L’affaire Gelman et la mémoire en Amérique latine

L’affaire Gelman et la mémoire en Amérique latine

Philippe Boulanger

À propos de Carlos Liscano, L’impunité des bourreaux, trad. de l’espagnol (uruguayen) par Françoise Thanas, Bourin, 2007, 250 pages

L’impunité des bourreaux, le dernier livre de l’écrivain uruguayen Carlos Liscano, est le récit poignant d’une quête : celle du grand poète argentin de gauche Juan Gelman, parti en exil au Mexique après le coup d’État militaire en 1976 et lancé à la recherche, pendant des années, de l’enfant de son fils Marcelo, tué à l’âge de vingt ans par les militaires. L’enfant est né en 1976, Gelman en a été informé dès 1977 par un message du Vatican : « The child was born ». Il ne saura que plus tard qu’il s’agit d’une fille, prénommée Macarena, enlevée à sa mère (assassinée peu après) dès la fin de l’allaitement et donnée à une famille uruguayenne conservatrice, proche de l’homme clé de ce récit bouleversant, Julio María Sanguinetti.
Deux fois président de l’Uruguay (1985-1990, 1995-2000), Sanguinetti, qui bénéficie en Europe d’une réputation flatteuse d’intellectuel social-démocrate, a, durant son second mandat, fait systématiquement obstruction à l’enquête menée par Gelman. Le livre de Liscano révèle que l’homme fort de la politique uruguayenne a multiplié les mensonges dans le but de protéger les anciens tortionnaires et les hauts gradés de l’armée, comptables de la dictature militaire uruguayenne. Sanguinetti était aidé dans sa tâche de grand censeur par la loi de caducité votée en 1987 : cette loi assurait l’impunité aux bourreaux des années de plomb et, sous couvert de conserver la paix intérieure, contrariait les recherches déjà délicates des familles de disparus.
À l’opacité de sa conduite envers Gelman, Sanguinetti a également ajouté l’invective, qualifiant l’intellectuel de gauche argentin d’« opposant à la démocratie ». Liscano est convaincu que Sanguinetti savait où se trouvait la petite-fille de Gelman, c’est-à-dire en Uruguay, et non en Argentine, comme s’échinait à le répéter Sanguinetti, lors même que les enquêtes parallèles de Gelman et de journalistes uruguayens indépendants soulignaient les failles du discours présidentiel. La coalition internationale d’intellectuels de cent vingt-deux pays, dont treize Prix Nobel (parmi lesquels l’Allemand Günter Grass), qui demandaient à Sanguinetti d’aider Gelman dans sa quête filiale, servit surtout à maintenir à flot le dossier de la mémoire nationale en Uruguay.
Car derrière le cas tragique de la famille Gelman, se pose avec acuité la question de la mémoire collective en Uruguay et en Amérique latine : qui veut encore entendre parler du « garage Orletti », lieu de détention et de tortures notoire en Argentine où se déroulaient des trafics de femmes enceintes et d’enfants, et par où est passée la mère de Macarena ? Les gouvernements démocratiques qui ont succédé aux régimes militaires ont, avec des modalités parfois distinctes mais un objectif d’absolution clairement affiché, entretenu le besoin d’amnésie des sociétés latino-américaines, traumatisées par les régimes militaires, et ils ont ainsi préservé l’impunité des tortionnaires. En toile de fond de l’affaire Gelman contée par Liscano, se dessine l’ombre, encore embarrassante pour certains, toujours effrayante pour les autres, du Condor, ce vaste plan de coopération entre les régimes autoritaires du Chili, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay et dont l’histoire libre reste encore interdite ou incomplète.