histoire des concepts), Bildung, Geist, Grund, Grundlage, Grundsatz (fondements), Mitteleuropa, Macht, Machtstaat (pouvoir), Sonderweg (exception allemande). 44 pages de cartes, de multiples lexiques par nom, par lieux, etc. permettront à chacun d’y puiser selon ses besoins et ses affinités. Peut-être aurait-on souhaité que l’analyse, par exemple, de la dialectique entre communauté et société, explicitée par Ferdinand Tönnies, comporte plus d’une page. Il en est de même pour « les frontières » et de la géopolitique allemande, trop réduites aussi. La conception très large du monde germanique adoptée par les auteurs les a conduits, en de rares occasions, à certains débordements : l’article consacré à Catherine II, née Sophie Auguste Friedrike, princesse d’Anhalt-Zerbst, rédigé avec soin, ne parle que de son œuvre effectuée en Russie et de ses liens, bien connus avec les Encyclopédistes français. Mais où est le lien intellectuel et culturel avec le monde germanique ? Pas un mot sur les Allemands de Catherine II « transplantés » sur la Volga et dont les descendants furent déportés par Staline. Pourquoi n’avoir pas mentionné aussi que, sa mère étant une von Holstein-Gottorf, on dénomma par la suite la dynastie des Romanov de Holstein-Gottorf ? Mais ce Dictionnaire reste une œuvre qui fera date.
Pour compléter les informations de ce Dictionnaire, le lecteur pourra se référer au D wie Deutschland, ouvrage de civilisation original en raison du style et de la nature des sujets qu’il traite. Ce n’est pas une simple compilation d’événements et de chiffres, mais un double regard croisé et engagé que portent les auteurs sur l’Allemagne, en la comparant constamment avec la France, afin de souligner tout ce qui différencie et relie ces deux pays qui, lorsqu’ils unissent leurs efforts, sont capables d’excellence. D wie Deutschland s’efforce d’aborder les domaines essentiels de la vie et de la démocratie en Allemagne. On passe ainsi de Benoît XVI au football, de la biographie des hommes politiques à la présentation des grandes entreprises allemandes. L’ouvrage s’appuie sur une présentation structurée avec tout ce qui relève du Bund (de la Fédération), d’une part, et des Länder, d’autre part, une répartition des compétences que les Français ont du mal à comprendre. Les dossiers sont traités selon l’ordre chronologique ou alphabétique, ou bien par unité thématique. D wie Deutschland est d’abord un outil de travail pour les germanistes, mais il touchera un public plus large intéressé par l’Allemagne grâce à la présentation bilingue. Il est écrit dans une langue authentique, ce qui permettra également aux germanistes d’accomplir un travail d’enrichissement lexical.
Mathias Matussek, journaliste au Spiegel, âgé de 53 ans, représente bien les générations allemandes de l’après-guerre, symbolisant le modèle économique allemand tant vanté jusqu’en 1989. Il nous présente l’Allemagne tout court, qui n’est plus occidentale ou orientale, à travers un parcours intimiste de héros et de poètes fondateurs aux personnalités contemporaines. Heine, Dürer, Beethoven, Bach, Goethe, Hegel bien sûr, mais aussi Beckenbauer et Heidi Klum, qui s’est hissée au sommet de la mode. Pour lui, l’Allemagne doit en finir avec la repentance et se tourner résolument vers l’avenir. Il décrit un pays en pleine mutation politique et intellectuelle, et profondément démocratique, une Allemagne qu’on aurait envie d’aimer, sinon d’admirer. Ses divers itinéraires nous conduisent dans maintes villes, dont certaines, situées à l’Est, ont connu une véritable renaissance : Erfurt, Leipzig, Dresde, mais aussi Görlitz la baroque, Stettin qui abrita les grands princes de Poméranie. À ses yeux, Angela Merkel symbolise pleinement l’Allemagne réunifiée : Démaquillée et honnête par rapport à Blair, sans fioritures par rapport à Chirac, monstre d’intelligence par rapport à Bush, démocrate comparée à Poutine. Tout le monde est optimiste depuis que Merkel gouverne !
On peut vraiment parler des années Schröder comme le montre Bruno Lieser, maître de conférences à l’Université de Rouen. En effet, ce neuvième chancelier allemand depuis la naissance de la RFA en 1949 et le troisième appartenant au SPD est le premier social-démocrate à ne pas être parvenu au pouvoir avec l’aide de partis bourgeois. À cheval entre les deux siècles, il symbolise bien la République de Berlin qui a su faire passer ses intérêts nationaux avant ceux de ses partenaires ou protecteurs américains. Sorti sans gloire à la suite du scrutin de septembre 2005, marqué par un relent de scandale du fait de son entrée à la tête du consortium sur le gazoduc nord-européen, son bilan à la chancellerie fédérale est substantiel : passage au droit du sol, ouverture des retraites aux fonds de pension, réforme fiscale, impôt écologique, abandon du nucléaire, recherche d’une maîtrise de l’immigration, nouvelle politique culturelle avec la création d’un ministère fédéral. La RFA est devenue un pays décomplexé qui désire assumer toutes ses responsabilités sur le plan international. Pourtant, les années Schröder auront apparemment favorisé la montée du FDP et de Die Linke issu du PDS, notamment dans la partie orientale. Mais Schröder a su aussi maintenir le capital électoral du SPD, bien que celui-ci ait constamment diminué (40,9% en 1998, 38,5% en 2002, 34,2% en 2005) et qu’il se situe aujourd’hui à 30%.
Dans France-Allemagne, Stéphanie Krapoth, qui a soutenu à Besançon une thèse sur l’imagerie réciproque de la France et de l’Allemagne, et qui y enseigne désormais, reprend l’essentiel de ses découvertes. C’est en s’appuyant sur des sources variées, qui révèlent souvent une saveur inattendue, qu’elle a exploré ce domaine encore peu couvert. Quelle image projettent les manuels scolaires d’histoire et de géographie, des articles et dessins publiés dans les journaux satiriques français et allemand, et, pour la période récente, des documents, provenant des médias, destinés à un large public ? En dépit de leurs différences, ces différentes sources se rejoignent pour dresser une image de l’Autre assez identique selon les époques passées en revue. De 1815 à 1870, l’autre devient différent ; de 1870 à 1918, il devient ennemi ; de 1918 à 1963, on passe de l’antagonisme viscéral au rapprochement prudent ; alors que la période postérieure illustre les différents stades de la vie de couple. Il est intéressant de noter que les manuels français privilégient les images de gestes symboliques et marquants, alors que les Allemands misent davantage sur les formules empreintes de sentiments. « Français et Allemands partagent les mêmes lieux de mémoire, mais en tirent des mémoires différentes ».
Ville très allemande car cœur d’une Prusse qui forgea l’unité du pays, Berlin n’en est pas moins la cité la plus cosmopolite qui soit, celle où « se mêlent toutes les cultures, toutes les idées », comme l’a dit Wim Wenders. Nombre de ses rues et de ses quartiers sont des témoins d’un passé austère, tout à la fois luthérien et militaire, mais cabarets et théâtres d’avant-garde y abondent. Placée au centre de l’Europe, cette cité sept fois plus grande que Paris voit nécessairement battre le cœur politique du pays tout entier. Cadre incontestable des événements qui traversèrent ou bouleversèrent l’histoire de l’Allemagne, Berlin n’en fut pas moins contestée en tant que capitale en face de rivales qui ont nom Francfort ou Munich. Jadis bastion du militarisme prussien, souvent haut lieu d’un pouvoir fort, la grande cité du bord de la Spree est aussi ce lieu de contestation et de révolte où les gouvernants de tout bord – Frédéric II, Bismarck, Hitler ou Adenauer ne se sont jamais vraiment sentis chez eux. Narguant la tradition militaire et disciplinaire de son cadre de vie, le Berlinois est, de tous les Allemands, le plus rebelle.
Hans Blumenberg, né en 1920, à demi juif, est considéré comme l’un des philosophes allemands les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Son œuvre échappe cependant aux classifications usuelles. Il a exploré bien des champs de réflexion. Le premier a porté sur les métaphores et leur rôle dans l’histoire de la pensée. Ainsi le mythe de la Caverne de Platon se situe pour lui dans le royaume intermédiaire entre mythos et logos. Théâtre d’un événement originaire, elle est un lieu décisif de la préhistoire, mais aussi, par ses déplacements dans l’imaginaire, de l’histoire humaine. Son deuxième thème de réflexion a porté sur les temps modernes, comme rupture d’époque et nouveau commencement, en prenant en compte deux éléments culturels hétérogènes, la souche chrétienne et la révolution copernicienne. Un de ses thèmes constant, transversal, a porté sur les interprétations du temps, dans sa double dimension de temps de la vie individuelle et du temps du monde, l’Histoire constituant la catégorie intermédiaire entre ces deux temporalités.
Johann Friedrich Herbar, philosophe largement méconnu en France, a profondément marqué l’Allemagne et surtout l’empire austro-hongrois au XIXe siècle. Successeur de Kant à Königsberg, élève de Fichte, contemporain de Hegel, il a rompu avec l’idéalisme absolu de son époque pour réévaluer le kantisme du point de vue de ce qu’il appelle un « réalisme rigoureux ». Il appartient en ce sens à une autre tradition allemande qui pense avec et contre Kant et qui connaît, dans l’espace autrichien du XIXe siècle, un retentissement tel que sa philosophie est considérée comme officielle. Il est présenté en insistant aussi sur sa postérité : l’école herbartienne, féconde et diversifiée, habite le paysage intellectuel jusqu’au début du XXe siècle.