L’effroi au fond de la forêt. Sur Un Château en forêt, Les Bienveillantes et autres docufictions

L’effroi au fond de la forêt. Sur Un Château en forêt, Les Bienveillantes et autres docufictions

Florent Le Bot

Que la littérature s’empare de sujets historiques n’est pas neuf et a pu même donner lieu à de formidables réussites ou à des chefs-d’œuvre. Que dans ces domaines des créateurs s’appuient sur une documentation fournie afin de rendre résolument crédible la toile de fond de la narration n’est pas non plus une innovation de l’époque. Toutefois, il semble s’agir désormais de s’emparer du matériau historique pour le transmuer « en chair à narration ». L’historien, encadré par sa pratique, son respect des sources et de leur croisement, sa nécessaire connaissance de la bibliographie propre à son champ d’étude, se trouve à présent sommé de s’écarter afin de laisser « l’artiste » investir les ruines du passé et peaufiner la dernière touche à ce qu’il faudrait percevoir comme « le réel », plus vrai que le vrai.
Les historiens, au risque d’un corporatisme étroit et mal venu, pourraient dans un premier élan se satisfaire d’observer leurs thèmes de recherches diffusés (nous n’osons écrire popularisés) auprès du plus grand nombre. Le résultat du travail historique n’est-il pas fait pour éclairer la société, aider à la réflexion de tous, contribuer au débat citoyen, voire alimenter l’esprit de création ? Par ailleurs, aucun thème ne peut être tabou pour les créateurs. Il ne doit pas être question, là comme ailleurs, de censure, de mise à l’index, y compris même au nom du « bon goût » ou de la morale. Laissons-là phrases désolées, airs outragés, virulentes imprécations, doigts accusateurs… Pour autant, rien n’impose le silence ; rien n’empêche le doute, la critique, la mise en question, le recours à l’analyse.
L’annonce dès l’été 2007 de la parution d’un roman de l’écrivain américain Norman Mailer autour de l’enfance de Hitler, comme devant s’inscrire dans un cycle d’ouvrages sur la vie du dictateur, a capté notre attention. De quoi pouvait-il s’agir là ? Comment cet écrivain présenté comme l’un des auteurs américains contemporains les plus féconds allait-il aborder son sujet ? La médiocrité de l’ouvrage (mais là beaucoup se révèle affaire de goût) paru en France en octobre 2007, puis l’annonce du décès de l’auteur en novembre, n’étaient pas loin de nous faire renoncer au présent texte. Pourtant, il y avait eu l’année précédente Jonathan Littell, Les Bienveillantes, son prix Goncourt, ses centaines de milliers d’exemplaires vendus, les traductions annoncées, l’irruption de livres parasitaires, à l’instar de ceux gravitant autour du Da Vinci code , et de réels débats, bien que passablement étouffés sous un concert de louanges . Des interrogations avaient pu s’exprimer, des critiques s’énoncer, mais au moins deux aspects nous semblaient à approfondir : quelle conception de l’histoire ces types d’ouvrages véhiculent-ils ? Pourquoi de tels livres, relevant plus du docufiction tel que pratiqué à la télévision que du souffle romanesque, émergent-ils aujourd’hui dans nos sociétés française, européenne, occidentale avec, semble-t-il, une certaine résonance ? De quelle actualité nous rendent-ils compte plus sûrement que d’un quelconque passé recomposé ?
« Leur intuition leur souffla la réponse : il fallait démarrer par la forêt. Cette idée les effraya si fort qu’ils interrompirent leurs conciliabules trois ou quatre semaines durant. Comme s’ils avaient honte de quelque chose qui s’était passé entre eux et préféraient feindre l’ignorance. Ou qu’ils avaient envie de tout oublier. » Amos Oz.

Aux sources de la violence

Si chez Oz, le voyage de deux enfants au fond de la forêt se conclut sur un retour au paradis perdu, celui d’une mythique coexistence sans malice entre l’Homme et le monde animal, chez Littell ou chez Mailer le couvert des arbres recèle une enfance bien plus inquiétante. C’est là qu’Adolf Hitler enfant, « Adi » pour ceux qui le chérissent alors, apprend à manœuvrer des bataillons de mômes au travers de combats plus ou moins ritualisés. C’est là qu’il éprouve la force de sa volonté et sa capacité à se faire obéir : « Si tu es vraiment capable d’allumer un feu, je t’ordonne de le faire. » Et l’enfant désigné, d’obéir à son jeune chef et la forêt de se consumer. C’est là également qu’« Adi » ressent ses premiers troubles : « Resté seul dans la forêt, Adolf commença à éprouver la peur de la mort. Il faisait si froid dans la neige. » La forêt opère comme un révélateur. Paysage sombre, espace obscur et fermé, les personnages des deux romans y rencontrent des vérités présentées par les écrivains comme inexorables : la violence est en l’Homme comme l’enfance en son origine.
Max Aue, officier de la SS, narrateur et protagoniste des Bienveillantes, traverse au fil de la guerre, de nombreuses forêts européennes. « Voilà ce qu’ils ont fait de moi [proclame-t-il], un homme qui ne peut voir une forêt sans songer à une fosse commune. » C’est toutefois quasiment au terme de son périple, alors que l’Armée rouge est à ses trousses et que le Grand Reich s’effondre pan à pan, qu’il se retrouve devant cette vérité première. Ainsi, alors qu’il tente de regagner Berlin aux derniers jours de l’hiver 1945, il tombe, au cœur d’une forêt de la Prusse orientale, sur une bande d’orphelins francs-tireurs qui s’est assigné pour mission de massacrer le plus grand nombre de soldats russes. Derrière le simulacre d’ordonnancement militaire perce très vite la barbarie : « Certains des enfants, surtout les plus grands, parlaient à peine allemand ; alors que, jusqu’à l’année précédente au moins, tous avaient dû être scolarisés, il ne semblait rester aucune trace de leur éducation, à part la conviction inébranlable d’appartenir à une race supérieure, ils vivaient comme une tribu primitive ou une meute, coopérant habilement pour tuer ou trouver à manger, puis se disputant vicieusement le butin. L’autorité d’Adam [référence au premier homme de la Bible ?], qui était physiquement le plus grand paraissait incontestée ; je le vis frapper contre un arbre, jusqu’au sang, la tête d’un garçon qui avait tardé à lui obéir. Peut-être, me disais-je, fait-il tuer tous les adultes qu’il rencontre pour rester l’aîné. » Cette partie du livre, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, se révèle marquée par une indéniable complaisance à la violence. Il est vrai que cette dernière appartient à l’Histoire tout comme elle imprègne notre actualité. Il y aurait toutefois maintes manières de la mettre en scène et la violence des enfants naufragés du roman de William Golding, Sa majesté des mouches , s’instaure au terme d’un processus d’édification puis de dérèglement social libre de l’intervention de tout adulte, quand Littell et Mailer postulent un Homme mauvais par essence, dès l’origine [Adam] et dès l’enfance, uniformément mauvais et fondamentalement incapable de s’améliorer. Dans ce refus de l’idée de processus, il semble qu’il faille voir un rejet de l’Histoire comme déploiement reposant sur le socle des situations antérieures et débouchant sur des circonstances nouvelles, imprévisibles, construction dans la durée, fabrication progressive et non prédéterminée. Ce déni de l’Histoire s’avère à la mesure du rejet par les deux auteurs des valeurs propres à l’humanisme.
Ainsi, dans ces romans, la violence omniprésente se mêle d’une sexualité barbare. Les viols se multiplient et le lecteur qui voudra se reporter, dans le livre de Littell, au paragraphe précédemment cité, constatera qu’il prolonge la description d’une scène de viols collectifs d’enfants des plus infâmes. Édouard Husson et Michel Terestchenko, dans l’essai qu’ils consacrent aux Bienveillantes, dénoncent une « atmosphère sadienne permanente » à travers laquelle ils entrevoient le risque d’une possible « réhabilitation totale du nazisme » . Pierre-Emmanuel Dauzat dénonce pareillement ce qu’il appelle une « pornographie de la mort » . L’époque semble perméable à de telles approches et le succès, au début des années 1990, d’American psycho, censé décrire l’Amérique des golden boys sur fond de cruauté, de sadisme et de meurtres en série, illustrait déjà, semble-t-il, ce penchant pervers . Au-delà des multiples rapprochements entre scènes de crime et scènes de sexe, la violation des interdits mosaïques paraît au cœur des préoccupations de nos deux écrivains : l’interdit du meurtre (Deutéronome 5-17) et de l’inceste (Lévitique 18-6/16). Max Aue se « promène » de théâtres d’exécutions de masse en sites de camps d’extermination, trouvant l’occasion au passage d’assassiner sa mère et son beau-père lors d’un séjour sur la Côte d’Azur. Ses déambulations se déroulent sur l’air du poète frappé de spleen, alors qu’il se souvient avec délice et regrets de ses émois adolescents partagés avec sa sœur jumelle : « C’était l’âge de la pure innocence, faste magnifique. La liberté possédait nos petits corps étroits, minces, bronzés, nous nagions comme des otaries, filions à travers les bois comme des renards, roulions, nous tordions ensemble dans la poussière, nos corps nus indissociables, ni l’un ni l’autre spécifiquement la fille ou le garçon, mais un couple de serpents entrelacés. » Mailer prolonge les attendus d’une telle conception. « Qui irait se mêler [nous dit-il] de prouver que tel pauvre diable est bien un produit de l’inceste. » Pour lui l’inceste est à l’origine du mal et le meurtre l’un de ses prolongements ultimes : la mère d’Adolf serait la propre fille de son géniteur, lui-même issu d’un inceste ; Adolf atteint de rougeole aurait contaminé son frère, qui finit par en succomber, en couvrant celui-ci de baisers. Littell n’est pas loin de penser comme Mailer, qui, faisant intervenir une relation sadomasochiste entre Max Aue et sa jumelle, poursuit : « en la voyant jouir et pisser étranglée je voyais les pendues de Kharkov qui en étouffant se vidaient au-dessus des passants » . Dans tout cela, reconnaissons-le, le grotesque ne se trouve jamais fort éloigné du sordide.
Nous est ainsi présenté un monde gangrené dans lequel l’ordure, la déliquescence et le pourrissement organique sont censés résumer le destin des êtres humains : « La perversité de notre nature diabolique pourrait bien avoir quelque ressemblance avec la curieuse condition de l’homme qui vient à la vie en se forçant un chemin entre l’urine et la merde et qui plus tard rêve chaque nuit d’un noble destin. » ; « [si] le cadavre du rat était toujours là, [Adolf] pouvait respirer les premiers relents de décomposition de la charogne. Il en était tout remué. Il se demandait si le même phénomène s’était produit dans le corps de son petit frère. »

Par-delà bien et mal

C’est à une relecture sommaire de l’œuvre de Nietzsche que nous convient les deux auteurs ; et non d’ailleurs à celle de Hannah Arendt comme il a pu être écrit ici ou là : le mal dans ces textes n’est pas banalement diffus mais bel et bien incarné : « C’est bien l’une de ses théories qui m’a incité à me lancer dans ce projet littéraire qui, je peux le garantir, sortira de l’ordinaire. ». Littell a beau affirmer vouloir nous enrôler dans son projet (« Frères humains, […] ça vous concerne : vous verrez bien que ça vous concerne » ), son narrateur nous place résolument à distance : il est l’écrivain ; nous sommes ses personnages, ses jouets, « ses hommes ordinaires ». Le travail de Christopher Browning se trouve ainsi lui-même incorporé à des fins qui ne sont nullement celles de l’historien américain qui s’inscrit dans l’étude des processus et des cheminements humains et sociaux . Les deux écrivains excipent d’un vaste travail de documentation pour tenter de valider leur écriture. L’éditeur de Littell adjoint au texte un glossaire et une table d’équivalence des grades entre différentes institutions militarisées ; Mailer fournit en appendice à son roman une bibliographie de 124 ouvrages, dont huit dus à Friedrich Nietzsche, en précisant toutefois que la vérité ne se niche pas dans le détail des faits mais dans l’interprétation globale.
De fait, le soubassement de ces deux romans s’avère composé d’une pseudo philosophie de l’histoire dont les points saillants se révèlent être le nihilisme, le rôle prétendument moteur du « Surhomme » dans l’Histoire, le déterminisme et la fatalité du destin de la masse socialement consignée, comme les abeilles du roman de Mailer sont assignées à l’ordre de la ruche et à sa hiérarchie. « Le meurtre [nous dit le narrateur de ce roman] apporte la puissance au meurtrier. » Max Aue est doué d’omniscience, nourrie par les travaux d’historiens (il le répète tel un mantra tout au long du roman), mais surtout résultat de son omniprésence. Il est l’écrivain qui narre, l’historien qui décrit, le soldat qui obéit, l’officier SS qui commande, la victime qui subit l’Histoire, le bourreau qui l’exécute. Il est présent sur tous les fronts, au propre comme au figuré. Il est là où se passe l’Histoire : en Ukraine, sur le front russe, dans le Paris des « collabos », à Auschwitz, dans le Berlin des décombres, etc. Sa morale n’est pas celle des hommes ordinaires : elle se situe au-delà du bien et du mal. Elle s’inscrit dans la fatalité de l’Histoire. Elle en est sa « vérité ». Max Aue est celui qui voit tout et qui a tout vu, celui qui a le pouvoir de tout nous dévoiler. Aucun contrechamp ne s’ouvre dans le roman : Max Aue, caméra à l’épaule, traverse l’histoire sans concéder une seule fois la parole à un autre protagoniste, hors de dialogues dont il se fait lui-même le traducteur. Seul son point de vue compte. Michel Tournier dans Le Roi des Aulnes, aux figures si proches du roman de Littell (le mal, le nazisme, la violence et la force, l’enfance, la sexualité et la perversion, le trouble et la forêt, etc.), et par ailleurs lui-même prix Goncourt en 1970, s’était pour le moins gardé d’attribuer à son personnage principal le rôle de témoin, d’acteur et de notaire de l’essentiel des crimes européens, se contentant plutôt d’esquisser ce qui, selon lui, en composait l’essence .
Le narrateur du Château en forêt, quant à lui, se présente comme un assistant du diable, figuré sous l’apparence d’un officier SS (le parallèle entre les deux textes se poursuit). Il a ainsi l’opportunité de se déplacer du passé de la famille d’Adolf aux terrains de jeux enfantins de celui-ci, jusqu’à ses derniers repas en 1945 dans le bunker berlinois, mais également en Suisse, tenant le bras de l’assassin d’Élizabeth d’Autriche et jusqu’au couronnement à Moscou du tsar Nicolas II. La vision se révèle totale ; l’Histoire est tout entière comprise dans un regard, le regard du « Surhomme ». « Vous avez lu Marrou comme moi [interpelle Littell dans la revue Le Débat], qui explique très bien comment on écrit avec méthode, à partir de documents, une histoire plausible qu’on peut dire “vraie”, au sens où la science historiographique entend ce mot. Mais ce n’est toujours qu’un regard, puisque chaque génération d’historiens apporte de nouveaux regards. C’est pour ça que l’historiographie se renouvelle tout le temps, parce qu’on intègre des nouveaux regards, des nouvelles lectures du monde, ainsi que des sources qui n’étaient pas considérées comme telles par les générations précédentes. » Tout cela pourrait paraître fort juste et fort acceptable, si le regard de Littell sur l’histoire et sa manière de la présenter n’aboutissaient pas à exclure tout autre regard, toute autre présentation des faits, tout contrechamp ; le problème n’est pas de donner la parole à un bourreau, mais de ne l’offrir qu’à celui-ci. Il y a fondamentalement une méprise concernant le travail historique : il ne s’agit pas pour l’historien de chasser une vérité d’hier pour la vérité d’aujourd’hui (sauf évidemment s’agissant d’erreurs factuelles ou d’interprétation), en attendant la vérité de demain, mais d’enrichir notre compréhension du passé en s’intéressant à des aspects laissés jusque-là de côté. Enrichir la connaissance et non la relativiser ; éclairer la complexité et non la simplifier ; dessiner des processus et non les naturaliser.
Les deux romans baignent dans une sauce déterministe. Tout prépare Adolf Hitler, dès son plus jeune âge, à son destin : ses rencontres, ses expériences, les mauvais traitements que lui inflige son père, les « idées fixes gravées en lui » . Tout est écrit par avance : « Adolf lui dit [sa mère], ceci va être ton siècle. Je le sens. Tu accompliras des choses extraordinaires dans les temps à venir. » Les individus n’ont, selon les explications de Littell, aucune marge de manœuvre et s’avèrent totalement déterminés par le pays où ils naissent, l’époque dans laquelle ils vivent : « On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d’expliquer ce qui s’était passé, de l’inhumain. Mais l’inhumain, excusez-moi, cela n’existe pas. Il n’y a que de l’humain et encore de l’humain : et ce Döll en est un bon exemple [il s’agit d’un fonctionnaire allemand qui dans le roman a pris part à des exécutions]. Qu’est-ce que c’est d’autre, Döll, qu’un bon père de famille qui voulait nourrir ses enfants, et qui obéissait à son gouvernement, même si en son for intérieur il n’était pas tout à fait d’accord ? S’il était né en France ou en Amérique, on l’aurait appelé un pilier de sa communauté et un patriote ; mais il est né en Allemagne, c’est donc un criminel. » Le rejet du qualificatif « inhumain » préféré à celui « d’humain » ne signale en aucune manière la marque d’un quelconque humanisme : les Hommes ne sont ici que jouets de l’Histoire ; leur position n’est-elle pas d’ailleurs totalement aléatoire ? « Dans un État comme le nôtre, les rôles étaient assignés à tous : Toi la victime, et Toi le bourreau, et personne n’avait le choix, on ne demandait le consentement de personne, car tous étaient interchangeables, les victimes comme les bourreaux. » Tout se vaut donc aux royaumes des ombres ? Lorsqu’un apiculteur dénommé Der Alte, fréquentation du père d’Adolf, dut se débarrasser de l’une de ses ruches, le démon lui insuffla un ordre sans appel : « Brûle-la. Der Alte finit par obéir. Il n’avait pas le choix. »
Le travers commun de ces deux romans est de réduire la réalité et sa complexité à quelques schémas explicatifs simplistes. Les fondements de ces textes se révèlent transparents et relèvent plutôt d’une philosophie de l’histoire archaïque et mal remâchée que d’une honnête révérence à l’égard de la pratique historique.

Les démons du présent

On nous rétorquera peut-être qu’il faut prendre et comprendre tout cela avec distance et recul ; la distance et le recul qu’auraient sans doute voulu y instiller les deux écrivains. Ivan Nabokov, l’éditeur de Norman Mailer en France, nous affirme ainsi sans sourciller que l’œuvre de Mailer « est toujours marquée par l’humour » . Husson et Terestchenko, s’agissant des Bienveillantes, préfèrent toutefois parler de canular, ce qui sous-entendrait que Littell ne prend décidément pas au sérieux son texte, mais s’amuserait uniquement à le faire passer pour tel. Comment comprendre la scène où le père d’Adolf exécute, au fond d’un bois, le chien de la famille, dénommé « Luther », comme sont plus tard exécutés juifs et partisans derrière les lignes allemandes sur le front russe ? Comment interpréter le moment où Max Aue, se préparant à être décoré par Hitler dans son bunker aux derniers jours du Reich, se met soudainement à pincer le nez du dictateur, avant que d’être mis aux arrêts sans ménagement ? « Avec un petit sourire sévère je tendis la main et lui pinçai le nez entre les deux doigts repliés, lui secouant doucement la tête, comme on fait à un enfant qui s’est mal conduit. » Humour, parodie, burlesque ? Nous opterons pour farce. Une farce sur le mode de la gigue ; gigue qui donne précisément son titre à ce chapitre des Bienveillantes. L’Histoire serait une farce ; la condition humaine serait farce. Il nous faudrait en percevoir le tragique sous les parures du comique de situation.
Le Mal, les démons et le Diable peuplent ces textes, comme « le Surhomme » se révèlerait « moteur de l’Histoire ». Pour Mailer, c’est le Diable qui, dans son combat contre Dieu, aurait manipulé Adolf depuis l’enfance. Deux personnages, au statut trouble, Mandelbrod et Leland, semblent occuper la même position démoniaque dans le récit de Littell : rien ne leur échappe des étapes de la « solution finale » . Et Littell de faire dire à Aue : « C’est ainsi que le Diable élargit son domaine, pas autrement. »
L’économie des textes de Mailer et Littell relève selon nous de ce que l’historien François Hartog a désigné sous le concept de présentisme . Dans cette approche, il s’agirait de ne retenir du passé que ce qui ferait sens au présent, un passé à la mesure du présent, tout en repoussant dans le même mouvement un avenir s’avérant forcément lourd de menaces. Le déterminisme marxiste (dont il ne nous appartient pas ici de rappeler les biais et les effets) se voulait une forme de compréhension du passé et de ses supposées lois, afin d’intervenir au présent, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Le déterminisme présentiste ne retient d’un passé vitrifié que le sombre et l’amer pour postuler de l’éternel et immuable malignité de l’Homme dont les fautes, les crimes et les pêchés doivent s’expier durant un éternel présent. L’expérience personnelle des deux auteurs, celle de Mailer lors des combats du Pacifique à partir de 1943, celle de Littell dans l’humanitaire auprès des Bosniaques au début des années 1990, a, semble-t-il, nourri l’épaisseur de leurs textes ; plutôt d’ailleurs que les travaux historiques auxquels ils disent se référer. Nos angoisses millénaristes, rejoignant nos peurs enfantines, telle la frayeur de la forêt, ont fait le reste, pour leur assurer un succès commercial. Ce présentisme s’avère finalement l’une des modalités d’un certain confusionnisme ambiant s’agissant des questions de mémoires, de commémorations, de victimes et d’histoire.

Qui regarde ? Que regarde-t-il ? Que nous montre-t-il ? Que voit-on ? Toutes ces interrogations renvoient à un débat complexe sur la position de l’histoire comme technique d’approche du passé ; sur la fonction de l’histoire dans nos sociétés. Ce débat intéresse également l’art et les artistes. Développer une certaine conception du monde, de la marche du temps, de la destinée humaine ne relève pas de l’innocence, mais d’une éthique de la responsabilité. Ni les historiens, ni les écrivains, ni les artistes en général, ni l’ensemble des contemporains ne peuvent s’abstraire d’une telle réflexion. Elle implique notre compréhension du passé, notre vivre ensemble au présent, notre engagement pour l’avenir.