Le Japon dans la ronde des pays de « l’axe du pétrole »

Le Japon dans la ronde des pays de « l’axe du pétrole »

Hervé Couraye

En 2001, la demande de pétrole pour l’Asie représentait vingt-et-un millions de barils par jour, dont huit extraits dans la région. D’ici 2025, il est estimé que cette demande va croître à un niveau de 38 millions de barils et le besoin d’importation à dix-sept millions de barils par jour supplémentaire ce qui représente environ la totalité de la production actuelle (chiffres 2007) des pays du golfe Persique . Ces données d’ordre économique doivent être rajoutées dans le même temps à un cours du brut erratique faisant régner un climat d’incertitude sur les réserves pétrolières.
Depuis les années Kissinger, le lien entre le secteur de la défense et le pétrole n’est plus à démontrer et ici, curieusement, toutes les flèches vont dans le même sens selon un axe autour duquel se groupent pouvoir déstabilisateur d’un Iran très présent, montée de la puissance de la Chine et renaissance de la Russie. Une part importante des réserves mondiales d’hydrocarbures se retrouve concentrée entre les mains de pays avec lesquels le Japon entretient des rapports stratégiques crispés. Devant cette entente ex nihilo, le Japon se sent un peu léger, pour ne pas dire isolé, et nombreux sont ceux à Tokyo à penser que l’heure d’une politique énergétique plus ambitieuse sonne.
Quelques questions permettent d’aborder les conséquences pétrostratégiques puis géostratégiques de ce débat. Quelle peut être la stratégie du Japon par rapport à ses perceptions nationales ? Pourquoi assistons-nous à une série de rapprochements au sein de l’axe et quels en sont ses desseins ? Comment la stratégie japonaise s’est-elle égarée ces dernières années et pourquoi un projet aussi vital pour Tokyo qu’Azadegan en Iran n’est-il encore qu’une chimère aux yeux de Tokyo ? Le dialogue de sourds entre Tokyo et Pékin en mer de Chine n’échappant à personne, si cette zone revêt un caractère essentiellement stratégique, quel compromis est-il possible ?

Repenser la diplomatie pétrolière du Japon : besoin de changement

Si l’on en croit les conclusions du rapport New National Energy Strategy publié au mois de février 2006, le point majeur est que le statu quo menace l’existence même du Japon en tant que nation. Pourquoi ? Étant donné que l’économie du Japon est tributaire à plus de 90% de ses importations de pétrole et de gaz, cette dépendance est la plus élevée de l’ensemble des pays industrialisés, seule la Corée du Sud se trouvant dans une telle situation. La lecture des données suivantes le montre : les approvisionnements pétroliers sont une question de sécurité nationale qui implique la nécessité de développer une stratégie. Les importations pétrolières japonaises viennent de ces pays : Arabie Saoudite 25%, Émirats arabes unis 24%, Iran 16%, Qatar 10% et Koweit 9%, Oman 5%. La même analyse pour les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) indique ces sources d’approvisionnements : Indonésie 30%, Malaisie 21%, Australie 13%, Qatar 11%, Brunei 11%, Abu Dhabi 9%, Oman 3% et États-Unis 2% . Cette comparaison souligne la faiblesse du socle de pays à partir desquels les importations de brut du Japon sont réalisées. Dans un monde où les pays fournisseurs stables d’hydrocarbures ne sont pas si nombreux et où la demande mondiale de pétrole croît, la mauvaise nouvelle est que la marge de manœuvre du Japon est étroite. C’est encore en confrontant ces données à travers le prisme de la géopolitique que, par ricochet, apparaît l’importance stratégique de l’énergie pour un pays comme le Japon. Et l’enjeu est de taille car jamais auparavant, à l’exception du grand choc pétrolier de 1973 qui avait plongé l’économie japonaise en récession en 1974 pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le besoin d’une stratégie n’avait été aussi indispensable pour un pays privé de ressources naturelles. En janvier 2006, le Japon a connu un déficit commercial supérieur à trois milliards de dollars, soit le premier depuis plus de cinq ans, indiquant surtout que la facture énergétique devenait un facteur clé de son commerce extérieur et un futur indicateur de la politique économique du pays. Enfin, et pour ne rien arranger, la demande exponentielle de certains marchés, au-delà de craintes géopolitiques, provoque des tensions à rebondissements entre pays, à l’instar du Japon et de la Chine. Inutile de dire que le moment n’a jamais été aussi vital pour le Japon de repenser sa politique énergétique. Voilà pourquoi le gouvernement japonais envisage de réduire sa dépendance en pétrole en tant que principale source d’énergie de 50 à 40% d’ici 2030 . Pour y parvenir, ce projet drastique s’articule autour de cinq propositions-clés : réduction du taux de dépendance, sécurisation des ressources énergétiques du Japon, recours au nucléaire, économies d’énergie, renforcement de la coopération internationale en matière de politique et gestion des ressources pétrolières.
Tirant les leçons du premier choc pétrolier, le Japon a adopté une stratégie de diversification afin de gérer la sécurisation de ses approvisionnements et le voilà à présent engagé dans une stratégie de consolidation et d’innovation. En novembre 2005, Inpex Corp et Teikoku Oil Co, respectivement numéros un et trois du secteur pétrolier japonais, ont fusionné leurs activités afin de donner naissance à une holding à même de rivaliser avec les principales majors. Dans ce contexte de compétition mondiale, cette nouvelle entité, Inpex Holdings Inc, produit, depuis 2006, 500 000 barils/jour soit 10% de la demande journalière de l’archipel. Or, China National Offshore Oil Corp (CNOOC) produit à elle seule 380 000 barils/jour . Tokyo possède une autre carte en main avec son projet d’instaurer une nouvelle règle internationale pour le transport solidifié de gaz naturel, formulée début décembre 2006 en Turquie, où siège l’Organisation Maritime Internationale. Le gouvernement japonais envisage la mise en place d’une nouvelle technique de transport de ce gaz naturel. Son avance technologique dans ce domaine de la recherche sur les énergies est indéniable, et l’enjeu commercial est grand, sachant que cette technique serait moins chère par rapport au transport en méthanier sur une distance inférieure à 6 000 kilomètres. Inutile de dire que ce projet permettrait au Japon d’exploiter des gisements moins importants qui, pour des raisons de rentabilité financière, n’ont pas pu être développés (champs de gaz en Indonésie, Brunei et en Asie du Sud-Est) .
L’autre bonne nouvelle est, ou pourrait être, les recherches actuelles sur le méthane hydrate qui n’est rien d’autre que du gaz naturel congelé. Là encore, des études sérieuses montrent que la mer du Japon et au-delà sa zone économique exclusive, disposeraient d’une quantité de ce gaz équivalente aux besoins énergétiques du Japon pour les cent prochaines années . De nombreux projets de faisabilité sont conduits au Japon et devraient permettre sa commercialisation au cours des dix prochaines années. Bien qu’il ne s’agisse que de résultats préliminaires, le prix de vente oscillerait entre 55 et 75 dollars le baril, chiffre à comparer avec le baril de pétrole à 50 dollars et la fourchette de 80-90 dollars pour le gaz naturel. Si, et disons un grand Si, ce méthane se transformait commercialement en une nouvelle source d’énergie, l’équation politico-énergétique pour le marché mondial serait gigantesque et cruciale pour un pays comme le Japon qui soudainement disposerait de son indépendance énergétique.

Les stratégies étatiques de l’axe : Iran, Chine, Russie

Qui se ressemble s’assemble, dit le proverbe. Pour preuve l’association sur la scène mondiale de Téhéran, Pékin et Moscou, flanquée d’une politique étrangère à forte dimension énergétique et usant du gaz ou du pétrole comme moyen de pression. Le pétrole devenant une priorité stratégique nationale, ce qui se joue au sein de cet axe c’est le développement considérable de leurs ententes dans beaucoup de domaines : la nature des rapports avec Washington, leurs ambitions et leur rang régional ou mondial. Ce qui paraît encore en jeu, aujourd’hui, c’est la question d’un rééquilibrage géopolitique au sein de l’espace des deux anciens blocs, nous faisant dire que les États-Unis, aussi puissants soient-ils, trouvent toujours des États-nations pour refuser, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, leur hégémonie.
Respectivement deuxième et quatrième producteur mondial de gaz et de pétrole, l’Iran s’invite à ce grand jeu des oléoducs avec de bonnes réserves pour répondre à ces grandes problématiques énergétiques actuelles. À l’occasion de son sommet, le 15 juin 2006, à Shanghai, l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC) a accueilli l’Iran comme membre. Dénoncée par Washington comme une OTAN de l’Est, cette organisation, loin d’être une alliance de dupes, donne au régime du président Mahmoud Ahmadinejad le statut d’une puissance importante dans la région du Golfe, elle-même sur le point d’exercer une influence politique et économique prépondérante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2000, les relations commerciales entre le Kremlin et Téhéran stagnaient autour de 661 millions de dollars pour représenter plus de 2 milliards de dollars en 2006 . Ce sont bien les réalités commerciales et moins les impératifs des perceptions géopolitiques qui déterminent les relations de l’Iran avec Moscou. Tout récemment l’Iran et la Russie ont fait part de leur volonté d’accroître leurs échanges économiques, comme le montre le protocole de coopération économique signé entre le ministre des Affaires étrangères iranien, Manouchehr Mottaki, et le chef de l’agence russe de l’énergie atomique, Sergueï Kirienko lors de sa visite à Téhéran en décembre 2006. Ajoutons l’ouverture de discussions entre le pétrolier russe Loukoil et les autorités iraniennes pour participer aux activités d’exploration du champ pétrolier d’Azadegan, dont Tokyo est pour l’heure le grand sinon le seul perdant. Pékin a également commencé à faire de Téhéran un partenaire de cette alliance énergétique. En novembre 2004, le géant chinois du pétrole Sinopec a conclu un contrat de 70 milliards de dollars pour exploiter le champ iranien de Yadaravan, situé à l’ouest du pays, démontrant que, bien que Téhéran soit traîné devant le Conseil de sécurité, Pékin arbitrera entre les impératifs de sécurité qui doivent prévaloir dans la région et ses intérêts économiques.
Autre convergence, l’annonce par Iradj Nadimi, porte-parole du Parlement iranien, que l’Iran allait réduire sa dépendance vis-à-vis du billet vert en faveur de l’euro dans ses opérations commerciales et ses réserves de change en riposte à la politique et aux multiples pressions imposées par Washington. Curieusement, Téhéran n’est pas seul à contester la suprématie monétaire américaine, puisqu’en 2004, la Chine a ancré sa monnaie, le yuan, sur un panier de devises dont l’euro, et non plus le seul dollar, et que la Russie en 2006 a fait savoir qu’elle partageait ce même souci remettant en cause le statut du dollar en tant que monnaie de réserve. L’une des convergences exprimées touche au projet de résolution soumis au vote du Conseil de sécurité de l’ONU visant à empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire ; compte tenu des objections russes et des demandes chinoises, la résolution a finalement été édulcorée puis placée sous l’article 41 du chapitre VII de la charte des Nations unies, base juridique pour des sanctions mais non pour une action militaire… Last but not least, l’Iran peut se réjouir à l’écoute des recommandations du groupe d’étude sur l’Irak présidé par l’ancien secrétaire adjoint au département d’État James Baker, qui proposait en modèle la coopération irano-américaine en Afghanistan pour l’Irak.
Le président chinois Hu Jintao ne cesse quant à lui de parcourir le monde, du continent africain à l’Asie centrale, fort des deuxièmes réserves de change mondiales (plus de 1 000 milliards de dollars) pour investir ou engager les grandes manœuvres comme sur les champs kazakhs. Avec trois des quatre principaux champs pétroliers de la région, ce pays représente cinquante pour cent du potentiel pétrolier de la mer Caspienne . Avec une superficie d’environ 370 000 km², cette mer concentre de nombreux enjeux et rivalités géostratégiques et se trouve, bien que les distances soient grandes avec la Chine, au cœur de sa diplomatie pétrolière. Notons que la Chine investit dans des ensembles politico-stratégiques auxquels les États-Unis n’appartiennent pas. C’est le cas avec le Kazakhstan et l’OCS : alliance de revers en quelque sorte. L’activisme chinois montre que cette zone est désormais pour lui le théâtre d’un grand jeu de plusieurs ordres.
Depuis 2005, le président Nazarbaev a toutes les faveurs de la pétrodiplomatie de Pékin et le décor semble bien planté. Après le rachat cette même année par la China National Petroleum Corporation (CNPC) de Petrokazakhstan, China International Trust Investment Company (Citic) vient de finaliser fin 2006 le rachat d’une autre compagnie pétrolière (Nations Energy) permettant aux majors chinoises de contrôler 30% de la production kazakhe. Lors du voyage de Nazarbaev en Chine, Astana et Pékin ont signé un accord afin de doubler la capacité de l’oléoduc long de 1 240 kilomètres entre la ville d’Atasu, située dans le centre du pays, et la passe d’Alatau, à la frontière chinoise. Cette politique de désenclavement et d’indépendance vis-à-vis de Moscou, qui suscite bien des inquiétudes, permet de répondre à hauteur de 10% des besoins actuels de la Chine. Celle-ci constitue un débouché de choix pour le pétrole de la Caspienne et, à terme, un oléoduc reliant la Caspienne, la région du Si-Kiang, voire se prolongeant jusqu’à Pékin, pourrait être construit.
Ensuite et c’est peut-être le plus essentiel, l’importante question des routes des hydrocarbures. Les deux tiers des importations chinoises de pétrole proviennent du Moyen-Orient. Ce pétrole emprunte une route maritime longue de 12 000 km et, de l’océan Indien à l’océan Pacifique, plusieurs passages névralgiques sous surveillance « bienveillante » de l’US Navy doivent être empruntés. Dans l’hypothèse d’un conflit majeur impliquant directement ou non Pékin, la problématique des détroits (Ormuz, Malacca) constitue, stratégiquement parlant, un risque latent qui obsède les leaders chinois. Sachant que 65% des importations pétrolières de la Chine et 80% de celles du Japon transitent par Malacca, la sécurisation de ces couloirs maritimes est vitale et toute instabilité courte ou prolongée saperait la croissance économique. Ces données d’ordre géopolitique attestent l’importance du pétrole dans ces rapports de force régionaux et expliquent que la sécurité énergétique soit une composante essentielle de la stratégie de puissance. Dans ce sprint aux actifs énergétiques qui ne doit pas se confondre avec la course aux armements, la stratégie chinoise s’appuie sur une autre bonne raison : la diversification des sources d’énergie. Le GNL constitue une alternative sérieuse et présente l’avantage d’être disponible en Asie et surtout d’échapper pour l’heure à la géopolitique tourmentée du Moyen-Orient. Mais dans le cas du gaz aussi les risques de perturbation existent : songeons aux approvisionnements japonais en provenance d’Indonésie ou aux frictions nippo-chinoises en mer de Chine .
En organisant à Saint-Pétersbourg, en juillet 2006, le sommet du G8, Moscou s’est vu offrir l’occasion de s’imposer parmi les grandes puissances du XXIe siècle. Le menu des discussions ne trompe pas : le Président Poutine a souhaité mettre en avant les questions de la sécurité énergétique. Dans un document adopté en 2003 et intitulé La stratégie énergétique de la Russie jusqu’en 2020, la Russie a bâti sa diplomatie autour de l’arme des hydrocarbures. Si, comme le disait Napoléon, « tout pays a la politique de sa géographie », dans cette guerre des tuyaux, Gazprom est aujourd’hui l’instrument privilégié pour mettre en œuvre cette stratégie. C’est à ce géant, créé en 1992, représentant 8% du PIB national russe, détenant le quart des réserves de gaz de la planète, disposant du réseau d’oléoducs le plus long du monde avec 150 000 km et d’une influence politique telle qu’il est désormais difficile de différencier ses décisions de celles de l’État, que revient de mettre en pratique la vision présidentielle . Moscou/Gazprom, est aussi devenu superpuissance gazière depuis sa prise de contrôle de Sakhaline-II fin 2006 au détriment de Shell, des groupes japonais Mitsui et Mitsubishi, en dénonçant les accords de partage de production (PSA) qui, inventés en Indonésie dans les années 1960, ne sont plus d’aucun intérêt pour la Russie.
La Russie détient 5% des réserves mondiales de pétrole, ce qui lui permet de jouer un rôle majeur de par sa situation géographique. En Extrême-Orient, elle jouit d’ores et déjà d’une exceptionnelle position d’arbitrage et s’impose comme fournisseur et carrefour énergétique entre les marchés chinois et japonais. Voilà pourquoi le récent resserrement des liens géopolitiques et économiques entre la Chine et la Russie passe par une collaboration plus poussée dans le secteur de l’énergie. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler les propos tenus par Vladimir Poutine dans le cadre de « l’année de la Russie en Chine en 2006 » et du sommet de chefs d’État du 21 mars 2006 à Pékin polarisé sur deux seuls sujets : les intérêts russo-chinois en Iran et la coopération dans l’énergie. Ce 21 mars, vingt-deux accords bilatéraux ont été signés, dont trois importants liés à l’énergie. Bien qu’ils se réjouissent, les Chinois ne sont pas vraiment parvenus au cours de « l’année de la Chine en Russie en 2007 » à convaincre Moscou de privilégier la construction d’un oléoduc à Daqing en Chine et non débouchant sur le Pacifique pour son pétrole sibérien. Dans cette attente, Moscou se permet de mettre Chinois et Européens en concurrence sur les livraisons de gaz dans les prochaines années et en parallèle de rayer de sa liste prioritaire des partenaires asiatiques le Japon . Au coude à coude avec la Chine et l’Inde dans ce premier groupe, ce classement, qui sert à définir la politique étrangère bilatérale russe dans la région, indique que pour le bureau présidentiel russe les intérêts économiques russo-japonais sont passés au deuxième rang. Ce dernier épisode montre bien que la Russie de Poutine et de ses oligarques poursuit l’objectif de positionner le pays comme un fournisseur fiable sur les marchés mondiaux et capable de servir l’Europe, l’Asie et idéalement d’approvisionner les États-Unis par tankers du Pacifique.

Crise, tensions, difficultés du Japon devant cette nouvelle alliance

Dans un tel contexte, soulignons l’importance de l’accord entre la compagnie pétrolière d’État saoudienne Aramco et le groupe chimique japonais Sumitomo Chemical, annoncé le 30 août 2005. Cet accord consiste à construire un complexe pétrochimique géant à Rabigh, sur la côte de la mer Rouge de l’Arabie Saoudite. Lorsqu’il sera terminé en 2008, le projet Rabigh sera un des plus grands complexes de raffinage et de pétrochimie jamais construits en une seule fois. Grâce à ce projet, Sumitomo s’assurera une source d’approvisionnement en matières brutes stable à long terme et, mentionnons-le, il s’agit de la première implantation japonaise dans un pays producteur de pétrole . Or, ce récent succès ne peut minimiser l’impasse de la diplomatie japonaise en trois actes.

Azadegan : le dilemme iranien

Présenté comme le plus grand gisement pétrolier du Moyen-Orient, Azadegan était avec le projet Sakhaline-II, la clé de voûte des nouvelles priorités énergétiques du Japon. Environ 15% des importations journalières du Japon devaient être satisfaites, ce qui justifiait l’idée d’une coopération irano-japonaise, dont l’initiative revenait au président modéré Mohammed Khatani lors d’une visite à Tokyo en 2000. Entre-temps le 11 Septembre 2001 et ses conséquences sont passés par là et, sur fond de critiques et de pressions américaines, Tokyo, tiraillé entre ses intérêts et sa loyauté, a été contraint de revoir sa position et d’emboîter le pas des Américains en sommant l’Iran de respecter la résolution 1696 du Conseil de sécurité ou alors de s’exposer à des sanctions financières unilatérales imposées par Tokyo . Les négociations entre Inpex Holdings Inc et la société iranienne Petroleum Engineering & Development Co auraient dû se conclure en juillet 2003 mais pour bien comprendre l’attitude du Japon devant la crise iranienne, il faut dire que peu après l’invasion de l’Irak en 2003 et la participation des Forces d’autodéfense japonaises (FAD), les États-Unis avaient promis au Japon un accès au brut irakien. Mais si l’Irak vient après l’Arabie Saoudite en termes de réserves, la situation pétrolière y est très différente puisque, plongé dans le chaos depuis l’intervention militaire américaine de mai 2003, ce pays a du mal à maintenir une capacité de production de l’ordre de 1,5 million de barils par jour. Conséquemment, Inpex Holdings a perdu ses droits sur le champ d’Azadegan en octobre dernier et pose la question de savoir si se contenter de faux-semblants n’est pas se condamner à l’avance à des conséquences encore plus graves.

Chunxiao : rivalité en mer de Chine

Le 14 juillet 2005, Tokyo a accordé des droits de forage à des compagnies pétrolières en mer de Chine, à proximité des îles appelées Senkaku . C’est la première fois qu’une entreprise japonaise est autorisée à forer dans la zone contestée, alors que Teikoku Oil dépose ponctuellement des demandes de permis de forage depuis 1969, que le gouvernement japonais refuse de crainte de déclencher de graves incidents avec la Chine. De son côté, Pékin a commencé l’exploitation du champ gazier de Tianwaitian et prépare Chunxiao, objet du contentieux entre les deux capitales. Ce contentieux remonte à mai 2004 lorsque la Chine a sérieusement commencé ses opérations de prospection et d’explorations de la zone. Ce champ, situé à cinq kilomètres à peine de la ligne de démarcation japonaise, cristallise la tension entre les deux capitales dans une zone à la territorialité disputée. De nombreux Japonais sont persuadés que, profitant de cette présence et du fait que Chunxiao soit connecté aux nappes de gaz japonaises, la Chine fore les fonds situés sous la zone économique exclusive du Japon tout en exploitant son gaz naturel offshore.
Ce désaccord est porteur de crise car il concentre les deux pires sujets de friction entre le Japon et la Chine : l’accès aux ressources naturelles et la souveraineté maritime. Or les gisements en question ont-ils l’importance nécessaire pour justifier une telle crise ? La zone en question en mer de Chine orientale recèlerait 200 milliards de mètres cubes de gaz naturel et le ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, Shoichi Nakagawa, connu pour ses prises de position intransigeantes à l’égard de Pékin, accuse cette dernière de siphonner les réserves japonaises. Plus récemment, ce ministre est remonté au créneau, avertissant que les forages japonais pourraient devenir un « projet d’État » donc financé par des fonds publics. L’obsession du Japon pour l’énergie est bien ancienne… Puis, le 2 octobre 2005, une frégate de la marine chinoise a pointé ses canons sur un avion de surveillance japonais P3-C venu en mission de reconnaissance et de surveillance de cette présence militaire chinoise autour des Senkaku. Simple geste d’intimidation, ces faits rappellent un précédent historique : les années 1930 et la tension mutuelle entre les États-Unis et le Japon autour de l’approvisionnement pétrolier, nourrissant une escalade qui a déclenché la guerre du Pacifique. « Ce blocus pétrolier qui rétrécit sans cesse les issues qui lui sont laissées, jusqu’au moment où il n’a plus le choix qu’entre la capitulation et l’agression » . Les guerres étant par définition imprévisibles, un conflit militaire bien plus grave est toujours possible. Querelle qu’illustre la concurrence à laquelle se livrent la Chine et le Japon pour s’approvisionner en gaz naturel et en pétrole, car ces deux pays convoitent les mêmes réserves gazières. Devant les implications géopolitiques lourdes qui se profilent, la Russie l’a bien compris et travaille sur de grands projets de transport.

Sakhaline : l’inconnue russe

La vaste région de la Sibérie (76 000 km²) en passant par l’Extrême-Orient russe est celle du nouveau grand jeu pétrolier qui se déroule autour des gisements de Sakhaline. Cette île, située près du Japon, recèle des milliards de barils de gaz et de pétrole et pas moins de quatre projets sont en cours d’exploitation . Le projet Sakhaline-II, lui, placé sous l’égide d’un consortium multinational dirigé jusqu’à la fin décembre 2006 par Shell , offre au conglomérat russe de nouvelles perspectives dans le GNL ; cette éviction partielle a suscité une grave inquiétude au Japon conduisant l’ancien Premier ministre Shinzo Abe à exprimer son fort désaccord ainsi : « Un hold-up orchestré du projet Sakhaline II » . Les investissements de la première phase de 1996 ont permis depuis 1999 de produire en moyenne 80 000 barils par jour ; 80% des travaux ont été accomplis pour le plus vaste projet intégré de pétrole (4 milliards de barils selon les estimations) et le tiers des réserves mondiales de gaz dont le coût total avoisinera 20 milliards de dollars à sa conclusion en 2008, soit le plus important investissement étranger en Fédération de Russie. Mais depuis que ce projet est passé sous monopole semi-public russe, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) se montre moins encline à poursuivre son financement.
Chine et Japon sont de nouveau en concurrence sur ce projet : le gaz extrait de Sakhaline-I, situé au nord-est de l’île, sera vendu à la Chine via la construction d’oléoducs traversant l’île de part en part pour aboutir au port pétrolier sibérien de De Kastries, en dépit des 30% de droits appartenant à des investisseurs japonais. Là où la Chine soutient la construction d’un oléoduc de 2 400 km entre Angarsk et Daqing, le Japon ne l’entend pas de la même oreille et propose la voie du Pacifique, longue de 3 800 km, contournant le territoire chinois pour aboutir à Nakhodka, près de Vladivostok. Malgré le coût de ce trajet, le Japon estimant être « celui qui apporte le plus dans la corbeille de la mariée » se dit disposé à offrir des prêts importants, ces installations portuaires présentant surtout l’avantage pour la Russie de vendre le brut aux enchères avant que les tankers ne l’emportent vers les marchés asiatiques. Argument de poids étant donné que Vladimir Poutine a déclaré qu’il voulait que l’Asie absorbe d’ici cinq ans le tiers des exportations russes de gaz, contre 3% en 2006.
Ou bien faut-il imaginer que se rejoue la Guerre froide derrière l’affrontement entre la major américaine Exxon et le mastodonte Gazprom ? Ces turbulences géopolitiques, on le voit, ne concernent pas seulement le Moyen-Orient ; gaz et pétrole sont et seront les deux mots-clés de la bataille à venir sur le marché mondial de l’énergie en plus forte croissance : la Chine. Cette puissance énergétique de premier ordre a d’autant plus de poids non seulement pour la politique étrangère russe mais aussi dans un contexte international où la puissance militaire américaine est enlisée dans une série d’erreurs et d’échecs qui l’obligera irrémédiablement à choisir entre leadership et hégémonisme.

Une coopération illusoire ?

Pour la diversité de ses sources d’énergie et la sécurisation de ses approvisionnements, le Japon ne peut avoir une vision militaro-politique semblable à celle des États-Unis. Le Japon se doit donc de persuader ses voisins, et en particulier la Chine, que la solution n’est pas la confrontation mais la régulation internationale. Longtemps, trop longtemps, le Japon a cru qu’il pouvait ou pourrait payer toujours plus cher pour son pétrole. Certes, tôt ou tard, la Russie tout comme l’Iran auront besoin de capitaux étrangers pour exploiter leurs ressources et permettront alors aux investissements japonais de servir les intérêts du pays. Mais la solution ne pourrait-elle venir d’ailleurs ? Pensons à la diplomatie, au levier politique ou encore à la technologie.
Le Japon, roi de la lutte anti-gaspillage, ne peut-il pas être un modèle à suivre pour d’autres ? L’archipel est de tous les grands pays celui qui consomme le moins d’énergie pour faire tourner son économie. Ce rendement énergétique ne constitue-t-il pas une carte diplomatique ? N’était-ce pas le sens du message formulé par Shinzo Abe lors du second sommet d’Asie du Nord-Est qui s’est tenu à Cebu aux Philippines en décembre 2006, lorsqu’il a dévoilé un plan en faveur de la préservation des ressources, de l’utilisation des biomasses et d’une meilleure coopération régionale ? Ne peut-on pas aussi miser sur une plus grande solidarité internationale, dont le gouvernement japonais avait donné l’exemple au moment de l’ouragan Katrina, en entamant ses réserves stratégiques de pétrole afin de compenser l’absence d’approvisionnement de brut en provenance de la région du golfe du Mexique ?
Dans ce monde post-Kyoto, contentons-nous d’un vœu qui verrait le Japon mener le bal au sein d’un dialogue stratégique ; rêvons de l’Agence de coopération technologique sur l’énergie. Quatre mots qui, en nous faisant penser au mécanisme de l’OSCE eu Europe, serviraient de rempart à l’axe Iran-Chine-Russie, et qui témoigneraient d’une perception commune en nous donnant l’énergie d’aller plus loin, de dépasser un affrontement trop prévisible.