L’utilisation de la connaissance dans la société

L’utilisation de la connaissance dans la société

Friedrich August Hayek

I

Quel est le problème que nous souhaitons résoudre en essayant de construire un ordre économique rationnel ? D’après certaines hypothèses courantes, la réponse est assez simple. Si nous détenons toute l’information pertinente, si nous pouvons partir d’un système donné de valeurs, et si nous disposons d’une connaissance complète des moyens disponibles, le problème qui se pose est de pure logique. C’est-à-dire que la solution au problème du meilleur usage possible des moyens disponibles est implicitement contenue dans nos hypothèses. La solution à ce problème d’optimum doit remplir des conditions qui ont été complètement explicitées, et qui seront idéalement exprimées par une formule mathématique : pour faire court, il faut que les taux marginaux de substitution de deux marchandises ou facteurs soient les mêmes dans tous leurs différents usages.
Ceci, je tiens à le souligner, n’est pas le problème économique auquel la société est confrontée, et les calculs économiques que nous avons déployés pour résoudre ce problème logique, bien qu’ils représentent un pas important vers la solution du problème économique de la société, n’y apportent pas de réponse. La raison en est que les « données » d’où partent les calculs économiques ne sont jamais « données » pour l’ensemble de la société à un esprit unique qui pourrait en déduire les conséquences, et ne peuvent jamais être ainsi « données ».
Le caractère particulier du problème d’un ordre économique rationnel est déterminé précisément par le fait que la connaissance des circonstances auxquelles nous sommes confrontés n’existe jamais sous forme concentrée ou intégrée, mais uniquement sous forme de fragments de connaissance incomplets et fréquemment contradictoires détenus par de multiples individus. Le problème économique de la société n’est donc pas seulement un problème d’allocation de ressources « données » si l’on doit comprendre par là données à un esprit unique qui résout délibérément le problème posé par ces « données ». Il s’agit plutôt de savoir comment garantir le meilleur usage des ressources connues par chaque membre de la société, à des fins dont l’importance relative n’est connue que de ces individus. Ou, pour faire court, c’est un problème d’utilisation de la connaissance qui n’est donnée à personne en totalité.
Je crains que le caractère de ce problème fondamental n’ait été plus obscurci qu’éclairé par nombre des perfectionnements de la théorie économique, en particulier par une bonne partie de celle qui a recours aux mathématiques. Bien que le problème dont je veux m’occuper principalement dans cet article soit celui d’une organisation économique rationnelle, je devrai en cours de route mettre en évidence de temps en temps ses relations avec certains points méthodologiques. La plupart des idées que je souhaite exposer sont en fait des conclusions vers lesquelles différentes pistes de réflexion ont convergé de manière inattendue. Mais la façon dont j’aborde ces problèmes aujourd’hui montre que ce n’est pas un pur accident. Il me semble que beaucoup des différends actuels en matière de théorie et de politique économiques trouvent leur origine commune dans une conception erronée de la nature du problème économique de la société. Cette conception erronée est elle-même due à une transposition abusive aux phénomènes sociaux des habitudes de pensée développées dans l’étude des phénomènes naturels.

II

Dans la langue ordinaire, nous désignons par le terme de « planification » l’ensemble des décisions reliées les unes aux autres qui touchent à l’allocation de nos ressources disponibles. En ce sens, toute activité économique est planification, et dans toute société où de nombreuses personnes collaborent, cette planification, quelle que soit la personne qui l’accomplit, doit dans une certaine mesure reposer sur une connaissance qui n’est pas donnée en premier lieu au planificateur lui-même, mais à quelqu’un d’autre, qui devra la transmettre d’une manière ou d’une autre au planificateur. L’étude des divers canaux par lesquels est transmise la connaissance à partir de laquelle les individus forment leur plans est le problème central de toute théorie cherchant à expliquer le processus économique, et la détermination de la meilleure façon d’utiliser la connaissance initialement dispersée entre tous ces gens – ou l’élaboration d’un système économique efficient – est à tout le moins l’un des principaux problèmes de la politique économique.
La réponse à cette question est étroitement liée à l’autre question qui se pose à ce stade, qui est de savoir qui doit effectuer la planification. C’est autour de cette question que tourne tout le débat sur la « planification économique ». Il n’est pas question de savoir s’il doit ou non y avoir planification, mais si cette planification doit être accomplie de manière centralisée, par une seule autorité pour l’ensemble du système économique, ou si elle doit plutôt être répartie entre de nombreux individus. La planification, dans le sens spécifique de ce terme qui est utilisé dans les controverses actuelles, désigne nécessairement la planification centralisée, c’est-à-dire la direction de tout le système économique d’après un plan unique. La concurrence, à l’inverse, signifie la planification décentralisée par plusieurs personnes indépendantes. Le moyen terme, dont beaucoup de gens parlent, mais que peu de gens apprécient lorsqu’ils y sont confrontés, est la délégation de la planification à des industries organisées ou, en d’autres termes, le monopole.
L’efficacité de ces systèmes dépend principalement de leur capacité à exploiter le plus intensément la connaissance existante. Celle-ci dépend à son tour des chances que nous avons de réussir à mettre à la disposition d’une autorité centrale toute la connaissance qui devrait être utilisée, mais qui est au départ dispersée entre de nombreux individus, ou de mettre à la disposition des individus la connaissance supplémentaire qui leur est nécessaire pour ajuster leurs plans à ceux des autres.

III

Il est évident que, sur ce point, on adoptera une position différente en fonction des types de connaissance, et que la réponse à notre question dépendra de l’importance relative de ces différents types de connaissance, celle qui a plus de chances d’être détenue par des individus particuliers, et celle que nous devrions plutôt chercher auprès d’une autorité constituée d’experts choisis de façon idoine. Si l’on suppose si généralement aujourd’hui que c’est la deuxième solution qui est la plus réaliste, c’est parce qu’un type de connaissance, à savoir la connaissance scientifique, occupe une place si prépondérante dans l’imagination du public que nous avons tendance à oublier qu’elle n’est pas le seul type de connaissance pertinent. En ce qui concerne la connaissance scientifique, on peut admettre qu’un corps d’experts convenablement choisis soit dans la meilleure position possible pour dominer la connaissance disponible, bien que cela ne fasse que reporter la difficulté sur le problème de la sélection des experts. Ce que je veux souligner est que, même en supposant que ce problème peut être aisément résolu, il n’est qu’une petite partie du problème général.
De nos jours, c’est presque une hérésie de suggérer que la connaissance scientifique n’est pas la somme de toute la connaissance, mais un peu de réflexion montre qu’il existe sans aucun doute une masse de connaissances très importante mais inorganisée, qui ne peut être appelée scientifique au sens de connaissance de règles générales, qui n’est autre que la connaissance des circonstances particulières de temps et de lieu. C’est en ce sens que pratiquement chaque individu dispose d’un avantage sur tous les autres parce qu’il détient une information unique dont il peut faire un usage profitable, à condition que les décisions qui en dépendent lui soient confiées, ou qu’elles soient prises avec sa collaboration active. Il suffit de se rappeler tout ce que nous devons apprendre dans n’importe quel métier après avoir achevé notre formation théorique, la part considérable de notre vie active que nous passons à apprendre des métiers particuliers, et l’avantage considérable qu’il y a à connaître les hommes, les conditions locales et les circonstances particulières. Connaître l’existence d’une machine imparfaitement exploitée et la faire fonctionner, ou les talents inutilisés d’un individu, ou avoir connaissance d’un surplus de stock qui peut être mis à contribution pendant l’interruption d’un approvisionnement, tout cela est socialement aussi utile que la connaissance de meilleures techniques de substitution. L’affréteur qui gagne sa vie en exploitant les trajets de cargos qui auraient été vides ou seulement à moitié chargés sans lui, l’agent immobilier dont la connaissance est presque exclusivement composée d’opportunités temporaires, ou le spéculateur qui tire profit des différences de prix entre les matières premières dans différentes parties du monde, tous ces gens remplissent des fonctions éminemment utiles reposant sur la connaissance de circonstances précises du moment et inconnues d’autres qu’eux-mêmes.
Il est curieux que ce genre de connaissance soit aujourd’hui généralement considéré avec une sorte de mépris, et qu’on estime qu’une personne qui, grâce à cette connaissance, acquiert un avantage sur une personne dotée d’une meilleure connaissance technique ou théorique a agi presque honteusement. Tirer profit d’une meilleure connaissance des moyens de transport ou de communication est parfois considéré comme presque malhonnête, bien qu’il soit tout aussi important que la société fasse le meilleur usage des opportunités qui se présentent dans ces domaines qu’elle fasse usage des plus récentes découvertes scientifiques. Ce préjugé a considérablement façonné notre attitude à l’égard du commerce en général, bien plus que celle que nous avons à l’égard de la production. Même des économistes qui se disent résolument exempts des grossières erreurs du matérialisme du passé commettent constamment la même erreur lorsqu’il est question de ces activités dirigées vers l’acquisition d’une telle connaissance pratique, apparemment parce que dans leur vision des choses, toute cette connaissance est supposée « donnée ». Aujourd’hui, l’opinion commune semble être que toute la connaissance de cet ordre est facilement disponible pour tout un chacun, et le reproche d’irrationalité qui est fait à l’ordre économique actuel découle souvent du fait qu’elle n’est pas disponible. Cette façon de voir ignore le fait que la méthode par laquelle une telle connaissance peut être mise à disposition de manière aussi étendue que possible est précisément le problème auquel nous devons trouver une solution.

IV

Il est à la mode aujourd’hui de minimiser l’importance de la connaissance des circonstances particulières de temps et de lieu. Ceci est étroitement lié au fait qu’une importance secondaire est accordée à la notion de changement en tant que tel. Il y a en effet peu de points sur lesquels les hypothèses (habituellement implicites) des « planificateurs » diffèrent autant de celles de leurs adversaires que celles qui touchent à l’importance et à la fréquence des changements qui rendront nécessaires des modifications substantielles des plans de production. Il va de soi que si des plans économiques détaillés pouvaient être élaborés d’avance pour des périodes assez longues et fidèlement suivis ensuite, de sorte qu’aucune décision économique d’importance ne soit plus nécessaire, la tâche de mise au point d’un plan régissant toute l’activité économique ne serait pas si colossale.
Peut-être vaut-il la peine de souligner que les problèmes économiques surviennent toujours et exclusivement en conséquence d’un changement. Aussi longtemps que les choses continuent comme avant, ou au moins si elles se déroulent comme prévu, il ne se présente aucun nouveau problème demandant une décision, ni aucun besoin de former un nouveau plan. La croyance selon laquelle les changements – ou au moins les ajustements quotidiens – sont devenus moins importants à notre époque implique l’affirmation que les problèmes économiques sont également devenus moins importants. Cette croyance en la réduction de l’importance du changement est, pour cette même raison, habituellement professée par les personnes mêmes qui affirment que l’importance des considérations économiques a été rejetée à l’arrière-plan par l’importance croissante de la connaissance technologique.
Serait-il vrai que, grâce à l’appareil de production moderne, les décisions économiques ne sont nécessaires qu’à des intervalles très longs, par exemple lorsqu’une nouvelle usine est construite, ou lorsqu’un nouveau procédé de production doit être mis en œuvre ? Serait-il vrai qu’une fois qu’un plan a été conçu, tout le reste est plus ou moins mécanique, est déterminé par la nature du plan, et ne laisse que peu de détails à modifier au cours de l’adaptation aux circonstances toujours changeantes du moment ?
La croyance assez généralement répandue qu’il en est ainsi n’est pas, pour autant que je sache, corroborée par l’expérience pratique de l’homme d’affaires. Dans une industrie concurrentielle en tout cas – et une telle industrie peut seule servir de test – la tâche qui consiste à empêcher les coûts d’augmenter exige une lutte constante, qui monopolise une grande partie de l’énergie des managers. La facilité qu’a un manager inefficace pour dissiper les différentiels dont dépend la profitabilité, et la possibilité de produire avec des coûts très variés, mais avec le même équipement technique, font partie des lieux communs de l’expérience des affaires, mais ne semblent pas aussi courants dans l’étude menée par l’économiste. La force même du désir constamment formulé par les producteurs et les ingénieurs d’être dégagés des considérations de coûts est un témoignage éloquent de la mesure dans laquelle ces facteurs influent sur leur travail quotidien.
La raison pour laquelle les économistes sont de plus en plus disposés à oublier les petits changements constants qui composent l’ensemble de la vie économique est probablement leur focalisation sur les masses statistiques, qui font apparaître une stabilité bien plus grande que les mouvements de détail. La stabilité des masses statistiques ne peut toutefois être expliquée – comme les statisticiens sont parfois enclins à le faire – par la « loi des grands nombres » ou par la compensation mutuelle des changements imprévisibles. Le nombre d’éléments dont nous devons nous occuper n’est pas assez important pour que de telles forces accidentelles engendrent la stabilité. Le flux continu de biens et de services est entretenu par des ajustements délibérés constants, par de nouvelles dispositions prises chaque jour à la lumière de circonstances qui étaient inconnues la veille, telles que la demande précoce de A alors que B n’a pas encore livré les marchandises. Même une grande usine hautement automatisée continue de tourner en grande partie grâce à un environnement dont elle peut tirer les réponses à toutes sortes de besoins inattendus : tuiles pour le toit, papier pour ses formulaires, et mille et une sortes d’équipements pour lesquels elle ne peut s’auto-suffire, et que les plans en vue de son fonctionnement supposent facilement disponibles sur le marché.
Peut-être est-ce le moment de signaler que le type de connaissance dont je traite est la connaissance qui, par nature, ne peut entrer dans des calculs statistiques, et ne peut pas, par conséquent, être transmise à une autorité centrale sous forme statistique. Les statistiques dont aurait besoin une telle autorité centrale devraient au contraire parvenir à faire abstraction des différences mineures entre les choses, en traitant comme une seule et même ressource des éléments qui diffèrent par leur situation, leur qualité et d’autres particularités, d’une manière qui pourrait être très importante pour une décision spécifique. Il s’ensuit que la planification centralisée qui repose sur l’information statistique, par nature, ne peut prendre en compte directement ces circonstances dans le temps et dans l’espace, et que le planificateur central devra trouver une façon ou une autre pour que les décisions qui en dépendent soient déléguées à l’homme de terrain.

V

Si nous pouvions nous accorder sur la proposition selon laquelle le problème économique de la société est principalement un problème d’adaptation rapide à des changements dans les circonstances particulières de temps et de lieu, il en découlerait apparemment que les décisions finales devraient être laissées aux personnes qui sont familiarisées avec ces circonstances, qui connaissent directement les changements souhaitables et les ressources immédiatement disponibles pour les gérer. Nous ne pouvons espérer résoudre ce problème en communiquant d’abord toute cette connaissance à un office central qui émettrait ses ordres après avoir intégré toute cette connaissance. Nous devons le résoudre par une forme de décentralisation, mais cela ne résout qu’une partie de notre problème. Nous avons besoin de décentralisation parce que ce n’est qu’ainsi que nous pourrons garantir que la connaissance des circonstances particulières de temps et de lieu sera promptement utilisée. Mais l’homme de terrain ne peut décider uniquement en fonction de sa connaissance limitée mais précise des faits de son environnement immédiat. Reste le problème de lui communiquer l’information complémentaire dont il a besoin pour adapter ses décisions au mécanisme des changements d’un système économique plus vaste.
Quelle quantité de connaissance doit-il ainsi adapter ? Parmi les événements qui surviennent au-delà de l’horizon de sa connaissance immédiate, lesquels ont-ils une importance pour sa décision immédiate, et combien doit-il en connaître ?
Rien ne se produit dans le monde qui ne puisse éventuellement avoir un effet sur la décision qu’il doit prendre. Il n’a pourtant pas besoin d’être au courant de ces événements en tant que tels, ni de tous leurs effets. Peu lui importe pourquoi à un moment donné plus de boulons de telle taille sont plus demandés que d’autres, pourquoi les sacs en papier sont plus faciles à obtenir que les sacs de toile, ou pourquoi la main-d’œuvre qualifiée ou telles machines-outils se sont temporairement faites plus rares. Tout ce qui lui importe est dans quelle mesure ils sont devenus plus rares en comparaison avec les autres choses dont il a aussi besoin, ou dans quelle mesure les autres choses qu’il produit ou dont il a besoin sont plus ou moins demandées. C’est toujours une question d’importance relative des choses qui l’intéressent, et les causes qui modifient leur importance relative ne lui sont d’aucun intérêt en dehors de leur effet sur les objets concrets de son environnement.
C’est dans ce contexte que ce que j’ai appelé le « calcul économique » (economic calculus) proprement dit nous aide, au moins par analogie, à voir de quelle manière ce problème peut être résolu – et est effectivement résolu – par le système des prix. Même l’esprit unique qui contrôlerait un petit système économique autosuffisant, en étant muni de toutes les données, ne se soucierait pas explicitement de toutes les relations entre les fins et les moyens qui pourraient être affectées à chaque fois qu’un petit ajustement doit être effectué dans l’allocation des ressources. C’est en fait une grande contribution de la pure logique du choix que d’avoir démontré de façon concluante que même un tel esprit unique ne pourrait résoudre ce type de problème qu’en construisant et en utilisant constamment des taux d’équivalence (ou « valeurs », ou « taux marginaux de substitution »), c’est-à-dire en affectant à chaque type de ressource rare un indice numérique qui ne peut être déduit d’aucune des propriétés de cette chose particulière, mais qui reflète, ou dans lequel est condensée son importance en regard de l’ensemble de toute la structure de moyens et de fins. À chaque petit changement, il devra prendre en considération exclusivement ces indices quantitatifs (ou « valeurs ») dans lesquels toute l’information pertinente est concentrée et, en ajustant les quantités une à une, il peut réajuster de manière appropriée ses dispositions sans avoir à reprendre tout le puzzle ab initio ni besoin de le dominer d’un seul regard dans toutes ses ramifications.
Fondamentalement, dans un système où la connaissance des faits pertinents est dispersée parmi de nombreuses personnes, les prix peuvent être utilisés pour coordonner les actions séparées de personnes différentes, de la même manière que les valeurs subjectives aident l’individu à coordonner les parties de son plan. Il vaut la peine de s’attarder un moment sur un exemple très simple et très connu du fonctionnement du système des prix pour voir ce qu’il accomplit précisément. Supposons que se présente, quelque part dans le monde, une nouvelle opportunité d’utilisation d’une matière première, disons l’étain, ou qu’une des sources d’approvisionnement en étain se soit tarie. Pour notre propos, peu importe – et il est très significatif que cela importe peu – laquelle de ces deux causes a rendu l’étain plus rare. Tout ce que les utilisateurs d’étain ont besoin de savoir est qu’une partie de l’étain qu’ils avaient l’habitude de consommer est à présent employée ailleurs avec plus de profit et que, par conséquent, ils doivent l’économiser. Il n’est pas même nécessaire, pour la grande majorité d’entre eux, de savoir où ce besoin plus urgent s’est fait sentir, ou au profit de quel autre besoin ils doivent économiser cette matière première. Il suffit que certains parmi eux aient une connaissance directe de cette nouvelle demande et y affectent leurs ressources, et que les gens qui sont au courant du nouveau manque que cela provoque le comblent à son tour grâce à d’autres nouvelles sources, pour que l’effet s’en fasse sentir rapidement à travers tout le système économique et influe non seulement sur tous les usages de l’étain, mais également de ses substituts, et ainsi de suite. Et tout cela se fait sans que la majorité de ceux qui contribuent à ces substitutions ne sache rien de la cause originale de ces changements. Le tout se comporte comme un seul marché, non point parce que l’un de ses membres superviserait cet ensemble, mais parce que leurs champs de vision individuels limités s’interpénètrent suffisamment pour que, par de nombreux intermédiaires, l’information pertinente soit communiquée à tous. Le seul fait que chaque marchandise ait un prix – ou plutôt que les prix locaux soient reliés entre eux selon un mode déterminé par le coût du transport, etc. – apporte la solution (ceci est strictement possible conceptuellement) à laquelle aurait pu arriver un seul esprit possédant toute l’information qui est en fait dispersée entre toutes les personnes impliquées dans ce processus.

VI

Nous devons considérer le mécanisme des prix comme un mécanisme propre à communiquer des informations si nous voulons comprendre sa véritable fonction. C’est, bien entendu, une fonction qu’il peut d’autant moins bien remplir que les prix deviennent plus rigides. Même lorsque les prix affichés sont devenus tout à fait rigides, les forces qui auraient opéré à travers le changement des prix continuent de s’exercer dans une large mesure en modifiant les autres termes du contrat. Le fait le plus remarquable dans ce système est l’économie de connaissance avec laquelle il fonctionne, ou quelle infime quantité de connaissance est nécessaire aux participants à ce système pour qu’ils accomplissent précisément l’action qui est nécessaire. Sous forme abrégée, grâce à une sorte de symbole, seule l’information essentielle est transmise et retransmise, et uniquement aux personnes concernées. C’est plus qu’une métaphore que de décrire le système des prix comme une sorte de machine à enregistrer le changement, ou comme un système de télécommunications qui permet aux producteurs individuels de surveiller seulement le mouvement de quelques indicateurs, à la manière d’un ingénieur qui regarderait les aiguilles de quelques compteurs, pour ajuster leurs activités à des changements dont ils pourraient ne jamais savoir plus que ce que révèle le mouvement des prix.
Ces ajustements ne sont bien sûr pas « parfaits » dans le sens où l’entend un économiste dans son analyse de l’équilibre. Mais je crains que nos habitudes théoriques, qui nous font aborder ce problème en supposant que presque tout le monde dispose d’une connaissance plus ou moins parfaite, ne nous aient rendus quelque peu aveugles à la fonction véritable du mécanisme des prix, et ne nous aient conduits à utiliser des normes trompeuses pour juger de son efficacité. Ce qui est miraculeux est que, en cas de rareté d’une matière première, sans qu’un ordre soit donné, peut-être même alors que seule une poignée d’individus en connaît la raison, des dizaines de milliers de personnes, dont l’identité ne pourrait être connue même après des mois d’enquête, sont amenées à utiliser cette matière ou ses dérivés avec plus de parcimonie, c’est-à-dire qu’ils s’orientent dans la bonne direction. Ce serait déjà bien assez miraculeux sans que, dans un monde en perpétuel changement, tout ne s’arrange pas parfaitement au point de toujours maintenir leur rentabilité à un niveau identique ou « normal ».
J’ai délibérément utilisé le mot « miraculeux » pour frapper les lecteurs et les sortir de la légèreté qu’ils ont de considérer souvent que le fonctionnement de ce mécanisme va de soi. Je suis convaincu que s’il résultait d’un plan humain délibéré, et si les gens guidés par le changement des prix comprenaient que leurs décisions ont une importance qui dépasse de loin leurs buts immédiats, ce mécanisme aurait été salué comme l’un des plus grands triomphes de l’esprit humain. Son malheur est double : il n’est pas le fruit d’une volonté humaine, et les gens qu’il guide ignorent habituellement pour quelle raison ils sont amenés à faire ce qu’ils font. Mais ceux qui réclament une « direction consciente » – et qui ne peuvent croire qu’une chose qui s’est développée sans plan préconçu (et sans même être comprise) puisse résoudre des problèmes que nous serions incapables de résoudre consciemment – devraient se rappeler ceci : le problème est précisément de savoir comment étendre les possibilités d’utilisation des ressources extérieures au-delà des possibilités d’un seul esprit et, par conséquent, de savoir comment se défaire du besoin de contrôle conscient, en fournissant les incitations qui conduiront les gens à faire des choses désirables sans que quiconque ait à leur dire ce qu’ils doivent faire.
Le problème que nous rencontrons ici n’est pas le propre de l’économie, mais se pose dans le cas de presque tous les phénomènes vraiment sociaux, comme le langage ou l’essentiel de notre patrimoine culturel, et constitue véritablement le problème théorique central de toute science sociale. Comme Alfred Whitehead l’a dit, dans un autre contexte, « c’est un truisme profondément erroné, que répètent tous les manuels et les discours de personnes éminentes, que de dire que nous devrions prendre l’habitude de penser à ce que nous faisons. C’est précisément le contraire qui est vrai. La civilisation progresse en étendant le nombre d’opérations importantes que nous pouvons accomplir sans même y penser ». Cela est d’une grande importance dans le domaine social. Nous utilisons constamment des formules, des symboles et des règles dont le sens nous échappe, et grâce auxquels nous nous assurons le soutien d’une connaissance que nous ne possédons pas individuellement. Nous avons développé ces pratiques et ces institutions en perfectionnant des pratiques et des institutions qui se sont avérées appropriées dans leur domaine, et qui sont à leur tour devenues le fondement de la civilisation que nous avons construite.
Le système des prix est simplement l’une de ces formations que l’homme a appris à utiliser (bien qu’il soit encore loin d’avoir appris à en faire le meilleur usage) après l’avoir découverte par hasard sans la comprendre. Grâce à elle, c’est non seulement la division du travail, mais aussi une utilisation coordonnée des ressources reposant sur une connaissance également dispersée qui sont devenues possibles. Les gens qui tournent en dérision l’hypothèse selon laquelle il pourrait en être ainsi déforment habituellement cet argument en insinuant qu’il revient à dire que c’est par une sorte de miracle que s’est spontanément développé précisément le type de système le mieux adapté à la civilisation moderne. Or, c’est l’inverse qui est vrai : l’homme a été capable de développer la division du travail sur laquelle repose notre civilisation parce qu’il a découvert par hasard une méthode qui la rendait possible. S’il en était allé différemment, il aurait peut-être développé un autre type de civilisation tout à fait différent, quelque chose comme « l’État » des termites, ou n’importe quel autre type imaginable. Tout ce que nous pouvons dire est que personne n’est encore parvenu à imaginer un système alternatif dans lequel on puisse préserver certaines caractéristiques du système existant qui sont chères même à ceux qui l’attaquent le plus violemment, en particulier la grande liberté qu’ont les individus de choisir leurs buts et, par conséquent, d’utiliser librement leurs connaissances et leurs savoir-faire.

VII

À bien des égards, il est heureux que le débat autour du caractère indispensable du système des prix pour tout calcul économique rationnel dans une société complexe ne soit plus mené exclusivement par deux camps aux idées politiques différentes. La thèse selon laquelle nous ne pourrions préserver une société fondée sur une division du travail aussi poussée sans le système des prix a été conspuée et tournée en dérision lorsque Ludwig von Mises l’avança il y a vingt-cinq ans. De nos jours, les difficultés qu’ont encore certains à l’accepter ne sont plus tant d’ordre politique, et cela crée une atmosphère plus propice à un débat raisonnable. Lorsque nous entendons Léon Trotsky affirmer que « le calcul économique est impensable sans des relations de marché », lorsque le professeur Oscar Lange promet d’ériger une statue du professeur von Mises dans le hall de marbre du futur Bureau de Planification Centrale, et lorsque le professeur Abba P. Lerner redécouvre Adam Smith et souligne l’utilité essentielle du système des prix, qui incite l’individu à faire ce qui est dans l’intérêt général en poursuivant son propre intérêt, les différences ne peuvent plus être attribuées à un préjugé politique. Le désaccord qui demeure semble clairement dû à des différences purement intellectuelles, et plus particulièrement méthodologiques.
Une récente déclaration du professeur Joseph Schumpeter dans Capitalism, socialism and democracy offre une illustration claire d’une des différences méthodologiques auxquelles je pense. Son auteur s’est fait remarquer parmi les économistes qui abordent les phénomènes économiques à la lumière d’une certaine branche du positivisme. Il en découle que, pour lui, ces phénomènes sont assimilables à des quantités données de marchandises empiétant les unes sur les autres et presque, semble-t-il, sans aucune intervention de l’esprit humain. Ce n’est qu’avec un tel arrière-plan que je peux rendre compte de cette affirmation (qui me semble stupéfiante). Le professeur Schumpeter affirme que la possibilité d’un calcul rationnel en l’absence de marchés des facteurs de production découle, pour le théoricien, « de la proposition élémentaire selon laquelle les consommateurs, en évaluant (« demandant ») des biens de consommation évaluent aussi ipso facto les moyens de production qui entrent dans la production de ces biens » .
Prise à la lettre, cette affirmation est tout simplement fausse. Les consommateurs ne font rien de tel. Ce que l’expression « ipso facto » du professeur Schumpeter signifie probablement est que l’évaluation des facteurs de production implique l’évaluation des biens de consommation, ou en découle nécessairement. Mais cela est à nouveau erroné. L’implication est une relation logique qui peut être appliquée valablement uniquement à des propositions simultanément présentes à un seul et même esprit. Il est évident que les valeurs des facteurs de production ne dépendent pas seulement de l’évaluation des biens de consommation, mais également des conditions de fourniture des divers facteurs de production. Ce n’est que si tous ces faits étaient donnés simultanément à un esprit que la solution découlerait nécessairement des faits qui lui sont donnés. Cependant, le problème pratique se pose précisément parce que ces faits ne sont jamais ainsi donnés à un seul esprit, et parce qu’il est en conséquence nécessaire d’utiliser une connaissance dispersée entre de nombreuses personnes pour apporter une solution au problème.
Le problème n’est donc nullement résolu si nous montrons que tous les faits, s’ils étaient connus d’un seul esprit (comme nous les supposons par hypothèse donnés à l’économiste qui les observe), détermineraient la solution. Nous devons plutôt montrer comment une solution est trouvée par les interactions de personnes dont chacune ne détient qu’une connaissance partielle. Supposer que toute la connaissance est donnée à un seul esprit de la même façon que nous la supposons donnée à l’économiste revient à supposer que le problème est ailleurs, et à ignorer tout ce qui est important et significatif dans le monde réel.
Le fait qu’un économiste de l’envergure du professeur Schumpeter soit tombé dans le piège tendu aux imprudents par l’ambiguïté du terme ne peut s’expliquer par une simple erreur. Cela suggère plutôt qu’il y a quelque chose de fondamentalement faux dans cette approche, qui ignore généralement une partie essentielle des phénomènes que nous devons étudier : l’imperfection inévitable de la connaissance humaine et la nécessité subséquente d’un processus au moyen duquel la connaissance est constamment acquise et communiquée. Toute approche qui, comme celle d’une bonne partie de l’économie mathématique avec ses équations simultanées, part de l’hypothèse selon laquelle la connaissance des gens correspond aux faits objectifs de la situation laisse systématiquement de côté ce que notre tâche première nous demande d’expliquer. Je suis loin de nier que, dans notre système, l’analyse de l’équilibre remplisse une fonction utile. Mais lorsqu’elle va jusqu’à jusqu’à égarer certains de nos meilleurs penseurs en leur faisant croire que la situation qu’elle décrit est d’une pertinence directe pour la résolution de problèmes pratiques, il est grand temps de nous rappeler qu’elle ne s’occupe pas du tout de processus sociaux, et qu’elle n’est rien de plus qu’un préliminaire utile à l’étude du problème principal.