Le poids du passé dans un État aux identités fragmentées : le cas de la Belgique

Le poids du passé dans un État aux identités fragmentées : le cas de la Belgique

Chantal Kesteloot

Vue de l’extérieur, la perception de la Belgique semble tenir seulement à quelques images : la famille royale, la bande dessinée, la bière, les blagues belges, les querelles entre Flamands et Wallons et, plus récemment, l’interminable crise gouvernementale. Quant à la connaissance de son passé, c’est souvent un grand vide. Écrasée par ses deux grands voisins, l’histoire de ce petit pays reçoit rarement l’honneur des grandes synthèses. La situation se complique encore lorsqu’on sait que la majorité de la production historique y est éditée en langue néerlandaise. Rares sont les ouvrages concernant la Belgique qui sont traduits ou, plus simplement, exportés. Bref, un petit pays mal connu.
Il ne semble dès lors pas inutile, en guise d’introduction, de rappeler quelques éléments essentiels qui ont caractérisé les trois dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe siècle. Pour comprendre le rapport de la Belgique au passé et la manière dont celui-ci y est mobilisé, il est fondamental d’avoir à l’esprit le processus de transformation de cet État.
En 1970, la Belgique est entrée dans la voie du fédéralisme. Depuis, ce processus est en évolution constante. Il demeure inachevé à l’heure actuelle. Nul ne semble savoir où il s’arrêtera, tant il est vrai que des mots hier encore tabous comme confédéralisme font aujourd’hui partie du vocabulaire politique courant. En bref, on peut donc considérer que la Belgique est aujourd’hui un État fédéral composé de trois régions (la région flamande, la région wallonne et la région – bilingue – de Bruxelles capitale) et de trois communautés (la communauté flamande, la communauté française et la communauté germanophone). Les régions exercent des compétences de type économique tandis que les communautés ont des compétences d’ordre culturel ainsi que celles qui ont trait aux personnes (les matières dites personnalisables). En Flandre, les instances communautaires et régionales sont exercées de manière conjointe par le gouvernement flamand tandis que, du côté francophone, les compétences économiques sont exercées par le gouvernement wallon et le gouvernement bruxellois et les compétences communautaires par le gouvernement de la Communauté française ; ces différentes instances, bien que proches, sont donc distinctes. L’enseignement et la recherche scientifique fondamentale sont des compétences communautaires. Cela signifie que l’enseignement dispensé est propre à chaque communauté et que la vision du passé y est donc spécifique. Néanmoins, en matière de recherche scientifique, il subsiste des reliquats de compétence au niveau fédéral.
Chacune des nouvelles entités en présence est à la recherche de sa légitimité. Il s’agit, selon les cas, soit d’asseoir une identité existante, soit de consolider une identité fragile, en devenir. De manière générale, l’identité flamande est perçue comme une identité forte, une nation en devenir, dégagée de la Belgique tandis que l’identité wallonne demeure problématique, fruit de ses rapports complexes avec Bruxelles – ville francophone mais non wallonne à 80% – et avec l’État belge. Du fait de l’exercice des compétences culturelles par la Communauté française, certains posent la question de savoir comment une région peut s’affirmer dès lors qu’elle est amputée de ce type de compétences. Au-delà de ces divergences en termes d’identité – forte ou fragile –, la quête de mythes fondateurs est essentielle. Il est devenu dès lors quasiment impossible d’envisager une histoire nationale qui soit acceptable de part et d’autre de la frontière linguistique. Il n’y a plus d’histoire partagée. Certes, le processus n’est pas neuf. Dès 1936 paraissait la première histoire de Flandre et, dix ans plus tard, la première histoire de Wallonie. Mais c’est surtout à partir de la décennie 1970 que l’on s’est mis à écrire l’histoire autrement. Sans surprise, il s’agissait de consolider les nouvelles entités dans leur légitimité. Certes, ces initiatives ne sont pas toutes marquées du sceau d’un nouveau déterminisme mais le pêché d’anachronisme n’est jamais très loin. Peu à peu ces « nouvelles histoires » ont fini par produire des consciences différentes tant il est vrai qu’elles étaient déjà inspirées par une lecture et une perception différentes du passé. On publie certes encore l’une ou l’autre « Histoire de Belgique », mais l’appartenance communautaire de leurs auteurs apparaît désormais d’évidence. Dès lors, le rapport au passé est profondément influencé par ce phénomène de fragmentation identitaire : la vision que l’on a du passé, selon que l’on soit flamand ou francophone (et là encore il y a des distinctions à établir entre Wallons et Bruxellois), est à la fois le produit de la culture d’origine – le témoin des générations –, de l’enseignement reçu et de l’histoire produite, à la fois par des scientifiques mais aussi par des acteurs engagés qui ont eux-mêmes été influencés par la culture et l’enseignement. Dans un processus de construction identitaire, la ligne de démarcation entre historiens engagés et acteurs engagés est parfois ténue. Qui plus est, toujours dans ce même processus, ces derniers ont parfois joué un rôle beaucoup plus important que des historiens patentés. Nous y reviendrons. La production d’histoires spécifiques pose également le problème des conditions de production du savoir historique. Peu d’initiatives sont prises sans l’appui plus ou moins important des pouvoirs publics. Dès lors, ces mêmes pouvoirs publics, compte tenu de leur espace de légitimité politique, vont fort logiquement financer des projets qui mettent en valeur leur passé propre.
Avant de développer notre propos, quelques remarques s’imposent :
1. D’autres types de fracture d’ordre politique (gauche/droite) et idéologique (catholiques/libre penseurs) ont traversé et traversent encore la société belge. Force est de constater qu’elles pèsent moins dans la production historique récente.
2. Toutes les questions ne donnent pas nécessairement lieu à des représentations du passé à ce point antagonistes qu’elles en deviennent complètement inconciliables. À l’inverse, les fractures essentielles que constituent les guerres sont de celles qui traduisent une approche, une sensibilité et un regard différents sur le passé.
3. Il faut se garder de généralisations hâtives et d’amalgames faciles. Flamands, Wallons et francophones ne constituent pas des blocs homogènes. Des visions dominantes existent, mais elles ne sont pas nécessairement partagées par tous. Difficile d’entendre les voix discordantes et plus encore les voix du silence. Nous postulerons donc à plusieurs reprises l’existence de sociétés spécifiques et globalisées alors que nous savons que la réalité est multiple. Mais sous peine d’en rester à des constats frileux, il nous faut bien tenter de dégager les grandes tendances.
4. Du fait de la barrière de la langue, de l’existence des communautés avec des structures d’enseignement complètement distinctes, la vision globale que l’on a de l’autre – le Flamand, le Wallon, le francophone – est souvent tronquée pour ne pas dire caricaturée. Cette situation peut à la fois être le produit de processus « mous » mais aussi de volontés savamment orchestrées, tant les modalités de constructions identitaires des sociétés wallonnes et flamandes servent aussi des intérêts de groupe, des intérêts politiques et des enjeux culturels.
5. Si le péché d’anachronisme a souvent été commis par des auteurs soucieux d’introduire un déterminisme flamand ou wallon, on risque aujourd’hui de verser dans une nouvelle forme d’anachronisme qui consisterait à marginaliser complètement le nationalisme belge.
Je me propose d’envisager la question des mémoires éclatées en Belgique à travers trois cas, significatifs et exemplaires chacun à sa manière, du rapport complexe que les sociétés belges ont avec leur passé :
1. La Seconde Guerre mondiale telle qu’appréhendée aujourd’hui en Flandre et en Wallonie.
2. La question du génocide, et plus précisément, la responsabilité des autorités belges en la matière et la « mise en musée » des événements.
3. La question de l’héritage colonial.

Le poids de la guerre à travers les enjeux identitaires en Belgique

De toutes les périodes de l’histoire de Belgique, les périodes de guerre sont celles qui ont le plus suscité de controverses et de débats politiques, qu’il s’agisse de l’attitude des autorités en place (État, Église, Armée), du comportement des groupes de collaboration, du rôle de la résistance et de l’attitude générale de la population. La Belgique est loin d’avoir le monopole de ce type de débat. Ce qui est spécifique, c’est le télescopage de la question nationale dans la mémoire de la guerre. Ce constat remonte déjà à la Première Guerre mondiale. Au cours de celle-ci, l’occupant allemand met en place une Flamenpolitik qui consiste à favoriser les Flamands dans le but de semer la division au sein de la communauté belge. Cette politique a peu à peu entraîné une fraction du mouvement flamand à coopérer avec l’occupant, considérant qu’il lui offrait là les opportunités et les possibilités refusées par l’État belge francophone (flamandisation de l’Université de Gand, application stricte de la législation linguistique, séparation administrative). Rien d’étonnant dès lors à ce que dès l’entre-deux-guerres, il y ait déjà assimilation entre toute revendication flamande et la politique de von Bissing. Les événements de la Seconde Guerre mondiale n’ont fait que conforter et même aggraver cette grille d’analyse. Pour nombre de francophones et de nationalistes belges, le mouvement flamand est, purement et simplement, assimilé au nazisme ; il n’est dès lors pas surprenant qu’en vertu de cette même grille d’analyse, la Résistance soit assimilée au nationalisme belge et plutôt vénérée en français. Cette situation va avoir des conséquences durables. Du côté flamand et essentiellement du côté catholique flamand , ceux qui au lendemain de la guerre ont eu maille à partir avec la justice – ce que l’on appelle la « répression » − vont être perçus comme des victimes d’un État belge − perçu comme francophone – qui, par le biais de l’appareil judiciaire, aurait voulu tirer profit des circonstances pour liquider le mouvement flamand. On assiste dès lors à un étrange renversement où les victimes ne sont pas celles que l’on croit. Cela ne signifie nullement que l’on se revendique de la collaboration, mais bien qu’elle est avant tout analysée comme le fourvoiement d’une élite et d’une jeunesse auxquelles l’État belge (francophone) n’avait offert ni ascension sociale ni légitimité culturelle. Ce que l’État belge n’avait pas offert, les Allemands l’ont fait. À la Libération, ce même État belge (francophone) se serait vengé. Cette vision faisait l’impasse sur deux aspects essentiels : d’une part, l’engagement de type fasciste du VNV dès sa fondation et, d’autre part, le fait que la collaboration signifiait aussi l’adhésion à un régime antidémocratique, raciste et destructeur, autant d’aspects qui ne pouvaient être ignorés puisqu’ils s’étalaient à longueur de pages dans la presse de collaboration. Or, cette analyse-là ne s’est pas faite avant les années 1980. Et, plus grave encore, les milieux académiques ont prêté main forte à la diffusion d’une vision à tout le moins déculpabilisante de la collaboration et de ses crimes . En 1973-1975 paraissait, en néerlandais, l’Encyclopédie du Mouvement flamand qui baignait totalement dans cet état d’esprit. Déculpabilisation académique et relais politiques : l’héritage de la collaboration et, surtout, de la répression, n’a jamais cessé d’interpeller certains responsables politiques flamands. Au cours des années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, on ne compte plus les propositions de loi tendant à octroyer l’amnistie, des propositions qui se sont chaque fois heurtées à un refus franc et net du côté francophone.
Il a fallu attendre le début des années 1980 pour qu’une autre grille d’analyse émerge. La révolution est venue des médias. Avant l’heure des télévisions câblées et des offres surabondantes en matière de programmes, les chaînes nationales avaient un impact qu’elles n’ont plus aujourd’hui. Or, c’est par ce biais que s’est opéré le changement. De février à juin 1982, quelque 800 000 téléspectateurs flamands (sur une population totale de 5,5 millions) ont pu suivre chaque semaine la diffusion de l’émission De Nieuwe Orde (L’Ordre Nouveau). On y voyait non seulement les images de ce passé maudit mais surtout des interviews de quantité d’acteurs de la période de guerre y compris des collaborateurs condamnés à mort (non exécutés). Le choc de ces émissions est essentiel pour comprendre l’évolution survenue en Flandre, et ce d’autant plus que la première série, rapidement rediffusée, a été suivie d’autres, articulées selon le même principe. Le journaliste vedette qui menait la danse, faisait figure de véritable « juge d’instruction », ne laissant aucune place aux autojustifications complaisantes et aux faux-fuyants idéalistes. Il montrait crûment les liens de la collaboration avec le nazisme et avec ses crimes. Aux yeux d’un public flamand, sa crédibilité était d’autant plus établie qu’il traitait aussi avec peu de ménagement certains mythes véhiculés par des résistants. Les débats qui ont suivi, à la fois dans les milieux scientifiques, à la télévision flamande elle-même et dans la presse, confirment l’importance de l’électrochoc. Mais au-delà de l’effet ponctuel de l’électrochoc, il faut bien constater qu’une partie de l’opinion flamande cultive encore toujours sa propre vision du passé.
Les travaux scientifiques qui ont suivi la diffusion de De Nieuwe Orde ont conforté cette grille d’analyse. Ils ont soudain pris une tout autre légitimité dès lors que la Flandre était à nouveau confrontée à une extrême droite au discours tout aussi antidémocratique, négatif, raciste et destructeur qu’avait pu l’être le VNV à partir de 1933. Une nouvelle extrême droite dont l’avenir allait démontrer qu’elle n’était pas seulement circonstancielle ou conjoncturelle (créé en 1978, le Vlaams Blok devenu ensuite le Vlaams Belang a progressé d’élection en élection et est aujourd’hui la deuxième force politique en Flandre). On a là en quelque sorte une rencontre circonstancielle entre l’actualité politique et l’évolution de l’historiographie. Mais si les travaux scientifiques ne font plus montre d’un regard équivoque sur le passé, il n’en va pas de même dans une partie de l’opinion flamande. En 1997, le parlementaire catholique Herman Suykerbuyck (né en 1934) dépose au Parlement flamand une proposition de décret visant à indemniser les victimes de la guerre et de la répression, une association à tout le moins étrange à laquelle il ajoute les victimes de la guerre d’Espagne. Surtout, il place sur le même pied victimes de guerre et de la répression, en d’autres termes, résistants et collaborateurs. Ce projet, qui assimile l’inassimilable, suscite un tollé côté francophone mais, plus graves encore, sont les circonstances de son adoption. Il est en effet voté par une majorité « alternative » avec le Vlaams Blok, en contradiction totale avec le fameux cordon sanitaire (une décision de l’ensemble des partis démocratiques flamands tendant à refuser toute alliance avec l’extrême droite). Le décret ne connaîtra pas d’application puisqu’il sera annulé par la Cour d’arbitrage, sous le motif que les « victimes de guerre » sont… une compétence fédérale. En statuant sur leur cas, le Parlement flamand était dès lors sorti de ses compétences. Il n’empêche que ce décret et la commotion qu’il a suscitée vont avoir des suites à plus long terme. Une série d’intellectuels flamands – 17 au total dont 5 historiens réunis en un groupe dénommé Voorwaarts (aller de l’avant) – lancent un appel « à aller de l’avant, sans oublier ». Dans le prolongement de ce premier appel, l’un des membres du groupe, historien mais aussi enfant d’un collaborateur flamand qui s’est enfui en Argentine en 1945, prononce un pardon historique (pour les errements, les erreurs d’appréciations et les alliances « perverses » nouées pendant la Seconde Guerre mondiale) à la tribune du Pèlerinage de l’Yser, un lieu éminemment symbolique puisque c’est là que se réunit chaque année, depuis 1922, la fine fleur du militantisme flamand. L’histoire apparaît ici clairement à la croisée et du politique et de l’engagement citoyen. Ce pardon a reçu un accueil mitigé côté francophone mais il a sans doute atteint son objectif dans les rangs du mouvement flamand, ayant permis de mettre en branle la Vergangenheitsbewältigung (la capacité de pouvoir gérer l’héritage du passé). Surtout, il a clairement divisé le mouvement entre les radicaux hostiles à tout geste de conciliation et une aile plus modérée. Mais les soubresauts politiques ont continué d’émailler le débat. Au printemps 2001, un ministre flamand (Johan Sauwens) était contraint de démissionner pour avoir participé à une réunion du Sint Maartensfonds, une association regroupant d’anciens volontaires du Front de l’Est. Néanmoins, la dynamique du groupe Voorwaarts réussissait à dépasser la stigmatisation avec l’appui explicite du gouvernement flamand. En effet, la journée d’étude du groupe, organisée au Parlement flamand le 9 juin 2001 se terminait par un discours très remarqué de son président, le socialiste Norbert De Batselier. Phénomène significatif : chacune des phrases de son discours était soigneusement pesée, mais surtout De Batselier avait pris soin de s’entourer préalablement d’un aréopage d’historiens, sollicités pour accréditer ses propos. L’événement paraissait tellement porteur qu’il en a éclipsé une autre facette de cette journée : le contact avec des historiens francophones. Or, ce contact n’était pas si anodin que cela. Certes, il n’est pas question de polémique ou de dialogue impossible entre historiens flamands et francophones. Mais des sensibilités différentes existent. Les notions de pardon et de réconciliation que prônent les membres du groupe Voorwaarts posent problème. Quelques mois plus tard, le 20 mars 2002, après cette journée d’étude, le Parlement flamand a adopté à l’unanimité une résolution sur l’approche du passé de guerre de la Flandre. Pour la première fois, une instance officielle et représentative de la Flandre a donc osé poser un regard lucide sur son passé, condamnant explicitement la collaboration mais en intégrant dans la même résolution la question de la répression. La collaboration est condamnée dans ses fondements, mais concomitamment, il est fait mention des erreurs et des dérapages commis lors de la répression. Certes cette résolution insiste bien sur la hiérarchie des phénomènes : la répression est la conséquence de la collaboration mais une impression de malaise subsiste, comme si la répression était là pour faire contrepoids, comme si c’était la concession à faire à la mémoire biaisée de la guerre. L’esprit général du texte s’inspire de deux autres objectifs : promouvoir la réconciliation entre tous les Belges et œuvrer en faveur d’une société démocratique et donc lutter contre l’extrême droite.
Ces objectifs posent problème à commencer par le sens et la portée de la réconciliation : réconcilier qui avec qui et au nom de quelles valeurs ? Impossible d’imaginer de réconcilier les valeurs de la collaboration avec celles de la résistance. S’agit-il de réconcilier Flamands et francophones ? Ou encore de réconcilier les Flamands avec leur propre passé ou de porter la discussion sur le plan fédéral ? La réconciliation est-elle une donnée que l’on peut imposer d’en haut ? Le second objectif mérite également réflexion : c’est l’instrumentalisation directe du passé au service du présent dans le contexte d’une société flamande qui ne peut ignorer le pouvoir de séduction de l’extrême droite et qui prend conscience que toutes les stratégies de lutte menées jusqu’ici n’ont nullement abouti. C’est le constat que faute d’avoir eu des gestes clairs à l’égard de la collaboration, ses idées antidémocratiques demeurent et qu’elles ont tout particulièrement contaminé le mouvement flamand. C’est un message à la jeunesse qui peut se traduire par l’affirmation qu’il existe bel et bien (encore) un mouvement flamand démocratique.
Si, du côté flamand, ce mariage entre historiens et politiques a pu aboutir, force est de constater que la manière dont les questions ont été abordées du côté flamand n’a pas convaincu du côté francophone. Le renvoi de toute discussion au Parlement fédéral est demeuré lettre morte jusqu’à ce jour. Certes, des projets ont circulé, des contacts ont été noués. Mais tout cela ne dépasse pas le stade de l’intérêt poli. En associant collaboration et répression, le malaise demeure. Pour nombre de Wallons et de francophones, il s’agit là d’une question intra-flamande. Qui plus est, on n’a pas nécessairement envie de remettre en cause l’image d’une société résistante volontiers cultivée dans le monde politique francophone. En effet, à la présence d’anciens collaborateurs dans divers cercles culturels et politiques du côté flamand dès la fin de la guerre s’oppose le silence du côté francophone. Certes, la collaboration en Wallonie ne peut être réduite au néant, le petit cent mille collaborateurs wallons passés sous silence. Mais après la guerre, personne ne s’est réclamé de leur héritage. Le giron catholique, dont ils étaient pour la plupart issus, a préféré les oublier au plus vite. Au-delà de quelques individualités qui fascinent, d’itinéraires intellectuels qui séduisent, personne en Belgique francophone ne se revendique d’une vision idéalisée d’une collaboration au service de son peuple : pas de réseaux de sociabilité ni de convergences intellectuelles et, encore moins, d’assises sociales. Est-ce à dire, qu’a contrario, la Belgique francophone se complaît dans le culte de la résistance ?
Comme l’a déjà démontré Pieter Lagrou, s’agissant de la période 1945-1965, les résistants n’ont jamais réussi à transformer en capital politique la valeur de leur engagement. Mais le culte de la mémoire patriotique les a largement valorisés dans des espaces et des lieux symboliques strictement définis. Les commémorations de 1994-1995 constituent le dernier épisode de cette histoire. Mais l’héritage de leur combat est difficile à assumer et ce pour plusieurs motifs liés à la diversité de l’engagement des résistants.
1/ Le premier groupe de résistants à avoir été discrédités sont les communistes. Dans le contexte de la Guerre froide, leur combat a rapidement perdu sa légitimité. Par ailleurs, nombre de résistants communistes ont quitté le giron du parti.
2/ Le deuxième groupe dont les valeurs se sont effritées est celui des nationalistes belges. Ces résistants pleurent aujourd’hui une Belgique perdue.
3/ Un troisième groupe a connu un phénomène inverse : ce sont les résistants wallons. Au sortir de la guerre, leur engagement passe pour éminemment suspect comme en témoigne la lenteur mise par l’État belge à les reconnaître (1949). Durant la guerre déjà, leur combat avait d’ailleurs été régulièrement dénoncé par les autres journaux clandestins. Aujourd’hui, dans le contexte d’une Wallonie en quête d’une identité forte, leur combat est survalorisé. Par ailleurs, un lent glissement s’est opéré. Par une étrange alchimie de l’histoire et une singulière captation d’héritage (patriotique), résistance wallonne et résistance en Wallonie ont été peu à peu amalgamées au nom des idéaux démocratiques. Le patriotisme belge est passé à la trappe au bénéfice de l’antifascisme, longtemps négligé, et aujourd’hui réapproprié.
Dès lors, la société wallonne n’a guère envie de voir cette vision de société résistante remise en cause. Comme il est difficile de nier qu’il y a eu des collaborateurs en Wallonie (les rexistes), la collaboration est purement et simplement rejetée en dehors de l’espace wallon, stigmatisée comme belge et donc extérieure à l’identité wallonne. Dans cette vision, les milliers de collaborateurs wallons sont donc tout simplement passés sous silence ou disqualifiés puisque « belges ». Dans le même ordre d’idées, compte tenu de la fragilité de son identité, la Wallonie a besoin d’un repoussoir pour s’affirmer. Or, une Flandre fasciste sert beaucoup mieux cette construction identitaire qu’une Flandre qui tourne le dos à la collaboration. Ceci explique pourquoi toute remise en cause de ces images figées se heurte à un mur du refus.

La responsabilité refoulée et le génocide comme instrument de lutte contre l’extrême droite

24 906 Juifs de Belgique ont été déportés sur une population totale estimée, selon les sources, entre 65 000 et 70 000. Seuls 1 193 déportés juifs ont survécu au génocide. Parmi ces 24 000 déportés, près de 90% sont des étrangers arrivés pour la plupart en Belgique au cours des années 1920 et 1930. Pendant longtemps, l’histoire même de ce génocide n’a guère suscité l’intérêt des chercheurs. Au cours de la décennie 1960, on assiste de manière générale à l’émergence d’une mémoire spécifique. La question du génocide – la mémoire des vivants cède peu à peu la place à celle des morts – passe à l’avant-plan. En Belgique, cette évolution s’est sans doute faite plus tardivement que dans les États voisins, une lenteur qui s’explique par la spécificité du cas belge : une mémoire de la guerre déchirée, une ignorance et une indifférence quasi générale vis-à-vis de cette question sans compter l’attitude même et la division profonde de la communauté juive ainsi qu’une certaine forme de culpabilité. Il a fallu attendre les travaux de Maxime Steinberg pour que le sujet soit enfin véritablement traité . Il est significatif de constater qu’à leur parution, les polémiques se soient concentrées sur le rôle de l’Association des Juifs de Belgique, c’est-à-dire sur le rôle des Juifs eux-mêmes. Dans un contexte international où le génocide juif a pris une place de plus en plus importante, la Belgique a longtemps donné l’impression de ne guère accorder d’importance à cette question. Comme dans d’autres pays, c’est d’abord par le biais des spoliations que la question a fait surface. En 1997, une commission d’études a été créée sur ce thème. Pendant ses travaux, la question de l’attitude des autorités belges est posée à de multiples reprises, à la fois en liaison directe avec le génocide mais aussi par interférence avec d’autres questions. Ainsi, la question de l’assassinat en 1961 du Premier ministre congolais Patrice Lumumba renvoyait elle aussi à la responsabilité des autorités belges. De même, la rapidité avec laquelle le Premier ministre Guy Verhofstadt a pris une position publique dans la question du génocide rwandais en se rendant à Kigali en 2000 pour y présenter les excuses de la Belgique pour sa responsabilité dans le génocide des Tutsis en 1994, faisait rebondir la question d’excuses éventuelles de la Belgique dans la question du génocide juif. Cette question avait acquis une dimension particulière depuis que le président Chirac avait, en 1995, reconnu les responsabilités de la République française dans la collaboration du régime de Vichy. Ses propos avaient en outre été repris deux ans plus tard, par le socialiste Lionel Jospin, alors Premier ministre. Si des excuses étaient énoncées pour le Rwanda, s’il était possible de mettre sur pied une commission parlementaire chargée d’étudier les circonstances de l’assassinat de Patrice Lumumba, pourquoi n’était-il pas envisageable de poser la question de la responsabilité éventuelle des autorités belges dans la question du génocide juif ?
Cette question de la responsabilité, une question éminemment politique, est associée à une autre : celle des faits. Dans quelle mesure les recherches menées jusqu’à présent permettent-elles d’établir cette responsabilité des autorités belges ? Qu’en est-il de la situation à l’échelon local, une question essentielle lorsqu’on constate la très grande disparité entre le pourcentage de déportés selon les villes considérées : Anvers, 67%, Bruxelles, 37%, Liège, 35% et Charleroi, 42%. Ce qui frappe, c’est bien entendu le chiffre anversois : près de deux tiers de la communauté juive a été déportée, une réalité beaucoup plus proche de la situation néerlandaise (75%) que de la situation belge prise dans sa globalité (40%). Si de telles différences existent, c’est que forcément des facteurs locaux ont joué un rôle décisif. Ces facteurs locaux, les connaît-on ? Dans le cas d’Anvers, on peut sans hésiter répondre par l’affirmative.
En 2000 paraissait la thèse de doctorat de Lieven Saerens consacrée à la situation anversoise . L’historien flamand y révélait le rôle essentiel joué par le bourgmestre de guerre – Leo Delwaide –, par le procureur du roi – Edouard Baers – et par la police locale (et, en particulier, son commissaire, Jozef De Potter). Ces révélations ont fait l’effet d’une bombe. En effet, jusqu’alors, on pouvait se satisfaire de l’image d’une collaboration fruit des groupements d’extrême droite. Or, le bourgmestre d’Anvers n’appartenait nullement à ce milieu : c’était un catholique, issu du monde politique traditionnel. Cette thèse mettait aussi au jour les initiatives prises par le bourgmestre, comme celle de rajouter une petite étoile sur la carte d’identité des Juifs alors que cet ajout ne correspondait nullement à une demande des autorités allemandes. À la fin de la guerre, aucun responsable anversois n’a été véritablement inquiété pour sa participation – active ou passive – à la déportation des Juifs de la métropole. Le commissaire de police est resté en place jusqu’à sa retraite en 1949, le procureur du roi a retrouvé ses fonctions d’avant-guerre (substitut du procureur du roi à Malines). Quant au bourgmestre, des poursuites ont certes été entamées contre lui en tant que bourgmestre du « Grand Anvers », mais le dossier a été classé sans suites fin 1946, quelques semaines après les premières élections législatives d’après-guerre, élections au cours desquelles l’épouse de Delwaide était candidate (Léo Delwaide ne pouvant l’être puisque des poursuites avaient été engagées contre lui) et avait obtenu 41 486 voix de majorité. Delwaide n’est certes plus redevenu bourgmestre, mais dès 1948, il a à nouveau fait partie de la direction locale de son parti, a réintégré le barreau d’Anvers et été réélu député en 1949. Sur le plan local, il est redevenu échevin en 1959. Le plus remarquable, c’est qu’il a continué à entretenir de bonnes relations avec des notables de la communauté juive et est même devenu citoyen d’honneur de la ville de Haïfa en 1975. Bref, une occultation complète des événements de guerre .
Cette spécificité anversoise mettait aussi à mal une autre image volontiers cultivée en Flandre : celle d’une collaboration idéaliste. En effet, au-delà des autorités épinglées, des SS flamands ont aussi largement contribué à faire de la Métropole une « Judenreine Stadt ». Elle mettait aussi à mal l’idée d’une collaboration des autorités en place qui ne serait que le produit d’une politique du moindre mal. L’exemple anversois révélait bien, au contraire, une collaboration volontaire et même en pointe par rapport aux exigences allemandes.
Mais qu’en est-il des autres villes ? On ne disposait début 2000 d’aucune monographie comparable aux travaux de Saerens. Pour Bruxelles et Liège, des recherches étaient en cours et les résultats intermédiaires montraient des situations beaucoup moins claires que ce qui a longtemps été présenté dans l’historiographie. Pour Charleroi, aucune recherche n’existait. C’est en raison de ces lacunes que l’idée d’une recherche spécifique s’est peu à peu mise en place. Mais la question de la déportation des Juifs était devenue un véritable enjeu, divisant historiens et mandataires publics. Dès lors, ce n’est pas une mais deux propositions de loi qui ont été déposées. La première date d’août 2002. Elle porte la signature d’Olivier Maingain, député francophone radical derrière lequel on retrouve l’un des meilleurs spécialistes de la question du judéocide en Belgique, l’historien Maxime Steinberg. Pourtant, ce ne sont pas tant les travaux réputés de l’historien bruxellois qui ont soudain suscité l’intérêt mais bel et bien les révélations de Saerens en ce qu’elles consolidaient l’image « noire » d’une Flandre collaboratrice. La question du judéocide rebondissait donc sur les enjeux communautaires. Deux mois plus tard, la même question, celle des responsabilités belges dans la déportation des Juifs, faisait l’objet d’une autre proposition avec le CEGES comme partenaire essentiel. Dans leur forme, les deux projets se distinguent : commission parlementaire dans le premier cas, mission de recherche dans le second. Ce qui est extraordinaire, c’est l’importance prise par le phénomène, sa capacité à diviser, y compris la communauté juive. Intéressant aussi nous semble le télescopage d’autres enjeux belgo-belges (communautaires, rôles respectifs de la Chambre et du Sénat…). Au bout du compte, c’est la proposition du libéral Alain Destexhe et du socialiste Philippe Mahoux qui a été approuvée au Sénat (février 2003) et à la Chambre (mai 2003). Même si le financement a quelque peu tardé, les recherches ont finalement démarré en septembre 2004.
En février 2007, l’équipe de chercheurs recrutés pour ce projet déposait un volumineux rapport de recherche au titre particulièrement révélateur La Belgique docile . Il révélait combien les autorités du pays n’avaient pas été à la hauteur de leurs responsabilités. Il y apparaissait aussi que ces mêmes autorités, malgré l’exemple de la Première Guerre, n’avaient absolument pas préparé le pays à faire face à une nouvelle occupation. De toute évidence, les élites belges en place en 1940 se sont avant tout préoccupées de mettre sur pied une certaine forme de collaboration avec l’occupant. Dans cette perspective, le sort des Juifs – à 90% des étrangers – n’a guère compté. L’antisémitisme est très répandu en 1940. C’est à partir de 1942 que des changements significatifs interviennent. Ils permettent de comprendre pourquoi le pourcentage de Juifs déportés diffère à ce point entre Anvers et le reste du pays. Là où en 1940, l’ensemble des autorités communales a ouvert des registres pour que les Juifs s’y inscrivent, en 1942, les autorités bruxelloises et liégeoises vont refuser de distribuer l’étoile d’abord et de participer aux rafles ensuite. À Anvers, non seulement, les autorités communales distribuent l’étoile mais la police locale participe aux rafles. À Bruxelles et à Liège, l’évolution du conflit, le réflexe patriotique, le poids de la Première Guerre et la germanophobie qui en résultait, avaient permis le geste salutaire. À Anvers, le réflexe patriotique n’a clairement pas joué dans un contexte où l’attachement à la patrie belge est plus faible et la germanophobie est moindre. Le poids de la Première Guerre n’a pas autant pesé pour un bourgmestre en poste depuis décembre 1940 là où, à Bruxelles, nombre de bourgmestres avaient connu la Première Guerre en tant que mandataires. Il y a là clairement des attitudes qui s’inscrivent dans un contexte et des références culturelles et politiques différentes. Quant à l’évolution du conflit, elle eut une influence à Anvers, mais plus tardivement et pas par rapport aux Juifs, mais bien à l’automne 1942 lorsque l’occupant a introduit le travail obligatoire en Allemagne, une mesure qui touchait tous les Belges… À la Libération, il n’y a pas eu de sanction administrative et l’État belge – y compris la justice – a estimé qu’il ne portait aucune responsabilité dans la persécution des Juifs. De manière générale, le judéocide n’a pas été considéré comme une priorité, voire a été purement et simplement ignoré, une situation qui devait durer plusieurs décennies.
La parution de La Belgique docile a suscité un très net intérêt médiatique. Sur le plan politique, l’actuel bourgmestre d’Anvers, le socialiste flamand Patrick Janssens a présenté ses excuses. Mais ces excuses ont elles-mêmes donné lieu à polémique avec le chef de la « Nieuwe Vlaamse Alliantie », une petite formation nationaliste flamande radicale. Cela démontre à l’évidence qu’il existe plusieurs lectures du passé en Flandre même. Le débat est loin d’être clos : on attend toujours que le Sénat se prononce sur cette question… Les scientifiques ont mené à bien les recherches qui leur avaient été confiées ; reste au monde politique d’en tirer les conclusions !
Au-delà de la question des responsabilités, le génocide a également suscité un autre débat et mobilisé d’autres enjeux politiques. Depuis 1995 existait en effet à Malines un « Musée Juif de la Résistance et de la Déportation ». Il est situé à la caserne Dossin, là même où étaient regroupés les Juifs avant d’être déportés à Auschwitz. Le musée est le fruit d’une initiative privée à l’origine de laquelle se trouve le Consistoire central israélite de Belgique. Le Musée bénéficie par ailleurs d’un financement public. Son ouverture tardive – 1995 – est une preuve supplémentaire du long sommeil de la mémoire juive. Depuis son ouverture, il ne désemplit pas, accueillant pour l’essentiel un public de lycéens tant francophones que néerlandophones. Vu son succès, il a peu à peu concurrencé un autre lieu symbole de la Seconde Guerre mondiale, le camp de Breendonk, un camp de concentration situé à quelques kilomètres de la caserne Dossin. Le Mémorial de Breendonk est géré, lui, par le ministère de la Défense nationale et, sur place, il est aux mains de l’Association des anciens déportés de Breendonk. Bref, un lieu symbole de la résistance, d’une résistance qui hisse plus volontiers le drapeau belge et qui n’est pas vue d’un très bon œil par les autorités flamandes.
En février 2001, Patrick Dewael, alors ministre-président du gouvernement flamand annonçait son intention de créer un « Musée flamand de l’Holocauste », un projet pour lequel le gouvernement flamand a débloqué la somme de 30 millions d’euros, un montant sans précédent en Belgique. Le fait que cette décision intervienne au début de l’été 2001 n’était pas fortuit. Quelques semaines auparavant, la classe politique flamande avait été secouée par la commotion de l’affaire Sauwens déjà évoquée. Au-delà de l’incident, la perspective d’un nouveau musée s’inscrivait clairement dans une volonté de lutter à plus long terme contre l’extrême droite, et contre le Vlaams Blok en particulier. Ce projet s’inscrivait aussi dans une volonté de déploiement d’une politique muséale sans précédent. Initialement, le projet du « Musée flamand de l’Holocauste » était en effet lié à un autre projet, un « Musée de l’Émancipation flamande », thème cher au ministre flamand de la Culture d’alors ; d’une part, la vertu de la démocratie, de l’autre, l’exaltation du passé flamand. Il y aurait bien des choses à dire sur ce passé et sur certains agissements menés précisément au nom de la « mère patrie flamande », particulièrement durant la Seconde Guerre mondiale. Mais le ministre flamand de la Culture a démissionné et le projet de musée de l’émancipation flamande est resté lettre morte.
Outre la volonté de lutter contre l’extrême droite, le ministre-président de la Région flamande motivait son projet de « Musée flamand de l’holocauste » par un attachement presque fétichiste aux derniers témoins, allant jusqu’à les considérer comme le rempart par excellence contre le négationnisme.
Ce projet de musée n’allait pas sans poser problème, à commencer par la terminologie d’abord : l’utilisation du terme d’holocauste dont on aurait pu espérer qu’un projet qui se voulait scientifique fasse l’économie ; celle du terme « flamand » tant il est vrai que c’est en tant que Juifs et non en tant que Flamands, Belges ou Wallons que plus de 25 000 personnes ont transité par Malines. Autre question soulevée : quelle devrait être la place du musée actuel dans ce vaste projet ? Serait-t-il réduit au rang de mémorial ? Ses responsables se verraient-ils offrir une place dans le nouveau projet ? Après l’approbation par le gouvernement flamand du principe d’un nouveau musée en juin 2001, il a fallu attendre près de trois ans avant qu’un comité scientifique soit mis sur pied. En septembre 2005, celui-ci rendait publiques ses conclusions et ses recommandations pour l’érection d’un nouveau musée, rebaptisé « Transit Mechelen » . Entre-temps, la majorité politique avait changé. Le gouvernement flamand était désormais dirigé par Yves Leterme. Visiblement, ce dernier n’avait pas le même intérêt pour cette question et le projet est demeuré lettre morte. Le musée est donc resté ce qu’il était : un musée juif de la résistance et de la déportation. Seuls ses moyens ont été accrus. Les priorités politiques étaient devenues autres.

Le poids du passé national à travers l’enjeu de l’héritage colonial

En mai 2000, la Chambre des Représentants créait une commission d’enquête parlementaire chargée d’évaluer d’éventuelles responsabilités des autorités politiques belges dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba. Cette initiative faisait suite à la parution d’un livre de Ludo De Witte consacré à la personnalité de Lumumba . Fait sans précédent, quatre experts historiens étaient chargés de l’établissement d’un rapport historique sur le déroulement des faits. Des archives jusqu’alors fermées – y compris celle du Palais royal – leur étaient ouvertes.
L’indépendance du Congo belge en juin 1960 a laissé des traces. Il faut dire que la Belgique de 1960 vivait encore dans l’euphorie de l’exposition universelle de 1958 et était persuadée que, contrairement aux autres puissances coloniales – et à la France en particulier –, elle saurait amorcer en douceur le processus de décolonisation, un processus qui, selon les autorités belges, n’était pas pour l’immédiat. C’est donc la stupeur dans l’opinion lorsque les événements s’accélèrent à partir de 1959. On pourrait s’en tenir au récit classique d’une puissance coloniale en proie aux aspirations émancipatrices mais, dans le cas de la Belgique, l’enjeu va bien au-delà. 1960, c’est le dernier moment de gloire de l’État unitaire. En décembre de cette année-là éclatent des grèves sans précédent qui durent cinq semaines dans le bassin industriel wallon et débouchent sur la revendication du fédéralisme et des réformes de structure. C’est au même moment que, du côté flamand, on assiste à l’arrivée dans le monde du travail et sur le plan politique d’une nouvelle génération, entièrement formée en néerlandais, venant d’une région en plein développement économique et qui ne considère plus que l’ascension sociale passe nécessairement par le recours à la langue française. La décennie soixante va donc être traversée par des soubresauts communautaires qui aboutissent en 1970 à la réforme de la Constitution et à la mise en œuvre des prémices du fédéralisme. La décolonisation du Congo est donc immanquablement associée à cette évolution. « La Belgique de Papa » comme on l’appelle, c’est celle de l’État unitaire, c’est celle de la prospérité, c’est celle de la Belgique puissance coloniale qui dispose d’une colonie dont les richesses ont été qualifiées de « véritable scandale géologique ».
Le 16 novembre 2001, la commission d’enquête parlementaire clôturait ses travaux, concluant à une « responsabilité morale de la Belgique ». L’initiative était couronnée de succès, montrant les possibilités de coopération entre historiens et responsables politiques . Parmi les acquis de la commission, relevons :
-  la mise au jour de dysfonctionnements dans le processus de décision politique ;
-  le fait que le roi – en principe politiquement irresponsable – a posé des actes autonomes ;
-  le fait que le pouvoir exécutif a pris le pas sur le pouvoir législatif ;
-  le viol de la législation internationale en matière d’intervention dans les affaires intérieures d’un État et en matière de livraison d’armes ;
-  la passivité des autorités devant les actes illégaux dont elles avaient connaissance (recrutement de mercenaires et préparation d’attentats).
De manière générale, la qualité du travail fourni était reconnue . Surtout, en prenant soin de distinguer conclusions historiques et conclusions politiques, les quatre historiens avaient évité de se transformer en juges. Évidemment, cette notion de responsabilité morale apparaissait comme ambiguë, comme si la commission n’avait pas osé aller jusqu’au bout de ses conclusions, un nouveau « compromis à la belge » somme toute. C’est pour casser cette image que le ministre des Affaires étrangères, le libéral Louis Michel, a franchi un pas de plus lors du débat en séance plénière au Parlement en février 2002. Non seulement, il a exprimé, au nom du gouvernement belge, des regrets et présenté des excuses aux familles et au peuple congolais, mais il a reconnu une responsabilité de la Belgique (la dimension morale passant à la trappe) et décidé de financer une Fondation Patrice Lumumba ayant pour objectif de soutenir des projets à caractère démocratique et d’aide à la jeunesse, un projet resté au stade de promesse.
Il s’agit là d’un événement particulièrement significatif. Jamais encore, l’État belge ne s’était investi dans une telle démarche. Outre l’impact essentiel de l’ouvrage de De Witte dans la décision de créer une commission d’enquête, d’autres éléments doivent être évoqués : la disparition de protagonistes importants de l’époque dont le roi Baudouin, décédé en 1993, le renvoi, pour la première fois dans l’opposition en 1999, des deux partis sociaux chrétiens, la volonté d’affirmer une autre culture politique, d’améliorer l’image de la Belgique à l’étranger.
Mais l’unanimisme de la presse cache mal une mémoire blessée, presque empêchée et, en tous les cas, peu entendue, celle des Belges ayant vécu au Congo. Ceux-ci n’ont guère trouvé de relais sauf peut-être, de façon discrète, dans un monde associatif largement fermé sur lui-même. La voix des anciens coloniaux se retrouve davantage à travers le courrier des lecteurs de certains journaux, sur des sites Internet. Dans le même temps, la question de l’héritage de la colonisation se pose de plus en plus nettement. Les controverses ne manquent pas, s’inspirant à la fois d’un passé lointain, celui du rôle de Léopold II, et d’un passé plus proche, lié aux événements de l’indépendance. Depuis quelques années, les anciens coloniaux se mobilisent. Dans le même temps, l’histoire du passé colonial fait l’objet de nouvelles recherches. Comme pour la Seconde Guerre mondiale, le dialogue entre acteurs, témoins et historiens est passionnant mais parfois contre-productif. Entre le silence de certains anciens coloniaux et l’omniprésence d’autres, il n’est pas simple de traiter un sujet où le registre émotionnel l’emporte trop souvent sur l’analyse. Qui plus est, dans le cas des anciens coloniaux belges, ce n’est pas seulement l’époque coloniale que l’on regrette, c’est une certaine Belgique disparue que l’on pleure, tout en l’accusant, dans le même temps, de ne pas avoir été à la hauteur. Ces échanges prennent encore trop souvent la forme d’un dialogue de sourds et le temps d’une histoire apaisée ne semble pas encore venu.

Conclusion

À travers ces quelques cas, il apparaît combien la guerre et, en particulier, la Seconde Guerre mondiale occupe un rôle fondamental dans la question de l’appropriation du passé. Il y a une dizaine d’années pourtant, l’impression qui prévalait était exactement inverse. On mettait alors l’accent sur le peu de changement et sur l’absence de recomposition du paysage politique au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une situation que l’on opposait à ce qui s’était passé au lendemain de la Première Guerre avec l’introduction du suffrage universel masculin, la nécessité de mettre en œuvre des coalitions politiques et donc un partage de fait du pouvoir entre les trois familles politiques traditionnelles. Aujourd’hui, en revanche, on conclut à un impact de la guerre sur le long terme. De toute évidence, la perspective a changé : les dimensions strictement politiques sont passées au second plan et l’analyse se focalise aujourd’hui sur une approche plus culturelle à travers les enjeux identitaires des différentes communautés. Si l’héritage politique de la guerre peut paraître ténu, en revanche son héritage mémoriel n’a cessé de gonfler. Ce ne sont plus – sauf exception – les acteurs directs de l’époque qui s’expriment mais leur communauté, les monuments, le patrimoine, le pouvoir politique. La mémoire transcende les générations et, telle une rivière qui coule, elle charrie de nouveaux éléments. Dans le cas belge, les enjeux mémoriels télescopent la question nationale y compris dans la préhension du judéocide.
Ce passage du témoin change le rapport que les sociétés entretiennent avec leur passé : le factuel baigne dans un climat largement émotionnel où l’émotion elle-même est devenue un élément mémoriel. Dans cette perspective, la notion même de « trauma » s’est banalisée, phénomène qui dépasse largement les frontières de la Belgique.
Dans le contexte de la quête identitaire que traversent les sociétés wallonne et flamande, cette mobilisation de la mémoire est essentielle. Mais cette mémoire se caractérise par sa fragilité. Comme le montre Paul Ricœur, cette fragilité tient aussi dans le rapport au temps. Ce rapport difficile apparaît clairement dans le cas de l’identité wallonne. À l’époque de la guerre, les militants wallons ne sont qu’une poignée et sont même suspects aux yeux d’une majorité de résistants qui luttent soit au nom du patriotisme belge (la majorité) soit au nom de l’antifascisme (une minorité). Comment dès lors appréhender ce combat minoritaire alors qu’il s’agit de la quête des origines, de la construction des repères ?
Ricœur voit dans la confrontation avec autrui une deuxième cause de fragilité : « Faut-il donc que notre identité soit fragile, au point de ne pouvoir supporter, de ne pouvoir souffrir, que d’autres aient des façons différentes des nôtres de mener leur vie, de se comprendre, d’inscrire leur propre identité dans la trame du vivre-ensemble ? » . Dans le cas belge, il nous semble que c’est précisément l’identité – réelle ou postulée – de l’autre qui permet l’affirmation de soi. Troisième dimension de cette fragilité de l’identité : l’héritage de la violence fondatrice. Là encore, si l’on rapporte au cas belge, l’analyse mérite d’être nuancée. Dans le cas flamand, l’atteinte à l’identité est incontestable puisqu’elle passe par l’atteinte à la langue. Or, c’est précisément la force de cette atteinte qui nous paraît le garant d’une identité propre.
Je voudrais d’ailleurs revenir sur cette notion essentielle de victime et du processus victimaire à travers les constructions identitaires. Comme l’épingle François Thual, « les conflits identitaires sont des conflits pour la survie du groupe non seulement matérielle, mais avant tout culturelle et psychologique » . Pour que cette survie soit assurée, j’ajouterai qu’il faut également que le groupe se reconnaisse comme tel. Là encore, côté wallon, cette reconnaissance pose problème puisque là où tous les Flamands se définissent comme Flamands (soit comme Flamands seulement, soit comme Belges et Flamands), il est loin d’en être de même pour les Wallons (qui peuvent aussi se dire francophones ou Belges). Du côté flamand, la grande réussite de la construction identitaire a pendant longtemps été d’avoir permis une identification comme victime, de l’État belge d’abord, des Allemands ensuite – qui ont tiré profit de l’humiliation flamande – et, enfin, de l’État belge toujours à travers la répression. La mobilisation de ce type de récit a contribué à modeler les protagonistes et leur mode d’action. Cette identification comme « victimes » et non comme acteurs a aussi contribué à disqualifier la résistance dans sa dimension de l’action. Aujourd’hui pourtant, cet édifice s’effrite, modifiant aussi dans un même élan le rapport à la résistance en tant qu’idée mais pas aux résistants en tant qu’acteurs. Même si cette représentation d’une Flandre « victime » ne correspond plus guère à la réalité, compte tenu du rapport de forces économique et politique, elle continue néanmoins d’interférer sur l’image que les Flamands ont d’eux-mêmes et donc de l’autre. Ainsi s’ils ne sont plus « objectivement » les victimes d’un État belge francophone, ils se considèrent toujours en partie comme tels : victimes de ce qu’ils jugent comme de l’arrogance de la part des francophones sur le plan linguistique, victimes de ce qu’ils considèrent comme de la paresse et de la surconsommation médicale des Wallons qui entraînent des transferts économiques nord-sud.
Du côté wallon, le cortège de l’antifascisme des années trente, de la Résistance, de la Question royale, de la lutte pour le fédéralisme et les réformes de structure permet difficilement un positionnement de victimes. C’est le culte de l’action. Mais ce culte de l’action et cette certitude du « bon combat » ne sont rien sans victimes. Il y a bien sûr les Wallons tombés pour la « bonne cause », mais il y a aussi ceux qui ont été des victimes parce qu’ils étaient Wallons. Et l’on se plaît à rappeler du côté wallon les 65 000 prisonniers de guerre restés en captivité jusqu’en mai 1945 parce que Wallons alors que les Flamands et ceux qui se faisaient passer comme tels ont été libérés.
Comme ailleurs, histoire et mémoire entretiennent des rapports difficiles. La mémoire des communautés ne surgit pas du néant. Les historiens occupent un rôle ambigu dans cette constellation. Comment échapper à la demande d’histoire, bien réelle, mais comment concilier cette demande avec la complexité du passé ? Cette tension ne peut que se traduire par des heurts, des « clashs » d’autant plus intense que les mémoires et les identités qui les sous-tendent sont fragiles. Les anciens coloniaux n’échappent pas non plus à cette tendance. Comme les anciens résistants, ils se plaignent tout à la fois de ce que leur histoire n’est pas écrite, tout en discréditant les historiens qui les évoquent. Ce qu’ils souhaitent, c’est une histoire sur commande qui fasse la part belle à leur engagement et à leur action.
Le poids de la mémoire des morts dérange. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le silence de la mémoire juive a permis aux résistants d’occuper longtemps le devant de la scène mémorielle. Au fil des décennies, les résistants ont peu à peu disparu. Les plus anciens d’entre eux ont dès lors eu une tendance bien naturelle à capter la mémoire – sinon les engagements – de leurs compagnons d’armes. Mais ils supportent visiblement mal la concurrence d’Auschwitz, comme en témoigne un article du président national de la Confédération nationale des Prisonniers politiques et Ayants droit de Belgique : « On parle beaucoup de génocide, mais trop peu de la souffrance de nos concitoyens dans la résistance et leur incarcération dans les prisons nazies et les camps de concentration où beaucoup de nos amis sont décédés suite à un épuisement total. Mais nous, les survivants, nous subissons encore toujours les séquelles physiques et psychiques et de cela on ne parle plus. […] Il y a aussi une grande différence entre les prisonniers politiques belges, qui exténués par la faim et le travail forcé, sont morts dans les camps de concentration allemands et ce suite à leurs activités patriotiques et la majorité des Juifs qui furent directement gazés à leur arrivée dans les camps d’extermination polonais et ce uniquement pour cause raciale. Ils n’ont donc pas souffert autant que les prisonniers politiques belges » . Cette prise de position n’est pas un acte isolé. Elle correspond clairement à un état d’esprit existant chez d’anciens résistants qui se sentent complètement dépossédés : de la légitimité de leur engagement, de la visibilité de la Résistance, de la Belgique pour laquelle ils se sont battus. Leur planche de salut, c’est se positionner eux aussi comme victimes.
Il reste la mémoire du silence. Tant dans le cas de la collaboration en Wallonie que dans le cas des ex-coloniaux, on peut parler d’une véritable (auto)censure de l’expérience passée. Elle transite – lorsqu’elle transite – certes à travers la mémoire familiale, les proches, les amis mais ne peut émerger dans l’espace social sous peine d’attenter à la cohésion du groupe. Il y a d’ailleurs des nuances à introduire entre le silence absolu et le secret partagé. S’agissant du tabou autour de la collaboration en Wallonie, on ne peut manquer d’être frappé par son impact sur l’entourage, les enfants, voire les petits-enfants. Ces secrets trop lourds à porter ont débouché sur de véritables traumatismes, d’autant plus difficiles à repérer qu’ils ont pour vocation de rester cachés. Certes, les anciens colonisateurs ne souffrent pas d’un traumatisme comparable mais d’une réelle difficulté à se réadapter dans une Belgique qui n’est plus la leur, avec une mémoire coloniale (et aussi pour certains la mémoire d’une certaine résistance) faite d’images impossibles à partager à la fois parce que complètement discréditées et parce que ne trouvant aucune place dans la construction identitaire telle qu’elle s’articule aujourd’hui en Belgique. Les souffrances partagées sont un élément clé de la construction des identités. Or, ni la mémoire coloniale en général ni la mémoire de la collaboration en Wallonie ne constituent des mémoires partagées. La mémoire des collaborateurs perçus comme des victimes de l’État belge francophone réunit une certaine Flandre catholique de même que la mémoire résistante réunit de larges pans de la Belgique francophone. Dans des sociétés en proie à l’éclatement, les symboles respectifs pèsent de manière d’autant plus significative pour des opinions qui se consolident dans l’adversité. La fédéralisation du pays s’est aussi accompagnée d’une écriture régionalisée ou communautarisée du passé. Les héros des uns ne sont pas les héros des autres ; les traîtres des uns ne sont pas les traîtres des autres. Mais ces visions stéréotypées sont elles aussi des simplifications dont trop souvent même les historiens s’accommodent faute de mieux, faute d’écoute lorsqu’ils se lancent dans des démonstrations plus nuancées. La demande sociale et politique passe trop souvent par des schémas sans nuance et ce d’autant plus que les sociétés sont en proie au doute. Le recours à l’histoire s’inscrit dans une perspective de vie et de survie des groupes, sur les plans matériel mais aussi culturel et psychologique. Pour que cette vie et cette survie soient assurées, il faut que la notion même de groupe et de communauté soit reconnue. L’historien n’apparaît pas toujours comme le garant de cette existence ni surtout comme celui qui va poser les jalons d’une approche constructiviste du passé. L’empêcheur de tourner en rond peut dès lors faire figure d’obstacle. Comment échapper à la demande d’histoire, bien réelle mais comment concilier cette demande avec la complexité du passé ? Entre choix du passé et poids du passé, la voie est étroite et… passionnante !