Pourquoi la mémoire brûle

Pourquoi la mémoire brûle

Pierre Hazan

Dans des dizaines de pays, les crimes commis parfois des dizaines d’années, voire des siècles plus tôt, sont devenus subitement des sujets d’actualité. Des descendants d’anthropophages en Nouvelle-Guinée se sont excusés en août 2007 auprès des autorités pour le fait que leurs ancêtres avaient tué et mangé quatre missionnaires en 1878 . Le Parlement français a reconnu le 18 juin 2001 le génocide des Arméniens en Turquie en 1915. Des États africains et des ONG réclament réparation pour la traite négrière dont furent victimes leurs ancêtres. En Europe centrale et orientale, la gestion de la mémoire des dictatures communistes est source de profondes tensions. Même dans la paisible Suisse, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale s’est enflammée ces dernières années. Comment expliquer ces processus protéiformes de retours de la mémoire aux dimensions à la fois politiques, culturelles, sociétales et judiciaires et à portée quasi universelle ? Quelles sont les conséquences de cet incendie mémoriel, où le temps et l’espace semblent se télescoper ?
Le constat est simple : depuis la fin de la Guerre froide, la nation est redevenue un sujet fondamental du politique. Autour de quel récit, de quelle mémoire, de quelles valeurs, la nation doit-elle se reconnaître et se projeter ? Le phénomène troublant tient au fait que la nation ne se définit plus seulement par une vision héroïque de son passé, mais aussi par l’évocation de ses heures les plus sombres. Ce qu’attestent les auditions publiques des commissions vérité, les poursuites envers les auteurs de crimes contre l’humanité y compris plus d’un demi-siècle après les faits, les expressions de repentir, les monuments commémoratifs, les musées de l’Holocauste et des crimes du communisme. Nous verrons plus loin les principales causes de ces retours de la mémoire à la dimension quasi planétaire. Constatons que la question identitaire est désormais centrale au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest, même si dans chaque pays, elle s’exprime de manière singulière.
La charge symbolique de cette réorganisation mémorielle a provoqué des débats passionnels. En France, des hommes politiques, des intellectuels, des hauts fonctionnaires s’insurgent aujourd’hui contre les actes de repentance. Ainsi, Henri Guaino, l’un des principaux conseillers du président Sarkozy, déclare : « On veut faire expier aux fils les fautes de leurs pères. C’est absurde. […] Il faut résister à cette mode de la repentance qui finit par exprimer la haine de soi, qui débouche souvent sur la haine des autres. » En Amérique latine, les questions d’amnistie ont provoqué de virulentes controverses au sein de la société. Dans les ex-régimes communistes d’Europe centrale et orientale, les lois d’épuration et les monuments commémoratifs polarisent les sociétés. Partout, les politiques de la mémoire se trouvent au cœur des débats. Les politiques mémorielles qui apaisent ou qui divisent, qui mettent en lumière certains pans de l’histoire et en occultent d’autres, qui décident des héros, des martyrs et des salauds.
Deux facteurs politiques majeurs expliquent l’intensité des débats autour de la nation et des politiques mémorielles. Le premier facteur est lié à la fin de la Guerre froide. Que ce soit le retour à la démocratie des pays d’Amérique latine qui ont connu des répressions sanglantes sous les juntes militaires, l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est et en Europe centrale, la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, le défi qui se pose aux nouvelles élites dans ces jeunes et fragiles démocraties depuis une quinzaine ou une vingtaine d’années, c’est celui de la refondation nationale. Comment organiser politiquement, culturellement, juridiquement, symboliquement, ce temps de la transformation d’un régime oppressif à un régime démocrate ? Quelles normes juridiques et politiques doivent-elles être introduites pour gérer ce temps de la transition, après des crimes de masse, des guerres civiles ou des périodes de répression ? Dans le cadre des politiques de réconciliation, les stratégies mémorielles vont jouer un rôle décisif, comme nous le verrons ultérieurement.
Le deuxième facteur est lié à la mondialisation néo-libérale. Là encore, sans avoir le même degré d’acuité que des crimes de masse perpétrés dans certaines sociétés, le défi de la refondation nationale se pose aussi, y compris en Europe occidentale. Sous les pressions conjuguées du décloisonnement des marchés, de l’essoufflement de l’État-providence et du capitalisme social, de la mobilité des populations et des demandes de représentation politique des minorités souvent elles-mêmes issues des anciennes colonies, les nations se cherchent, alors que l’État a perdu sa sacralité.
Pour faire face à cette redéfinition de l’identité nationale, le rôle politique de la mémoire s’est radicalement transformé depuis la fin de la Guerre froide. Nous vivons aujourd’hui les séismes provoqués par cette réorganisation mémorielle. Les décennies de Guerre froide avaient structuré l’organisation des mémoires nationales autour de l’impératif de l’unité nationale. C’est ce qu’exprimait avec force le général de Gaulle lorsqu’il justifia l’interdiction de diffusion à la télévision française du film de Marcel Ophuls Le chagrin et la pitié : « La France n’a pas besoin de vérité, mais d’unité nationale, de cohésion et d’espoir ». Dans l’après-Guerre froide, le rôle politique et stratégique de la mémoire se déplace. Il ne s’agit plus de souder la nation en imposant une vision héroïque ou une légende dorée du passé national. Le nouvel impératif est de réconcilier des populations divisées par la guerre ou par des périodes de répression. Ou de reformuler l’identité nationale dans des sociétés désormais multiculturelles et multiethniques. La redéfinition de la nation provoque des crispations, dont la citation donnée plus haut de Henri Guaino est le parfait symptôme. Ce qui est en jeu, ce n’est nullement le fait que les fils expient les fautes de leurs pères. C’est, au contraire, la volonté d’élaborer une mémoire inclusive qui vise à pacifier la société dans toute sa diversité.
Historiquement, et c’est intéressant de le souligner, l’élaboration des politiques de châtiment et de pardon dans l’après-Guerre froide commence dans les pays du Sud. Au début des années 1990, des personnalités originaires d’Afrique du Sud, d’Europe centrale et orientale et d’Amérique latine se rencontrent pour réfléchir à comment organiser symboliquement, politiquement et juridiquement ce temps de la transition. En seront issues des politiques publiques de réconciliation – un mot lourdement chargé de connotation religieuse au point que certains vont préférer le mot plus neutre de reconstruction sociale – visant à parvenir à deux types de pacification : une réconciliation horizontale, soit la coexistence entre des parties de la population qui se sont affrontées lors d’une guerre civile, et une réconciliation verticale, soit le rétablissement d’une confiance entre la société et les institutions censées les représenter.
Ces politiques de réconciliation reposent sur l’idée que la « vérité », c’est-à-dire la reconnaissance par la société des crimes commis, permet à des populations divisées de coexister pacifiquement. En d’autres termes, la mémoire, et en particulier, celle des victimes, est fortement sollicitée. Ce point est capital.
Observons le renversement à l’œuvre dans le rôle imparti à la mémoire : durant la Guerre froide, la doxa de l’époque affirmait que le silence cicatrise les plaies alors que le rappel des crimes ne faisait qu’entretenir la douleur de la blessure. Cette explication psychologique cachait des motifs politiques moins nobles. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le gouvernement français, loin d’être irréprochable lui-même, n’avait, par exemple, nulle envie de sévir contre les auteurs de crimes contre l’humanité ou les tortionnaires de l’armée française lors des guerres de décolonisation. Cette politique d’occultation des crimes, commis notamment lors de la guerre d’Algérie, se matérialisait par l’oubli juridique imposé par les lois d’amnistie. De surcroît, dans le climat de la Guerre froide, l’heure était à la Realpolitik, et cette vision froide et cynique des relations internationales justifiait des alliances, fût-ce avec les Khmers rouges après qu’ils ont commis leurs crimes monstrueux pour contrer le régime pro-vietnamien et donc proche des Soviétiques du Premier ministre cambodgien Hun Sen à Phnom Penh.
Dans l’après-Guerre froide, la nouvelle doxa change radicalement : c’est par l’énonciation des crimes, par leur reconnaissance, qu’une nation meurtrie peut parvenir à se reconstruire. C’est l’idée phare que porte « la justice transitionnelle », soit l’ensemble des outils destinés à gérer les après-dictatures et les après-guerres civiles. C’est ce qu’affirme avec force l’archevêque sud-africain, président de la Truth and Reconciliation Commission (TRC) dans son pays : « Il existe des outils, anciens et nouveaux, étrangers et indigènes, mais avant tout pratiques et efficaces qui permettent de forger un processus de réconciliation adapté aux circonstances particulières. »
Entre le Cap et Kigali, entre Belfast et Buenos Aires, des outils communs s’élaborent : commission vérité et réconciliation, tribunal pénal international ou semi international, recours à des formes réaménagées de justice traditionnelle, promulgation de lois d’épuration, ouverture des archives, expressions publiques de repentir, réparations accordées aux victimes, processus de mémorialisation par la réécriture des livres d’histoire, par la construction de musées et de mémoriaux. La mémoire se trouve d’autant plus au cœur de tous ces processus que les crimes étaient niés par leurs auteurs, que ce soit par les juntes militaires en Amérique latine ou par le pouvoir blanc de Pretoria. Cette idée forte de refonder une communauté politique à travers l’exigence de vérité s’impose rapidement. En seulement quelques années, nous assistons à la multiplication d’instruments judiciaires et extrajudiciaires qui visent à identifier les crimes, à nommer les coupables, à restaurer la dignité des victimes, à cautériser les plaies de la nation. Rapidement impulsée par les Nations unies et par nombre d’États et d’ONG internationales et nationales, une nouvelle utopie se fait jour : celle de moraliser l’histoire, de la redresser, de corriger les torts, d’épurer le passé. C’est désormais l’ère des victimes, car ce sont elles qui sont mises en avant pour évoquer la barbarie.
Devant ces nouveaux rituels à la fois de confession et de rédemption qui s’emparent de nombre de sociétés, Jacques Derrida avait parlé de « mondiachristianisation ». Il faudrait encore davantage parler de « mondiaméricanisation ». Il serait très long ici de développer ce point, mais soulignons que ce mouvement emprunte bien des traits à l’hyper-puissance américaine : un rapport puritain à l’histoire, une vision pragmatique et technocratique dans la gestion des crimes, un rôle central dévolu au droit ainsi qu’une mise en spectacle immédiate.
Ce rôle désormais central imparti à la mémoire des crimes répond à des objectifs politiques : la redéfinition de la nation, ou sous sa forme la plus radicale, le Nation Building. Le cas sud-africain est emblématique : avec le témoignage de 20 000 victimes et de plusieurs centaines de tortionnaires et de criminels du régime de l’apartheid lors d’audiences publiques retransmises à la télévision et dans les autres médias, la Commission vérité et réconciliation (TRC) sud-africaine est le lieu symbolique de la naissance de la Rainbow Nation, de la nation arc-en-ciel. Elle substitue un nouvel imaginaire national au régime raciste précédent. L’organisation mémorielle des crimes du passé sert de principal levier de la redéfinition de l’identité nationale. Les victimes jouent un rôle de premier plan dans ce processus. Car elles sont utilisées dans les pratiques de la justice transitionnelle comme les agents délégués à la réconciliation nationale. C’est à la fois par leur témoignage, par l’émotion qui s’en dégage, par la mise en spectacle de leurs souffrances que des sociétés doivent se réapproprier leur destin. Le slogan de la TRC sud-africaine « Revealing is healing » est parfaitement révélateur de cette approche, qui par une « catharsis » nationale, doit aboutir, du moins en théorie, à la cicatrisation des blessures de l’histoire.
Les promoteurs de la justice transitionnelle voient dans la mise en place des politiques de châtiment et de pardon, non seulement une rédemption d’une société embourbée jusque-là dans la mémoire diffuse des crimes commis, mais ils y voient aussi un puissant potentiel de transformation politique et institutionnelle. Dans leur perspective, le rappel des crimes participe à la construction d’une culture démocratique, avec la mise en place d’institutions qui visent à limiter le risque de renouvellement de violations massives des droits de l’homme. Au cœur de la justice transitionnelle, il y a donc une vision dynamique de la société, car capable, en affrontant les pages noires du passé, de pacifier les esprits par l’élaboration progressive d’une mémoire commune, en donnant à tous un nouvel horizon collectif.
À l’heure de la mondialisation néo-libérale, les politiques de châtiment et de pardon, se présentent comme la réponse des Nations unies, de nombre d’États et d’ONG au défi de la barbarie. En l’espace d’une quinzaine d’années, une trentaine de commissions vérité ont vu le jour : de l’Argentine à l’Afrique du Sud, du Maroc au Timor Oriental. Une nouvelle classe de clercs est apparue, passant d’un tribunal international ou hybride à un autre, de l’ex-Yougoslavie au Rwanda, du Sierra Leone au Cambodge. Ni toutes les commissions, ni toutes ces cours ne sont des succès, loin de là. Certaines commissions sont instrumentalisées par les pouvoirs en place. D’autres n’ont de vérité que le nom. Mais c’est la rançon d’un immense espoir soulevé dans les opinions publiques et qui atteint son pic historique entre 1998 et 1999. Durant ce court laps de temps, plusieurs faits marquants, et tenus longtemps pour improbables, se sont produits : un dictateur sud-américain à la retraite, le général Pinochet, est mis en résidence surveillée en Grande-Bretagne sur demande d’un juge espagnol, un président en exercice ; Slobodan Milosevic est inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité par un tribunal international ; la Belgique adopte des dispositions particulièrement progressistes dans sa loi sur la compétence universelle permettant de juger les auteurs de crimes internationaux, même sans lien direct avec la Belgique ; les statuts de la Cour pénale internationale sont élaborés et signés.
Cette révolution à la fois juridique, politique, culturelle entraîne des effets multiples et complexes. Les pratiques de résolution de conflits, les processus de réconciliation nationale et la mise en mémoire des crimes de masse en sont affectés. Cette révolution engendre aussi des effets pervers, telle la concurrence victimaire.
La gestion par le monde occidental de l’héritage des crimes nazis a été la matrice de la justice transitionnelle, avec les tribunaux militaires interalliés de Nuremberg, le procès Eichmann, les politiques de réparation de l’État allemand à l’égard d’Israël et des rescapés juifs, le repentir exprimé à maintes reprises. Simultanément, le processus de reconnaissance par le monde occidental du judéocide s’est produit sur fond de crimes perpétrés par les puissances coloniales occidentales dans les guerres de décolonisation. Cette réalité politique s’est doublée du fait que les anciennes puissances coloniales n’ont jamais pris la mesure des crimes qu’elles avaient commis à l’égard des peuples qu’elles dominaient.
L’héritage des tribunaux militaires interalliés de Nuremberg a eu pour effet de donner une dimension centrale au crime contre l’humanité dans les normes et les valeurs du système international, tout en restreignant pendant des décennies son utilisation juridique à d’anciens criminels nazis, et dans, une moindre mesure, au pouvoir blanc d’Afrique du Sud. Au risque de provoquer des ressentiments profonds des descendants d’esclaves et de sociétés colonisées se manifestent aujourd’hui à l’égard d’un Occident accusé d’édicter les règles de la morale selon ses intérêts. La conférence des Nations unies qui s’est tenue en septembre 2001 à Durban fut le champ de confrontation paroxystique de cette guerre des mémoires, où l’enjeu de fond était de déterminer qui était le civilisé et qui le barbare. Ce processus périlleux de mondialisation de l’écriture de l’histoire a conduit aussi à des affrontements mémoriels, y compris entre des pays politiquement proches comme la Suisse et les États-Unis lors de la crise des fonds en déshérence (1996-1998), ou sous un mode différent, à de fortes tensions entre le Japon et la Chine.
À cette guerre des mémoires s’ajoutent, dans le registre de la politique internationale, des effets là encore problématiques. L’essor des instruments à finalité morale, comme les tribunaux internationalisés, reflète l’émergence d’un nouveau type de diplomatie, la diplomatie judiciaire. Avec pour idée forte que la paix ne peut se conclure avec des criminels de guerre. Cette intrusion de la morale dans les relations internationales pose de nouveaux défis : comment concilier la recherche de la paix, fût-elle avec des hommes coupables de graves crimes, et la recherche de la justice ? Rappelons ici que le président libérien Charles Taylor a été inculpé de crimes internationaux par le procureur du Tribunal spécial du Sierra Leone, le jour même où il se rendait à des négociations de paix. Ce cas extrême témoigne du pouvoir potentiel des procureurs. En l’espèce, l’inculpation de Charles Taylor empêcha les négociations de paix d’avoir lieu. Le procureur se justifia, arguant du fait qu’il était convaincu de la mauvaise foi du président libérien qui avait violé plus d’une dizaine de cessez-le-feu, d’accords de paix et s’apprêtait à recevoir des armes. Il n’en reste pas moins que cette diplomatie judiciaire soulève nombre d’interrogations de fond sur le rôle et les limites du droit et du pouvoir politique.
Cette judiciarisation des relations internationales a pour effet symétrique d’affaiblir la relation immédiate entre l’infraction et le lieu de la sanction du droit. Le principe de la compétence universelle a trouvé son application la plus radicale avec l’adoption de la loi belge de 1999, au terme de laquelle, un juge pouvait poursuivre des auteurs de crimes internationaux quels que fussent le lieu des crimes et la nationalité des victimes et du criminel. Le Sénat belge abandonna les dispositions les plus radicales de cette loi en 2003, sous le coup à la fois des pressions américaines et devant l’incapacité du système judiciaire à faire face à la multiplication des dépôts des plaintes envers des chefs d’État et de gouvernement en exercice. Même atténuée, nombre de pays conservent le principe de la compétence universelle. Cette justice sans frontières a le mérite de créer un dispositif qui peut s’avérer efficace afin de poursuivre des hommes coupables de crimes internationaux. Avec cependant pour difficulté le fait que cette justice transnationale ou internationale ne peut s’abstraire des rapports de forces internationaux, au risque de créer une justice sans frontières à plusieurs vitesses. Cette déterritorialisation du droit a trouvé son corollaire temporel avec la notion d’imprescriptibilité. Les crimes les plus graves s’inscrivent désormais dans un hors temps. On le voit aujourd’hui, avec les demandes de certains États et d’ONG de qualifier l’esclavage et la colonisation de crimes contre l’humanité. Caressant l’espoir d’imposer, par le biais d’un qualificatif juridique, un devoir de justice à l’histoire.
On le voit, l’incendie mémoriel que nous connaissons a engendré des effets profonds. Cette réorganisation mémorielle a eu l’indéniable mérite de déverrouiller des histoires nationales souvent légendifiées. Elle a donné la parole à des victimes, qui souvent en étaient spoliées. Elle a ainsi participé à la mise en place de politiques de châtiment et de pardon dans des sociétés qui s’extraient de période de guerre ou de répression. En Occident, elle constitue l’un des leviers dans la reformulation des identités nationales reflétant des sociétés multiethniques et multiculturelles. Mais ce retour sur le passé a aussi provoqué des affrontements mémoriels et sollicité le droit au-delà de ce qu’il pouvait offrir. L’investissement dans la mémoire que nous connaissons aujourd’hui traduit sans doute en profondeur le sentiment d’une perte de contrôle sur le présent et de la résurgence d’une vieille utopie : celle de pouvoir moraliser l’histoire.