Revues (24)

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Inflexions, civils et militaires : pouvoir dire, « Mutations et invariants, Soldats de la paix, soldats en guerre », La Documentation française, février 2006, n° 2, 214 pages.

Cette nouvelle revue a pour ambition de « promouvoir […] une réflexion libre et féconde, hors de tout esprit polémique », hors de toute orthodoxie aussi, sur les questions de défense, en faisant se croiser les points de vue des professionnels et hommes d’action, chefs et exécutants, avec ceux d’universitaires et d’intellectuels. Ses promoteurs entendent réagir contre « une certaine pauvreté de la réflexion militaire de l’espace politique et intellectuel français ».
À l’heure où la France s’engage militairement au Liban, ce numéro permet de prendre quelque recul sur un demi-siècle, en partie comparable à la période d’accalmie de 1815-1870, où le sens du combat est aussi à réinventer, sinon à réenchanter : « La patrie n’est plus en danger de mort […] et les valeurs peuvent s’appeler droit international, protection apportée à une population agressée, secours aux ressortissants français ». Plusieurs textes apportent des éclairages utiles sur les convictions et les doutes des militaires français, en fonction des expériences « de basse intensité » qu’ils ont connues en Ex-Yougoslavie ou récemment en Côte d’Ivoire : une analyse du téléfilm anglais Warriors, « description terriblement fidèle [de l’impuissance et de l’humiliation] imposées par les Serbes de Bosnie-Herzégovine aux troupes chargées d’escorter les convois du Haut Commissariat aux Nations unies pour les réfugiés » ; un passionnant récit de P. Destremeau plongé dans le chaos de la Côte d’Ivoire de septembre 2004 à février 2005, passionnant par la précision des détails donnés sur les différentes phases de l’action et par la mise en perspective de l’événement, les remarques distanciées de l’auteur ; une réflexion historique sur la discipline et ce qui fait agir (ou ne pas agir) les hommes au moment décisif, à partir de l’assaut du pont de Verbanja par les troupes d’infanterie de marine en 1995 à Sarajevo (« La bataille des derniers centimètres ») ; l’évocation de la crise des otages pris parmi les Casques bleus le soir précédent. Mais on peut aussi citer le témoignage de Jean-Marc de Giuli sur l’évolution de son métier de soldat entre 1965 et les années 1990 et les mutations de l’institution militaire, ou encore l’article de droit international de Carla del Ponte, procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, et Philippe Vallières-Roland, sur « l’exécution d’un ordre d’un supérieur hiérarchique et [l’invocation] de la contrainte ». Il faut enfin signaler le soin avec lequel ce numéro est présenté, la traduction en allemand, anglais et espagnol de l’éditorial et de toutes les synthèses brèves d’articles.
Temps Noir, La Revue des Littératures Policières, n° 10, Nantes, Éd. Joseph K., 2006.
Peut-être y a-t-il parmi les lecteurs du Banquet d’anciens membres de la société secrète des Chiche-Capon ou des candidats refusés… Le romancier Pierre Véry est sans doute plus connu pour les adaptations de ses œuvres au cinéma – Les disparus de Saint-Agil, Goupi-Mains Rouges, Les Anciens de Saint-Loup – que pour son travail d’écrivain à succès. Jacques Baudou, qui avait dirigé un numéro spécial d’Europe, en avril 1982, lui rendant hommage, publie une longue, méthodique et très riche étude, sur une production abondante allant de 1929 à 1960, suivie d’une bibliographie et d’une filmographie complètes. Un autre dossier est également consacré à Albert Simonin, dont Grisbi or not Grisbi a été adapté pour devenir le célébrissime Les Tontons Flingueurs. Complété par des entretiens avec des auteurs vivants et d’excellents comptes rendus de publications récentes (qui témoignent à la fois de la vitalité de la littérature policière en France, mais aussi de l’intérêt des éditeurs et de public français pour tout ce qui se publie à l’étranger), des informations sur les revues amies (813, Enigmatika, Le Rocambole, L’Ours polar), les prix décernés dans le monde entier, cet excellent numéro peut toucher un large public : celui des lecteurs curieux qui s’intéressent aux « polars » moins pour leurs intrigues que pour ce qu’ils nous racontent d’une société et de lieux parfois désertés par la littérature plus prestigieuse.


P. BONIFACE (dir.) « Les fondements des politiques étrangères des pays européens », La Revue internationale et stratégique, n° 61, Dalloz/Iris, printemps 2006.

Ce numéro présente un grand intérêt, celui d’exposer ce qui détermine les politiques extérieures des différents pays de l’Union européenne. Alors que la plupart du temps, nous les considérons seulement par rapport à la France et ne cherchons pas à les comprendre dans leur totalité, chaque nation se voit accorder ici l’occasion d’exposer des perceptions, « qui ont toutes leur rationalité » comme le rappelle P. Boniface.
Il est inévitable que, selon la personnalité, l’engagement, les fonctions (officielles ou non), les convictions (ou l’absence de convictions) des différents invités, les textes ne soient pas tous de la même qualité. Quelques-uns tournent même à la langue de bois, certes sympathique : « Les valeurs lettones consistent à la fois en des valeurs humanistes universelles propres à l’Europe contemporaine et en certaines plus particulières à la Lettonie qui forment l’identité de la société lettone et qui, tout en l’identifiant avec l’Europe, la distinguent de celle des autres pays. » Mais, si la lecture de certaines contributions provoque quelque malaise – certains auteurs donnent l’impression d’être épouvantés à l’idée de mécontenter si peu que ce soit le gouvernement américain et multiplient les signes d’allégeance respectueuse –, l’ensemble a le mérite de nous rappeler le poids d’histoires très différentes de la nôtre : que certains nouveaux membres de l’Union européenne continuent de redouter la Russie, voient dans les grands pays des menaces potentielles, estiment les États-Unis un leader politique « naturel », l’Europe apparaissant seulement comme une zone de co-prospérité économique, peut se comprendre. Leur entrée dans l’OTAN, puis leur participations, même symbolique, aux opérations américaines en Irak, leur donnent le sentiment d’être enfin reconnus comme acteurs de l’histoire, après en avoir été évacués un demi-siècle. Même dans ces pays, cependant, se fait jour un débat sur les avantages et les inconvénients de suivre strictement la politique américaine (ou républicaine), un débat qui, pour se développer réellement, demandera sans doute le passage de relais à une nouvelle génération et une évolution des médias, encore très encadrés : « Les médias estoniens suivent généralement la ligne gouvernementale. À propos de l’Irak, par exemple, les principaux journaux estoniens […] évoquent des “problèmes” et des “épreuves” auxquels les États-Unis font face en Irak. Ils ne disent pratiquement jamais que la politique américaine en Irak est “mauvaise”, un “échec” ou “viole la loi internationale et les droits de l’Homme” ».
Sans prétendre résumer ce copieux numéro, on signalera encore trois articles remarquables : celui de Colette Braeckman sur la Belgique, « L’ancrage africain d’un État-tampon en Europe : de la neutralité à la diplomatie morale », celui de Hans Mauritzen sur le nouveau « super atlantisme danois » et ses sources ; ce dernier explique aussi, par une bonne démonstration géopolitique, comment, passant de la périphérie à une position centrale de l’Union européenne, le Danemark est devenu moins favorable à l’intégration des nouveaux États périphériques (Ukraine, Géorgie, Turquie) ; celui, enfin, de Monique Saliou, seule contributrice de ce numéro à n’être ni universitaire ni ministre du pays qu’elle décrit, haut fonctionnaire français analysant la politique de la Grande-Bretagne ; M. Saliou montre que le partenariat privilégié avec les États-Unis commence à desservir le pays et que ce dernier n’a pas réussi au sein de l’Union européenne à passer du pouvoir d’empêcher à celui de proposer, de réaliser ; elle signale le demi-échec de la position anglaise : « le couple franco-allemand ne s’est pas disloqué, l’Espagne a fait d’autres choix et l’alliance de revers avec les pays de l’Est démontre sa fragilité. » Loin de proposer une riposte qui serait sans doute aussi vaine, M. Saliou suggère de « saisir toutes les opportunités d’actions communes » avec les Britanniques, dans les différents domaines sur lesquels nos intérêts convergent (défense, réforme de l’ONU, régulation des crises régionales hors Irak, développement).


Cités, n° 25, PUF, 2006, 192 pages, et Rue Descartes, PUF, « Quadrige. Essais, débats », 2006, 191 pages.

Ces deux numéros son consacrés à Emmanuel Levinas à l’occasion du centenaire de sa naissance. Le numéro que lui consacrait la revue Descartes en février 1998, désormais introuvable, rassemblait les communications prononcées lors d’un Colloque organisé en Sorbonne en hommage au philosophe quelques mois après sa mort. Deux axes sont ici privilégiés : la rencontre qu’il a souvent évoquée entre Jérusalem (le Talmud) et Athènes (la Raison) et le mouvement qui, dans son œuvre, privilégie le passage de l’un à l’autre. Livrant plusieurs clés de l’œuvre de Lévinas, à travers quelques-uns de ses interprètes les plus pertinents, il constitue un recueil indispensable au lecteur qui voudrait dépasser les analyses premières de celle-ci. L’intérêt du volume est en effet de mettre en résonance plusieurs de ses thèmes fondamentaux et de nous en donner le développement. Ainsi J.-L. Marion choisit-il de retracer à travers le motif de l’appel ce qui fait la particularité de la philosophie levinassienne dans le paysage de la phénoménologie, la place que tient Autrui pour m’obliger et la façon dont le visage se donne pour se montrer. C’est ce à quoi renvoie l’appel. C. Chalier se penche, elle, sur la notion de bonheur tandis que J. Rolland explore l’enjeu philosophique de la transformation du moi entre l’écriture de Totalité et infini et celle d’Autrement qu’être. La seconde partie reprend des questions plus axées autour d’une thématique proprement juive de la pensée de Levinas : le rapport à Rosenzweig et le messianisme, pour se conclure sur ses rapports avec la psychanalyse et la musique dont on sait la part qu’elle tint dans sa vie.
Le numéro de Cités est placé sous le signe de l’évasion et dirigé par G. Petitdemange. Ce dossier met l’accent sur le rapport qu’entretint Levinas avec son siècle. L’aspect philosophique fait ici l’objet des contributions très didactiques de différents spécialistes reconnus de sa pensée. On trouve ainsi examinés les principaux thèmes autour desquels s’articule sa philosophie : la paix et la guerre (F.-D. Sebbah), l’évasion (J. Colette), la phénoménologie (J.-M. Narbonne), le rapport à l’ontologie (J. Taminiaux), la relation à Derrida (S. Moses). C’est sans doute l’article que J. Hansel consacre à sa vision de l’hitlérisme, montrant comment celle-ci s’enracine très tôt dans une opposition philosophique entre judaïsme et paganisme, qui éclaire le mieux le rapport que Levinas entretint avec l’histoire. Cette analyse s’accompagne de la présentation de deux articles inédits de Levinas, un entretien avec la télévision néerlandaise qui eut lieu en 1986, « L’asymétrie du visage », et la traduction depuis le lituanien d’un texte de 1933, « La compréhension de la spiritualité dans les cultures française et allemande ».
Hérodote, n° 122 (3e trimestre 2006), « Ghettos américains, banlieues françaises », 236 pages.
Ce numéro fournit des analyses détaillées, pluridisciplinaires dans une perspective constamment comparative de ce problème vital pour l’équilibre de nos sociétés. Beaucoup d’études présentées ici proviennent du colloque qui, quelques jours après les émeutes de l’automne 2005, s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise, en partenariat avec l’Institut français de géopolitique de l’université Paris VIII et l’université de Berkeley. Il en ressort bien des différences dans la genèse, la morphologie et le degré d’insertion des ghettos noirs et des banlieues françaises. Tout semble se passer comme si les Américains se définissaient mieux à partir du social que du spatial, c’est-à-dire à partir de leurs identifications collectives et de leur spécificité ethnique. Pourtant, là comme ailleurs, la signification du terme « ghetto » comme de « banlieue » a fortement évolué. Le lecteur trouvera dans ce numéro une information diversifiée sur toute la gamme des questions : mesure de la ségrégation raciale et ethnique, processus de ségrégation raciale aux États-Unis, zonage et mixité urbaine, spécialisations socio-résidentielles, nouvelles formes de développement péri urbain. Il reste difficile d’en déduire des constatations générales et encore moins des lignes claires pour l’action, au-delà des principes de base.