Une histoire de France vue du Japon : autour de l’esclavage et de la colonisation

Une histoire de France vue du Japon : autour de l’esclavage et de la colonisation

Chikako Hirano

En l’an 2000, s’est tenu à Tokyo le « Tribunal international des femmes pour la répression des crimes de guerre » suivant l’exemple du Tribunal Russell des années 1960 sur la Guerre du Vietnam. C’est l’aboutissement de divers débats, qui ont eu lieu dans les années 1990 au Japon, sur la question des « femmes de réconfort », surtout coréennes et chinoises, victimes de l’occupation coloniale japonaise. Ces débats s’étaient déroulés autour des expressions de « responsabilité de guerre » ou de « responsabilité d’après-guerre » , provoquant ce qu’on appelle la « guerre des mémoires ».
Vers la fin des années 1990, on a vu, en France également, surgir une vaste polémique relative à la guerre d’Algérie dont l’ordre du jour était l’histoire et la mémoire. L’influence majeure du procès Papon sur ce phénomène est bien connue. Une partie de cette polémique a été rapportée au Japon. Toutefois, les débats en France ont donné l’impression que l’on ne parlait que de la « guerre » d’Algérie et non de la période coloniale elle-même, prise dans son ensemble, qui avait finalement abouti à une guerre longue et dure.
Or, de leur côté, les historiens japonais qui portent un regard critique sur leur propre passé ne prenaient pas tellement en considération le passé colonial des anciennes puissances occidentales : il est difficile de trouver chez eux la trace d’un regard critique en cette matière. Devant une telle situation, notre intention n’est pas de relativiser l’histoire de la colonisation japonaise en la comparant à celle de l’Occident. Il s’agit plutôt de réfléchir à la mise en place d’un espace commun de débats sur cet élément clé de l’histoire contemporaine qu’est le passé colonial. Cela nous amènerait à mettre en commun les expériences coloniales de chaque société et à affronter les problèmes actuels hérités de cette période postcoloniale. Nous ne pouvons pas leur trouver de solution dans l’immédiat mais cette préoccupation oriente la première étape de notre entreprise : dresser un état des lieux, même partiel, des recherches sur l’histoire de la colonisation française au Japon, et communiquer ce que nous observons, en tant que Japonais, à propos de cette histoire.

Réactions aux recherches sur la colonisation française

Le thème « la France et les colonies » n’apparaissait pas, vers 1990, aux yeux de la plupart des Japonais comme une combinaison naturelle. Ne parlons pas de ceux qui étaient indifférents au sujet ; ce serait une tout autre histoire. Mais beaucoup pensaient qu’il était même scandaleux d’en parler.
Cette réaction a été surtout vive parmi diverses associations ou ONG qui s’en prenaient à tout ce qui concernait la domination japonaise en Asie depuis le début de la colonisation jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. C’était presque comme s’il était interdit de mentionner l’histoire de la colonisation occidentale en leur présence. Une journaliste, très active à l’époque, est allée jusqu’à couper la parole d’une participante qui abordait ce thème lors d’une réunion de l’une de ces associations.
Pour comprendre les raisons de cette réaction, il faudrait distinguer deux aspects. Premièrement, si l’on essaie d’interpréter ce que disent ces gens, la domination japonaise aurait été la plus atroce du monde ; par conséquent, parler de celle des autres, et notamment de celle des Européens, mettre en lumière ce qui s’était passé sous leur règne, reviendraient à prendre le parti de la droite qui affirme que le Japon n’a pas été la seule puissance coloniale. Il s’agirait d’un discours de droite, visant à relativiser l’histoire de la domination japonaise, souhaitant remettre à l’honneur l’histoire d’un Japon qui pourrait être fier de lui .
En d’autres termes, ceux qui ne veulent pas entendre parler de l’histoire de la colonisation non japonaise composeraient un « parti du bon droit et de la morale », en luttant contre une sorte de « négationnisme colonial ». Mais il faudrait en même temps reconnaître qu’une question historique aussi importante, compte tenu des problèmes actuels de société liés à ce passé, se verrait exclue du débat public pour une raison parfaitement idéologique.
Le deuxième point concerne surtout le milieu intellectuel, car même les historiens n’ont pas trop abordé ce thème. Les uns considéraient la colonisation française comme civilisatrice : ils ne faisaient que répéter la doxa française. D’autres affirmaient qu’il y avait en France un courant anticolonialiste historiquement assez solide, qualifié d’humanitaire déjà au XIXe siècle. Bien que les raisons avancées fussent diverses, leur conclusion était la même : il était inutile d’en parler. Il faudrait toutefois ajouter, par souci de justice, qu’ils étaient très critiques à l’égard du passé de leur propre pays. Les deux courants indiqués ci-dessus allaient ainsi dans le même sens. Simplement, les intellectuels, y compris les historiens, prétendaient se fonder sur les faits historiques. Mais quels sont ces faits ?

L’interprétation de l’histoire de France au Japon

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les historiens et les intellectuels japonais ont beaucoup travaillé sur la Révolution française : sur ses principes, et notamment sur le siècle des Lumières. Le Japon cherchant les causes de sa défaite et un nouveau chemin vers la démocratie et le développement, le point de départ de cette recherche consistait à travailler sur les exemples occidentaux.
C’était en même temps l’époque, pour la France, de la guerre d’Indochine, puis de la guerre d’Algérie. Ce qui était impressionnant aux yeux des Japonais, c’étaient les écrits dirigés contre ces « sales » guerres, par exemple ceux de Jean-Paul Sartre ou de Franz Fanon. La virulence de ces critiques suffisait à prouver qu‘il existait un fort courant anticolonialiste en France.
Ainsi, on peut bien considérer l’histoire de la France moderne et contemporaine d’un seul trait, des Lumières à l’anticolonialisme des années 1960, en passant par la Révolution ou la Commune . Ce qui est commun à ces événements, c’est une attitude explicitement contestataire vis-à-vis de l’autorité. L’histoire de France était racontée ainsi, et on ne trouve guère de changement depuis. Si l’on consulte un manuel scolaire d’histoire, on remarquera tout de suite les mentions relatives aux Lumières et à la Révolution. Ne parle-t-on pas de l’impérialisme de la fin du XIXe siècle ? Bien sûr que si, mais il n’avait pas été propre à la France. Il était évident que le phénomène était universel. D’autre part, les récits de la Révolution étaient tellement gravés dans la mémoire collective qu’on imaginait mal que les problèmes coloniaux aient pu concerner la France, pays des droits de l’Homme.
Cette interprétation de l’histoire de la France et son image étaient surtout forgées par la gauche. Cela va de soi. En parler de cette manière reflète une sympathie pour les mouvements contestataires. Pourtant, cette vision risquait de dissimuler un autre visage de l’histoire.
Prenons ici l’exemple de L’Orientalisme d’Edward Saïd. Ce livre, édité en anglais en 1978, a été traduit en japonais en 1986, pour être tout de suite lu dans de nombreux milieux. Ce qui mérite une attention particulière, c’est que, malgré le nombre de pages consacrées aux discours des orientalistes européens, ce livre n’a pas incité les Japonais à se poser des questions quant à l’histoire de la colonisation occidentale qui s’était déroulée en se fondant sur les discours orientalisants des sphères dirigeantes. On pourrait dire que, le thème ayant échappé à la vigilance des intellectuels, ces derniers ont fini par s’aveugler devant des discours aussi éloquents.
On écrit toujours l’histoire en partant d’une vision précise, mais il faut aussi être conscient du fait que ce point de départ laisse des zones d’ombre dont on peut rester inconscient. Il semble qu’au Japon l’intérêt porté aux mouvements de la gauche française ait fait oublier d’autres éléments de l’histoire.

L’histoire coloniale en France

Comment l’opinion perçoit-elle ce passé en France ? Nous voudrions présenter ici une vision de l’extérieur.
La polémique française ne date pas seulement du procès Papon ou du réveil de la mémoire de la guerre d’Algérie à la fin des années 1990 ; il y a aussi la loi Taubira de 2001, dont il importe de rappeler le contenu, en particulier celui du premier article : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, […] constituent un crime contre l’humanité ». Cette déclaration apparaît comme un manifeste historique. Ceci n’est pas contestable, malgré l’absence du mot « colonisation » dans le texte de la loi . Nous permettra-t-on d’ajouter ici, à titre de référence, qu’à l’occasion de la Conférence mondiale contre le racisme qui a eu lieu à Durban, en Afrique du Sud, la même année, le Forum des ONG a condamné la colonisation en tant que crime contre l’humanité ?
Sans entrer dans les détails, essayons de réfléchir à ces deux problèmes : la traite négrière et l’esclavage, d’un côté, et la colonisation, de l’autre. Pour le cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage (1848), d’innombrables expositions et conférences ont été organisées sur ce thème partout en France, tant dans les départements d’outre-mer qu’en métropole, phénomène qui s’est poursuivi après l’adoption de la loi Taubira. Si nous examinons la liste des articles, l’« ubiquité » du nom Victor Schœlcher saute aux yeux. Certes, c’est lui qui a été le père de l’abolition il y a un siècle et demi, mais cela signifie-t-il qu’il n’y a plus de quoi s’interroger ?
Il ne faudrait pas oublier qu’à partir de 1830 la France poursuivait la conquête de l’Algérie : une nouvelle colonie. Pendant la Monarchie de Juillet, le mouvement abolitionniste et la conquête de l’Algérie allaient, en fait, pour ainsi dire de pair. Presque tous les abolitionnistes étaient favorables à la conquête : c’est-à-dire à la colonisation. Schœlcher n’y échappa pas. Sa présence parmi ces partisans de la colonisation est remarquable si l’on songe que c’est finalement lui qui a tracé le chemin de l’abolition en France. Comme il était président de la Commission de l’Abolition, sa pensée peut se lire en gros dans le décret de l’abolition de 1848. Le préambule constate au début que l’esclavage est « une violation flagrante du dogme républicain : Liberté – Égalité – Fraternité ». Schœlcher estimant déjà que l’esclavage était « une honte de la civilisation » , l’abolition lui apparaissait une tâche urgente pour préserver le dogme républicain. Après ce préambule, suivent neuf articles, dont le sixième dispose : « Les colonies purifiées de la servitude et les possessions de l’Inde seront représentées à l’Assemblée nationale » .
Nous ne pouvons aborder tous les points de ce décret particulièrement riche. Nous nous limiterons ainsi à un passage de l’article 6 : « les colonies purifiées de la servitude ». Si l’esclavage est une honte de la civilisation, il doit l’être aussi pour la France. Afin que les colonies fussent purifiées, il fallait d’abord que la France elle-même fût purifiée de l’esclavage. Après cela, sous l’égide de la civilisation, ainsi purifiée, la France, incarnée par la nouvelle République, pourrait poursuivre son œuvre colonisatrice dans le but d’abolir à son tour l’esclavage dans d’autres parties du monde « barbare ». De ce point de vue, la colonisation, c’était exactement la civilisation.
S’il est assez déconcertant pour nous, historiens japonais, de voir le Schœlcher de l’abolition célébré en France, alors que se trouve occulté l’aspect colonisateur du personnage, c’est qu’aujourd’hui, il paraît naturel d’inférer que la traite et l’esclavage ne se séparent pas de la colonisation : sans les colonies, on n’aurait pu introduire ces systèmes. Mais quand nous examinons la polémique française, nous ne pouvons pas manquer de remarquer une dichotomie bien nette entre ces deux éléments .
En voici un exemple que l’on trouve dans la législation. D’un côté la loi Taubira de 2001, et de l’autre, la loi du 23 février 2005 dont le deuxième alinéa de l’article 4 prescrit d’enseigner à l’école le rôle positif de la présence française d’outre-mer, surtout en Afrique du Nord (supprimé un an après). Ce texte montre le regard plus ou moins positif que la France entretient vis-à-vis de son passé colonial. On peut aller jusqu’à dire que c’est justement dans le décret sur l’abolition de l’esclavage de 1848 que réside l’origine de ce schéma qui déterminerait la traite et l’esclavage comme inadmissibles et la colonisation comme civilisatrice.
Si l’on parle du « point aveugle » ou du « trou de mémoire » de l’histoire française, il faut désigner en premier lieu ce décret de 1848 qui a condamné la monarchie pour avoir commis le crime de l’esclavage et, en revanche, glorifié la République en tant que libératrice des esclaves « et » colonisatrice ; il a, en un sens, absous le concept de la colonisation en balayant la servitude qui lui était associée. C’est cet événement, l’abolition de l’esclavage au début de la Deuxième République, qui, ouvrant, théoriquement, la voie vers un nouvel empire colonial, constitue un moment crucial de l’histoire de la colonisation française . On sait aujourd’hui que l’empire colonial français a été édifié sous la Troisième République par les « républicains ». Si l’on tient compte des circonstances qui entourent l’abolition, cela se comprend mieux.

En guise de conclusion : pour une discussion ouverte

Revenons maintenant à Said que nous avons cité plus haut. Son ouvrage a été traduit en français en 1980, beaucoup plus tôt qu’au Japon, mais il est difficile pour nous d’évaluer son audience et son influence. Remarquons simplement que, en consultant les vieux numéros de la revue Outre-mers, ancienne Revue française d’histoire d’outre-mer, revue spécialisée dans l’histoire de la colonisation, nous n’avons trouvé, sauf erreur de notre part, aucun numéro consacré à l’orientalisme, pas le moindre usage du mot, ni même un compte rendu de l’ouvrage de Said . Il est vrai que Said n’est pas tout à fait un spécialiste de l’histoire de la colonisation. Il peut être plutôt considéré comme un polémiste, défenseur et partisan de la cause palestinienne. Pourtant devant le fait que les postcolonial studies, encouragées en partie par les œuvres de Saïd, dont en particulier L’Orientalisme, ne paraissent pas tellement susciter l’intérêt en France , on est tenté de se demander où en sont les Français de leur réflexion sur les périodes coloniale et post-coloniale.
En ce qui concerne la réception de Saïd au Japon, la notion d’orientalisme s’est adaptée au contexte précis de notre histoire, et a été à l’origine d’un certain nombre de travaux sur ce sujet. Bien sûr, aux yeux de certains, la pensée de Said ne constitue pas la référence unique et, de toute façon, les actes des Japonais ayant été les plus atroces et les plus inhumains, il reste hors de question de comparer le cas japonais avec les autres.
Nous répondrons juste que nous ne nous livrons pas à une étude comparée des cruautés. Non seulement leur « hiérarchisation » n’est jamais le but des recherches historiques, mais elle ne sert à rien. Même si l’on établissait que la conquête et la domination japonaise ont été les plus intolérables, cela rendrait-il plus légères aux anciens colonisés d’Afrique ou d’Asie les souffrances infligées par les pays européens ? Peut-on dire aux ex-colonisés ou plutôt à ceux qui sont les dépositaires de la mémoire de leurs ancêtres colonisés, de ne pas se plaindre car ils ont au moins eu la chance de ne pas être colonisés par les Japonais ? Cela ne les aiderait pas à apaiser leur mémoire douloureuse.
Aujourd’hui, en ce début d’un nouveau siècle, la question de l’histoire et de la mémoire de la colonisation pèse toujours aussi lourd, et même plus lourd que jamais sur chacune des sociétés ex-coloniales. Avec le temps, la conjoncture a changé au Japon. Tout en travaillant sur notre propre passé, les chercheurs de la jeune génération s’intéressent de plus en plus aux histoires des autres anciennes puissances. Leur intérêt porte également sur la mémoire des colonisés et de ceux qui se trouvaient entre le colonisateur et le colonisé , d’autant plus qu’il n’y a aucune communauté qui soit exempte du problème de discrimination sociale, plus ou moins liée à ce passé.
Depuis quelques années, les recherches communes se multiplient entre le Japon et ses anciennes colonies, surtout sur les interactions entre dominants et dominés. Une partie de ces recherches nous impose de repenser, par exemple, la signification de la « modernité » . Cela montre que l’histoire de la colonisation n’aboutit pas simplement à l’accusation de l’un ou aux repentances et excuses de l’autre, mais comporte une possibilité d’ouvrir un champ fécond de discussions.
On observe également un grand changement dans la société française autour de ce thème : les colloques ou les conférences s’organisent à diverses occasions et de plus en plus d’ouvrages sont publiés, y compris sur le thème postcolonial. On pourrait également recourir aux recherches conjointes entre les chercheurs des anciens empires, en montrant les spécificités de chaque cas. Par exemple, on ne peut se passer du concept de « républicanisme » pour la France, ni de celui de « système impérial » pour le Japon. Le moment semble arrivé de partager les fruits de nos recherches, afin de mieux assumer l’histoire de chacun et de préparer, dans le monde actuel de la diversité culturelle, un avenir meilleur.