Raconter les pages noires de l’Histoire – Partie 1

RACONTER LES PAGES NOIRES DE L’HISTOIRE – PARTIE 1

Nicolas Tenzer

Avec ce dossier s’ouvre le début d’une enquête, qui sera poursuivie dans les prochains numéros du Banquet, sur la manière dont différents pays et, à l’intérieur de ceux-ci, divers groupes sociaux se racontent les pages noires de leur histoire. De fait, il existe peu de nations qui n’aient à affronter, dans des débats de plus en plus publics et à portée politique, un passé troublé, souvent honteux, trop fréquemment criminel, bien souvent tu, toujours objet de conflits conjugués au présent. Ce passé peut être proche et concerner des personnes – qui peuvent notamment détenir un pouvoir – toujours vivantes et actives ; il est parfois aussi lointain et ses acteurs pour l’essentiel, sinon tous, déjà disparus. Cette mémoire conflictuelle peut opposer des groupes bien définis (gauche et droite, tel groupe social contre tel autre, telle minorité contre une autre, etc.) ; parfois, au contraire, il peut voir l’affrontement entre des personnes et des courants de pensée moins marqués et exprime par là des discordances d’ordre intellectuel sur l’écriture de l’histoire, la conception de la communauté nationale et la construction d’un destin partagé qui ne recoupent pas les discordes classiques et il n’est pas moins vif ou profond pour autant – peut-être même au contraire. Il faudrait ajouter d’ailleurs que certains pays se construisent ou se reconstruisent avec leur passé et malgré lui, d’autres de manière radicale contre lui – l’exemple le plus réussi d’un tel processus étant sans doute, malgré quand même les limites et les ratés du processus de dénazification, l’Allemagne, à l’époque dite « de l’Ouest ». Ces débats charrient toujours ce qui fait l’essentiel de la vie publique : l’acception de la démocratie, l’accès à la vérité et le caractère licite ou non qu’il y a à la dévoiler, la question de la faute et de la responsabilité, les rapports entre l’individuel et le collectif, la place du mal dans l’histoire, autant des peuples que des hommes singuliers qui les constituent – en somme des questions simultanément anthropologiques et politiques.
L’objet de ce dossier du Banquet n’est pas de trancher ces questions qui ne sauraient l’être. S’il nous paraît certes contraire aux principes mêmes de la démocratie et à la lucidité que requiert la possibilité même pour un groupe national de se projeter dans l’avenir de ne pas regarder son passé en face, il est des modalités dans la manière de parvenir à cette transparence qui exigent, pour le moins, prudence et discernement. Pas plus dans ce domaine qu’ailleurs, il n’existe de modèle national à portée générale et de valeur universelle. L’alternative ne se situe pas entre le bannissement des fautes du passé par leur négation et leur oubli entretenu par une légende d’État et une mise en accusation généralisée et indifférenciée ; encore moins est-il tolérable de mettre sur le même pied, indépendamment de leur portée, mais aussi du temps et du lieu, tous les événements condamnables des siècles précédents. Il n’y a pas plus indifférenciation des bourreaux que des victimes. Il existe aussi des passés diversement chauds ou froids et, pour prendre des exemples incomparables, on ne peut décrire selon des processus analogues le traitement de la mémoire de l’esclavage américain, ni même de la ségrégation, et celui du génocide au Cambodge ou au Rwanda, ou la purification ethnique dans les Balkans, ou le génocide arménien, ou les forfaits de la police politique des régimes communistes, l’apartheid et les crimes commis au Maroc sous le règne de Hassan II. Et que dire des pays où, pour des raisons diverses, ce processus n’est même pas entamé : de la Syrie à la Corée du Nord, de l’Iran à la Libye, de la quasi-totalité des pays du Moyen-Orient, de bien des républiques d’Asie centrale à, il faut bien le reconnaître, la Russie et la Chine, sans parler de nombreuses dictatures d’Afrique noire ? Les pages noires sont souvent notre présent et pas seulement notre passé.
« Raconter », ainsi commence donc le titre commun à cette investigation. D’abord, parce que tout commence par un récit, un récit pour nier ou pour dévoiler, un récit dont le statut n’est pas vraiment identifié, un récit qui n’est pas toujours vérifié et qui est celui de locuteurs multiples. Ne revenons pas ici sur le débat classique et, au demeurant, fondamental entre historiens sur le statut de cette parole qui dit l’événement et qui peut faire intervenir, au premier rang, l’acteur et le témoin, au second rang, l’archiviste et l’historien. Ici, le récit dont il est question n’est pas seulement historique, pour autant d’ailleurs qu’il puisse exister quelque chose comme une « histoire pure ». Ce récit reconstitué, mais souvent à vocation constituante, est multiple : c’est celui du politique (et parfois du législateur) qui « donne » le récit officiel, le plus souvent en fonctions de raisons du présent, et parfois qui interdit, par la loi pénale, certains récits ; c’est aussi celui du juge qui incrimine, mais qui ne saurait dire la vérité de l’Histoire, seulement au mieux celle de l’histoire telle que l’ont faite X et Y ; ce sont également le récit de la presse, celui de l’homme de la rue (ou du café, ou du bazar, ou du bagne). À ces récits, se greffent naturellement ceux des historiens et ceux, qui ne s’en donnent souvent que le titre, de ceux, particuliers, qui écrivent les manuels scolaires, ceux des cinéastes (producteurs de documentaires ou de fictions), des écrivains, des artistes plastiques (qui peuvent être aussi, diversement, sous la dépendance des politiques qui commandent, par exemple, une fresque ou un monument notamment aux morts), des musiciens – cette liste n’ayant rien d’exhaustif. Parfois aussi, ces récits traversent les groupes sociaux et les corporations qui peuvent avoir joué un rôle particulier dans cette histoire porteuse d’une mémoire heurtée.
Deux termes, somme toute, sont au centre de l’analyse et s’entrecroisent de façon infinie, mais non indéfinie : la vérité et la politique. La vérité, parce que nulle démocratie ne peut s’en affranchir ou traiter avec elle. C’est une exigence de l’espace public autant que de la recherche historique. Le relatif n’est pas un temps de conjugaison de la vie politique. Seules les nations faibles se forgent une histoire inventée à des fins de protection. Les peuples libres sont capables de regarder les faits tels qu’ils se sont vraiment passés et d’opérer une séparation entre les querelles du passé, même les plus sanglantes, et la construction de l’avenir. La politique aussi, parce que celle-ci ne prend pas place dans un temps neutre fondé sur l’enfouissement de l’histoire, mais réactive aussi inévitablement les discordes charriées par l’histoire avec les termes du présent. La politique est jugement, et le passé révolu n’échappe pas à sa juridiction. Elle est également établissement de valeurs, et celles-ci puisent dans l’appréciation des faits les moins contemporains. Elle est enfin l’émergence de choix au milieu d’une terre de conflits, et les plus importants de ceux-ci ont d’abord une dimension historique, quelles que soient par ailleurs leur origine, leur nature et leur signification. De ce point de vue, il est bien une gestion politique de la mémoire historique et de l’écriture des événements qui ne ressortit pas à ce qu’on appelle souvent la « politique de la mémoire ». S’établit ainsi un « jeu » entre la politique et la vérité qui explique les modalités compliquées du surgissement des pages noires. La vérité est certes la norme « en dernière instance » dans une démocratie, mais son dévoilement emprunte des chemins de traverse.
Les articles qu’on va lire témoignent des complications de ce processus, de ses retours en arrière et parfois de ses perversions.
C’est une vision d’ensemble que nous propose Pierre Hazan dans un article où il montre, outre l’extrême différence des processus de traitement d’un passé lourd, le nœud qui s’établit entre, d’une part, la constitution de la nation, les processus de démocratisation dans certains pays, l’effet de la globalisation du monde et du jeu des acteurs internationaux et les simples aspirations individuelles et, d’autre part, la recherche de la vérité sur les crimes passés. Ni les raisons des freins à la mise au jour des pages noires, ni les processus qui conduisent à placer dans le débat présent, politique, judiciaire ou moral, l’histoire commune n’obéissent à des motivations uniques et transparentes à elles-mêmes.
Ebrut Bulut revient, quant à elle, sur la manière dont le passé turc, en ses épisodes peu glorieux, reste au centre des conflits actuels et des jeux de pouvoir. Un regard particulier est notamment porté sur le génocide arménien, toujours non reconnu par les autorités turques, mais aussi des mythologies kémalistes qui aboutissent à une reconstruction lacunaire, amnésique et parfois fantasmée du passé, à la fois d’ailleurs ancien et plus contemporain – épisodes douloureux des années 1960 et 1970. Cette vision tronquée de l’histoire est censée s’effectuer au profit d’une impossible « turcité » qui, selon les termes de l’histoire, dissout en elle l’islam (celui des Kurdes notamment) et rejette à sa périphérie les populations non musulmanes. C’est dans ce contexte que se pose en Turquie la question de l’intégration européenne : impossible tant que la loi et les mœurs empêcheront une écriture de l’histoire conforme à la vérité – avec la révision drastique de l’histoire telle qu’elle est enseignée , la perspective de l’adhésion à l’Europe constitue aussi le seul espoir pour sortir du mensonge d’État et, partant, pour accéder à une démocratie apaisée.
Si l’on ne saurait assimiler les conflits mémoriels en Belgique à la glaciation historique turque, ce sont bien des rapports différents aux pages sombres de l’histoire belge qu’entretiennent, sans d’ailleurs une totale homogénéité au sein de chaque camp, les « communautés » wallonnes et flamandes. Comme le dit Chantal Kesteloot, « il n’y a plus d’histoire partagée », et ce d’autant moins que l’enseignement de l’histoire n’est pas homogène d’un côté et de l’autre de la barrière linguistique. S’il y eut certes des résistants flamands et des collaborateurs wallons, la proximité de certains mouvements flamands avec l’occupant nazi a entraîné un mouvement de déculpabilisation par rapport au passé et une critique, au sein de la classe politique flamande, de la « répression » (ce que nous appelons en France l’épuration). Du côté wallon, l’absence de mouvement d’extrême droite puissant a contrarié toute tentative de « justification du passé », d’autant plus que le « résistancialisme » wallon constitue un instrument de différenciation par rapport à une Flandre plus ambiguë. Mais comme le montre Chantal Kesteloot, cela ne signifie pas pour autant, du côté wallon, un rapport clair et non idéologique au passé. Comme en France, pendant cinquante ans, la responsabilité de l’État dans le génocide a été niée et, au début des années 2000, la simple manière de traiter la question a été au centre de conflits communautaires et de rivalités institutionnelles, qui sont loin d’être derrière nous. On retrouve d’ailleurs cette autocensure et ce silence dont il est difficile de sortir à propos du passé colonial belge dont le traumatisme reste entier et a été encore ravivé par le génocide rwandais. La Belgique pourra-t-elle parvenir à l’unité et échapper aux ferments de la division sans une histoire commune ? On voit bien que la question historique est au centre du devenir de plus en plus assombri de cet État.
Nous ne saurions transposer au cas indien les conflits de mémoire de la plupart des autres pays, ne serait-ce que parce que ce que nous pouvons appeler la question des « pages noires » ne se présente pas de la même manière sur le sous-continent. Les conflits de mémoire prennent d’abord la forme de discordes religieuses et, plus encore, de rapports à la division sociale traditionnelle de l’Inde. C’est cette complexité qu’entend restituer l’historien et sociologue Ranjan Ghosh, à partir d’une analyse du processus de sécularisation et de la difficile mise en concordance de la laïcité telle que nous l’entendons avec la réalité indienne. Commentant des décisions de justice et montrant comment celles-ci participent des conflits politiques, il n’hésite pas à comparer le substrat culturel indien avec celui de l’Occident et à interpréter cette difficile « modernisation » indienne à la lumière de débats philosophiques sans doute plus universels.
L’histoire s’écrit et, dès lors, elle s’énonce aussi sous la forme de la fiction. Souvent, dit-on, la fiction permet d’éclairer ce dont la narration sub specie rationis entrave le dévoilement et met au jour une réalité qui constitue l’hypostase de ce que porte l’écriture scientifique. Il reste à démontrer que ce qui est parfois vrai pour la connaissance de la société ou l’exploration de l’âme humaine est aussi véridique pour l’histoire. Le roman émeut, force les sentiments et encadre notre perception dans des situations et des personnages qui peuvent aussi bien nous éloigner de l’histoire réelle. Le risque est bien que l’Histoire finisse par prendre la forme d’une histoire qui tend à forcer la compréhension et à opérer une réduction. C’est ce que montre Florent Le Bot à partir d’une analyse serrée et critique des présupposés historiographiques du Château en forêt de Norman Mailer et des Bienveillantes de Jonathan Littell. Il est certes une liberté absolue du romancier, mais celle-ci n’empêche pas de critiquer sa prétention, lorsque prétention il y a, à porter un regard sur l’histoire. Le docu-fiction, œuvre ni totalement littéraire, ni totalement historique, mérite autre chose qu’une critique littéraire. Elle peut donner lieu à un jugement fondé sur une critique historique non pas de sa prétention à la réalité (si Littell, par exemple, a pris soin de procéder à d’importantes recherches historiographiques pour placer ses personnages dans un contexte qui échappe à la fiction radicale, il n’a jamais prétendu écrire une histoire vraie), mais bien de la perception qu’il induit de l’histoire réelle. Un tel procédé critique mériterait assurément de s’appliquer aussi à l’écriture filmographique.
C’est un regard sur le récit historique de notre période coloniale tel que traité par les historiens japonais que porte, depuis le Japon, Chikako Hirano. Comme elle le montre, traiter de l’histoire coloniale française n’était pas immédiatement perçu comme neutre au Japon, puisque cela pouvait aussi vouloir signifier dresser des comparaisons et, par là, prendre le risque de minimiser les crimes coloniaux japonais. Sur un plan plus politique, elle montre aussi qu’en se focalisant sur l’histoire révolutionnaire française, les historiens japonais « de gauche » pouvaient avoir eu tendance à occulter le passé colonial qui ne « cadrait » pas avec une histoire vue sous l’angle de l’unité. En tant qu’historienne, Chikako Hirano fait aussi part de son étonnement devant quelques omissions de l’historiographie française : comment ainsi ne pas percevoir que l’abolition de l’esclavage et la défense de la colonisation ont pu aussi être conçues sous le signe de l’unité d’intention ? La notion de « républicanisme » mériterait, comme elle le suggère, une confrontation entre des historiens provenant de systèmes de pensée différents.

N. T.