Le passé héroïque devant les pages noires de l’histoire turque

Le passé héroïque devant les pages noires de l’histoire turque

Ebru Bulut

L’assomption de son histoire est une des difficultés majeures de la Turquie contemporaine. Si l’historiographie est partielle dans tous les pays, l’occultation des événements, leur rejet total et les silences pesant sur les pages noires abondent dans l’historiographie turque. Cette relation problématique avec son propre passé trouve son origine dans les conditions de la construction nationale de l’État turc. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale, la création d’une nation et de son État sur les ruines d’un empire multiethnique et multiconfessionnel, qui plus est sur un territoire disputé, constitue un traumatisme central, marquant aussi bien les élites fondatrices que les générations actuelles.
Durant les premières décennies de la République, une mythologie nationale a été élaborée par les élites kémalistes afin de surmonter ce traumatisme provoqué par l’héritage d’un empire progressivement effrité et de dépasser le problème de l’absence de conscience nationale. Cependant, cette mythologie fondatrice est à l’origine d’une construction nationale sur des paramètres idéologiques paradoxaux. Structurant encore l’imaginaire social en Turquie, elle constitue actuellement un obstacle devant la connaissance historique et la reconnaissance par le pays de son histoire.
Aujourd’hui, les dynamiques nationales et internationales remettent en cause l’historiographie républicaine et contraignent la Turquie à s’interroger sur son histoire. Ces remises en cause sont à l’origine d’un sentiment de menace et d’une réappropriation nationaliste du passé. La relation problématique de la Turquie à sa propre expérience historique n’est pas simplement la volonté d’en taire les pages noires. Elle est inintelligible sans comprendre l’esprit qui a présidé à la fondation de l’État et les paradoxes constitutifs du paradigme républicain turc : la revendication de l’homogénéité sur le territoire d’un empire multiethnique et la négation de la place de l’islam, substantialisé en turcité, au nom de la laïcité de la République. De là, cette sorte de paradoxe qui veut que la Turquie soit en permanence travaillée par un passé qu’elle refuse de reconnaître et d’assumer.

L’historiographie nationaliste et la turcité : un État à la recherche de sa nation

Dans les premières décennies de la République de Turquie, fondée en 1923, l’élaboration historiographique a été considérée par les élites fondatrices comme un instrument politique pour réaliser le projet de construction nationale. L’écriture de l’histoire avait la valeur, à leurs yeux, d’une « mission politique » dont certains, en « devenant des historiens », ont pris la charge . Celle-ci visait, d’une part, à fonder/« éveiller » la nation turque qui, alors, n’existait pas et, d’autre part, à établir l’Anatolie comme la mère-patrie des Turcs et légitimer l’existence de l’État turc en Anatolie .
Ainsi, comme le précisent, dans les années 1930, les auteurs des premiers livres d’histoire, les manuels scolaires se devaient d’établir la « véritable histoire de la nation turque » afin d’en restituer la fierté et la grandeur . Ethnocentrique, cette historiographie se focalisait sur les contributions turques à la civilisation humaine, l’ancienneté de la turcité, les succès politico-militaires, et la tradition des Turcs, durant toute leur histoire, de fonder leur propre État, preuve, dans l’esprit de ces élites, de leur « civilisation » et de leur existence comme peuple historique. Les autres « grandes civilisations », l’histoire mondiale ou, encore, le rôle d’autres entités avec lesquelles les « Turcs de l’époque » coexistaient sur le même territoire occupaient peu de place .
Cette valorisation de la turcité allait de pair avec le rejet de l’héritage de l’Empire ottoman incapable, aux yeux des élites républicaines, de la mettre en valeur et coupable de la fondre dans l’islam. La recherche de l’origine des Turcs avant l’Empire, et surtout dans la période préislamique, a orienté l’historiographie nationaliste jusqu’à l’Asie centrale ; tendance également stimulée par les découvertes archéologiques de l’époque. Cette « patrie » lointaine permettait de fonder la mythologie nationale (le temps d’avant le temps) et de faire remonter l’histoire turque en deçà de l’ère ottomane. Toutefois, en plaçant le berceau historique de la turcité en Asie centrale, elle fragilisait son ancrage historique en Anatolie .
La mythologie du berceau asiatique a ainsi contribué à renforcer la tension, déjà existante, chez les élites de la jeune République vis-à-vis du territoire national. En effet, l’Empire ottoman, en particulier lors de sa dernière période, a connu un effritement progressif à la suite des déclarations d’indépendance successives des différentes entités ethniques ou religieuses. De surcroît, la défaite, lors de la Première Guerre mondiale, avait débouché sur le Traité de Sèvres (1920), qui envisageait le partage de l’Anatolie (dernière terre de l’Empire) entre l’Empire ottoman, la Grèce, un État arménien et un probable État kurde.
Si, du fait de la guerre d’Indépendance (1919-1922), ce partage n’a jamais eu lieu , le spectre du démembrement n’a cessé de hanter, dès les origines, les élites républicaines. À leurs yeux, l’Anatolie a toujours représenté l’espace de la patrie, difficilement préservé et toujours menacé, sur lequel d’autres entités ont des revendications territoriales. En réaction, l’historiographie de la jeune République s’est efforcée de légitimer la présence de l’État turc en Anatolie, que ce soit en construisant des mythologies assimilant les anciennes civilisations anatoliennes à la turcité , ou en ignorant, ou presque, ces civilisations. Ceci allait de pair avec le refoulement, dans l’historiographie, de la période sanglante de la Première Guerre mondiale où les populations non musulmanes de l’Empire se sont enfuies, ont été massacrées ou exterminées, en ce qui concerne les Arméniens .

La geste kémaliste comme histoire

Dans leurs grandes lignes, l’historiographie contemporaine, une partie des travaux d’historiens ainsi que les manuels scolaires ont conservé, sinon la lettre, au moins l’état d’esprit de l’historiographie élaborée dans les premières décennies de la République. Le récit historique en Turquie n’est pas seulement partiel, lacunaire et parfois amnésique, il est le produit d’un paradigme dont les grands traits structurent encore l’imaginaire politique contemporain. La geste kémaliste , qui constitue la trame du récit national, élabore une histoire de la république mythifiée, notamment en attribuant une quasi-sainteté au personnage de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République . L’historiographie exclut les événements qui font ombre à l’élaboration de ce passé héroïque ou viennent remettre en cause la linéarité de la trajectoire historique de la République. Ensemble, ces éléments font obstacle en Turquie à une juste évaluation des événements et à une connaissance de la réalité historique.
Comme base de la connaissance de l’histoire de la majorité de la population, les manuels scolaires contribuent à reproduire, d’une part, la sacralité d’Atatürk dont aucune action ne saurait être remise en cause, et d’autre part, la mythification de la période allant de la Guerre d’Indépendance aux années 1940 . Dans le récit national, cette période est présentée comme une sorte d’âge d’or et l’apparition d’Atatürk, dans le cours des événements, comme le point zéro de l’histoire nationale. Le personnage du père fondateur domine ainsi le récit historique. Toutes les réformes entreprises par le nouveau régime afin de transformer les institutions politiques et la société trouvent leur origine, seule, dans la personnalité d’Atatürk. Ainsi, la continuité avec la période ottomane étant dissimulée, les reformes de la dernière période de l’Empire visant sa transformation en un État de droit fondé sur la citoyenneté sont ignorées.
La sacralisation d’Atatürk ne fait pas uniquement obstacle à la reconnaissance de la continuité avec le passé ottoman, elle occulte également le récit de la période post-Atatürk (il décède en 1938). Ceci est particulièrement clair dans les manuels scolaires étudiés dans le primaire et le secondaire où le récit s’arrête peu de temps après la mort d’Atatürk, comme si l’histoire républicaine s’était alors accomplie. La période postérieure fait uniquement partie du programme universitaire. Ainsi, l’histoire du multipartisme, des quatre interventions militaires depuis 1960, de la violence des années 1970 où le pays a frôlé la guerre civile et de toutes les transformations sociales et économiques récentes reste largement inconnue de la majorité de la population malgré la scolarisation .

Les paradoxes de la modernisation kémaliste : homogénéité ethnique de la nation versus laïcité étatique

L’histoire de la période républicaine est, pour l’essentiel, celle de la modernisation autoritaire et de la construction de la nation, menée sous la houlette kémaliste, en rupture revendiquée avec l’héritage ottoman. L’hétérogénéité ethnique et la place de l’islam dans l’Empire sont les raisons pour lesquelles la République a rejeté l’héritage impérial. Aux yeux des élites kémalistes, l’hétérogénéité ethnique a été la source d’une fragilité de l’Empire qui a débouché sur son démembrement, puis sur sa défaite. Quant à l’islam, considéré comme un obstacle au progrès, il a été présenté comme responsable de la perte de puissance et de supériorité de l’Empire par rapport à l’Occident.
En réaction à cet héritage, les politiques kémalistes ont aspiré à une nation ethniquement homogène et séculière ainsi qu’à un État laïc : deux grands axes qui résument le projet républicain de la modernisation. Les élites kémalistes ont ainsi cherché à éliminer ou, plutôt, à contrôler les manifestations sociales ou institutionnelles de l’islam. Toutes les tensions, les contestations et les révoltes engendrées par ces politiques républicaines ont été violemment réprimées au nom du progrès et de la modernisation du pays. La répression étatique, de même que la dérive autoritaire du régime (interdiction des partis politiques, instauration du parti unique), ont été légitimées en soulignant le caractère réactionnaire et anti-laïc des contestations.
Quant au problème de l’homogénéité ethnique, il a été résolu de manière paradoxale, en assimilant tous les musulmans à la turcité et en excluant tous les non-musulmans. Cette définition de la turcité, dont la nécessité contredit la mythologie turquiste, et dont le principe est à angle droit de l’aspiration laïque du nouveau régime, n’était pas, dans les faits, entièrement neuve. La République n’a fait qu’« ethniciser » le système politico-religieux ottoman du millet . C’est ainsi que tous les musulmans ont été considérés par les élites républicaines comme Turcs, et l’idéologie officielle a visé, en dernière instance, la dissolution de toutes les communautés musulmanes dans le turcité. Les revendications au nom de la différence identitaire, en particulier kurdes, ont été fortement réprimées et leur identité niée. En outre, puisque les rébellions kurdes, durant les premières décennies de la République, mobilisaient à la fois des motifs religieux et nationalistes/identitaires, elles ont été assimilées dans le récit historiographique, aux mouvements islamistes et donc arriérés. Alors qu’Atatürk lui-même a reconnu les Kurdes comme une entité distincte des Turcs et exprimé, jusqu’au milieu des années 1920, sa faveur envers une forme d’autonomie pour les provinces kurdes , les documents attestant cette reconnaissance ont été occultés dans plusieurs publications avant et après la mort d’Atatürk . L’idéologie officielle a refusé de reconnaître l’existence des Kurdes distincts des Turcs, assimilant, non seulement, les Kurdes, mais toutes les entités musulmanes, à la turcité. En dissimulant le caractère nationaliste des rébellions kurdes, l’idéologie kémaliste et l’historiographie turque ont reproduit la conception monolithique de la nation.
En revanche, si la religion n’a pas permis aux Kurdes, parce que musulmans, de sortir de la « turcité », elle a empêché les Juifs ou les Chrétiens (Grecs, Arméniens, etc.) d’y accéder, parce que non musulmans. Malgré la laïcité affichée de l’État turc , l’islam, en quelque sorte substantialisé en turcité, est constitutif de l’homogénéité de la nation, seul élément commun de la majorité de la population se trouvant en Anatolie après la fondation de la République.
Alors que les Kurdes ont été considérés comme citoyens à part entière en dépit de leurs revendications nationalistes, les membres des communautés non musulmanes n’ont jamais été considérés comme faisant partie de la nation. Dans le paradigme républicain, ils sont restés comme des « citoyens étrangers » de la Turquie. Les communautés non musulmanes, reconnues comme minorités par le Traité de Lausanne, ont ainsi subi, tout au long de l’histoire républicaine, des politiques discriminatoires. En outre, la protection internationale que leur apporte ce traité a renforcé l’image d’étranger des citoyens non musulmans, voire a entretenu leur perception comme la « cinquième colonne » au sein de la République. Leur altérité étant promue, ils sont considérés comme inassimilables à la nation.
Ainsi, en 1925, ces minorités ont été contraintes, par les autorités, à refuser certains droits communautaires reconnus par le Traité de Lausanne. En 1934, les Juifs de Thrace ont subi des pogroms encouragés par le CHP (parti unique). En 1942, au titre de l’impôt sur la richesse , les membres des communautés non musulmanes ont payé des sommes sans commune mesure avec celles dues par les musulmans, et les personnes incapables de payer ont été envoyées dans des camps de travail. En 1955, ces sont les Grecs d’Istanbul qui ont été objet de pogroms à la suite de l’annonce d’une attaque contre la maison natale d’Atatürk à Thessalonique, alors que le gouvernement turc de l’époque a apparemment joué un rôle dans cette attaque. En 1964, en raison du problème chypriote entre la Grèce et la Turquie, les Grecs d’Istanbul ayant la double nationalité gréco-turque ont été obligés de quitter la Turquie, laissant leurs biens et leur pays derrière eux.
Ces politiques discriminatoires et ces violences étaient le résultat de la volonté d’éviction des groupes non musulmans considérés comme dangereux ; ils visaient à leur émigration. Ils s’inscrivaient également dans la logique de la création d’une bourgeoisie nationale, bourgeoisie qui ne pouvait finalement qu’être musulmane.
L’historiographie est toujours restée muette sur ce passé. Assumer les discriminations, les répressions de toute la période républicaine, reviendrait à admettre la diversité ethnique de la nation et la place de l’islam au sein de la République qui se veut laïque ; un aveu qui rendrait contestable la rupture avec l’Empire ottoman et remettrait en cause la mythologie fondatrice et les fondements idéologiques républicains. Ainsi, l’impossible assomption de son histoire par la Turquie ne résulte pas de la simple volonté d’en taire les pages noires, elle trouve sa source dans les paradoxes constitutifs du paradigme républicain : la négation de la diversité ethnique, d’une part, et, de l’autre, la négation de la place de l’islam.
Ces contraintes internes à l’idéologie nous éclairent, en outre, sur le refus de reconnaître le génocide arménien. Alors que ces événements, survenus en 1915-1916, concernent la période antérieure à la fondation de la République, ils sont refoulés dans l’historiographie nationaliste. Ceci semble paradoxal dans la mesure où, alors que le paradigme républicain revendique la rupture avec l’Empire ottoman, l’historiographie nationaliste refuse de reconnaître les politiques menées pendant la Première Guerre mondiale, par le Comité Union et Progrès, parti au pouvoir de 1913 à 1918 dans l’Empire ottoman.
On rencontre ici aussi l’obstacle dressé par la mythologie fondatrice qui présente la guerre d’Indépendance comme le point zéro de l’histoire de la Turquie contemporaine. Or, la continuité avec la dernière période ottomane est patente. Le Comité Union et Progrès est à l’origine de l’organisation des forces de résistances dans plusieurs régions d’Anatolie qui ont ensuite constitué le noyau de la Guerre d’Indépendance menée par Atatürk. De surcroît, plusieurs cadres républicains ont eu un passé au sein du Comité Union et Progrès (et de ses milices) qui a organisé la politique sanglante menée contre les communautés non musulmanes . La disparition brutale, au début du vingtième siècle, des populations non musulmanes de l’Anatolie résulte des politiques unionistes. Plusieurs milliers de Grecs ottomans ont été massacrés ou se sont enfuis vers la Grèce pour échapper à la violence des milices unionistes. Quant à la minorité arménienne, désignée antérieurement par les Ottomans comme la « communauté fidèle », elle est devenue le bouc émissaire « payant », en un sens, pour les autres communautés non musulmanes . En effet, l’Empire ottoman a perdu ses territoires dans les Balkans avec la fondation d’États-nations par les anciens « sujets » ottomans de la région (Grecs, Bulgares, Roumains, Serbes, etc.). De plus, ces nouveaux États, dans lequel l’appartenance religieuse est aussi importante pour la définition de la nation, furent responsables, à la suite des violences dans cette région, de l’expatriation des sujets musulmans balkaniques vers l’Anatolie . Nombre de ces expatriés balkaniques, mais aussi les musulmans caucasiens qui ont fui l’armée russe, se sont retrouvés au sein du Comité Union et Progrès et de ses milices . Ils sont à l’origine du projet de création d’une terre musulmane en Anatolie.
En un sens, ce projet engagé et violemment mis en œuvre par le Comité Union et Progrès a été achevé sous la République. L’échange de populations entre la Turquie et la Grèce sur la base de l’appartenance religieuse, prévue dans le Traité de Lausanne, s’inscrit, certes à un autre niveau, dans une logique similaire visant la construction de territoires homogènes. Les politiques menées à l’encontre des citoyens non musulmans ne démentent pas non plus la continuité de la conception de la nation entre le Comité Union et Progrès et le régime kémaliste.
L’assomption de cette période situerait la construction de la Turquie contemporaine non pas à la période de la guerre d’Indépendance, mais la placerait plutôt entre 1912 et 1922 , contredisant ainsi la mythologie fondatrice. En outre, si la reconnaissance du génocide pose problème, c’est qu’elle supposerait de reconnaître l’existence d’une communauté historiquement ancrée en Anatolie, ce qui fragiliserait, du point de vue de l’idéologie officielle, les territoires actuels de la République comme mère-patrie des Turcs et ébranlerait la conception actuelle de l’État turc.

Difficile mémoire

Malgré les zones d’ombre de son historiographie, la Turquie affronte son histoire depuis une vingtaine d’années à travers différents événements. En premier lieu, les partis pro-kurdes, la guérilla kurde et le soutien qu’ils rencontrent dans les provinces kurdes rappellent que la nation n’est pas un bloc monolithique et qu’elle est composée d’entités et d’identités multiples (par exemple, environ vingt millions de Kurdes vivant en Turquie). Ensuite, les travaux d’historiens non conformes à l’idéologie officielle se sont multipliés depuis une vingtaine d’années et surtout, ont été portés à la connaissance du grand public. Ils s’interrogent sur les paradoxes constitutifs de la République qui se dressent actuellement comme un obstacle devant une réelle démocratisation. Ces travaux d’histoire, mais aussi des romans, des expositions, des films, etc. mettent en lumière les discriminations, les violences physiques ou symboliques subies par les minorités, notamment non musulmanes. Ces différentes manières de faire l’histoire fissurent le monopole de l’historiographie et provoquent des réactions, que ce soient la revendication de l’histoire officielle et la négation de ces événements ou le questionnement interloqué, comme celui d’un spectateur d’un film sur l’impôt sur la richesse se demandant : « avons- nous vraiment fait cela ? »
Les historiens, mais aussi d’une manière générale les intellectuels turcs, en travaillant sur le génocide arménien, la question kurde ou la place de l’islam, éclairent les points obscurs ou obscurcis de l’historiographie et de l’idéologie officielle. En osant briser le tabou qui les entoure, ces travaux contribuent à sortir du paradigme dans lequel toute évocation de ces questions revient à un appel à la trahison et qui enferme le pays dans un nationalisme exalté. Ils participent ainsi à la mise en place des bases d’un débat démocratique assaini permettant la reconnaissance de l’hétérogénéité de la société turque et l’apaisement des conflits actuels.
Cependant, si l’émergence d’une autre histoire et la mobilisation d’une partie des intellectuels turcs est importante, les pressions internationales et, notamment, les relations avec l’Union européenne restent l’élément le plus influent pour briser les tabous de l’idéologie officielle et de l’historiographie. En particulier, c’est au nom de l’adhésion à l’Union européenne que l’enseignement et la diffusion audiovisuelle en kurde ont été autorisés en 2002 alors que les autorités turques refusaient l’existence des Kurdes jusqu’à la fin des années 1990. Cela dit, ni les Kurdes ni les autres entités ethniques, religieuses ou confessionnelles ne font partie de l’histoire racontée dans les ouvrages scolaires.
Pour la « question » arménienne, tabou majeur s’il en est, ce sont encore les pressions internationales qui ont provoqué des transformations dans la présentation de l’histoire, mais cette fois-ci, négatives. La question a fait son entrée dans les manuels scolaires au milieu des années 1980, au moment où la diaspora arménienne commençait à attirer l’attention de l’opinion publique mondiale sur les événements de 1915-1916 . Dans le récit de la période 1894-1916 où la communauté arménienne a été la cible d’attaques, puis du génocide, les Arméniens apparaissent non pas comme victimes, mais comme ennemis et comme traîtres. Ainsi, en même temps que se renforce la demande de reconnaissance du génocide, la version officielle de l’histoire, dans les livres scolaires et d’autres livres d’histoire, met l’accent sur les massacres communautaires réciproques entre Turcs et Arméniens, les conditions de la Première Guerre mondiale, le ralliement des bandes arméniennes à l’armée russe en guerre avec l’Empire ottoman, nécessitant leur déportation, ainsi que les morts à cause des épidémies et des conditions climatiques lors des déportations. En outre, la présence de la communauté arménienne disparaît dans l’histoire médiévale de l’Anatolie . Son importance sous l’Empire et, de manière générale, sa place dans l’histoire, sont minimisées.
Depuis deux ans, les débats autour du génocide ont gagné en ampleur en raison des pressions internes et externes pour un travail de mémoire. Non seulement plusieurs pays, et notamment, des membres de l’Union européenne, ont reconnu officiellement le génocide arménien (10 sur les 17 pays reconnaissant le génocide sont des membres de l’Union), et les intellectuels et les scientifiques turcs aiguisent les débats sur la question. Tout d’abord, Orhan Pamuk, qui a évoqué dans un journal suisse, en février 2005, les massacres de 30 000 Kurdes et d’un million d’Arméniens, est devenu la cible de critiques et de protestations en Turquie de la part des autorités, des citoyens, de la « société civile » et d’une partie des médias. De surcroît, à l’initiative d’un groupe d’avocats nationalistes, un tribunal a instruit un procès à son encontre. Pamuk n’est cependant pas le seul intellectuel a avoir été jugé pour « insulte à la nation » d’après l’article 301 du Code pénal, initialement réformé afin d’harmoniser la législation turque avec les normes européennes.
Organisée par trois universités turques, la conférence prévue, à l’origine pour mai 2005, sur la question arménienne, a donné un second souffle aux débats déclenchés par les propos de Pamuk. Sous les pressions politiques et judiciaires, la conférence a été déplacée de plusieurs mois. La stigmatisation de cette initiative comme « une trahison et un coup dans le dos » par le ministre de la Justice à l’Assemblée nationale a sans doute été décisive dans la décision des organisateurs. La conférence s’est finalement tenue en septembre 2005 avec relativement peu de tension, un groupe ayant néanmoins protesté pendant deux jours devant les lieux. Dernièrement, l’adoption en France de la loi criminalisant la négation du génocide arménien a également donné lieu à des protestations importantes. Survenant le même jour, l’annonce du prix Nobel de littérature décerné à Pamuk a été interprétée par les éditorialistes et leurs lecteurs comme le résultat de sa reconnaissance du génocide et non de son œuvre littéraire.
Quant au gouvernement actuel d’AKP, sa position est pour le moins paradoxale. D’un côté, défendant le slogan « l’histoire aux historiens », il propose la mise en place d’une commission composée d’historiens arméniens et turcs pour analyser objectivement les événements. De l’autre, il s’allie avec le parti d’opposition pour envoyer au Parlement britannique une lettre demandant des excuses et défendant l’idée que le Parlement anglais est responsable des propagandes mensongères sur le génocide à cause du « livre bleu », document officiel (Le Traitement des Arméniens dans l’Empire ottoman, 1915-1916). Une partie de l’intelligentsia s’est d’ailleurs félicitée de cette initiative en la présentant comme une rupture avec l’attitude traditionnellement passive de l’État turc. Plus largement, aux yeux de beaucoup, la Turquie est devenue la cible d’attaques en raison de sa passivité et de son inaptitude à expliquer sa propre souffrance à la suite des massacres commis par les Arméniens.
Actuellement, non seulement le discours officiel, mais aussi l’opinion publique turque glissent entre des discours incohérents qui rappellent, comme le souligne Lucette Valensi, l’argument freudien du chaudron : la dénégation ; l’argument d’un génocide commis par les Arméniens contre les Turcs ; la justification des déportations par la trahison des Arméniens ainsi que celle du génocide réalisé dans des conditions où l’État turc (ottoman) menait une guerre de survie ou de mort.
L’histoire officielle, transmise par l’éducation nationale, reste dominante. L’influence des travaux critiques d’histoire sur les manuels scolaires reste, pour le moment, négligeable. Cependant, ils ont ouvert une brèche vers une écriture décomplexée de l’histoire et l’historiographie officielle parvient de moins en moins bien à dissimuler son autisme et son anachronisme.

La « question arménienne » vue de Turquie

Confrontées à la mobilisation de la diaspora arménienne, les autorités turques ont lancé, à l’aube des années 1980, une campagne à la fois nationale et internationale visant à justifier les événements de 1915 et nier leur caractère de génocide. Les publications sur la question se sont multipliées, aussi bien en turc qu’en français et en anglais. Ces ouvrages suivent tous, peu ou prou, le même schème argumentatif, que l’on retrouve en outre dans les manuels scolaires, de manière simplifiée.
Il s’agit, tout d’abord, de démontrer l’absence d’ancrage historique des Arméniens, comme peuple, en Anatolie. Ainsi, selon une publication de 1982 de l’Institut de Politique étrangère d’Ankara, les Arméniens « ne sont apparentés à aucune des races de cette région », et « n’y ont pas vécu 3 000 ou 4 000 ans comme ils le prétendent » . K. Gürün, ancien diplomate, affirme, dans Le Dossier arménien : « Il paraît que l’Arménie ou la contrée géographique que l’on dénomme Arménie depuis les temps historiques n’a pas toujours été habitée par le peuple, que l’on a appelé dans la suite, arménien […]. Le pays était habité, sinon sûrement par une race différente, du moins par un peuple parlant une langue qui n’est pas l’arménien, langue que nous connaissons par l’arménien classique ou grabar » .
Parallèlement, l’organisation politico-étatique arménienne, dans toute l’histoire, est minimisée, et donc dans le paradigme historiographique turc, la possibilité même d’un peuple arménien est mise en cause. Gürün affirme ainsi : « Il est évident qu’on ne peut parler ni d’une Arménie indépendante ni d’un peuple arménien unifié. Certes pendant trente ans […], il y eut un État arménien libre, du temps de Tigrane, [roi d’Arménie 95-66 avant J.C.]. Mais à l’intérieur de cet État, les seigneurs avaient conservé leur autonomie féodale ; au demeurant, on ne saurait affirmer que les familles nobles appartenaient toujours à la communauté arménienne. Il y a tout lieu de penser de même que la population était, elle aussi, loin d’être ethniquement homogène » . Dans les manuels scolaires, le propos est encore plus clair. Par exemple, selon un manuel d’histoire de 1985 destiné aux collégiens : « Les Arméniens, tout au long de l’histoire, n’ont jamais pu fonder un État indépendant. Ils ont toujours vécu sous la domination de Rome, de l’Iran, de Byzance, des Arabes, des Seldjoukides et des Ottomans. »
Enfin, les événements de 1915 et les politiques unionistes trouvent leur justification dans une présentation de l’histoire soulignant l’incapacité des Arméniens, comme peuple, à être un acteur autonome (i.e. à créer un État). Par exemple, la brochure de l’Institut de Politique étrangère d’Ankara se réfère aux Annales de Tacite évoquant les Arméniens, « peuple étrange » et versatile, « apportant leur aide tantôt à Rome tantôt à l’Empire perse ». Et les auteurs de conclure : « Cet état de choses, et plus particulièrement, le manque d’unité et de force des Arméniens, leur incapacité à créer un véritable État, leur faiblesse vis-à-vis de leurs voisins, […] expliquent pourquoi ils furent souvent déportés ou durent souvent s’éloigner de leur propre chef, des territoires qu’ils occupaient au début de leur histoire. » L’ouvrage rejette de la sorte la revendication arménienne de l’Anatolie comme territoire historique tout en s’efforçant de généraliser et de banaliser la déportation des Arméniens, méthode mise en œuvre bien avant la période ottomane, en raison des caractéristiques propres de ce peuple.
La second moment du schème argumentatif consiste à démontrer que les Turcs, loin d’avoir opprimé les Arméniens, doivent être reconnus comme leurs libérateurs : « Les historiens arméniens de l’époque considèrent la conquête turque de l’Anatolie [au XIe siècle] comme une libération survenant après de longs siècles d’administration abusive et d’oppression sous le joug de Byzance. […] Ils se réjouirent et fêtèrent publiquement la prise d’Edesse, aujourd’hui Urfa, par les Turcs. »
Dans ce schème classique, viennent ensuite la tolérance et l’absence de discrimination envers les Arméniens sous l’administration turque. « À l’époque seldjoukide comme à l’époque ottomane, écrit un manuel scolaire, les Arméniens n’ont jamais dû abandonner leur religion ni leur langue ou leurs coutumes. (Grâce à la tolérance des Turcs), ils vivaient heureux et mêlés aux Turcs. » Par ailleurs, le système du millet ottoman, dans lequel les communautés non musulmanes disposaient de droits inférieurs à ceux des musulmans, est présenté comme conférant des avantages aux Arméniens par rapport aux Turcs. Türkkaya Ataöv, directeur du département des relations internationales à l’Université d’Ankara, écrit : « Tandis que les Turcs passaient des années sur les champs de bataille, se déplaçant d’un front à l’autre, l’Arménien était orfèvre, agent de change, avocat […]. Si le Turc avait la chance de survivre aux guerres, il avait à faire face à l’oppression du riche Chrétien qui était resté à l’arrière, ayant payé une somme dérisoire , et ayant ainsi évité les combats. » Ainsi, pour Ataöv, les Arméniens constituaient une des classes les plus aisées : « En tant que marchands et banquiers, ils constituaient probablement la tranche la plus riche de la société ottomane. » Jusqu’au XIXe siècle, les Arméniens vivaient ainsi en paix sous l’Empire ottoman. À ce propos, la brochure de l’Institut de Politique étrangère d’Ankara rapporte que, quand Napoléon Bonaparte a cherché à instrumentaliser les Arméniens catholiques de Palestine et de Syrie « pour appuyer son invasion de 1789-1799, son ambassadeur d’Istanbul, lui répliqua : “Cela est impossible tant les Arméniens sont satisfaits de leur vie ici” » .
Vient ensuite la période du conflit et du génocide. Les auteurs s’efforcent d’en expliquer les raisons, apparemment contradictoires avec la convivialité supposée entre Arméniens et Turcs sous l’Empire. L’origine du conflit se trouve toujours à l’extérieur. Par exemple, selon Yusuf Halaçoglu, historien et directeur de l’Institut d’Histoire turque, « le “problème de l’Est” est l’histoire d’une longue dispute entre les pouvoirs étrangers lors du partage de l’Empire ottoman sous prétexte de protéger les droits des communautés chrétiennes vivant sous l’administration ottomane. […] Quand la décadence ottomane devint manifeste, à la suite d’une série de crises, particulièrement à la fin du XIXe siècle, les pouvoirs étrangers ont commencé à provoquer […] et instrumentaliser cette communauté afin de promouvoir leurs propres intérêts » . L’introduction, dans les traités internationaux, des demandes de réformes concernant les droits de la communauté arménienne de l’Empire ottoman, est citée comme la preuve de la manipulation étrangère de cette communauté.
Mais les raisons de la déportation ou, selon les termes de certains auteurs, de la réinstallation, du transfert ou de l’évacuation des Arméniens se trouvent dans leur « trahison », c’est-à-dire leur collaboration avec les Russes lors de la Première Guerre mondiale et les atrocités commises à l’encontre des Turcs par des bandes armées arméniennes. Elle explique d’ailleurs, selon Halaçoglu, le recul territorial des Ottomans devant l’armée russe durant la Première Guerre mondiale : « La trahison des Arméniens et l’aide qu’ils ont fournie aux Russes ont joué un rôle important dans la prise des villes comme Van, Erzurum ou Bitlis par les forces russes. » Cette trahison, doublée par la violence des bandes arméniennes contre les Turcs, légitime explicitement, dans tous les ouvrages, les politiques de l’époque. Ainsi, « dans ces circonstances, où les Russes avançaient dans l’Est sur un large front, où les rebelles arméniens répandaient la mort et la destruction tout en attaquant les arrières des troupes ottomanes et la population civile sans défense, […] la décision ottomane de déporter les Arméniens des zones de combat ne fut qu’une mesure d’autodéfense parfaitement raisonnable et entièrement légitime. » Plus encore, les manuels scolaires reprennent ce schéma tout en s’identifiant directement avec les acteurs politiques de l’époque : « À la suite des intrigues des Occidentaux, les Arméniens commencèrent à tuer les Turcs, nous avons bien été obligés de nous protéger » . Ils rejettent, par ailleurs, l’idée de toute violence de la part des autorités turques : « Au cours de l’évacuation […] il n’y a jamais eu, à l’encontre du peuple arménien, de génocide, même pas sous forme de menace ou comme moyen de pression. » Ce sont des facteurs exogènes qui expliquent les morts massives des Arméniens durant la déportation : « Pendant l’évacuation, la dureté du climat, les épidémies, les attaques de bandes de brigands détrousseurs, tout cela fit des morts parmi les Arméniens. C’est cela qui leur a fait prétendre qu’ils avaient subi un “génocide.” » Selon Halaçoglu, « dans certains cas », les colonnes arméniennes, lors de « réinstallation », « furent attaquées et pillées par les tribus kurdes ou arabes ». Cependant, souligne-t-il, « les documents montrent que les autorités se sont préoccupées d’arrêter ce genre d’attaques et ont intenté des mesures disciplinaires à l’encontre des gardiens négligents » . En revanche, toujours selon cet auteur, les instructions diffusées à l’époque par les associations arméniennes incitaient l’ensemble des Arméniens, non seulement à tuer les musulmans sans distinction d’âge, mais aussi à brûler les biens et les églises arméniennes pour accuser les musulmans de ces atrocités . De sorte que si les « allégations mensongères » de génocide persistent, il faut en chercher l’origine dans la désinformation et la propagande de la diaspora arménienne, et ce depuis 1915. Et pour, in fine, montrer l’impossibilité du génocide, Halaçoglu écrit : « Si les Ottomans avaient vraiment tué, comme prétendu, un million et demi d’Arméniens, il existerait quelque part des charniers et il ne serait pas difficile de les mettre au jour. Par exemple, plusieurs charniers de Turcs, massacrés par les Arméniens, ont été découverts. […] Il est curieux qu’aucun charnier arménien n’ait été, jusque-là, signalé ou découvert. » Ainsi, conclut-il, et c’est là un argument général du refus turc du génocide arménien, si les Arméniens refusent tout libre débat sur la question, c’est pour ne pas perdre le soutien que leur propagande leur a assuré .

La récurrence du passé

Les réactions en Turquie sur la question arménienne s’inscrivent dans un contexte plus large. Les problèmes politiques à l’intérieur du pays et la dégradation de ses relations avec l’extérieur et, notamment, avec l’Union européenne sont à l’origine de ces réactions. Premièrement, la question kurde : l’existence d’un État fédéré kurde au nord de l’Irak depuis la guerre de 2003 a exacerbé les inquiétudes en Turquie sur l’évolution des revendications de ses propres citoyens kurdes. Par ailleurs, la guérilla kurde connaît un regain en Turquie, alors qu’elle a été considérée comme vaincue par la majorité de la population depuis 1999 . Dans la perception de cette partie de la population, malgré la défaite de la guérilla, l’État turc a été contraint à faire des « concessions » envers les Kurdes qui profitent du soutien européen. Deuxièmement, malgré plusieurs réformes législatives et institutionnelles menées au nom d’une adhésion à l’Union européenne, cette dernière semble hésiter devant une adhésion turque à part entière. Doublée de la mobilisation dans les pays de l’Union européenne contre l’adhésion de la Turquie, en particulier en France, cette réticence rend suspecte l’exigence de reformes, interprétée comme ayant « autre objectif » que l’adhésion, à savoir l’affaiblissement ou la remise en cause de l’intégrité territoriale de la Turquie. Troisièmement, la gestion du processus d’adhésion du pays par AKP, parti issu du mouvement islamiste et soupçonné d’être anti-laïc par une partie de la population et l’establishment kémaliste-laïciste, exacerbe là encore les inquiétudes sur la survie de la République. Ainsi, le soutien en faveur de l’intégration a basculé, dans l’opinion turque, vers un refus du projet par une importante partie de la population, auparavant massivement favorable.
Malgré le basculement de l’opinion publique, l’incertitude de la perspective européenne n’est pas sans provoquer de problèmes. Elle est en particulier à l’origine d’une perte de repères en Turquie. L’intégration à l’Union européenne était conçue depuis une vingtaine d’années comme la dernière étape dans l’accomplissement du projet de modernisation, défini par Atatürk comme l’« intégration à la haute civilisation occidentale ». Ce projet donnait un sens au passé républicain et aux réformes réalisées récemment au nom de la démocratisation. Il y avait aussi là la promesse d’un avenir socialement apaisé et économiquement prospère. À ce propos, la satisfaction observée, juste après l’acceptation de la candidature turque par l’Union européenne en 1999, était significative. Le projet européen assurait, jusqu’à il y a peu, une perspective futuriste, pour emprunter le terme à François Hartog, où l’intelligibilité de ce qui se passe, de ce qui s’est passé et de ce qui doit se passer, provient du futur .
Avec la perte de la perspective européenne, l’avenir du pays est devenu incertain ; ce qui a provoqué, à son tour, une crise dans la manière dont s’articulent le passé, le présent et le futur. On assiste à la montée d’un nouveau régime d’historicité dans lequel le passé, en l’occurrence l’histoire mythique de la République, s’impose comme une grille de lecture exclusive pour expliquer le présent et le futur.
Si l’on accepte avec Koselleck que l’expérience (le passé) et l’attente (le futur) sont constitutives de l’histoire et de sa connaissance, et que le passé est défini à chaque fois à partir d’un présent , l’incertitude dans l’horizon d’attente en Turquie est à l’origine d’une réactivation de son passé et d’une réappropriation de son champ d’expérience . On assiste aujourd’hui à la revitalisation de la période de la Première Guerre mondiale, de la guerre d’Indépendance et des premières décennies de la République. Lors de ces dernières années, plusieurs commémorations oubliées depuis des décennies ont été à nouveau célébrées. La victoire de la bataille des Dardanelles menée par Atatürk a été déclarée en 2005, « Jour des martyrs », après 90 ans. Les télégraphistes tués en 1920 par les forces anglaises lors de l’invasion d’Istanbul sont, après 47 ans, de nouveau commémorés en 2005 parce que morts dans la lutte nationale. Cette dernière commémoration est d’ailleurs présentée par certains journaux comme une réponse à l’atmosphère anti-turque en Europe. Dans son discours à cette occasion, un colonel précise que, durant toute l’histoire, les Anglais ont cherché à évincer les Turcs de l’Anatolie. Les cérémonies pour le « martyr de Menemen », incident messianique et réactionnaire, rapidement réprimé en 1930, ont aussi ravivé le souvenir de l’événement depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, parti issu du mouvement islamiste.
À travers la réactualisation du champ d’expériences, on se réfère au passé afin d’éclairer le présent et d’alerter contre les dangers à venir. Une partie des journalistes ou de l’intelligentsia évoque l’analogie de la période actuelle avec la Première Guerre mondiale et la guerre d’Indépendance. Ils comparent les médias qui soutiennent l’adhésion à l’Union européenne à la presse qui défendait la tutelle anglaise ou occidentale après la défaite de 1918. Certains suggèrent également un parallélisme entre les exigences de l’Union européenne et le Traité de Sèvres. Ainsi, la Turquie connaîtrait aujourd’hui « une Deuxième Guerre d’Indépendance ». Les pressions internationales et le soutien de certains intellectuels turcs en faveur de la reconnaissance du génocide arménien ainsi que la « passivité » de l’État turc vis-à-vis de la création de l’État fédéré kurde en Irak sont rapportés là aussi au Traité de Sèvres. Se multiplient également les publications ou les films célébrant l’héroïsme d’Atatürk ou celui de simples personnes qui ont lutté pour l’indépendance et la République, productions qui se donnent pour « mission de réveiller la nation et de la sauver de sa léthargie ».
En absence d’horizon d’attente et sous l’effet d’un sentiment d’isolement, la Turquie s’enferme dans un passé qui ne cesse de se répéter. Elle reflète l’image d’une nation suspendue à un moment de son histoire. Elle cherche un avenir prometteur dans son histoire héroïque où la victoire lui a permis de fonder son État et d’obtenir une reconnaissance internationale, même parmi ses anciens ennemis qui avaient envisagé sa division. À nouveau, c’est le besoin de la justification historique de la mère-patrie et de son existence comme nation qui se manifeste à travers le régime d’historicité héroïque.
L’indécision et les atermoiements des États européens vis-à-vis de l’adhésion turque portent une lourde responsabilité dans le ressentiment anti-européen et la nouvelle montée du nationalisme turc. À moyen terme, la perspective européenne reste le principal stimulant du processus de démocratisation et joue, que les pays de l’Union européenne le veuillent ou non, un rôle décisif dans l’avenir de la Turquie, mais aussi dans sa capacité à assumer son histoire, afin que celle-ci puisse enfin s’écrire au passé.