Le dernier interrogatoire de Havel

Le dernier interrogatoire de Havel

Philippe Boulanger

À propos de Václav Havel, À vrai dire. Livre de l’après-pouvoir, traduit du tchèque par Jan Rubeš, Éditions de l’Aube, 2007, 438 pages

Le 3 février 2003, Václav Havel achève son mandat au Château de Prague : le dissident anti-totalitaire laisse la place au nouveau président de la République tchèque, son rival Václav Klaus, élu à la magistrature suprême avec des voix communistes. Le départ de Havel met un terme à une période dense de l’histoire tchécoslovaque et tchèque, que certains observateurs ont déjà qualifiée de post-communiste.
Ce livre d’entretiens, peut-être le dernier – Havel est malade –, est curieusement construit : les questions du journaliste Karel Hvížd’ala sont entrecoupées de notes prises par Havel au cours de ses mandats présidentiels et de ses réflexions couchées par écrit durant un séjour à Washington en 2005. Ouvrage composite, décousu ; mais ouvrage construit qui, au fil des pages – et à condition toutefois, pour le lecteur, de connaître quelque peu l’histoire tchécoslovaque –, trouve un rythme de narration, un fil rouge qui relie les notes du président, aux prises avec les tracas quotidiens des réceptions et des discours, au récit des années dissidentes et présidentielles, prolongé par ses « réflexions américaines » de 2005.
Havel balaie la totalité de sa vie publique et privée. De sa naissance en 1936 dans une famille bourgeoise à la Révolution de velours de décembre 1989 en passant par ses séjours en prison, ses deux femmes, Olga puis Daša, ses quinze années au Château de Prague et, bien sûr, son œuvre de dramaturge et d’essayiste, l’auteur de La Fête en plein air, interrogé par écrit par Hvížd’ala, avec lequel il avait rédigé Interrogatoire à distance en 1986, brosse le portrait passionnant d’un président dont la tâche n’est pas seulement de conduire une nation « capturée » par le communisme, mais également de bâtir un État démocratique.
Le nouveau gouvernement qui succède à l’un des régimes communistes les plus durs doit en effet établir une constitution démocratique (dont Havel influence l’élaboration qui a lieu au château de Lány), composer un gouvernement provisoire, réconcilier les citoyens (les collabos et les victimes du régime) – Havel se défend, à ce sujet, d’avoir « trop amnistié » en janvier 1990 –, conforter l’indépendance du pays sur la scène internationale – d’où ses nombreux voyages à l’étranger –, « absorber » les cadres communistes bientôt reconvertis dans la démocratie libérale et le libre-échangisme. De manière générale, Havel n’est pas tendre avec ses compatriotes : il relève à plusieurs reprises le petit esprit plébéien des Tchèques. Ses discours du Nouvel An étaient souvent critiques à l’égard de l’économie tchèque ou du racisme anti-tzigane qui anime parfois ses compatriotes.
Havel revient aussi longuement sur sa rivalité avec l’économiste conservateur Václav Klaus, aujourd’hui président, et, à un degré moindre, sur ses relations avec l’ancien Premier ministre social-démocrate Miloš Zeman. De Klaus, Premier ministre entre 1993 et 1997, chef du Parti civique démocratique (ODS), Havel ne pense rien de flatteur : il constate sa haute idée de lui-même, son opportunisme méprisant, son goût du pouvoir, son nationalisme tourné contre un regroupement centre-européen ou l’Union européenne, mais il reconnaît sa valeur intellectuelle et ses compétences d’économiste. Il insiste sur la coresponsabilité de Klaus et du nationaliste slovaque Vladimir Mečiar dans la partition pacifique de la Tchécoslovaquie en 1992, qui provoqua sa démission de la présidence tchécoslovaque, avant qu’il se présente et soit élu à celle de la République tchèque en 1993. De Zeman, cet « économiste de showbiz » candidat lui aussi à la succession en 2003, Havel souligne le caractère facétieux. Têtu, dénigreur, voire méchant, Zeman n’en reste pas moins un excellent orateur dont les bons mots étaient appréciés. L’atmosphère qui l’entourait n’était pas aussi étouffante qu’autour de Klaus.
Dès son entrée au Château, Havel reconnaît qu’il a été totalement absorbé par sa tâche de président. Le temps lui manquait pour écrire des pièces de théâtre, la charge présidentielle le contraignait à adopter un ton plus diplomatique qu’il le souhaitait. Il remarque qu’il n’a pas, durant ses mandats, pris la mesure des transformations techniques (téléphonie, informatique, Internet) qui bouleversaient le monde. Il lui était tout simplement impossible de vivre comme tout le monde. Mais Havel a conscience également que le destin lui a offert la possibilité de participer aux grandes mutations du monde de la période post-communiste.
De ce livre étrangement composé, se dégage néanmoins une impression de cohérence : l’homme, le dramaturge, le dissident et le président cohabitent dans la même personne, s’abreuvent aux mêmes principes éthiques et concourent à l’élaboration d’une même œuvre. Cet ouvrage est, en quelque sorte, le testament éthique du seul intellectuel d’envergure devenu président en Europe.