Les arts premiers : nomenclature politique ou arts singuliers ?

Les arts premiers : nomenclature politique ou arts singuliers ?

Eugène Berg

À propos de François Warin, La passion de l’origine. Essai sur la généalogie des arts premiers, Ellipses, 2006, 144 pages ; Marine Degli et Marie Mauzé,Arts premiers Le temps de la reconnaissance, Gallimard, « Découvertes », 2006, 128 pages ; Étienne Féau, Pascal Mongne, Roger Boulay, Arts d’Afrique, des Amériques et d’Océanie, Larousse, 2006, 238 pages et Bérénice Geoffroy-Schneiter, Arts premiers : Indiens, Eskimos et Aborigènes, Assouline, 2006, 396 pages

L’inauguration du Musée du Quai Branly, au moment même où s’ouvrait le deuxième sommet France-Océanie, fut un des grands moments culturels du quinquennat de Jacques Chirac. Il lui sera sans doute ce qu’aura été le Centre Beaubourg pour Georges Pompidou, le Musée d’Orsay pour Valéry Giscard d’Estaing et la Grande Bibliothèque pour François Mitterrand. Qu’exprime ce lieu qui a fait depuis son ouverture l’objet d’un réel et soutenu engouement populaire et de contestations non moins fortes d’une partie de la communauté scientifique et muséographique ? Comme l’écrit d’emblée Bérénice Geoffroy-Schneiter, ce n’est « point hasard si notre Occident en quête de spiritualité et de repères se tourne désespérément vers ces voyageurs de l’invisible ». Et de rappeler que l’appellation géographique de Musée du Quai Branly ne reflète que bien timidement sa fonction. Jean Cuisenier souligne qu’au plus haut niveau de l’État l’on peine à identifier les nouveaux champs qu’une politique de la culture veut doter. S’agit-il de mettre en valeur l’art primitif, l’art des peuples premiers ou l’art des lointains, pour ne rien dire des Arts sauvages, selon le titre de l’ouvrage de Claude Roy paru en 1998 ?
D’où l’intérêt de la réflexion d’ordre philosophique de François Warin. À partir d’une observation sur l’art du tissage, il nous rappelle que Platon utilisait le paradigme du tissage, qui, le nom l’indique, met, en parallèle (para) les structures complexes du tissage et de l’art politique pour nous montrer leur analogie et pour nous donner à voir et à penser ce qui constitue précisément la cité. De cette considération procède la recherche de la généalogie des Arts premiers. Car dans un horizon darwinien, les artefacts recueillis, quand ils n’ont pas été considérés comme les marques de superstition diaboliques ou comme de simples curiosités relevant de Naturalia, apparaissent comme des survivances fossiles d’un stade archaïque de l’humanité. Le renversement de cette hiérarchie dépréciative ou la translation romantique du mot « primitif » marquent cependant encore ce terme qui continue en France, faute de mieux, à être utilisé. En effet, l’art nègre masqué par l’époque qui assimilait art africain et art océanien, devenu péjoratif, a été justement rejeté. « Art premier » est un syntagme équivoque, seul l’art préhistorique méritant ce qualificatif. Pourtant, au-delà de la chronologie, il pourrait être attribué à ce qu’il révèle l’excellence, celle de l’Urkunst qui a été considérée comme une expression du fond de la psyché collective. « Art tribal », proposé par W. Fagg est une expression de plus en plus utilisée. Les Italiens parlent eux d’art ethnique, ce qui renvoie pourtant à une notion peu précise et correspond à la fausse idée d’un groupe aux mêmes origines dont l’art reproduirait le schéma d’origine. L’art tribal est confiné à l’art traditionnel, s’enferme dans une perspective exclusivement patrimoniale, perspective vitrifiée qui est, d’entrée de jeu, mort-née. Or, les plafonds de certaines salles du Musée du Quai Branly, œuvre d’un artiste aborigène australien, témoignent de la vivacité de cet art. Le terme « arts primitifs » fut en vogue dans les années 1960. William Rubin réalisa encore en 1984 sa grande exposition au Museum of Modern Art de New York sur le thème « Primitivism ». Ce sont les marchands et collectionneurs belges, semble-t-il, qui ont remplacé primitivisme par « premiers », terme considéré comme plus vendeur. D’où, devant ces hésitations, le titre Arts d’Afrique, des Amériques et d’Océanie utilisé par les auteurs du Larousse. Les auteurs du Découverte Arts Premiers retracent principalement le long processus de reconnaissance des Arts premiers en tant que preuves d’art à l’égal des plus grandes réalisations des civilisations qui nous sont les plus familières.
Du XVe au XVIIIe siècles, le regard occidental sur les productions indigènes se révèle tout à la fois curieux, émerveillé et loin des préjugés. Au XVIIIe siècle, les expéditions se voulurent plus objectives, mais excluent encore tout regard esthétique. Le XIXe siècle vit l’avènement des musées d’ethnographies où les objets furent considérés comme des spécimens, reliques d’anciennes cultures. L’œuvre d’art n’avait pas encore acquis droit de cité. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les artistes d’avant-garde s’enthousiasmèrent pour l’art nègre. Pourtant, les recherches d’Ernest Grosse (The Beginnings of Art, 1897) allaient ouvrir la voie et introduire, enfin, une rupture profonde dans le regard porté sur les arts exotiques. Il jugea étrange que la population primitive « fasse preuve d’un grand talent en sculpture ». Si les primitifs produisent des œuvres réelles, c’est en raison d’un mode de vie fondé sur l’observation des êtres et des objets qui les entourent. D’où les trois idées fondamentales qu’il dégage : l’art a une fonction sociale ; les productions des peuples sans écriture ne peuvent être appréhendées que dans le contexte des formes de culture où elles sont apparues ; la pulsion esthétique, expression que reprit Boas, le fondateur de l’ethnologie américaine (Primitive Art, 1927), est partagée par l’ensemble de l’humanité. Franz Boas ajouta : il y a art lorsqu’une maîtrise technique permet d’obtenir une forme parfaite, que celle-ci reproduise une image réelle ou donne réalité à une image mentale.
Alors que les artistes et les surréalistes s’entichèrent de l’art nègre, le grand collectionneur féru d’art moderne Paul Guillaume (1893-1934) fut le promoteur de l’art nègre en Europe et aux États-Unis. Figure fondatrice de l’ethnologie allemande, Léo Frobenius (1873-1938) parla de « civilisation africaine ». Les missions se multiplièrent (Dakar Djibouti) ainsi que les expositions et les musées (Porte Dorée, Musée des colonies). À partir des années 1960, ce que l’on appelait encore l’art primitif a conquis un public de plus en plus large. Puis à la suite de bien des grandes institutions muséales comme le Metropolitan de New York, le Louvre présenta en 2001, au pavillon des sessions, près de 120 sculptures d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique. Le Larousse présente le panorama le plus large des arts des trois régions principales en faisant peut-être la part belle aux arts d’Amérique et d’Océanie, les arts africains étant déjà largement couverts.
Après le succès du premier volume des Arts premiers consacrés en Afrique, l’Océanie et l’Insulinde, Bérénice Geoffroy-Schneiter livre le deuxième volet de ses recherches sur les civilisations précolombiennes, amérindiennes, eskimos et aborigènes. Fresques hallucinées des palais précolombiens, parures de plumes des Indiens d’Amazonie, zemi taïnos, pour communiquer avec l’au-delà, confectionnées avec du coton, des coquillages, des cornes de rhinocéros, des miroirs, des graines, de la pâte de verre, d’os, d’or ou de résine, élaborés par cette classe sociale des Grandes Antilles qui rencontra d’abord Christophe Colomb sur la voie du Nouveau Monde, masques chamaniques des peuples eskimos, toutes ces réalisations révèlent la virtuosité technique et le degré de spiritualité de ces cultures. Quant à la seule Méso-Amérique, elle est riche de cultures diverses : Chichimèques, Mixtèques, Olmèques, Toltèques, Aztèques, sans parler des pyramides mayas qui, à elles seules, représentent toute une cosmogonie. Art prodigieux qui émerveilla Albrecht Dürer, avant d’effrayer Charles Baudelaire. Que retenir de ce voyage de fureur et de sang ? Ces idoles de Mezcala, d’une simplicité étonnante, proche de l’art des Cyclades. Les pyramides de Teotihuacan, l’âge d’or des Mayas, avec leur écriture riche de la divination, ces Atlantes et guerriers expression de l’art militaire des Toltèques, avec les Chac mool, qui impressionnèrent tant Henry Moore qui ne fit que les reproduire dans la série de ses Recycling Women. Ou encore l’art crépusculaire aztèque, l’art des Andes et de l’Amérique centrale, avec son mirage de l’El Dorado. Comment ne pas être ébloui par ces statuettes en or repoussé, du nord péruvien, ces Vénus de Valdivia, nées 3 500 ans avant notre ère sur la côte équatoriale du Pacifique, tendres ébauches de féminité ? Qui n’a pas eu l’occasion d’admirer le microcosme vivant et bigarré que décrivent avec saveur les vases bichromes de la céramique mochica ? Représentations de chasse, de pêche, de guerre, voire de coïts endiablés, parlent un langage réaliste, relativement rare dans l’art précolombien. Si l’on excepte l’Égypte, peu de civilisations semblent avoir autant traduit la fascination de l’or que les cultures qui fleurirent dans les Andes du Nord-Ouest entre 1 000 et 1 500. Sous la plume des conquistadors, vit le jour, trahissant leur totale incompréhension, le mythe de l’El Dorado, l’Indien doré.
Alors que les ethnologues ont reconstitué l’extraordinaire symbolique attachée au métal précieux, jaune, « sueur et larmes du Soleil », les arts d’Océanie font l’objet de la dernière partie du Larousse. Quelques exemples de tissage, de tapa, sur l’écorce battue, largement utilisés de nos jours comme cadeaux, offrandes, témoignages de respect, rares exemples de poterie dite Lapita, du lieu originaire de Nouvelle Calédonie, poteaux fétiches (tiki), boucliers, lances, masques… Sachant que le département des arts océaniens est le plus fourni au Musée du Quai Branly, il n’est pas étonnant que La Découverte ouvre ses pages avec certains de ces objets les plus représentatifs : crochets Sépik, en bois, en os et crâne de Nouvelle-Guinée, supports d’offrandes des îles Gambier de Polynésie…