Brèves (24)

Brèves

Florian AFTALION, Alerte rouge sur l’Amérique. Retour sur le maccarthysme, Lattès, 312 pages.

Il était tentant d’effectuer un parallèle entre l’incurie du FBI lors de l’été 2001 à propos de membres d’Al Qaida prenant des leçons de pilotage dans le sud des États-Unis et les difficultés qu’éprouva le FBI, créé en 1935, dans sa lutte contre les agents subversifs communistes, à laquelle il n’était pas préparé. L’étude de Florian Aftalion déborde du strict cadre du maccarthysme, cet épisode circonscrit aux années 1950, et analyse toute la période des années 1940 jusqu’à la Guerre froide s’achevant avec la mort de Staline. Le sénateur Joseph Mccarthy a lancé sa carrière anticommuniste à contretemps, en février 1950. À cette date en effet, la plupart des espions avaient été découverts grâce aux révélations des transfuges et à l’interception de télégrammes et des agents américains étaient déjà pris et condamnés ou sur le point de l’être. Florian Aftalion juge en définitive assez minces les résultats de la croisade maccarthiste qui n’aboutit qu’à créer des martyrs. Il convient de ne pas attacher une valeur exclusive à la défense de ses droits individuels en cas de lutte contre la subversion ou le terrorisme, estime-t-il en se référant à la lutte actuelle contre le terrorisme. Encore convient-il d’en préciser les limites exactes, surtout au lendemain du jugement de la Cour suprême sur le traitement des prisonniers détenus à la base de Guantanamo.


Aline ALTERMAN, Visages. Shoah. Le film de Claude Lanzmann, Cerf, « Passage », 2006, 353 pages.

On avait déjà beaucoup travaillé autour du thème de l’histoire et du cinéma (voir les récents ouvrages de Christian Delage). Aline Alterman propose ici une réflexion autour de la rencontre du film de Claude Lanzmann, Shoah, et de la philosophie. L’image témoigne en effet à sa façon de la vérité historique ; mais il arrive également qu’elle prenne en charge précisément dans le cas de la Shoah la dimension parfois ineffable de l’événement. La force de Shoah tient précisément au fait que le film n’est pas là pour retracer les événements, les rapporter dans leur continuité aux spectateurs par-delà les années. Ce qui frappe est le refus de Lanzmann de construire une factualité historique, ce qui revient à refuser de juger. Le témoignage se situe ici à un autre niveau. Il réside selon A. Altmann dans la mise en scène du visage, se situant en cela dans la ligne de toute une tradition cinématographique depuis les films expressionnistes allemands jusqu’au très fellinien Huit et demi. On comprend ainsi l’usage du gros plan. Au croisement de Levinas et de Hitchcock ou Fellini, C. Lanzmann réussit dans son film à éviter toute rencontre des ces visages, toute connivence, voire toute reconnaissance, avec les spectateurs, instaurant ce que l’auteur nomme un suspens négatif. Même les témoignages à la fin du film sur l’insurrection du ghetto de Varsovie, qui auraient pu donner lieu à une ombre de fraternité, réitèrent l’affirmation de la solitude humaine. Le montage des images et l’alternance des paysages d’une nature violente visent à faire toucher du doigt par le spectateur le temps réel. Enfin, le film est dit au présent mais des présents multiples hétérogènes, qui, eux non plus, ne se rencontrent jamais. On dispose ainsi à travers le très beau livre d’A. Alterman non seulement d’une passionnante analyse du rapport entre une histoire qui ne peut se dire et un cinéma qui refuse de raconter mais d’une réflexion aiguë sur le statut de l’histoire.


Jacques BAUMEL, François Delpa, Un tragique malentendu. De Gaulle et l’Algérie, Plon, 2006, 252 pages.

Résistant, gaulliste de la première heure, élu parlementaire dès 1947 (il resta longtemps le plus ancien député de France), ministre, maire de Rueil-Malmaison, récemment décédé, Jacques Baumel restitue les journées qui, du 8 mai 1958 jusqu’en juillet 1962, ont jalonné l’histoire de la guerre d’Algérie. Série de portraits, de Delbecque à Massu, en passant par Robert Lacoste, le général Salan et tant d’autres, citations tirées de la presse française et internationale, discours, révélations, se succèdent et tissent un chemin chaotique vers l’indépendance. L’histoire de ces années décisives défile : le putsch des généraux, les négociations d’Évian, l’épisode des harkis, Rocher Noir, où s’illustra Christian Fouchet, l’OAS, les multiples tentatives d’assassinat de Gaulle : Mont Farron, Petit Clamart. Jacques Baumel estime que cette marche chaotique vers une solution au drame algérien s’est faite, en définitive, sous l’égide de la démocratie. Dont acte. « L’essentiel, avouait de Gaulle à Peyrefitte, était de tirer la France de ce guêpier ». Mais la tragédie algérienne représente aussi un dernier soubresaut d’une lutte de presque deux siècles entre l’Ancien Régime et la Révolution. Il y a beaucoup de vrai dans ce jugement rapide. En tout cas, la France devint différente après le 1er juillet 1962.


Gilberte BEAUX, Une femme libre, Fayard, 2006, 320 pages.

Parcours exceptionnel que celui de Gilberte Beaux, surtout par rapport à son époque. Née en 1929, l’année du krach de Wall Street, après avoir connu le dénuement à neuf ans, après la faillite de son père, aristocrate corse, elle a su se hisser aux sommets de la finance à force de travail, d’intelligence et de caractère, et est devenue la conseillère de Raymond Barre. Entrée dans la banque par la petite porte, celle des commis, elle est devenue la banquière de Jimmy Goldsmith, avant d’accompagner Bernard Tapie dans l’affaire Adidas. Jeune, elle a tenu tête aux camionneurs sud-américains ; plus expérimentée, elle a négocié avec les guérilléros en Amérique centrale. Elle a adapté son talent à maints secteurs, ayant accompagné l’essor de l’un des grands constructeurs automobiles européens, et travaillé dans l’agro-alimentaire (Générale alimentaire) et le pétrole. Mécène reconnue et discrète en matière d’égyptologie, elle a su garder intacts goût du bonheur et soif de liberté. Par rapport à maints représentants de nos élites, son parcours comme sa personnalité en font un personnage à part. Son témoignage se lit comme un roman, se médite comme un récit d’éducation et un manuel de persévérance et d’optimisme. La France de l’après-guerre avec des entrepreneurs comme Gilberte Beaux, une des si rares femmes dans ce métier de banquier qui leur resta longtemps fermé, avait la soif d’entreprendre et le goût de gagner. Elle pourrait en reprendre le chemin en puisant des enseignements dans cette vie exemplaire.


Christian BERNER, Qu’est-ce qu’une conception du monde ?, Vrin, 2006, 125 pages.

Les conceptions du monde ont mauvaise presse. Qu’il s’agisse d’Adorno qui y voit des conceptions subjectives érigées en système, des philosophies du soupçon qui y dénoncent le règne du sujet, de Hegel qui y discerne les points de vue abstraits d’un entendement fini, nombreux sont les philosophes à avoir pratiqué la méfiance à leur égard. Aujourd’hui, elles sont devenues synonymes d’idéologies. Le recours au mot allemand de Weltanschauung pour traduire la notion en français traduit d’ailleurs la difficulté qui l’entoure, ce que notait déjà Freud. L’exercice consiste donc à pratiquer la distinction pour tenter de préciser la notion de conception du monde et la différencier de tout ce qu’elle véhicule en elle, déjà du seul point de vue philosophique. Le monde est mis en forme par le langage, l’art, la philosophie, tout ce à travers quoi nous traduisons l’appréhension que nous en avons en même temps que sa mise en forme. Le monde ne se donne donc pas dans une simple réceptivité mais à travers une construction de l’esprit, souvent elle-même résultat d’une élaboration collective. Nous n’avons donc du monde que les « versions » que nous en formons. Ainsi, la conception du monde débouche sur une opération d’interprétation et de compréhension. De ce fait découle ainsi une conception du langage qui n’est pas le reflet de la réalité mais qui, au contraire, la met en forme. C’est ainsi que les visions que nous avons du monde nous permettent de nous y orienter. La question demeure néanmoins de savoir si de telles versions du monde, inévitablement idiosyncrasiques par le fait même qu’elles résultent de notre propre construction, ne sont pas du même coup impérativement vouées à l’affrontement. Pouvons-nous tolérer que d’aucuns nous opposent leur propre vision, forcément différente de la nôtre puisque construite à partir d’une expérience qui nous est étrangère ? On perçoit ici l’actualité du débat. Une telle interprétation déboucherait au mieux sur le repli sur soi, au pire sur le choc des conceptions du monde. En réalité, il n’en est rien dans la mesure où ce sont les cultures elles-mêmes qui suscitent des visions plurielles et parfois concurrentes. C’est donc au sein de leur existence que les visions du monde sont appelées à se dépasser en un pluralisme tolérant. C’est ce qu’illustre en seconde partie de volume le commentaire d’un chapitre d’un ouvrage de Dilthey, mais aussi plus près de nous d’un extrait de la réflexion de J.-M. Ferry sur la traduction dans la langue de nos visions du monde.


J.-P. BERTRAND, P. DURANT, Les poètes de la modernité. De Baudelaire à Apollinaire, Seuil, « Points », 2006, 332 pages.

La modernité en poésie porte un nom : Baudelaire. Mais si l’auteur des Fleurs du Mal fut un pionnier par bien des aspects, l’histoire de l’entrée de la poésie en modernité est plus complexe et plus ancienne. C’est ce qu’entendent retracer J.-P. Bertrand et P. Durant, bousculant les hiérarchies, modifiant les typologies, agrégeant aux noms incontournables, ceux de poètes aujourd’hui considérés comme secondaires et qui incarnent à nos yeux le classicisme, dont les auteurs montent au contraire le rôle qu’ils ont joué dans leur siècle. C’est sous un double aspect sociologique et esthétique qu’est analysée la transformation des structures de l’art poétique à l’aube des années 1850. La révolution baudelairienne fut préparée par le romantisme. Ceci met fin à la traditionnelle théorie du balancier élaborée à destination de nos écoles. Il ressort de l’étude de J.-P. Bertrand et P. Durant au contraire que les poètes dits classiques, les Coppée, les Leconte, J.-M. de Heredia, en dépit des références qu’ils font aux Anciens ou des contraintes qu’ils imposent à la versification, partagent en réalité les objectifs assignés à la poésie et ses caractéristiques définies par Baudelaire. Ce sont donc ces chevauchements, ces rencontres inattendues que balise pour nous cette réflexion autour de l’expérience poétique de la modernité. De Gautier ou Leconte de Lisle à Verlaine, de Ducasse (précédant Lautréamont) à Jarry, on ne peut que se réjouir d’une lecture qui nous permet de nous évader des sentiers battus et nous invite à la redécouverte de certaines œuvres.


Sergio BETTINI, Venise. Naissance d’une ville, Paris, Tel Aviv, Éd. de l’Éclat, 2006, 320 pages.

C’est un livre qui tient dans la bibliothèque des amoureux de Venise une place exceptionnelle. Livre culte mais difficile à pénétrer moins par l’étonnante connaissance que l’auteur a du paysage urbain qu’il parcourt que par les points de vues esthétiques et philosophiques qui sous-tendent son approche. L’exceptionnalité de Venise tient à l’empreinte de l’homme, selon Sergio Bettini, spécialiste de l’art de l’Antiquité tardive, mort en 1986 et qui fut longtemps professeur d’esthétique à l’Université de Padoue. Venise est dominée de part en part par une volonté esthétique pleinement accomplie dans la mesure où elle est tout entière le résultat du projet de l’homme. S. Bettini emprunte à la philosophie allemande, G. Simmel en particulier, l’idée de la forme d’une ville. La ville est tout entière le produit d’une construction, d’une concrétion du temps. Depuis le dessein des places et des rues jusqu’à la conception et à la fabrication du terrain sur lequel elle est construite, conquis sur la lagune, Venise témoigne des ambitions humaines et de son amour pour la beauté. Cette « intention artistique » qui a présidé à la construction de Venise s’est maintenue au travers des siècles à travers ce que S. Bettini appelle « la continuité de la couleur », faite non de volumes mais d’ombres et de lumières. Aussi l’enchevêtrement de rues qu’y verrait un esprit classique recèle en réalité les effets d’un espace de lumière. Ceci explique l’aspect inabouti qu’aurait une analyse de Venise limitée à ses éléments formels fussent-ils les plus remarquables (places ou bâtiments). C’est également la raison de l’unicité de Venise. Quiconque voudrait comprendre Venise à partir de l’Accademia ou de la place Saint-Marc manquerait le réel projet de Venise. Pour le saisir, il faut non seulement appréhender la ville dans la continuité de son projet esthétique mais encore selon le juste tempo. Car la forme de Venise ne peut se fixer en un point du temps. Elle ne se révèle qu’au sein d’un processus temporel. Partition qui conjugue les multiples voix dont Venise a été l’expression en tant que capitale d’une époque. « Tout, à Venise, devient surface et couleur » (p. 19). La comparer à d’autres villes, fussent-elles des capitales, n’aurait pas beaucoup de sens. Il faut enfin souligner ici le soin apporté à l’édition et notamment l’iconographie exceptionnelle reprise de la nouvelle édition italienne de l’ouvrage (Neri Pozza, 2006).


Arnaud BLIN, 1648, La Paix de Westphalie ou la naissance de l’Europe politique moderne, Éd. Complexe, 2006, 214 pages.

Les accords de Münster et d’Osnabrück, en Westphalie, n’ont pas seulement mis un terme à l’une des guerres les plus meurtrières de l’histoire, mais aussi et surtout institué un système international, fondé sur l’équilibre des puissances, qui dura, tant bien que mal, près de trois siècles avant que l’apparition de l’hégémonie américaine ne vienne le mettre à mal. Ce système westphalien, tant décrié, qui reposait sur une Realpolitik et une juste appréciation des intérêts nationaux des divers protagonistes, il semble que l’Europe tende à y revenir, dès lors qu’elle a abandonné son rêve de « paix perpétuelle ». Aussi est-il intéressant de bien comprendre la situation qui fut celle de l’Europe et l’état de l’équilibre des puissances, pour en tirer le meilleur enseignement pour notre période. En effet, nous cherchons, comme les architectes de la paix de 1648, à la fois la paix et la justice. Cependant, nous divergeons d’avec eux sur un point capital, celui du recours à la guerre. Elle était alors jugée comme un recours normal en cas de faillite de la paix, alors que la plupart des États (d’où le débat sur le recours de la guerre en Irak) ne la considèrent que comme un ultime recours dans le cadre spécifique de l’autodéfense ou en cas d’intervention humanitaire. Nous cherchons donc, conclut Arnaud Blin, à retrouver les fondements du système westphalien, alors que notre approche est différente, d’où les incertitudes de la période actuelle.


Louis BLIN et Caroline GALTIER-KURHAN (dir.), Alexandrie et la Méditerranée. Entre histoire et mémoire, Maisonneuve et Larose, 2006, 148 pages.

Alexandrie est notre lieu de naissance, écrivait Michel Foucault. Dans Justine, Lawrence Durell faisait d’Alexandrie la « capitale de la mémoire ». Mais quelle mémoire d’Alexandrie porte la culture égyptienne d’aujourd’hui ? Car la ville est multiple et une, affirmant son originalité à chaque renouveau, vivant sur un mythe entretenu par la fascination de son histoire. Fondée par un Macédonien, elle doit sa renaissance au XIXe siècle à un autre conquérant venu de Macédoine. Entre Alexandre le Grand et Mehmet Ali, la filiation est évidente. Cette ville cosmopolite a toujours hésité entre ouverture et fermeture. Jeu subtil de mémoire entre la ville antique, l’Alexandrie moderne multi-ethnique et religieuse et la contemporaine où Nasser, en juillet 1956, décréta la nationalisation du Canal. Acte d’émancipation de l’Égypte moderne.


Georges BLOND, Verdun, précédé de La Marne, Presses de la Cité, « Omnibus », rééd. 2006, 730 pages.

Journaliste et écrivain, Georges Blond (1906-1989) a écrit ces deux récits au début des années soixante. Il avait grandi au milieu des souvenirs et des nombreux témoignages qu’il avait recueillis des combattants ou témoins de la Grande Guerre. Lui-même se souvenait des proclamations lues par les gardes champêtres sur les places de villages. Après 1945, le besoin se faisait sentir de comparer les deux guerres, si différentes l’une de l’autre. Il convenait de rendre compte des témoignages recueillis. Ce qui pour beaucoup devenait de plus en plus difficile. Personne n’était plus habilité à évoquer de telles hécatombes : 700 000 morts pour la seule bataille de Verdun ! Georges Blond avait rencontré bien des protagonistes et s’était penché sur les archives. Il relata ces faits, avec son talent de romancier et son art du vécu. La Marne : après l’euphorie du départ, l’offensive allemande d’août 1914 a frappé de stupeur les soldats et le pays. Le 29 août, le haut commandement français avoue l’échec de la « bataille des frontières », tandis que commence une épuisante retraite : cinquante kilomètres par jour sous un barda de trente kilos, un soleil écrasant, avec la faim, la soif, les charges à la baïonnette devant les mitrailleuses allemandes qui fauchent les pantalons rouges. Jusqu’à l’événement stratégique : Gallieni repère la brèche laissée par le mouvement de von Kluck et Joffre à la manœuvre sauve Paris.


Olivier BOUBA-OLGA, Les nouvelles géographies du capitalisme. Comprendre et maîtriser les délocalisations, Seuil, « Économie humaine », 2006, 240 pages.

Dans le processus de mondialisation actuel, les délocalisations figurent au banc des accusés. C’est à en démonter le mécanisme que s’attache ici O. Bouba-Olga, en montrant comment elles reflètent, dans les différents mécanismes qu’elles mettent en branle, la réorganisation d’ensemble du paysage économique. Trois dictatures conduisent le processus. La première est celle des coûts, à commencer par le coût du travail. Prenant en compte le coût au sens large, qui inclut le salaire mais aussi la productivité et au-delà la coordination du processus de production, son analyse suggère que la France n’est pas en aussi mauvaise posture que ne le laisserait penser la seule prise en compte du premier critère. La dictature financière qui marque l’irruption des actionnaires dans l’orientation du processus de production doit aussi être nuancée. Toutes les entreprises ne sont pas mues par la seule recherche du profit de l’actionnariat et des logiques concurrentielles sont souvent à l’œuvre. Enfin, concernant les compétences, qui constituent le principe moteur de ces réorganisations, là encore la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît dans la mesure où les délocalisations font souvent le choix des pays développés. La conjonction de ces trois phénomènes constitue ce qu’O. Bouba-Olga nomme une « économie de petits mondes » qui met en relation certains territoires entre eux en en laissant d’autres de côté, ou crée des réseaux de proximité décisionnelle. C’est ainsi que peuvent apparaître les inégalités au sein d’un même territoire national. C’est à répondre aux problèmes politiques et sociaux soulevés par cette nouvelle géographie que s’attache le dernier chapitre. Partant du principe que les États n’ont pas vocation à voir se creuser de telles inégalités sur leur territoire, l’auteur passe au crible les différentes réponses possibles. Sans opter pour un modèle précis, il conclut sur une note optimiste dans la capacité du politique à gérer, dès lors qu’il en affirme la volonté, les adaptations du capitalisme.


Rony BRAUMAN, Penser dans l’urgence. Parcours critique d’un humanitaire, Entretiens avec Catherine Portevin, Seuil, 2006, 268 pages.

Engagé depuis 1977 dans l’aide internationale, figure emblématique de l’action humanitaire, Rony Brauman fut longtemps président de Médecins sans frontières. Il multiplia à cet effet les missions sur le terrain, mais s’est fait connaître par sa réflexion critique, élaborée au fil de ces années au contact de personne comme Bernard Kouchner Claude Malhuret ou Jean-Christophe Rufin. Il s’est consacré également à la pensée de Hannah Arendt. Au fil de ce dialogue, riche et soutenu, il livre son parcours du lycée jusqu’à la présidence de MSF puis au-delà. Y apparaît une recherche de soi au travers de divers engagements : « Gauche prolétarienne », sionisme, « la santé pour tous », puis le mouvement anti-totalitaire qui est devenu le paradigme dominant dans les années 1970, notamment avec L’archipel du Goulag de Soljenitsyne. Du Cambodge en 1977 à la lutte globale contre le terrorisme, il n’est guère de grands conflits et de drames humanitaires auxquels il n’ait été mêlé d’une façon ou d’une autre. Son témoignage reste lucide et il ne dissimule pas ses doutes et ses allers et retours, sur le gauchisme, Israël et ses débats avec Bernard Kouchner. Il tisse une toile de convictions, où action, tolérance, humanité, mémoire, devoir d’ingérence s’appuient sans s’exclure et se relativisent. Il ne se dissimule pas l’ambiguïté fondamentale de l’humanitaire, qui n’a fait que croître, depuis que les États s’en sont emparés.


François DE CALLIÈRES, L’art de négocier sous Louis XIV, Nouveau monde éd., 2006, 160 pages.

Comment expliquer le mystère de Callières ? Voilà un homme presque ignoré en France, depuis la fin du XVIIIe siècle, alors que son œuvre est célébrée dans les pays anglo-saxons comme un classique de la diplomatie. Longtemps émissaire officieux ou officiel de Louis XIV dans diverses cours européennes, puis secrétaire du cabinet du roi (1701-1708), François de Callières publie De la manière de négocier avec les souverains après le décès du Roi Soleil. Sous sa plume, le diplomate est un honnête homme dont les armes favorites doivent être l’écoute, la persuasion et la civilité, et qui se doit de connaître parmi d’autres secrets les moyens de s’insinuer dans les bonnes grâces d’un prince et de ses ministres. Son but est de chercher avant tout à comprendre l’autre et à gagner les cœurs. Dans cette perspective, la négociation n’apparaît plus comme un ensemble de techniques appliquées à une situation, mais une façon de vivre et d’être avec ses interlocuteurs. On voit la modernité de l’ouvrage, écrit dans un style classique et élégant, qui fascine encore aujourd’hui les praticiens et théoriciens de la négociation, qu’il s’agisse de la diplomatie, de la vente ou du marketing. Qui ne souscrirait à l’une des nombreuses prescriptions du maître : « Ces qualités sont un esprit attentif et appliqué, qui ne se laisse point distraire par les plaisirs et par les ambitions frivoles ; un sens droit, qui conçoit nettement les choses comme elles sont et qui va au but par les voies les plus courtes et les plus naturelles, sans s’égarer à force de vaines subtilités qui rebutent d’ordinaire ceux avec qui on traite » ?


Luciano CANFORA, La Démocratie. Histoire d’une idéologie, Seuil, « Faire l’Europe », 2006, 482 pages.

Paru dans une collection commune à cinq éditeurs européens et dirigée en France par J. Le Goff, l’ouvrage de L. Canfora, professeur à l’Université de Bari et spécialiste des cultures grecques et romaines, a fait l’objet d’une polémique avant même sa publication en français. Son éditeur allemand, Beck, a en effet refusé la publication d’un ouvrage jugé trop partial dans son traitement des institutions d’Allemagne de l’Est. Déjà coutumier du fait dans ses précédents ouvrages sur la démocratie il dénonçait il y a quelques années « l’imposture démocratique » , L. Canfora porte un regard critique et personnel sur ce régime dont il propose ici l’histoire. C’est en effet sous les traits de sa confiscation qu’il retrace le développement de la démocratie. Dans son origine même, moins idyllique qu’il n’y paraît dans la mesure où comme on le sait la démocratie athénienne était réservée aux seuls citoyens. C’est à une falsification de l’histoire que renvoie donc la Constitution européenne en ouvrant sur une citation attribuée à Thucydide qualifiant de démocratie le pouvoir « du peuple tout entier ». L’histoire de la démocratie serait en réalité l’histoire de ses exemples manqués. Plus encore, cette imperfection serait à la base même du principe de la démocratie, ce qu’illustrent les deux références qui servent de fondement à notre idée de la démocratie. La démocratie grecque comme la Révolution américaine ne sont que des parodies de ce que nous entendons aujourd’hui par démocratie. Seconde influence, la pensée libérale qui considère avant tout la liberté économique et fait fi de la liberté politique. La démocratie n’en est pas à un paradoxe près dans la mesure où le suffrage universel porta au pouvoir le futur empereur Napoléon III. C’est dans ce contexte que L. Canfora inscrit les démocraties populaires du XXe siècle dans un schéma analogue de confiscation du pouvoir, inhérent à la manière dont les puissants ont usé en toute époque de la démocratie. Ainsi, à la limitation des tentatives démocratiques apparues à la Libération, notamment par l’effet du mode de scrutin, dans les démocraties occidentales répondraient d’autres formes de confiscation du pouvoir dans les démocraties populaires. Plus encore, L. Canfora considère que les dernières décennies ont vu un éloignement de la démocratie dans l’ensemble des pays occidentaux à travers le renforcement des exécutifs et le développement des oligarchies. On ne peut s’empêcher, à la lecture de la conclusion qui renvoie la réalisation de la démocratie à d’autres temps sous d’autres cieux, de penser que l’exercice relève davantage d’un effet de sophistique que d’une étude historique conduite d’un point de vue critique.


Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE, 1956, La deuxième mort de Staline, Éd. Complexe, 2006, 276 pages.

L’académicienne complète son ouvrage paru en 1984, à un moment où l’URSS hésitait entre assurance et inquiétude, au vu des événements postérieurs : la perestroïka et l’effondrement de l’URSS. Depuis 1992, le Rapport secret a été largement dépassé par des ouvrages de recherche et l’effort de réhabilitation systématique des victimes. L’ensemble du système répressif a donné lieu à de remarquables publications dont, en 2005, les six tomes des documents consacrés au Goulag. La publication du rapport de Khrouchtchev annoté de sa main fait figure d’événement. Curieusement pour l’observateur occidental, la figure de Khrouchtchev n’a pas été tirée de son anonymat. C’est peut-être que, comme Gorbatchev, il incarne en un sens celle du « perdant », de la « victime » et que la psyché russe met plutôt l’accent sur l’homme de pouvoir, le fort, le bâtisseur thème à méditer au regard de l’évolution actuelle de la Russie.


Centres Roland BARTHES et Marcel GRANET de l’Institut de la pensée contemporaine, Agenda de la pensée contemporaine, PUF, 2006, 148 pages.

Créé en mai 2002, de la conjonction de divers centres de recherche, dont les deux précités, l’Institut de la pensée contemporaine passe en revue un certain nombre de livres clefs qui font l’objet d’analyses détaillées. Le choix des thèmes et des sujets est vaste puisqu’il couvre aussi bien le domaine de la science et de la technique, ainsi que celui de la métaphysique avec l’analyse d’ouvrages marquants dont certains ont déjà fait l’objet de recensions, comme celui d’André Lebeau L’engrenage de la technique. On ne sera pas étonné de trouver une analyse approfondie du livre de Stephen Hawking Une brève histoire du temps. Alain de Libera passe en revue en douze pages Métaphysique et ontothéologie de Jean-François Courtine paru chez Vrin. Un autre chapitre porte sur la République où l’on trouve une analyse poussée du livre de Jean-Fabien Spitz Le moment républicain en France, qui débute par la fameuse double prédication de Foucault en 1977 : « C’est pourquoi la philosophie aujourd’hui est entièrement politique et entièrement historienne. Elle est la politique immanente à l’histoire, elle est l’histoire indispensable à la politique ». Philippe Raynaud s’interroge sur le républicanisme, Martin Rueff sur « Liberté, égalité, fraternité ». Autre thème qui interpelle la pensée contemporaine, celui du totalitarisme. La tradition révolutionnaire est-elle coupable, se demande Jean-Fabien Spitz en analysant le livre de l’Italien Domenico Losurdo paru en 1996, traduit en 2006 sous le titre Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes. Un autre philosophe politique, l’Italien Roberto Esposito, ouvre de nouvelles perspectives dans « catégories de l’impolitique ».


Gérard CHALIAND et Yves TERNON, 1915, le génocide des Arméniens, Éd. Complexe, 2006, 216 pages, nouvelle éd. augmentée.

Le 90e anniversaire du 24 avril 1915 aura été marqué par un écho médiatique important montrant que la prise de conscience du premier génocide du siècle a fait des progrès dans les esprits, y compris en Turquie où Orhan Pamuk a osé le premier parler de deux millions de morts. C’est l’occasion de se pencher sur les circonstances et les séquelles de ce drame qui continue de montrer son ombre, y compris sur la candidature turque à l’Union européenne.


François CHAUBET, Histoire intellectuelle de l’entre-deux-guerres. Culture et politique, Nouveau monde éd., 2006, 380 pages.

Sartre, dans les Carnets de la Drôle de guerre (Gallimard, 1983), dresse cet état des lieux : « Il va être de mode de chercher, à la lumière des événements actuels, tous les signes de décomposition dans la France de 1920 à 1935. On va y voir une période sinistre d’épuisement, de déracinement, une époque de démoralisation et de destruction. Il ne faut pas laisser ça. Ce n’est pas vrai ». Le panorama culturel de ces années fut particulièrement riche, ce qui fournit une ample matière à François Chaubet dont, outre la clarté du texte et la richesse des développements, on apprécie l’abondance des notes et de la bibliographie (plus de 60 pages). L’exclamation de Matisse à l’annonce de la défaite, citée en conclusion est révélatrice : « Ah, si tout le monde avait travaillé comme nous ! » De fait, la France trouve la force de lancer dans l’universel Malraux et Giono, Prévert et Céline, Nizan, et Sartre, Louis de Broglie et les Joliot-Curie, Georges Bernanos et la revue Esprit, Jean Renoir et Jean Vigo. Pascal Ory le note ailleurs : devant l’effondrement de la culture allemande et le saccage de la culture russe, la France réussit du moins à préserver son identité. On trouvera dans ce petit livre un panorama d’ensemble des principaux courants intellectuels (Action française, intellectuels chrétiens, révolutionnaires), des enjeux et vecteurs de l’engagement intellectuel, du débat permanent entre modernité et tradition, ainsi que du rayonnement de la France. Il ne passe pas sous silence la difficile situation de l’Université, particulièrement dans le domaine de la critique littéraire où les écrivains et les journalistes supplantèrent les professeurs. C’en était fini des Émile Faguet et des Fernand Brunetière.


Daniel COHEN, Trois leçons sur la société post-industrielle, Seuil, La République des idées, 2006, 92 pages.

Ces leçons font écho aux 18 leçons sur la société industrielle de Raymond Aron. Le capitalisme du XXIe siècle organise scientifiquement la destruction de la société industrielle, en ce que les différents étages de la grande entreprise industrielle (fordiste), qui avait été le pivot du siècle dernier, sont dissociés les uns des autres On a parlé de société de services, pour caractériser une telle organisation de l’économie, Jean Fourastié en avait prédit l’avènement dès 1949 dans son Grand espoir du XXe siècle, puis de société de l’information, Daniel Bell parlait de société de la connaissance, en 1973. L’expression de « nouvelle économie » fit florès dans la deuxième partie des années 1990. Une telle société dont le concept est déjà ancien est le résultat de cinq ruptures qu’explique Daniel Cohen. La première fut la troisième révolution industrielle. La seconde, sociale, procède d’une nouvelle façon de concevoir le travail humain. Contrairement à l’usine d’antan qui réunissait patrons, ingénieurs, contremaîtres et ouvriers en une association équilibrant bénéfices et conflits, cette proximité a depuis longtemps presque partout éclaté. Les ingénieurs se retrouvent dans des bureaux d’études, la fabrication de la plupart des composants a été externalisée. Ainsi, Renault ne fabrique plus lui-même que 20% de la valeur d’une auto contre 80% auparavant. La troisième rupture d’ordre culturel a correspondu à Mai 1968 en France et remit en question le « holisme industriel ». La quatrième rupture fut celle des marchés financiers. Enfin, la dernière est celle de la mondialisation par la constitution d’une nouvelle économie-monde au sein de laquelle les pays s’accaparent le segment de la production où les rendements d’échelle sont les plus forts. Tous ces phénomènes ont été perçus et analysés de longue date, tout comme la diffusion mondiale des images qui crée un décalage croissant entre la consommation d’un imaginaire collectif par la société de l’information et la réalité territoriale du partage des richesses et de la pauvreté. Dans sa dernière leçon, Daniel Cohen prend le risque de ne s’en tenir qu’à un simple inventaire : le mal européen, l’étrangeté française, la crise des banlieues, la nécessité d’une université européenne. Il observe à la suite d’Alain Touraine que la mixité sociale disparaît de plus en plus, sur les lieux du travail, dans les institutions d’enseignement, dans les quartiers d’habitation et les immeubles. D’où l’émergence d’une nouvelle question sociale. Ce n’est plus l’économie qui souffre, c’est la société qui doit réinventer des institutions laïques, qui soient affranchies des rapports sociaux et culturels.


Sylvain DARNIL, Mathieu LE ROUX, 80 hommes pour changer le monde. Entreprendre pour la planète, Lattès, 2005, 282 pages.

Ces deux anciens élèves d’écoles de commerce, qui ont travaillé au Brésil, ont décidé d’explorer la planète à la recherche d’entrepreneurs exceptionnels. Ensemble, ils ont voyagé dans trente-huit pays et analysé cent treize initiatives dont ils présentent quatre-vingts des plus marquantes. Qu’il s’agisse du leader français du commence équitable ou des leaders européens des détergents écologiques, des pesticides écologiques, d’éco-hôtellerie, d’éco-gastronomie ou de bioplastique aux Etats-Unis, leur choix a privilégié des secteurs ou des hommes porteurs d’avenir. Au Sud, la gamme de leurs choix a été plus vaste encore puisqu’elle a porté sur toutes les expériences, innovatrices en matière de lutte contre la pauvreté, de traitement des déchets, d’énergies alternatives, de santé bio ou de communication innovante. En dehors de Muhammad Yunus et de sa Grameen Bank pour les pauvres, aucune des personnes rencontrées ne bénéficie d’une notoriété internationale. En tout quinze secteurs d’activité sont cités, soit en dehors de ceux déjà examinés, la biodiversité, l’éco-design, l’éducation, les ONG et la citoyenneté, les transports, l’architecture écologique et l’urbanisme. Chaque cas est traité sur cinq à sept pages et, en exergue, un résumé très synthétique résume le défi à relever, l’idée reçue à combattre et la solution durable qui a été trouvée, expérimentée et mise en œuvre. Il en résulte non un livre de recettes mais un livre d’expériences, qui permet à l’entrepreneur tenace et imaginatif d’exercer son génie et sa créativité en mettant en harmonie son mode de vie et l’écosystème. En écologistes responsables, les deux auteurs ont calculé que l’ensemble de leurs trajets, en avion, en train, en bus, en taxi, à moto, à mobylette et en voiture, avait produit 11 tonnes de CO2 qu’ils vont compenser en finançant l’implantation d’une espèce rare d’ébène africain au pied du Kilimandjaro (détails des calculs disponibles sur www.hommes.com). Le lecteur intéressé trouvera une liste de sites Internet portant sur ces secteurs ainsi qu’une courte bibliographie.


Régis DEBRAY, Claude GEFFRÉ, Avec ou sans Dieu ? Le philosophe et le théologien, Bayard, 2006, 157 pages.

S’interrogeant, à la suite de la parution du Feu sacré de R. Debray, sur la permanence du religieux dans nos sociétés, plutôt que sur ce que d’aucuns analysent comme un retour, ce dialogue, conduit par le journaliste E. Vinson, témoigne d’abord de la multiplicité des formes du religieux et de leur reconnaissance. Écrit quelques années auparavant, ce livre n’aurait sans doute pas eu le même profil car aujourd’hui comment distinguer le philosophe du théologien ? En effet, si pour C. Geffré le religieux inscrit la force de sa présence dans la croyance, il est élevé par R. Debray au rang d’invariant anthropologique. Où réside alors la différence ? Dans la définition du religieux, qui ne loge plus comme le reconnaissent les interlocuteurs, dans les religions, terme à bannir de notre vocabulaire selon R. Debray. Pour le philosophe, le religieux se loge dans la permanence d’une absence, d’un invisible, d’un immatériel et dans le lien qu’il établit. Pour le théologien au contraire, c’est le « faire sens » qui précède toute autre définition et permet d’offrir une réponse à l’énigme humaine. Pourtant, à partir de cette différence, le dialogue cherche néanmoins à s’établir sur une approche critique définie autour de la notion de fait religieux et de la pratique herméneutique. Cela permet au passage d’ériger la médiologie en une nouvelle science humaine, « tournure d’esprit » comme la définit R. Debray, comme science des médiations, fussent-elles canoniques. En fait, ce dialogue entre un homme de foi et un homme d’esprit nous propose de réfléchir sur le caractère ténu des frontières entre le spirituel et le religieux, entre l’infini et le messianisme, entre le symbolique et le religieux.


Erwan DIANTEILL, Michael LÖWY, Sociologies et religions. Approches dissidentes, PUF, « Sociologie d’aujourd’hui », 2006, 188 pages.

Il s’agit là du second volet qui suit la présentation parue en 2001 par D. Hervieu-Léger et J.-P. Willaime des Approches classiques d’une problématique qui se trouve au cœur des études sociologiques depuis leur création. Les auteurs ici rassemblés le sont d’une manière plus thématique que chronologique. Ainsi trouve-t-on sous le même chapeau de la sociologie anthropologique, M. Mauss, Zora Neal Hurston et R. Bastide tandis que Troeltstch, Gramsci, Mannheim et Bloch apparaissent sous l’intitulé de la sociologie historique qui s’inscrit dans la ligne de Marx et M. Weber. On l’aura compris, hormis les deux derniers auteurs traités, Goldmann et Bourdieu, qui relèvent d’un sociologie du conflit, les autres pourraient relever du même qualificatif de « classiques » que ceux figurant dans le premier volume, dans la mesure où ils inspirent tout autant sans doute les travaux actuels. La présentation qui est donnée des travaux de chacun d’eux, extrêmement didactique, aborde les problèmes méthodologiques et s’attache au développement de l’œuvre mais aussi à son contexte et à sa postérité. L’unité du volume est due à l’attention que les deux auteurs prêtent aux analyses des nouvelles formes de surgissement du religieux mises en lumière par la plupart des travaux rassemblés ici, lesquels innovent parfois également en matière d’organisation sociale. Tel est le cas des réflexions d’E. Troeltsch dans ses Soziallehren de 1912 sur les sectes ou les Églises, mais aussi de celles de K. Mannheim sur le chiliasme, dont l’anarchisme est un des avatars, jusqu’à la place privilégiée qu’occupe la religion réhabilitée au sein du marxisme, dans l’œuvre majeure d’E. Bloch, Le Principe-Espérance. Les deux derniers chapitres, écrits en commun par les deux auteurs, sont consacrés, on l’a dit, à deux auteurs rarement abordés sous l’angle religieux. L. Goldmann, auteur du Dieu caché, livre de référence dans les études raciniennes, fut à l’origine d’une sociologie de la culture qui tranchait à l’époque de la toute-puissance des lectures structuralistes. L’article consacré à Bourdieu montre comment par des chemins de traverse la religion occupe une place en réalité centrale dans l’élaboration des concepts de sa sociologie. « De ce point de vue, l’œuvre de P. Bourdieu est presque une sociologie des religions “généralisée”, la religion présentant de façon paradigmatique des propriétés communes à toutes les sphères d’activité symbolique. » Ainsi en concluent-ils que le religieux ne se limite pas au champ religieux. Ces réflexions sur une sociologie dissidente de la religion sont en même temps l’occasion d’y forger les concepts qui permettent de maintenir l’esprit du chercheur en éveil devant l’émergence de figures sociales inédites.


Bruno DIVE et Françoise FRESSOZ, La malédiction Matignon, Plon 2006, 314 pages.

Éditorialiste à Sud-Ouest pour le premier et aux Échos pour la seconde, les auteurs ont procédé à de nombreux entretiens pour rédiger leur enquête vivante et fouillée. De Pierre Messmer, à Dominique de Villepin, en passant par Raymond Barre, Alain Juppé et Édith Cresson, quasiment tous les Premiers ministres ont accepté d’apporter leur témoignage et d’exposer leur vision sur l’avenir que le quinquennat remet en cause. Comment et dans quelles conditions s’effectue le choix du roi, souvent opéré sous la pression des événements, guidé par de forts penchants personnels et souvent effectué dans la précipitation ? Pour les quelques élus qui ont fait ce métier de chien, que de laissés pour compte : d’Olivier Guichard à MAM, en passant par Delors lequel n’était pas un homme de confiance pour Mitterrand. Tout est passé au scalpel : les relations, rarement harmonieuses, entre le chef d’État et son Premier ministre, celles de celui-ci avec les membres de son gouvernement qu’il a rarement choisis et sur lesquels il n’a pas pleinement prise, les difficiles relations avec la fosse aux lions qu’est le Parlement et avec le parti majoritaire dont le locataire de Matignon n’est trop souvent qu’un vrai faux chef. Alors, il faut durer et endurer avant que n’éclatent la crise et la disgrâce. Rares sont les Premiers ministres à avoir dépassé le cap des cinq années : Georges Pompidou, Raymond Barre et Lionel Jospin, seul le premier ayant réussi à entrer à l’Élysée, rêve de presque tous. Belle galerie de portraits et de caractères. La France peut s’enorgueillir d’avoir eu 18 Premiers ministres depuis l’avènement de la Ve République, soit un chiffre en moyenne trois fois supérieur à celui des chefs de l’exécutif des autres grandes démocraties occidentales. Salon Murat, Pavillon de la Lanterne, Val-de-Grâce, avions présidentiels, autant de lieux, parmi d’autres où continue à se jouer ce que certains députés appellent toujours la comédie du pouvoir. 2007 annoncera-t-il la fin de partie ?


David DOTLICH et Peter CAIRO, Ces patrons qui déraillent. Les comportements qui font chuter, Eska, 2006, 186 pages.

Les auteurs, ancien vice-président de Honeywell International et enseignant à la faculté de gestion de l’Université de Columbia, tous deux consultants, analysent l’origine de la chute des grands partons (d’Enron aussi bien que de Vivendi). Ils décèlent et analysent les onze erreurs les plus fréquentes des patrons qui déraillent et expliquent comment les éviter. Car nombre de ces traits constituent les éléments d’un leadership normal, le tout étant de ne pas dépasser la ligne rouge qu’ils dissèquent avec soin. Ces défauts sont les suivants. Arrogance : vous pensez que c’est vous qui avez raison et que tous les autres se trompent. Mélodrame : il faut que l’attention des autres converge vers vous. Versatilité : vous avez des sautes d’humeur. Prudence excessive : vous avez peur de prendre des décisions. Défiance généralisée : vous vous focalisez sur les points négatifs. Attitude distante : vous évitez de vous engager, vous restez déconnecté. Espièglerie : vous pensez que les règles sont faites pour être enfreintes. Excentricité : être différent est pour vous une fin en soi. Résistance passive : vous ne croyez pas vraiment ce que vous dîtes. Perfectionnisme : vous soignez les petits détails aux dépens des choses essentielles. Volonté de plaire : vous voulez être le plus populaire entre tous. Un tel diagnostic, qu’on peut certes ponctuellement discuter, peut s’appliquer aux politiques et aux hauts fonctionnaires.


Paul DUMONT, Mustafa Kemal invente la Turquie nouvelle, Éd. Complexe, 2006, 222 pages.

Ce volume complète par maints aspects celui de Chaliand et Ternon et celui de Ter Minassian. Le père de la Turquie moderne projetant son ombre sur la Turquie d’aujourd’hui et de demain, il est toujours intéressant de mieux comprendre les principes qui ont guidé sa vision historique : paix et progrès, laïcité et optimisme, ordre et puissance.


Hans Magnus ENZENSBERGER, Le perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur, Gallimard, 2006, 58 pages.

Poète et romancier, né en 1929 en Bavière, Enzenberger décrypte le psyché de ce qu’il appelle le perdant radical, l’envers de la mondialisation, celui qui, ayant perdu tout espoir, toute idée et toute volonté d’intégration, ne vise, selon le credo nihiliste, qu’à détruire le monde en se détruisant lui-même. Cette figure de perdant radical décrit surtout, sinon exclusivement, celle du terroriste islamiste dont il brosse à grands traits le portrait social et psychologique et dont il s’efforce de circonscrire le cheminement. La charge par lequel le terroriste islamiste se distingue est celui du désespoir. Pourtant, le slogan proclamé par Al Qaida au lendemain des attentats de Madrid de mars 2004, on l’avait entendu dans la bouche d’un des généraux de Franco : «  !Viva la muerte ! abajo la inteligencia ! ». L’islamisme ne cherche pas de solution au dilemme du monde arabe ; il s’épuise dans la négation. Au sens strict, il ne s’agit pas d’un mouvement politique puisqu’il ne formule aucune exigence négociable. Que les islamistes soient eux-mêmes en minorité ne signifie qu’une chose à leurs yeux : ils sont des élus. Triste constat que le sien : « Il faudra bien qu’une société globalisée, qui dépend de combustibles fossiles et qui produit constamment de nouveaux perdants, en prenne son parti ».


Philippe ERLANGER, Richelieu, Perrin, « Tempus », 2006, 852 pages.

Comment cet homme qui avait tous les vices, ambition forcenée, orgueil sans mesure, soif de dominer, esprit d’intrigue, fourberie, ingratitude, mépris de la morale, a-t-il pu aussi être un ministre ayant fait preuve d’une énergie presque surhumaine et d’un authentique génie ? Sans ignorer aucun de ces défauts, Philippe Erlanger brosse un superbe portrait du Cardinal, singulier homme d’Église qui fut sans doute le plus grand homme d’État que la France ait jamais connu. En 1642, à sa mort, après dix-huit ans de pouvoir, il laisse une administration, une armée, une marine surgissant du néant. Une économie fondée sur le commerce et les expéditions lointaines succède au féodalisme agricole. L’Artois, l’Alsace, le Roussillon sont conquis, la Lorraine et la Savoie occupées.


Jean-Pierre FERRINI, Lectures de Dante, Hermann, 2006, 196 pages.

Le puissant souffle du style de Dante s’est répercuté sur la longe chaîne des grandes figures littéraires de l’histoire. On discute cependant sur le point de savoir s’il faut ne retenir que la force poétique de l’Enfer, premier volet de La Divine Comédie, ou la profondeur du Purgatoire. Pour d’autres encore comme Sollers, c’est le Paradis qui importe et avec lequel doit commencer toute lecture de Dante. Mandelstam, Borgès, Joyce, Pound, Eliot, Beckett, Primo Levi, Pasolini, Montale et Caprini se sont penchés sur La Divine Comédie qui les a toujours accompagnés. La nouveauté de Dante aura consisté à nouer ces deux systèmes que sont bonheur, empereur, raison, philosophie, et béatitude, pape, foi et théologie à travers un troisième ensemble : amour, poésie, mémoire. En ce sens, mais en bien d’autres encore qu’explore Jean-Pierre Ferrini avec talent, le mot d’Ossip Mandelstam, victime de Staline, exprime la modernité du grand Italien : « Impensable de lire les Chants de Dante sans les attirer vers l’époque contemporaine. C’est dans cette intention qu’ils ont été écrits. Ils sont des appareils à capter l’avenir. Ils appellent un commentaire au futur ».


Cécilia GABIZON, et Johan WEISZ, OPA sur les Juifs de France. Enquête sur un exode programmé 2000-2005, Grasset, 2006, 264 pages.

À la suite de la deuxième Intifada, qui débuta en septembre 2000, le fossé s’est creusé entre les communautés juive et musulmane, notamment dans les cités, comme à Sarcelles, où vivent quelque 9 000 juifs. Les actes antisémites se multiplièrent : cent vingt actions violentes furent répertoriées par le ministère de l’Intérieur en octobre 2000 contre neuf un an auparavant. Les attaques et agressions redoublèrent, ce qui conduisit des membres de la communauté et de l’Agence juive à mettre en place une politique d’immigration vers Israël. Parmi les 500 000 juifs français, chacun ressentit ces attaques selon l’intensité de ses liens avec la communauté. Les juifs assimilés, soit un tiers, sont éloignés de leurs origines et sont moins concernés. Les traditionalistes, soit un autre tiers, qui célèbrent les fêtes, sans pour autant pratiquer assidûment le reste de l’année, sont plus touchés. Ce fut parmi le dernier tiers, les quelque 200 000 juifs qui forment le noyau communautaire autour des synagogues ou des associations, que l’effet des agressions antisémites fut le plus foudroyant. Or, l’afflux régulier de juifs du monde entier est une nécessité pour la pérennité de l’État hébreu qui porta un effort particulier sur la France, où vit la deuxième communauté juive de l’Occident après celle des États-Unis. Mais l’Europe avec ses 2,5 millions de juifs a pris une place de plus en plus grande dans la diaspora pour s’émanciper de la toute-puissante communauté américaine. Les deux auteurs présentent les principaux acteurs qui ont incité et organisé le mouvement vers Israël, notamment Pierre Besnainou jeune millionnaire de la net-économie, élu président du Congrès juif européen. La rencontre entre le sionisme et les techniques modernes du marketing s’est révélée parfois déconcertante : les candidats au départ sont désormais des clients qu’il convient de cibler et de séduire. Mais le succès, de cette nouvelle alya, montée en Israël, a été relatif, puisqu’un tiers des nouveaux immigrants revinrent en France au bout de quelques mois ou de courtes années. Livre bref et concis, fruit d’une enquête de trois ans au sein de la communauté juive, en France et en Israël, il mêle rappels historiques, réflexions générales et témoignages, dont l’actualité semble avoir faibli ces derniers mois.


Balthasar GARZON, Un monde sans peur, Calmann-Lévy, 310 pages.

Né à Torres, dans la province de Jaén, dans la sud de l’Espagne, diplômé en droit de l’université de Séville, le juge Garzon a commencé sa carrière en 1980, cinq ans après la disparition de Franco. En 1988, il est nommé juge au tribunal central d’instruction n° 5 de l’Audience nationale, la plus haute juridiction pénale espagnole. Devenu la star des magistrats instructeurs espagnols, connu dans le monde entier pour sa lutte sans merci contre l’ETA, son enquête sur les attentats de Madrid et l’inculpation du général Pinochet pour complicité de torture, séquestrations et assassinats, il livre un témoignage passionnant sur son métier, la façon de servir la justice et l’équité et la manière d’aborder le problème du terrorisme intérieur et international. Devant les médias qui les harcèlent, les hommes politiques qui cherchent parfois à leur faire obstacle ou les nombreux groupes de pression, il n’est pas aisé de faire front à moins que, comme lui, on soit doté d’une foi inébranlable dans la démocratie et la justice, une foi qui n’a cessé de s’alimenter au contact fréquent des survivants de crimes et d’attentats, des victimes dont la dignité dans leur souffrance vaut tous les encouragements du monde. La façon humaine qu’il a d’exposer ces questions ardues et émotionnelles, en empruntant souvent le mode de lettres envoyées à ses enfants ou de conversations avec eux, nous rapproche de son for intérieur. Sa sincérité qui affleure constamment : « Tout au long des vingt-quatre ans que j’ai passés dans la profession, […] je ne suis pas parvenu à établir un portrait type du terroriste, du violeur ou de l’individu qui pratique la torture. Chaque personne est un monde. Mais ils ont tous quelque chose en commun : la lâcheté. Aucun ne supporte le regard de sa victime. » Il espère l’avènement d’un monde sans peur, voué à la paix, qui rendra la dignité à des millions de victimes oubliées et massacrées. Il appartient au groupe des rares personnes qui auront œuvré concrètement dans cette direction.


Falk VAN GAVER, La route des steppes. 22 000 kilomètres en 4L à travers l’Asie centrale, Presses de la Renaissance, 2006, 274 pages.

Écrivain et voyageur, ancien diplômé en religions et sociétés, dans la veine des grands voyageurs à la Nicolas Bouvier et dans la lignée du récit d’aventures d’Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux, l’auteur s’est lancé avec un ami sur les routes de la soie, jusqu’aux confins du Tibet, sur cette épine dorsale eurasiatique. Son récit ne manque pas d’intérêt et est émaillé de rappels historiques, de citations littéraires, de contes et récits restituant l’esprit des lieux. Un solide bon sens, le goût des contacts, l’écoute des autres, permettent d’en connaître plus sur ces contrées traversées et leurs peuples que maints ouvrages savants. Chez les Ottomans, la mer Noire, Kara Deniz s’oppose à la Méditerranée, Ak Deniz. Son livre fourmille d’éclairs de la pensée, comme cet hommage rendu à la bonne 4 L, une si belle réussite du génie créateur français à côte de l’opinel et des espadrilles. Son parcours vers l’Orient, qui n’en a pas rêvé ! La botte Italienne, l’archipel Grec, la traversée de l’Anatolie vers l’antique Trébizonde, la traversée de l’isthme Caucasien à travers la Géorgie et l’Arménie, recrues d’histoire, la traversée de la Caspienne, nouvel enjeu pétrolier, avant la plongée vers l’Asie centrale sur les traces de anciennes caravanes ou des nouveaux parcours des pipelines et gazoducs. Que de curiosités géographiques rencontrées : l’immense Takla-Makan au Turkestan, plus vaste désert de sable du monde, l’Aral desséché, l’inaccessible lac Balkhach, souvent confondu avec le Baïkal. Les quelques pages qu’il consacre au Xinjiang et ses minorités Ouighours en apprennent plus sur cette frontière que maints rapports de géopolitique. Aller à la rencontre des chrétiens de rite chaldéen au Tibet n’est décidément pas commun.


François GODICHEAU, La guerre d’Espagne. De la démocratie à la dictature, Découvertes Gallimard, 2006, 128 pages.

Un témoignage ouvre ce livre : « Le peuple accueille la nouvelle (du soulèvement militaire) sans surprise, presque soulagé. Car enfin l’ombre se dissipe. L’après midi du 18 juillet, l’essor commence avec la certitude, l’appel au combat. Nous voyons enfin l’ennemi en face » (Mika Etchebéhère, Ma guerre d’Espagne à moi, 1976). Lisons à l’opposé la proclamation de Radio nacional Madrid du 2 avril 1939 qui sonne la glas des espoirs républicains : « Espagnols, attention ! La paix n’est pas un rempart confortable et lâche devant l’histoire. […] L’Espagne est toujours sur le pied de guerre face à tous ses ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur ». Ce n’est donc que maintenant que le spectre de la guerre civile s’est éloigné qu’apparaît le succès grandissant des romans, des récits de mémoire et des témoignages, conclut François Godicheau, qui s’est longuement penché sur ce thème dans ses écrits antérieurs. On remet peu à peu en question la manière consacrée de raconter la guerre. Une vision plus quotidienne, celle des acteurs individuels, surgit, éloignée des étiquettes politiques souvent désincarnées, de ses grands personnages et l’absence de vécu quotidien. La guerre d’Espagne, comme tout événement historique majeur, restera longtemps parmi nous. Pourtant, la vérité historique reste encore embuée de maints mystères .Le premier d’entre eux porte sur le nombre de victimes. Le nombre d’assassinats perpétrés par les Républicains est évalué à 50 000 et ceux perpétrés par le camp franquiste à 250 000. Mais indique François Godicheau, les récentes fouilles de fosses communes franquistes conduiront à réviser à la hausse ce dernier chiffre. Son récit clair est agrémenté de nombreux clichés, ceux-là mêmes qui firent le tour du monde, pris par les meilleurs photographes, Capa, Seymour, Taro, Horna, dont les reportages visaient à mobiliser la solidarité avec la République, mais traduisaient aussi la peur que la guerre ne s’internationalise.
Hans Ulrich Gumbrecht, Éloge du sport, Maren Sell éd. 2006, 240 pages.
Au-delà des victoires, des défaites et des records battus, le spectateur sportif est fasciné par des faits dont bon nombre s’apparentent à une expérience artistique. Le corps offre un spectacle permanent dont les racines plongent dans la pensée grecque. Nous savons par les dialogues de Platon que l’échange intellectuel allait de pair avec la contemplation admirative de corps sculpturaux. Autre sensation qui soulève les foules : le spectacle de la souffrance, qui n’apparaît pas seulement dans les sports de force, comme la boxe, le catch ou la lutte. Mais c’est surtout le geste gracieux qui fascine. La plupart des disciplines d’athlétisme, par leur structure et leurs règles, sont conçues pour favoriser et récompenser la grâce. On songe au lancer du disque, du javelot, du marteau ou du poids, ou encore des courses à pied. Et comment ne pas introduire la dimension temporelle : celle de l’instant propice ou des fameuses prolongations en football ? Demi-dieux, les sportifs occupent de nos jours une place inédite qui les relie à leurs prédécesseurs de l’Antiquité. Performance et transfiguration, agôn (compétition) et arêtè (excellence, vertu), tragédie et transfiguration sont étroitement mêlées.


Joëlle HANSEL (dir.), Levinas. De L’Être à l’Autre, PUF, « Débats », 144 pages.

L’ouvrage coordonné par J. Hansel comprend des contributions de spécialistes éminents. C’est ici le déploiement de la philosophie de Levinas que les auteurs s’efforcent de mettre en lumière, le chemin qui le conduisit de la critique de l’ontologie à l’éthique du visage, notamment à travers les deux premiers articles, celui que M.-A. Lescourret consacre à retracer l’itinéraire du philosophe et l’étude de J. Hansel sur Levinas et la phénoménologie française. La suite du recueil croise davantage les méditations personnelles à partir de thèmes présents dans la pensée de Levinas qui se veulent autant de médiations vers celle-ci. Tel est le cas des réflexions que propose J. Taminiaux à partir d’un article publié par Levinas en 1948, « La réalité et son ombre », article qu’évoquait déjà D. Gritz dans son étude sur Levinas et le Beau. Ils sont l’occasion de s’interroger, à l’exemple de J. Barrash, sur les échos que cette pensée peut avoir dans le monde actuel.


Alistaire HORNE, Napoléon, il réinventa la France, Alvik, 2006, 230 pages.

Pourquoi donc, Alistaire Horne, l’auteur d’une Histoire de la guerre d’Algérie ou de Comment perdre une bataille : mai-juin 1940 a-t-il jugé bon d’ajouter un livre, aux quelque 600 000 qui ont déjà été consacrés à l’Empereur ? Certes, il s’attache à décrire l’ère napoléonienne, celle qui s’est étirée sur un quart de siècle entre 1795 et 1820, mais tout de même ! L’un des intérêts de sa narration est qu’il cite des éloges d’auteurs ou de représentants britanniques sur Napoléon que l’on croirait émaner de têtes françaises. Que nous importe qu’Alistaire Horne trouve bien cruels ces perfides Anglais qui condamnèrent un héros à une détention aussi affreuse. Mieux eût-il valu le passer par les armes, comme le maréchal Ney ou le malheureux duc d’Enghien, avance-t-il. Mais l’intérêt de ce livre est tout autre. Il contient de bonnes pages sur l’œuvre napoléonienne et surtout révèle un Napoléon, plus touchant dans sa passion pour Joséphine, dans un style élégant, simple et direct. L’auteur aurait dû pousser plus loin son analyse et s’interroger sur cette quête de la gloire, qui a plongé la France dans de terribles crises.
Eva Illouz, Les Sentiments du capitalisme, Seuil, 2006, 201 pages.
Conçu pour les conférences Adorno de Francfort, cet ouvrage, qui conserve une certaine forme orale, se veut une interrogation sur la modernité pensée à partir des théoriciens de l’École de Francfort et le rôle joué par les sentiments dans le développement du capitalisme. Il s’agit de permettre à l’analyse sociologique de tenir compte de ces composantes que sont mes sentiments dans mes actions et de déboucher ainsi sur une nouvelle dimension de l’analyse de l’identité moderne. On a en fait ici un prolongement des thèses d’Adorno sur la transformation du moi en marchandise, appliquées aux instruments actuels, Internet ou le discours de la psychanalyse. E. Illouz bouscule, ce faisant, les frontières traditionnelles entre un ordre public défini par sa neutralité et une sphère du privé abandonnée aux sentiments des individus. Le concept de reconnaissance est compris dans le cadre des relations des différents groupes sociaux entre eux. C’est donc une économie de l’affectivité qu’elle propose à partir de ce qu’elle appelle « le capitalisme émotionnel », à la rencontre de trois courants de pensée et d’organisation dont elle met en lumière l’émergence et la convergence : le courant thérapique, le management apparu dans les entreprises depuis les années 1920 et le féminisme. Tous concourent à forger un même discours sur le moi. Cette conjonction qui fait du moi le lieu d’un bien fondamental, à savoir la santé émotionnelle, nous transforme dans notre rapport à nous-mêmes au choix en malades ou en consommateurs. Ainsi s’explique le paradoxe actuel opposant la célébration d’un moi triomphant et son insertion dans un récit de souffrance, organisé autour des manques et des insuffisances, dont E. Illouz refait pour nous la généalogie et dont elle montre comment le côté sans doute irréversible de sa rationalisation se jouera en fin de compte aux dépens de ses émotions. Plus originale dans sa présentation lorsqu’elle étudie la mise en place de la trilogie thérapie/management/féminisme dans l’Amérique du milieu du XXe siècle, E. Illouz est cependant moins convaincante dans ses analyses plus contemporaines lorsqu’elle emprunte à Bourdieu ou Foucault.


Daniel INNERARITY, La démocratie sans l’État. Essai sur le gouvernement des sociétés complexes, Castelnau-le-Lez, Climats, 2006, 255 pages.

La politique a-t-elle un sens ? D. Innerarity en vidant le concept de tout contenu suscite un certain désintérêt. La perspective franco-espagnole joue-t-elle un rôle dans cette approche différente du politique ? On ne peut le nier. Néanmoins lorsque D. Innerarity définit le politique comme ne contrôlant que les choses qui se laissent contrôler, on peut se demander si, sous couvert de réalisme, ce n’est pas une façon de se détourner de la politique elle-même. Impression confirmée par la lecture de la suite de l’ouvrage. En dépit d’une écriture alerte, on a le sentiment d’aboutir souvent à des paradoxes. Ainsi définit-il la démocratie comme « peut-être rien d’autre que le système qui reconnaît une valeur positive au caractère ingouvernable de la société » (p. 30). Dès lors, la politique se réduit à « une forme particulière de gestion de la contingence ». N’est-ce pas, sous couvert d’un réalisme peut-être un peu court, singulièrement abdiquer ses ambitions, même si l’histoire revient à accorder une attention nécessaire à la dimension d’imprévisibilité ou de contingence ? Dans ces conditions, la politique ne peut plus que s’appréhender au singulier, ce qui finit par ne plus rien vouloir dire.
Philippe Jaffré et Philippe Riès, Le jour où la France a fait faillite, Grasset, 2006, 364 pages.
Beaux exercices de fiction financière écrits d’une plume aussi alerte qu’experte par le duo Philippe Jaffré, qui connaît les arcanes du Trésor, des banques et des organismes financiers internationaux, malgré une fin de carrière controversée, et Philippe Riès, journaliste économique qui a donné un sens du suspens et le sens des réalités à ce qui aurait pu être un pur rapport (anticipé) d’inspecteur des finances. Après un mandat de Ségolène Royal, marqué par un effondrement des comptes publics, Nicolas Sarkozy arrive à l’Élysée On pourrait parfaitement changer de scénario, peu importe, l’essentiel est de se demander s’il est plausible. Une dette publique ayant atteint 180% du PIB, un déficit budgétaire maintenu constamment à 4%, peut-on croire que la Commission et les autres partenaires de la France, au premier chef l’Allemagne, auraient laissé les choses ainsi dériver ? Philippe Jaffré le démontre, ou plutôt le présente comme acquis. Sur la base de telles données, il en tire les conséquences principales. Standard and Poor’s a dégradé la note financière de la France du triple AAA à BB. Aucune banque de la place ne songe plus à refinancer les bons du Trésor. À l’étranger, aucune agence n’accepte plus les cartes de crédit des touristes et hommes d’affaires français. L’État en est réduit à ne verser aux fonctionnaires que la moitié de leur traitement. Il est acculé à procéder à la vente des ses bijoux de famille comme La Joconde achetée par un tycoon chinois pour 275 millions d’euros contre les enchères d’un oligarque russe. Les réunions se succèdent à Bercy, Matignon, l’Élysée, Bruxelles, Washington au siège du FMI. Tout ceci est bien décrit et l’on sent le souffle du drame qui couve.
Gilles Jallet, Le crâne de Schiller, Hermann, 2006, 202 pages.
En 1826 à Weimar, Goethe fait exhumer les ossements de son grand ami Schiller qui enseignait l’histoire à Iéna, disparu vingt-et-un ans auparavant. Posé sur sa table de travail, le crâne de l’illustre dramaturge permet à l’auteur du Faust de continuer le dialogue et lui dicte un magnifique poème inspiré de Dante. À partir de ce trait historique Gilles Jallet construit un parcours original à travers la littérature de Goethe à Celan, en passant par Novalis, Hölderlin, Mallarmé, André du Bouchet. Comment cette « langue incomparable » de l’intérieur vient-elle ruiner, briser, désintégrer, comme une tête de mort, la belle totalité et l’ordonnance harmonieuse du poème goethéen ?


Jean-Marc JANCOVICI, L’avenir climatique, Quel temps ferons-nous ?, Seuil, « Points Sciences », 2005, 288 pages.

L’avenir climatique est un sujet largement exploité par les spécialistes de nombreuses disciplines qui publient des textes austères et alarmistes parsemés de courbes et de tableaux ou des ouvrages de vulgarisation plus accessibles et nuancés. L’ingénieur-conseil Jean-Marc Jancovici a choisi la seconde formule et, dans un style alerte, il expose la complexité du problème. Il présente le climat et ses dérèglements, s’inquiète du réchauffement et de ses conséquences et il passe en revue les gaz à effet de serre dont les évaluations sont difficiles à comparer. Ensuite, il explore les risques ou les craintes si les éléments se déchaînent : tempêtes, inondations, trous de l’ozone. Enfin, il tente d’analyser les conséquences économiques : certes, il faut réduire les gaz à effet de serre, mais pouvons-nous changer nos modes de vie et de consommation ? Chaque type d’énergie a ses inconvénients et il ne faut pas trop idéaliser les énergies renouvelables. De plus, les efforts d’un pays ne seront efficaces que si les autres adoptent la même rigueur. Comment faire changer les pays développés pollueurs de longue date et convaincre les pays émergents nouveaux pollueurs de ne pas aggraver la situation ? L’auteur propose une réflexion personnelle du citoyen qui doit s’interroger sur son choix de société et sur les améliorations à apporter pour les générations futures. Il appelle de ses vœux un référendum européen sur la préservation de l’environnement et les contraintes pour y arriver. Malgré la générosité de la proposition, le résultat n’est pas sans risques !


Laurent JOFFRIN, Histoire de la gauche caviar, Robert Laffont. 2006, 210 pages.

Elle est de tous les pays : Toskaner Fraktion en Allemagne, Champagne Left en Grande-Bretagne, 5th Avenue Liberals à New York. Elle n’est pas née d’hier puisque ses origines remontent à la mémorable nuit du 4 août 1789 lorsque le vicomte de Noailles et le Duc d’Aigulon ont trahi ouvertement la noblesse. Aujourd’hui, on révèle que Fabius est fils d’antiquaire, que Dominique Strauss-Kahn, mais beaucoup plus encore BHL, sont millionnaires. Cette gauche caviar a ses lieux de résidence privilégiés, ses endroits les plus fréquentés… Le président de Libération en brosse l’historique qui balaye large puisqu’il y inclut des personnalités comme Keynes Mais ce sont surtout les figures les plus représentatives de cette famille ou tribu qui interpellent le lecteur : d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, de Claude Bourdet à JJSS, le spectre est toujours large, sans oublier Pierre Cot, compagnon de route du PC, Jean Riboud ou Claude Perdriel, patron du Nouvel Observateur. Il ne va pas jusqu’à classer le dernier repreneur de Libération, Rothschild, parmi les membres de la tribu. On s’y perd un peu dans ses attributions.


Ryszard KAPUSCINSKI, Mes voyages avec Hérodote, Plon, 2006, 284 pages.

Grand reporter, sillonnant le monde depuis un demi-siècle, Kapuscinki a écrit des ouvrages mémorables, Le Négus, Le Shah ou la démesure du pouvoir, Imperium et l’inoubliable Ebène. Il nous livre ici l’un des secrets de sa réussite, de son besoin irrésistible de voyages et surtout l’origine du regard aiguisé qu’il ne cessa de porter sur le monde. Après la guerre, adolescent, il suivit les cours d’histoire et de géographie et son professeur, parlant le grec, cita Hérodote, dont aucune traduction n’avait été publiée en polonais. Prévue pour 1951, celle-ci ne paraît qu’en 1955, après la mort de Staline, l’œil d’un censeur y ayant détecté des allusions trop marquées à la vie des tyrans. Jeune journaliste, il part en Inde en 1957. Nehru s’étant rendu en Pologne en 1956, sa rédactrice en chef lui offre alors comme guide de voyage le fameux ouvrage sanglé de cuir. Il ne le quitta plus. Le célèbre reporter polonais s’identifia à son maître. Pour lui, Hérodote se présente en effet comme un visionnaire, un créateur capable de penser à l’échelle planétaire, en un mot, comme le premier mondialiste. Pourquoi voyager, pourquoi parcourir le monde, se demande à son tour Kapuscinski ? Tout tient dans la première phrase par laquelle Hérodote d’Halicarnasse présente ses Enquêtes. « Dans le but de découvrir pour quelles raisons Grecs et barbares se firent la guerre ». Hérodote consacra sa vie à tenter de répondre à cette question et ses voyages eurent un objectif, celui de connaître le monde et ses habitants, pour décrire surtout les œuvres des hommes et leurs faits les plus mémorables. Kapuscinski décrit ses nombreux périples, en Inde, en Chine, en Asie, en Afrique, avec en tête de répondre aux mêmes questions, toujours accompagné de ses écrits. Hérodote était déjà un journaliste professionnel, voyageant, observant, discutant, écoutant, afin de noter ce qu’il avait appris et vu ou de se souvenir tout simplement. Hérodote s’étonne, s’émerveille, s’enthousiasme ou s’effraye. Après avoir présenté l’Asie, l’Europe et l’Afrique, il clôt sa description du monde par une constatation empreinte de perplexité : « Mais je ne puis comprendre ce qui a fait donner à la Terre, qui est une, trois noms différents, des noms de femmes ».


Bernard KNOX, Simone WEIL, L’Iliade poème du XXIe siècle, Éd. établie par E. Escobar, M. Gondikas et P. Vernay, Arléa, 2006, 168 pages.

Ce sont deux auteurs, deux textes que nous proposent de lire en écho les éditeurs de cet ouvrage. Cette mise en miroir autour d’une grande œuvre L’Iliade éclaire en effet l’intérêt que peuvent trouver deux intellectuels engagés au contact d’un grand texte de l’Antiquité qui s’affirme au carrefour des questions politiques du moment. Si tout le monde connaît la philosophe S. Weil qui rencontra à la fois la question ouvrière en allant travailler aux usines Renault en 1934 et le catholicisme et mourut en Angleterre en 1943, Bernard Knox est en revanche moins connu en France, sinon des spécialistes de l’Antiquité. Les pages qu’il consacre à L’Iliade et qui figurent en introduction à la traduction anglaise de L’Iliade donnée par Robert Fagles, constituent pourtant à en croire les éditeurs « la meilleure présentation dont puisse rêver le non-spécialiste », à l’exception peut-être de celle dont P. Vidal-Naquet fit précéder la traduction de P. Mazon. Le texte de S. Weil, paru une première fois en 1941 sous un pseudonyme, ne fut, lui, connu qu’après sa mort et repris dans un ouvrage paru en 1953. Il faut également lire les notes qui accompagnent l’introduction. Elles nous permettent de comprendre dans quel esprit les éditeurs ont mis ces textes en regard. Outre leur commun engagement, l’un dans les Brigades Internationales, l’autre aux côtés des milieux révolutionnaires, ils nous invitent à réfléchir à la relation de distance/familiarité que nous entretenons avec les « classiques » et ce qui fait que nous continuons à les lire. Venus, pour leur part de l’horizon de Castoriadis, les éditeurs nous alertent enfin à la fois sur le présent de ces grands textes éclairé sous son jour le plus actuel, le poème évoque le rapport à la mort et aux valeurs qui composent l’humanité et le risque que nous courons de les voir un jour s’effacer de l’horizon de l’humanité. Par les voix de S. Weil et de B. Knox, c’est donc avant tout de nous que nous parle L’Iliade.


Robert KURZ, Critique de la démocratie balistique, Mille et une nuits, 2006, 78 pages.

À l’origine du renouveau de la pensée critique en Allemagne, animateur de la revue Exit, Robert Kurz se livre, dans ce court opuscule, à une critique en flèche de l’extrême gauche allemande qui, à l’occasion du 11 Septembre, s’est ralliée à l’ordre existant en partageant le sentiment de supériorité de l’Occident en même temps que la peur panique vis-à-vis de la menace islamiste. Plus encore, il dénonce le projet kantien de « paix perpétuelle » qui repose sur l’idée de créer une autorité de nature fédérale au dessus des États. Or, constate-t-il, l’unité du monde « bourgeois » s’est réalisée sous la forme du One World capitaliste, mais la guerre n’en fait pas moins rage. Analyse bien courte qui fait ménage de toutes les diversités du monde et des multiples causes d’affrontement. Comment penser que le monde s’est unifié, que c’est la fin de l’histoire et que l’on puisse espérer effacer aussi facilement les conflits tant civils qu’internationaux ?


Christopher LASCH, La Culture du narcissisme. La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Flammarion, « Champs », 2006, 332 pages.

Signalons la réédition de cet ouvrage publié en 1979 aux États-Unis dont nous avons déjà effectué la recension . Malgré des analyses parfois à l’emporte-pièce, La culture du narcissisme n’a rien perdu de son acuité. Ses analyses s’appuient sur l’École de Francfort et présentent l’interaction entre l’état de développement économique et social de nos sociétés et les caractéristiques psychiques qui lui correspondent. L’individu moderne qui se caractérise par une disposition particulière de l’esprit le narcissisme est, selon l’auteur, le produit d’un double courant contradictoire, le courant libertaire qui place au-dessus de tout l’épanouissement de l’individu, et les aspirations libérales qui traitent d’individus rationnels dont les actions se définissent en vue de la satisfaction d’intérêts bien compris. Le narcissisme est, selon Lasch, le meilleur moyen de supporter les tensions engendrées par la modernité. Pourtant, l’idéologie du développement personnel cache en réalité sous son optimisme la résignation la plus profonde : la culture de soi qui en résulte n’est autre qu’un résultat dégradé de ce qu’autrefois on prônait sous le nom de réalisation de soi.


Marc DE LAUNAY, Qu’est-ce que traduire ?, Vrin, « Chemins philosophiques », 2006, 123 pages.

La question principielle qui ouvre l’ouvrage s’inspirant d’un récit de Borgès, « Qu’est-ce qu’une traduction ? », nous projette d’emblée au cœur d’une argumentation philosophique à travers les trois termes qu’elle articule : le sens, le texte et la tradition. À cela s’ajoute la polysémie du mot « traduction » qui désigne aussi bien la pratique que l’activité du traducteur et son résultat. Prise en son sens philosophique, la traduction apparaît donc non seulement comme relativement récente mais comme une activité qui s’inscrit elle-même dans une typologie historique, fonction de l’enjeu de transmission. Nous entrons de ce point de vue aujourd’hui dans la quatrième étape de l’histoire de la traduction : la phase esthétique. Cette définition de la traduction implique que l’on se penche sur la nature du texte original en faisant droit à côté des intentions de l’auteur à l’ensemble des ressources du texte, ce que Ricœur a appelé l’autonomie du texte. Devant celles-ci, la posture structurale comme l’analyse psychologisante sont insuffisantes. Empruntant les pas de Ricœur, M. de Launay montre comment la traduction part d’un texte qu’elle a elle-même reconstitué en original. Comment dès lors légitimer la traduction ? Tout d’abord parce qu’elle permet d’observer le mouvement de la langue et le jeu des langues entre elles. De ce fait, l’intraduisible n’est jamais qu’une impossibilité momentanée non de traduire mais de réécrire. La traduction cherchera alors avant tout, comme le dit J. Bollack, à retrouver le sens du texte qui y est pour l’essentiel situé. La condition de possibilité de la traduction dépend dès lors de la prise en compte d’une « historicité double » : celle du sens produit par le texte et inclus dans la tradition, celle élaborée par le texte lui-même. Deux commentaires, le premier sur un extrait de l’introduction à l’Agamemnon rédigée par W. de Hulmboldt en 1816, le second à propos du célèbre texte de Schleiermacher, « Des différentes méthodes de la traduction » accompagnent la démonstration à la fin du livre.


Jean-Louis LAVILLE et Antonio DAVID CATTANI (dir.), Dictionnaire de l’autre économie, Gallimard, « Folio actuel », 2006, 714 pages.

Cette édition remise à jour et augmentée regroupe quelque 60 notions qui tournent autour de notions comme biens publics mondiaux, décroissance, développement durable, responsabilité sociale de l’entreprise, richesse ou au plan plus largement social et de l’organisation du travail, comme alter mondialisme, associatisme, capital social, économie solidaire, émancipation sociale, entreprise sociale, solidaire, évaluation démocratique, mouvements sociaux, participation populaire, tiers secteur, travail émancipé, utopie. À partir d’une structure de base (définition, genèse et développement historique, controverse, actualité et validité), les articles, qui comportent chacun une bibliographie, sont reliés entre eux à travers un ensemble de corrélats. Les coordonnateurs replacent leurs efforts dans le contexte plus large de lutte contre les inégalités planétaires qui n’ont fait que s’accroître, les risques liés à la survie de la planète et de sa population. D’où l’actualité de cette autre économie, qui a fait l’objet de nombreuses présentations théoriques qu’ils exposent. Il ne s’agit pas d’une économie rêvée, mais qui existe, longtemps occultée dans les versions dominantes présentées par les media ou enseignées dans les universités. Un tel premier dictionnaire fait l’état des savoirs existants, mais il écarte parfois rapidement les points controversés. Ouvrage de dialogue, il n’ambitionne nullement de formuler des directives pour des actions concrètes.


Aleksander LAVRETIEV, Rodtchenko et le Cercle d’octobre, Hazan, 2006, 162 pages.

Alexandre Rodtchenko (1891-1956), célèbre artiste de l’avant-garde russe, fut l’un des pionniers du design et de la photographie du XXe siècle. En 1921-1922, il fut l’un des initiateurs du photomontage en Russie et marque son temps par maintes innovations. Il jeta un œil neuf, un cadrage et trouva des angles inédits dans ses clichés d’immeubles, de cages d’escalier et des arbres comme des minarets. C’était une phase naturelle d’intégration de la nouvelle vision de la photographie. Pour les défenseurs de la photographie « prolétarienne », toutes ces œuvres expérimentales s’éloignaient, par leurincompréhensibilité, de la voie réaliste de l’art photographique soviétique. Sa vision moderniste du monde doit être renvoyée à celle d’autres groupes similaires : Dada, futurisme, De Stijl. Les propriétés géométriques devinrent les propriétés dominantes de la composition, alors que le matériau de base était leur description. Pour obtenir un tel résultat, il fallait placer objets, personnages et bâtiments dans une situation où ils n’étaient pas perçus naturellement. À voir les clichés et les nombreuses photographies reproduites dans cet ouvrage, on comprend que la puissance esthétique de Rodtchenko ait admirablement traversé le temps.


Ivan LEVAÏ, Israël, mon amour, Seuil, 2006, 156 pages.

Ivan Levaï, dans ce témoignage, réflexion de la prise de conscience de sa judéité et de sa prise de conscience des complexités du conflit du Proche-Orient, commence par rendre hommage à sa mère, Lilli, née à la Belle Époque au cœur de la Mitteleuropa. Puis il égrène ses souvenirs, de son premier voyage en Israël, effectué en 1958 alors qu’il ne connaissait rien de ce pays et de ses lois jusqu’à aujourd’hui, au printemps 2006. Il nous compte de manière vivante, ses rencontres avec Sadate, Begin, Rabin, Moubarak ou Sharon. Série de clichés, suite de réflexions ne manquent ni de spontanéité ou d’émotion. Ivan Levaï est un passeur entre la classe politique française et l’israélienne. C’est aussi un progressiste qui appelle de ses vœux, un dialogue approfondi israélo-palestinien, avant d’en venir à une véritable réconciliation. Il conte sans fard la semaine qu’il a passée chez Shimon Pérès en compagnie d’Yves Montand. Il relate ses conversations avec François Mitterrand ou Jacques Chirac. Il en résulte un savant mélange de souvenirs et de réflexions, de foi dans l’avenir, un réel désir de se montrer en symbiose avec ce peuple attachant d’Israël qui résume une large part d’humanité.


Claude MAGGIRO (dir.), Années 70 La décennie où tout bascule, Larousse, 2006, 222 pages.

De la mort du général de Gaulle et de Nasser, en 1970, de l’accession de Salvador Allende au pouvoir à Septembre noir la même année, du voyage de Jean-Paul II en Pologne à l’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran ou à l’entrée des troupes russes en Afghanistan, que choisir, illustrer ou montrer parmi les multiples événements qui ont marqué leur temps et modifié en profondeur le cours du monde ou de notre société française ? C’est à ce parcours illustré et commenté que nous convie le présent ouvrage, qui met en lumière le pouvoir donné au jeunes, met en scène les doux rêves de babas cool et montre la fête sans limite des corps tout en permettant l’agitation des groupes gauchistes. Ces années furent celles des difficiles combats des femmes pour le droit à l’avortement et l’égalité, du lent réveil de l’écologie et du début d’une crise économique sans fin, alors que la télévision et l’Internet n’étaient pas encore apparus ou entrés dans nos vies. Fin des maîtres à penser (Sartre meurt en mai 1980), utopies folles et gaies, ces années 1970 étaient énergiques, et fraîches. Mais chacun n’a-t-il pas la nostalgie de ses jeunes années ? Au-delà des événements scandant cette décennie, ce sont surtout les modes, les émotions et les mythes que captent le mieux les images sélectionnées ici avec soin. Sartre, Polnareff, Gainsbourg, Brel ont marqué leur temps comme Giscard d’Estaing, Simone Veil ou Françoise Giroud. Une génération nous sépare de cette décennie, celle des baby-boomers qui, après celles de la Résistance et de la guerre d’Algérie, cédera peut être la place en 2007.


Paul MAGNETTE, Au nom des peuples. Le malentendu constitutionnel européen, Cerf, « Humanités », 2006, 159 pages.

Fallait-il défendre la Constitution européenne emportée par le référendum de mai 2005 ? Telle est la question qui ouvre cette réflexion sur l’état de l’Europe actuelle. Réfléchir sur le coup d’accélérateur que l’Europe a voulu s’imposer à elle-même, rompant avec les voies traditionnelles de sa construction, éclaire le paradoxe fondamental sur lequel repose la construction européenne, à savoir le fait que tout en aspirant à l’intégration, elle choisit toujours pour y arriver la voie de la continuité institutionnelle, tout en nourrissant la nostalgie d’une Constitution où seraient rassemblés et clairement énoncés les principes régissant la nouvelle entité politique. Cette tension éclaire les débats de la période 2001-2005 et l’échec auquel ils devaient mener. Mais le diagnostic de cette crise constitutionnelle offre en même temps des pistes pour sortir de l’impasse actuelle. S’inspirant de l’approche de J.-M. Ferry, P. Magnette énumère les différentes ressources dont nous disposons pour cela. Tout d’abord la prise de conscience d’un fonds commun d’attitudes et d’aspirations, soit une « communauté d’options philosophiques et morales ». Sur cette base il est alors possible de former une culture publique européenne, tout en se gardant d’enfermer celle-ci dans le cadre d’une construction nationale et étatique. P. Magnette entreprend donc d’explorer une nouvelle dimension de l’existence européenne que pourrait être la « coopération européenne ». Reprenant l’héritage ancien, composé du marché et des mécanismes de coordination des États définis depuis 1951 et des principes de solidarité, P. Magnette conclut que la sortie de crise ne peut être que très lente dans la mesure où elle passe par la substitution de la solidarité à la reconnaissance de l’autre.


Salomon MALKA, Franz ROSENZWEIG, Le Cantique de la révélation, Cerf, 2006, 133 pages.

Le livre commence comme une cantilation, celle du Cantique des Cantiques que l’on chante tous les vendredis soirs dans les synagogues sépharades accueillant le Shabbat et un dialogue entre ce texte mis en miroir avec l’œuvre d’un auteur, lui aussi familier à S. Malka, F. Rosenzweig. On a ainsi une alternance de chapitres qui sont consacrés à lire le Cantique des Cantiques puis, au chapitre qui suit, à pénétrer la pensée de Rosenzweig. Ils tissent une réflexion toute personnelle, à la fois sur un mode sensible et poétique. Ce retour sur Rosenzweig est en même temps la proposition d’un retour sur nous-mêmes, sur notre époque à l’aide des interrogations formulées au début du siècle par celui qui, proche de la conversion, avait opéré quelque part autour des fêtes de septembre 1913 un retour à la foi des ancêtres. Ce n’est donc pas le terrain magistral du cours de philosophie que choisit ici S. Malka, mais plutôt celui d’un long compagnonnage avec une œuvre qui ne cesse de nous interroger. L’un et l’autre textes se rejoignent dans leur appréhension du judaïsme comme une religion de la vie. L’idée de la Révélation, du perpétuel échappement est ce qui les rapproche. Pas plus que la Sulamite n’arrive à la concrétisation de son amour, le judaïsme de Rosenzweig ne s’enracine dans une perfection. Le Cantique des Cantiques forme en effet le centre de L’Etoile de la rédemption, le livre de la révélation. Il lui donne son rythme et son monde. De ce point de vue le Cantique des Cantiques offre une clé pour entrer dans l’œuvre de Rosenzweig.


Peter MAYLE, Dictionnaire amoureux de la Provence, Plon, 2006, 482 pages.

Ancien publicitaire qui a fui New York et Londres pour se consacrer à l’écriture dans son pays d’adoption, Peter Mayle a connu un retentissant succès mondial avec Une année en Provence. Huit autres ouvrages ont suivi aux titres évocateurs, Hôtel pastis, La femme aux melons, Le Bonheur en Provence, Un bon cru. Il n’était que justice que Plon lui ait demandé de rédiger le titre sur la Provence dans sa célèbre collection plutôt que de le demander à un auteur français. Cette version locale de Dieu en France n’est pas une première puisque Thomas Jefferson, arrivé à Aix-en-Provence en 1787, s’est écrié : « Que demander de plus ? » Il est piquant de suivre Peter Mayle chanter les louanges d’une région française bénie des dieux et fréquentée de longue date par les poètes, de Pétrarque à Char, les peintres, Van Gogh et Cézanne, les écrivains, Mistral, Pagnol, Daudet et Giono… La Provence de Peter Mayle va de la Camargue à Bandol, de Marseille à Vaison-la-Romaine ; elle couvre les trois départements des Bouches-du-Rhône, de la Haute Provence et du Vaucluse. On ne trouvera pas dans son Dictionnaire de passage sur le Pont du Gard, les arènes d’Arles ou l’abbaye de Sénanque, souvent visités et commentés. Son parcours est personnel, ludique, culturel, gastronomique et pratique à la fois. On y entend l’accent provençal, on y déguste l’aïoli, la bouillabaisse et les amandes, avant de monter sur les monts escarpés, de se réfugier dans une bastide pour y faire une petite sieste. Fontaines, taureaux de Camargue, écrivains y défilent en un carrousel pimenté et coloré. Une leçon de sagesse qui aidera plus d’un lecteur, Français ou étranger, à mieux connaître cette région où Avignon fait office, tous les étés, de capitale du théâtre.


Nicolas MEUNIER et Tania SOLLOGOUB, Économie du risque pays, La Découverte, « Repères », 2006, 128 pages.

En quelques pages serrées, les auteurs, économistes qui ont travaillé tous deux dans les services des risques bancaires, jettent les bases d’une analyse complète du risque pays, notion sous-jacente depuis des décennies mais qui a resurgi avec force à l’occasion des crises de la dette en Amérique latine à partir de 1982. La prime de risque est une mesure utile pour les investisseurs, et les ratings une synthèse des éléments de risque. Moody’s utilise 50 critères pour établir les siens ; elle emploie 1 500 personnes pour les établir alors que Standard and Poor’s, moins ancienne, en emploie 1 000. Ces ratings expriment le risque de défection sur la dette et non le risque pays, notion plus large qui combine les éléments du bilan humain (richesse, négation politique de la redistribution, potentiel de croissance) au risque politique (démocratie, fragilité des institutions, visibilité réglementaire, objectifs, gouvernance). Le risque pays est un exercice multiforme ; il s’appuie sur une batterie des critères mais aussi sur une méthode d’analyse la plus ouverte possible, où le doigté, la connaissance du pays et l’expérience comptent et peuvent faire pencher la balance dans l’appréciation portée sur tel pays suivant son classement sur l’échelle de risque.


Yves MICHAUD, Précis de recomposition politique. Des incivismes à la française et de quelques manières d’y remédier, Castelnau-le-Lez, Climats, 2006, 314 pages.

L’ouvrage d’Y. Michaud, sous couvert de critiques, cherche une manière de réhabiliter la politique. Passant en revue les dysfonctionnements du système, il ne tente pas de discréditer celui-ci, mais de proposer des solutions pragmatiques qui révèlent en même temps la possibilité de le réformer. Plus que la volonté politique, c’est, a-t-on le sentiment, souvent le bon sens qui fait défaut. Ceci ne doit pas masquer l’importance des actions à engager. La société française souffre aujourd’hui d’une quintuple fracture (fracture générationnelle, Français de souche/Français immigrés, riches/pauvres, statut protégé/précarité, Français des quartiers tranquilles/Français soumis à l’insécurité) qui ne peut se prolonger, sauf à mettre le système en danger. Y. Michaud passe en revue, à travers ce recueil d’interventions, les secteurs qu’il faut impérativement réformer. Dans cette réflexion placée sous le signe de la fonction que jouent aujourd’hui encore les intellectuels dans nos sociétés, c’est une certaine forme de pragmatisme philosophique que recommande Y. Michaud.


Joël MICHEL, Condoleeza RICE, La puissance et la grâce, La Table ronde, 2006, 252 pages.

Il reste encore beaucoup à savoir et à méditer sur le parcours de cette célibataire, glamour et glaciale, aussi secrète que surexposée, que l’on dit être l’une, sinon la, femme la plus puissante du monde, en tout cas la ministre la plus proche de Bush. Sa vie a tout d’un conte de fées au pays de l’oncle Tom. Née en 1954, au moment où le système ségrégationniste subissait ses premiers assauts, elle eut un père heureux et fut une élève modèle. Tout réussit à cette surdouée, qui fut championne de patinage artistique et envisagea un moment une carrière de concertiste. Est-elle la femme alibi dans un parti machiste, la noire de service dans un parti qui ignore les minorités ? Ces critiques sont bien courtes. Nul ne sait où la portera son ambition. En tout cas, pour le Parti républicain, elle offre, plus que des compétences, une image et un espoir. Elle est un capital politique précieux, écrit l’auteur, normalien, agrégé d’histoire, secrétaire de séance à l’Assemblée nationale.


Olivier MONGIN, De quoi rions-nous ?, Plon, 2006, 212 pages.

Le rire en ces temps de crise et de doute est-il de mise ou peut il servir de thérapie ? Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, pose ces questions simples. Comment rire ? Et comment rions-nous ? Certes la télévision formate le rire, mais celui-ci demeure cet exercice corporel et langagier qui exprime mieux que bien d’autres activités une manière d’être ensemble et de faire corps. Le rire, qu’il soit télévisuel ou non, s’organise autour de quatre points cardinaux : lorsqu’il est principalement lié aux rapports identitaires et aux liens communautaires, il consiste à se déplacer horizontalement d’un endroit à un autre sans confondre les lieux ; et lorsqu’il est lié aux affaires du sexe, il perturbe les rapports entre le haut (la tête) et le bas du corps. Le rire contemporain, comme celui d’hier, affectionne les histoires de sexe et d’origine. C’est tout aussi bien le corps collectif que le corps individuel qui est mis en scène.


Pierre MOSCOVICI, La France dans un monde dangereux, Fondation Jean Jaurès/Plon, 2006, 88 pages.

Pierre Moscovici a dirigé et synthétisé les travaux d’un groupe d’une quarantaine de diplomates ; d’experts, d’universitaires, de représentants d’entreprises et de la société civile. Il en résulte un effort méritoire d’analyse : la France a du mal à se dégager, selon le mot de Hubert Védrine, du consensus gaullo-mitterrandien. Elle devra, pour continuer à compter, changer d’équipe et de paradigme. Cela suppose, défend Pierre Moscovici, dans sa courte préface, de passer d’une posture de domination à une stratégie d’influence, de la définition strictement nationale de positions au partenariat européen, de la conduite solitaire des affaires, par l’exécutif, dans les triangle magique Élysée-Matignon-Quai d’Orsay, à une pratique démocratique, d’une approche hyperréaliste à une démarche éthique et progressiste. Est-il possible, sans naïveté, de définir les contours d’une politique étrangère de gauche, tout aussi ambitieuse qu’hier, mais moins arrogante, plus ouverte et plus modeste dans ses méthodes, résolument tournée vers l’Europe politique, plus éthique et démocratique ? Bien sûr, il ne s’agit que d’une première ébauche qui ne peut guère, compte tenu de son but pédagogique et mobilisateur, entrer dans toutes les subtilités de l’action diplomatique. Traiter des rapports avec la Russie en 15 lignes ou de la crise nord coréenne en 5 pourra paraître réducteur, mais il convient de lire l’opuscule dans son entier.


Robert MÜLLER, Les Stoïciens, Vrin, 2006, 290 pages.

Professeur à l’Université de Nantes, R. Müller propose dans un livre synthétique une présentation de la doctrine stoïcienne en même temps qu’une réflexion sur le stoïcisme qui met en avant son unité systématique. Les successeurs de Zénon ont en effet eu à cœur de demeurer fidèle au système de leur aîné. Ce système auquel renvoie la pensée stoïcienne reflète en premier lieu la conception des philosophes de prendre la philosophie comme un tout. Après avoir rapidement présenté les trois âges de la pensée stoïcienne ou les trois époques du stoïcisme, R. Müller s’attache donc à analyser et mettre en correspondance les différentes parties de la philosophie. À cela s’ajoute la durée de la pensée stoïcienne qui nécessite que l’on tienne compte de la différence de rapports qu’elle établit avec les autres courants de pensée dont elle est chaque fois la contemporaine. Ainsi trouve-t-on exposé de façon très didactique les différents chapitres de la philosophie stoïcienne depuis le matérialisme et la place que le stoïcisme accorde au corps en passant par la cosmogonie et la conception de l’homme dans l’univers jusqu’à la logique, l’éthique, l’ordre du monde et la place dévolue au sage.


Claude NICOLET, La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Perrin, « Tempus », 2006, 348 pages.

Ce livre, paru en 2003, réédité en poche, impose la question de ce qui nous touche de si près, celle de la place et de la nature d’une nation, et qui se rapporte à la question qui est à l’origine de l’exception française depuis cinq siècles. Sommes nous des Germains ou des Gaulois romanisés ? Il convient cependant de s’interroger sur la Rome dont on parle, celle de la République, des comices, des consuls, de ce que l’on appelle au XVIIe siècle le modèle romain, ou au contraire depuis l’empire, de la Rome impériale, du césarisme, de ses adversaires barbares, de sa disparition au profit de la monarchie française puis de la République ? Pour un lecteur soucieux de mieux comprendre le destin actuel de l’Europe, Claude Nicolet éclaire cette question franco-allemande qui est au cœur de ces débats. Question politique, celle des rapports du roi de France et du Saint Empire ; question sociale avec l’origine de distinctions et des privilèges de la noblesse ; question nationale suivant que l’on mettra l’accent sur la continuité romaine ou la rupture germanique, avec les progrès nationalistes aux XIXe et XXe siècles.


Patrick PÉPIN, Histoires intimes de la guerre d’Espagne, Nouveau monde éd., 2005, 204 pages.

L’année 2006 aura été un marqueur pour mieux comprendre ce qui s’est passé en Espagne entre 1936 et 1975. La guerre civile a eu 75 ans le 18 juillet. Le Seconde République si elle avait survécu au coup d’État, aurait eu 75 ans elle était née le 14 avril 1931. Un an plus tôt, le 20 novembre 2005, la mort de Franco avait tout juste 30 ans. Ce livre qui procède d’un documentaire de douze heures et demie, diffusé sur France Culture pendant l’été 2004, présente divers témoignages. Il donne la parole aux petits-enfants des Républicains. Il aura fallu attendre l’accession au pouvoir en 2004 de José-Luis Rodriguez Zapatero, lui-même petit-fils de vaincus, pour que soit enfin posée la question de la reconnaissance de la qualité de victime pour les combattants anti-franquistes. Comment expliquer que la démocratie espagnole, qui a hissé son pays à la septième place des pays du monde en même pas trente ans, n’a pas pu ou su organiser le processus qui fasse paix avec sa mémoire ? Pourquoi l’Espagne n’a pas fait le chemin des Chiliens, des Argentins, des Cambodgiens, des Rwandais et des Sud-Africains ? D’autant plus, comme le constate Jorge Semprun, que les valeurs qui habitent la monarchie constitutionnelle d’aujourd’hui sont bien celles qui étaient fondatrices de la Seconde République. Telles sont quelques-unes des questions auxquelles cet ouvrage de témoignages tente de répondre. Collecte d’histoires intimes, récit d’un combat politique contemporain, hommage aux combattants de la première démocratie espagnole, tentative de compréhension de la nature politique d’une dictature qui se refuse à passer la main dès lors qu’il s’agit de faire mémoire de ce qu’elle fut, tel est ce beau livre.


Régine PERNOUD, La Libération d’Orléans, Gallimard, « Les journées qui ont fait la France », 2006, 304 pages.

Dans un récent entretien (Figaro Littéraire 7 décembre 2006), J. Le Goff, auteur d’une postface au livre de R. Pernoud, soulignait l’importance de la libération d’Orléans dans la mythologie nationale française. Il s’agit en effet de la première victoire française contre les Anglais dans la guerre de Cent Ans. À preuve le retentissement qu’elle eut chez les contemporains. Modèle du genre – il fut l’un des volumes les plus vendus de la précédente collection –, cette Libération d’Orléans remplit le cahier des charges de la collection. Un événement dont l’importance tient au fait qu’autour de lui se noue l’histoire de France mais aussi qu’à travers son déroulement se révèle la grandeur d’une personnalité. C’est le cas de Jeanne d’Arc, à laquelle R. Pernoud consacra une partie de ses recherches, dont l’intervention fut déterminante pour rattacher l’action militaire à l’intervention divine. L’intérêt de la composition du livre de R. Pernoud est de mettre à la disposition du lecteur non spécialiste de nombreux extraits de mémoires et chroniques de l’époque. Ce 8 mai 1429, même si la guerre se poursuit au-delà, marque à la fois la victoire de la France et l’union de son peuple derrière la monarchie. C’est cette victoire qui fera en France comme à l’étranger la renommé de Jeanne. Avec ce qualificatif de « pucelle d’Orléans » naîtra le mythe de Jeanne d’Arc. Il lui fut accolé pour la première fois par un poète du XVIe siècle puis par Schiller au XIXe, car c’est bien à Orléans que Jeanne d’Arc est parvenue à coaliser l’ensemble des volontés autour d’un même dessin. C’est un tableau très complet de la France du XVe siècle, mais aussi de la royauté, que nous offre R. Pernoud.


Jean-Louis PLANCHE, Sétif 1945 mai, Histoire d’un massacre, Perrin, 2006, 422 pages.

Sétif, ce nom, ce lieu, entache la mémoire franco-algérienne déjà si chargée. Entre le 8 mai et le 26 juin 1945, en huit semaines, 20 000 à 30 000 Musulmans sont tués par les Européens dans le département, alors français, de Constantine. Sur le coup, l’importance du massacre est inconnue ; elle met du temps à être divulguée et c’est l’un des premiers mérites de ce livre que de nous révéler la divulgation progressive de cet événement. La part prise par les civils alerte l’opinion française et les capitales étrangères. La version officielle est qu’il s’agit d’une réponse à une insurrection dont l’auteur décrit la répression. Pour une centaine d’Européens massacrés, tant de Musulmans massacrés ? Le chiffre des morts aura été identique à celui de la Commune de Paris, et le rythme des morts, 400 à 500, par jour, celui d’une boucherie quotidienne. Le gouverneur Chataigneau à Alger fait ancrer dans la baie le croiseur Duguay-Troin canon pointé sur la Casbah. Le ministre de l’Intérieur, Adrien Texier, est mal informé, et celui de la Guerre plus encore. Si de Gaulle qui représente le gouvernement provisoire n’en sait guère plus, il en devine davantage. Il a compris que les communistes affolent l’opinion, utilisent le gouvernement et tentent de manipuler l’armée. C’est peu à peu que la vérité sur ce drame se dévoile. Livres de Charles-André Ageron, analyse de l’ethnologue Germaine Tillion, ouvrage de Robert Aron, puis ces thèses de jeunes historiens algériens. Mais la vérité avance avec prudence. Il ne sera possible de progresser qu’à mesure de l’ouverture des archives civiles, autorisée par la loi de 1992. C’est l’histoire de ce drame que restitue Jean-Louis Planche, qui démêle la part attribuée au complot, au hasard et au racisme. Après Sétif, l’Algérie est entrée dans des temps nouveaux. Ferhat Abbas a été élu député, un socialiste devient gouverneur général, les communistes sont au pouvoir. Certes, sur place, les rapports entre les hommes et la terre n’auront pas été bouleversés. Mais les braises, étouffées à Sétif, renaîtront le jour de la Toussaint.


Sophie DE RAVINEL, Le Vatican, Plon, 2006, 126 pages.

Promenade utile, documentée et savamment illustrée, à travers le plus petit État du monde, avec ses 445 000 m2, cinq fois la place de la Concorde, dont la population résidant sur place se chiffre à environ 500 personnes, dont la moitié ont la citoyenneté vaticane. Alors que 2 600 personnes travaillent au sein de la Curie, Sophie de Ravinel, chargée des affaires religieuses au Figaro, nous promène sur les lieux des fouilles (scavi), nous fait entrer dans les musées, consulter les archives secrètes, pénétrer dans la salle des audiences. Mais c’est surtout l’organisation de la Curie et de l’Église catholique qu’elle décrit avec précision en ne négligeant aucun aspect, y compris la diplomatie et les rapports avec les puissances.


Martin REES, Notre dernier siècle ?, Lattès, 2004, 234 pages.

Martin Rees, astrophysicien anglais de renom, spécialiste de l’évolution du cosmos, est un homme partagé. Comme tout chercheur, il veut poursuivre l’aventure scientifique et faire progresser les connaissances. Même si une réflexion éthique s’impose, il est impensable selon lui de freiner les développements technologiques. Mais les expérimentateurs ne prévoient pas souvent les implications de leurs découvertes. Il écrit « L’avenir sera-t-il humain ou posthumain ? », phrase terrible qui résume les risques guettant l’homme et son environnement. On ne peut éviter les catastrophes naturelles, mais les menaces liées aux activités humaines semblent plus dangereuses, soit en raison d’erreurs expérimentales (accidents nucléaires) ou de dérapages mal contrôlés (fuite d’un agent pathogène à propagation rapide), soit par volonté de nuire (terrorisme). La planète est en danger et pourtant certains secteurs de la recherche sont quasiment abandonnés comme ceux qui sont liés à l’environnement, aux énergies renouvelables ou à la biodiversité. L’exercice est certes difficile, l’auteur oscillant entre optimisme et dénonciation angoissée, mais il démontre qu’il est possible de se passionner pour l’exploration de l’espace et d’appeler à la responsabilité de chacun pour ne pas abîmer davantage notre planète.


Danielle RÉGNIER-BOHLER (dir.), Voix de femmes au Moyen Âge. Savoir, mystique, poésie, amour, sorcellerie. XIIe-XVe siècles, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, 1010 pages.

On savait depuis les travaux de Régine Pernoud, Michelle Perrot et Mona Ozouf que les femmes, si elles demeurèrent longtemps les oubliées de l’histoire, n’en sont pas restées pour autant silencieuses. Cette anthologie de textes, tous écrits par des femmes ou à propos d’elles se situe dans ce prolongement, concernant une période où les femmes sont au centre d’une société – la société médiévale tout en voyant leur parole étroitement contrôlée. Ce qui frappe avant tout nous dit D. Régnier-Bohler, c’est l’innovation fondamentale que constitue à l’époque l’engagement mystique des femmes. Concernant l’époque médiévale tout passe en effet pour les femmes par la parole, que celles-ci la refusent comme dans les poèmes d’amour courtois ou s’en emparent avec les trobairitz, ces femmes troubadours des XIIe et XIIIe siècles, qu’elles échangent des mots d’amour ou que leur parole soit toute-puissante comme dans les fabliaux. La traduction des Chants et lettres de Hildegarde von Bingen (1098-1179) comme son Livre des œuvres divines sont au centre du volume par leur importance. Plus connu est le rôle que joua Christine de Pizan qui sut en son temps faire reconnaître son statut de femme dans la cité. La mise en perspective de ces différents textes établit un pont entre l’expression des sentiments profanes et mystiques. Ils montrent en même temps, bousculant ce qui restait d’idées reçues, que les femmes ne sont pas les grandes absentes d’une période que G. Duby qualifiait de « mâle Moyen Âge ».


Pierre-Louis REY, Camus. L’homme révolté, Gallimard, 2006, 128 pages.

L’ancien gardien de but de l’équipe junior du RUA gardera toute sa vie la passion du ballon rond. Il y fut à la fois « solitaire et solidaire », formule qu’il appliqua au peintre Jonas dans L’Exil et le Royaume. On connaissait son enfance misérable : Albert Camus garda toujours en mémoire l’amour, le silence de sa mère, la bonté d’un instituteur qui lui permit d’accéder à la culture, la fraternité découverte grâce aux terrains de football et aux scènes de théâtre. Puis, plus tard, en 1935, il découvre Tipasa, ancien comptoir phénicien qui allait devenir une colonie romaine. Il l’évoque dans Noces et L’Été : « Au printemps, Tipasa est habitée des dieux, et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres » (Noces). Romancier, dramaturge ou penseur, Camus est un écrivain de l’absurde. L’au-delà n’offre pas de réponse à nos angoisses : « Mon royaume tout entier est de ce monde ». Mais le bonheur est précaire. Meursault, l’étranger, détruit un jour, d’un coup de feu, l’équilibre d‘une belle matinée d’été : « Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur ». Toujours, chez Camus, l’extase lyrique côtoie le tragique comme le fut sa mort survenue le 4 janvier 1960. On retrouva dans sa sacoche le manuscrit du Premier homme qui ne fut publié qu’en 1994. Après la guerre qu’il passa en Algérie, où il éprouva un sentiment d’isolement, Camus, journaliste à Combat, connut la renommée grâce à La Peste. Mais son œuvre maîtresse reste L’Homme révolté, accueilli comme un pamphlet politique. Au cœur de l’enseignement de l’absurde : la nécessité de la révolte. Elle seule donne sa dignité à l’homme et légitime la création artistique. Camus y dénonce la tuerie mise en place par les régimes révolutionnaires, en clair les camps soviétiques. L’État de siège et Les Justes avaient déjà abordé ces questions. La guerre d’Algérie le déchire et le bouleverse. Blessé par les bassesses de ses amis de gauche, culpabilisé par son donjuanisme impénitent, Camus abhorre l’image d’un « juste » qu’on lui attribue. De ces souffrances mêlées, naît La Chute que l’on peut comparer à La Disgrâce de J.-M. Cooetze, autre prix Nobel. Quand il reçoit le prix Nobel, en 1957, la critique laisse entendre que l’œuvre d’Albert Camus est derrière lui. Enterrement avant l’heure qui met un comble à son amertume ? Adulé ou détesté, il se réfugie de plus en plus à Lourmarin. Classique, Camus l’est assurément. « La véritable œuvre d’art est toujours à la mesure humaine. Elle est essentiellement celle qui dit moins » (Le mythe de Sisyphe). Suivant une autre définition de Camus, le classicisme est la domination des passions. Pourtant, ce qu’il chérissait le plus en lui était cette part d’obscur, « ce qu’il y a d’aveugle et d’instinctif en moi ». Quand il disparut, conclut Pierre-Louis Rey, le troisième étage de son œuvre restait à bâtir. À quarante-six ans, Camus était un écrivain en devenir.


Dominique REYNIÉ (dir.), L’opinion européenne en 2006, La Table Ronde/Fondation Robert Schuman, 2006, 286 pages.

Il est utile d’ausculter constamment, sans en être prisonnier, le pouls de l’opinion publique européenne sur le large spectre de questions qui la préoccupent ou qui guident son avenir. La libre circulation des travailleurs dans l’Union bien sûr, mais aussi l’attitude vis-à-vis de la défense, les craintes vis-à-vis des retraites, comme les rapports avec les États-Unis et la Chine. Un autre pan de questions porte sur les visages de l’Europe (panorama des médias, les internautes européens, la perception de la corruption, la notoriété des marques européennes ou l’action syndicale). Une chronique des élections européennes, forte de 80 pages, fait de ce livre une utile instrument de référence et de réflexion. Sur bien des points, la France apparaît à la traîne, classée par exemple dans le peloton de queue en matière de pourcentage des Européens s’informant régulièrement par la lecture d’un quotidien (moins de 50%) contre plus de 65% en Irlande, en Scandinavie, en Allemagne et en Autriche, de proportion des internautes (40% contre 46% en Allemagne et 67% au Royaume-Uni), de perception de la corruption ou de notoriété des marques (seul Louis Vuitton figure parmi les vingt premières marques mondiales). On trouve de solides développements sur les vertus démocratiques du référendum européen ou l’évolution des opinions.


Lionel RICHARD, Le Nazisme et la culture, Éd. Complexe, 2006, 377 pages.

Réédition d’un ouvrage désormais classique, publié pour la première fois en 1978, ce livre aborde une problématique sur laquelle L. Richard revient dans plusieurs de ses ouvrages suivants : en quoi le nazisme est-il une émanation de l’esprit allemand ? Cette idée a longtemps alimenté un anti-germanisme virulent. Elle a été envisagée plus sérieusement dans les études qui ont tenté de dresser un tableau d’ensemble de la période et ont notamment interrogé sur la société allemande. Le parti pris de L. Richard pour tenter d’apporter une réponse à cette question consiste, comme il le dit lui-même, à réintroduire « la culture allemande dans son univers propre ». Il s’agit d’analyser les représentations auxquelles ont donné naissance les innombrables œuvres produites par le nazisme et qu’informe tout un système de mythes et de symboles. Mais c’est en même temps une manière de repérer la manière dont ces œuvres sont indissolublement liées au message de meurtre et de destruction dont elles sont porteuses. C’est, à travers un travail auquel la richesse et la diversité de sa documentation conservent toute son actualité, une réflexion sur la façon dont la culture peut se retourner contre elle-même jusqu’à devenir sa propre négation. On perçoit toute l’actualité d’une telle réédition dans le paysage politique contemporain.


Lionel RICHARD, Nazisme et barbarie, Éd. Complexe, 2006, 303 pages.

Spécialiste de la période nazie et auteur d’ouvrages d’histoire culturelle de référence, L. Richard réfléchit ici à la question de la nature de l’antisémitisme et des liens que celui-ci entretint avec le nazisme et l’extermination auquel il conduisit. Le concept de « barbarie », utilisé dans le titre, renvoie en réalité par antiphrase à la culture dont L. Richard montre comment elle fut utilisée dans cette entreprise, ce qui, à ses yeux, ne laisse aucun doute sur le lien entre les intentions du nazisme et l’entreprise d’extermination. Disjoindre la solution finale de la politique antijuive mise en place dès ses débuts par le régime nazi revient, en effet, selon l’auteur, à nier le fait que l’extermination ait été inscrite dès le départ dans les intentions des dirigeants nazis pour en faire une conséquence de développements politiques ultérieurs dus à la guerre. Ceci n’est plus possible à la lumière de l’étude minutieuse proposée ici des mesures par lesquelles les juifs ont été progressivement, mais très tôt, exclus de la culture allemande et, en même temps, de leur condition d’homme. L’antisémitisme n’est pas le fait d’une quelconque folie ou explosion de haine. C’est l’un des éléments-clés pour comprendre le succès de ces courants de pensée réclamant le redressement de l’Allemagne et prenant la suite d’éléments déjà existants depuis le XIXe siècle. Il trouve donc sa traduction dans toute une politique culturelle mise en place dès les débuts de l’entreprise nazie. L. Richard dénonce ainsi certains des faux-semblants qui ont encore cours aujourd’hui. La chronologie tout d’abord, habituellement déroulée du 30 janvier 1933 à la conférence de Wansee qui corrobore, selon l’auteur, la prétendue césure entre la politique antisémite des débuts du régime hitlérien et la marche à l’extermination à partir du moment où la guerre est déclarée. Cette présentation ne résiste pas devant les faits qu’expose L. Richard, examinant comment les lois de Nuremberg, loin d’être l’expression d’une législation établie à la hâte, ont fait l’objet d’une longue préparation dont un document daté du 6 mai 1934 apporte déjà la preuve. L’élimination des juifs du paysage allemand commence en réalité dès 1935. L’auteur incrimine notamment le cinéma, au premier rang duquel les artisans du film antisémite par excellence Le Juif Süss, épargnés après guerre et jusqu’à aujourd’hui. L. Richard balaie de la même façon le prétendu paganisme du IIIe Reich, évoqué par l’Église en 1998. Il y a une imposture à mettre en avant la prétendue résistance des Églises, destinée en réalité à masquer en 1945 l’image d’une Église largement compromise. Le dernier volet de l’ouvrage renouvelle l’espérance que l’auteur place dans la culture pour lutter contre le racisme. Réfléchissant à partir de l’injonction faire par Adorno au sortir de la guerre sur l’impossibilité de composer de la poésie après Auschwitz, L. Richard conclut au contraire que culture et littérature ont plus que jamais une responsabilité historique.


Lionel RUFFEL, Le Dénouement, Verdier, 2005, 106 pages.

Le dénouement désigne en langage théâtral ce qui clôt la pièce. Ouvrant sur un avenir inconnu, il met en œuvre une temporalité complexe car dans la tragédie classique, plus qu’il ne dénoue l’intrigue, il en propose en réalité, une fois la catharsis accomplie et donc évacué ce qui l’empêchait, une nouvelle configuration de l’histoire. Pour toutes ces raisons, ce terme qualifie la fin du XXe siècle sur le plan d’une histoire des idées et du devenir de la littérature. Dès lors se trouvent renvoyés dos à dos les courants s’affirmant post- comme ceux qui célèbrent en toute occasion la fin de quelque chose. Ainsi L. Ruffel passe-t-il en revue les pensées du dénouement à travers les œuvres de P. Guyotat, V. Novarina, O. Rolin mais aussi P. Quignard, qui, toutes, permettent d’appréhender différemment le passage d’un siècle à l’autre. À l’examiner de plus près le préfixe post- ne marque jamais une rupture radicale mais traduit plutôt une continuité, ce dont témoigne sa traduction anglaise de late. Ce sont d’abord les livres de philosophes qui tracent cette scène du dénouement, Badiou, Milner, Derrida, Rancière, se répondant en écho sur le mode tragique dans les années 1990-1996 qui suivent la chute du communisme. Achever une époque c’est s’autoriser à la penser et donc à la nommer. Mais comment en littérature qualifier une œuvre qui fait dénouement ? Elle prend comme matériaux la fin de siècle. Les événements jouent différemment sur l’imaginaire des écrivains et sur celui des philosophes. Ceux-ci thématisent de la même façon l’idée de fin mais sur une période plus longue puisqu’il s’agit des vingt ans qui séparent 1984 de 2004. Depuis la théorie critique de Bakhtine, le roman s’impose comme le genre du présent, de l’histoire, genre de la conjonction. Mais les années 1980 sont celles où s’achève la théorie du roman post-moderne en contradiction avec la nature d’impureté, de mélange des genres de l’époque. Les principaux courants littéraires – minimaliste et maximaliste – se rejoignent dans l’idée d’un renouvellement romanesque qui accepte la fin pour pouvoir la prolonger dans le futur.


Guillaume DE SARDES, Nijinsky Sa vie, son geste, sa pensée, Hermann, 2006, 248 pages.

Lors de ses feuilles estivales, Le Figaro en consacra une à Nijinski, le seul danseur de l’histoire qui fut considéré comme un génie, pour l’auteur de ce livre poignant. Sa chorégraphie de L’Après-midi d’un faune, pour ne prendre qu’un seul exemple fut l’équivalent du cubisme en peinture ou bien de l’art abstrait. Nijinsky mourut fou, dès lors que, le démon ou la génie de la danse l’ayant quitté, son corps n’était plus qu’un état de pure chair, sans souffle divin, sans cette force qui le propulsait dans les airs et créait du beau. Formé à l’école du théâtre impérial sous la direction de Marius Petipa, Nijinsky dansa au Mariinski avant de rejoindre les Ballets russes formés par Diaghilev. Les succès s’enchaînent, L’Oiseau de feu, Shéhérazade. Le danseur s’avère incomparablement doué de qualités prodigieuses. Ce sont ces qualités de danseur qu’énumère et explicite Guillaume de Sardes. La première d’entre elles fut une extraordinaire élévation, une capacité de saut. Puis venait la précision avec laquelle il enchaînait chacun de ses pas. Tout lui semblait facile ; il démontrait la supériorité de la grâce sur l’effort. Mais ce qui le caractérisait le plus, c’était ce mélange de légèreté, de souplesse et de grâce. D’âme et de corps il n’était que déformation professionnelle, écrivit Cocteau. Ce danseur incomparable, qui subjugua les scènes les plus prestigieuses, sombra dans la folie à partir de 1917. Cette descente aux enfers se prolongea jusqu’en 1950 à Londres, où il mourut.


Claude SÉRILLON, Les années 80, Chêne, 2006, 336 pages.

On est agréablement surpris par ce livre qui s’inscrit dans la lignée de celui de Claude Maggiro, mais paraît plus fourni en textes et en précisions, tout en faisant une part à une iconographie soigneusement choisie. Premier détail de poids : la présence tout au long des pages en bande transversale d’une chronologie précise, par jour, du 4 janvier 1980 embargo céréalier américain contre l’Union soviétique au 22 décembre 1989 décès de Samuel Beckett. En tout près de 200 dates-clefs. Seconde précision : chaque événement retenu est relaté au moyen d’un petit article de deux pages et d’autant de photographies. La série s’ouvre par la révolte de Gdansk, événement symbole qui ouvre cette décennie du tournant qui s’achève par la chute du Mur de Berlin et l’exécution de Ceausescu en Roumanie. Précision et acuité de l’iconographie qui illustre le fameux proverbe chinois : « Une image vaut mille mots ». Walesa, porté en triomphe par les siens, Jean-Paul II bénissant la foule des fidèles quelques instants avant l’attentat qui faillit lui coûter la vie, Mitterrand se frayant un chemin vers le Panthéon, le cliché de l’assassinat de Sadate pris de si près que l’on croit percevoir le bruissement des chaises tombant par terre, Mitterrand parmi les ruines du camp Drakkar à Beyrouth en 1983. Mais les clichés ne portent pas uniquement sur les faits politiques internationaux : la culture, la mode, les sports, les faits de société, le TGV, l’Airbus 320 y prennent aussi une large part, ainsi que Cité des sciences, Choc, Warhol et mariage de Diana. On trouvera même des indications précieuses comme le dialogue insolite entre François Mitterrand et Mikhaïl Gorbatchev, le 21 juin 1984, au cours duquel le futur Secrétaire général avouera que le communisme n’a pas marché depuis… 1917


Catriona SETH, Marie-Antoinette. Anthologie et dictionnaire, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, 878 pages.

L’année 2006 a été l’année Marie-Antoinette. Après l’avoir vue héroïne littéraire et star de cinéma, on la considère ici comme le miroir de son siècle, moins sous l’angle politique habituel que comme le reflet de la révolution que connaît au XVIIIe siècle la notion d’individu. De cet avènement de l’individualisme, Marie-Antoinette incarnera à la fois les aspects positifs et les excès. La « femme aux mille visages » qu’évoque d’entrée de jeu C. Seth est à la fois le portrait de la princesse traditionnelle, la dauphine arrivée en France de la cour d’Autriche, la reine de Trianon qui règne sur le Versailles privé et intimiste, celle que Mme Vigée-Lebrun montre en femme simple dépourvue des atours royaux dans un portrait qui fait scandale, le personnage central de l’Affaire du Collier, « Mme déficit », etc. Marie-Antoinette n’a cessé de fasciner ses contemporains. Tout comme les historiens l’ont montré à propos de la royauté, elle incarne avant tout cette tension entre des personnages qui aspirent à s’appartenir à eux-mêmes et la représentation de la royauté qui offre le corps du roi à la vue de la nation. Et ce, d’autant plus que dans un pays où la reine joue en général un rôle mineur, les choses sont inversées dans la représentation populaire et que Louis XVI passe pour être soumis à sa femme. Dès juillet 1789, Marie-Antoinette devient donc selon l’expression de C. Seth « la femme à abattre », jusqu’à sa décapitation le 16 octobre 1793, au milieu des applaudissements. Ce qui se joue à travers la détestation dont Marie-Antoinette est l’objet, c’est, selon C. Seth, la virilité de la Révolution, ce que montre également plus près de nous en historienne Lynn Hunt. Les différents documents qui composent l’anthologie viennent étayer cette thèse, qu’il s’agisse des 95 lettres connues qu’elle adresse à sa mère, Marie-Thérèse d’Autriche, dans lesquelles elle révèle certains aspects de sa personnalité et la façon dont son rôle évolue à la cour, des extraits de libelles écrits contre elle comme ces Amours de Charlot et Toinette qui date de 1779, des Réflexions sur le procès de la Reine par une femme où Mme de Staël montre qu’à travers la haine de la reine c’est autant le rôle nouveau joué par la femme que la royauté qui est en jeu. On trouve également plusieurs documents qui constituent, à la façon d’un kaléidoscope, un portrait de la souveraine, les minutes du procès, le portrait qu’en dresse sa fille, les Souvenirs de Mme Vigée-Lebun. La seconde partie du dossier illustre à travers de longs extraits empruntés aux frères Goncourt ou Barbey d’Aurevilly la fascination qu’exerce le personnage de Marie-Antoinette sur de nombreux hommes de lettres. Le dictionnaire, qui occupe la troisième partie de l’ouvrage, introduit des thématiques en écho à cette présentation. Ainsi trouve-t-on des articles aussi inattendus que ceux consacrés aux « bals », à la « brioche » mais aussi aux « couleurs » ou aux « portraits ».


Philippe SIMAY (dir.), Capitales de la modernité. Walter Benjamin et la ville, Éd. de l’Éclat, 2006, 206 pages.

La ville est au cœur de l’œuvre de W. Benjamin non seulement à travers les différents niveaux de réflexion qu’elle permet au philosophe de conjuguer, historique, esthétique, social mais avant tout par le style composite de ses approches. Cette multitude de registres explique que la pensée urbaine de W. Benjamin n’ait jamais fait l’objet d’études appropriées. Or, c’est dans la ville que Benjamin a cherché le sens de la modernité. C’est pour cette raison que, ne la soumettant à aucun préconçu intellectuel, elle lui est apparue dans toute sa diversité et sa complexité. Elève de Simmel tout comme S. Kracauer dont il partage bon nombre d’analyses, c’est avant tout à la façon dont nous percevons la ville que s’intéresse W. Benjamin. Deux capitales sont au centre de ses études, Berlin, ville natale de Benjamin, ville des souvenirs d’enfance, et Paris, capitale des passages. Un mode d’appréhension, la flânerie, permet de saisir la ville sous tous ses visages et, à travers elle, les métamorphoses de la culture. C’est en réalité celle-ci qui est l’objet des interrogations de Benjamin. Voilà pourquoi ses réflexions sur la ville restent incomparablement plus actuelles que celles que nous ont laissées les surréalistes ou les écrivains de l’exil qui ont tendu à s’identifier à leur ville d’origine. La ville de W. Benjamin est protéiforme. De cette polymorphie, le personnage du flâneur est l’illustration, tantôt personnage baudelairien, tantôt observateur critique de la modernité, tout à la fois, « badaud, homme des villes, détective, passant, chiffonnier, poète » comme l’écrit très bien R. Robin. C’est ce parcours à travers l’œuvre de Benjamin que G. Petitdemange décrypte pour nous, de Sens unique à Enfance berlinoise, W. Benjamin habite la ville comme il habite le siècle. Deux thèmes enfin complètent ce lien entre la ville et le monde intérieur du philosophe, le verre et la filmographie, tous deux renvoyant à l’intimité de la modernité.


Regina SNEIFER, J’ai déposé les armes Une femme dans la guerre du Liban, Éd. de l’Atelier, 2006, 202 pages.

Regina Sneifer, originaire de la bourgeoisie beyrouthine, s’est engagée à dix-sept ans dans les Kataieb, cette milice chrétienne qui fut l’un des protagonistes principaux de la guerre civile libanaise qui s’est prolongée de 1975 à 1989 et dont toutes les plaies n’ont pas été guéries. Après sept années de combats et d’épreuves, elle découvre dans les geôles de son propre camp les horreurs d’une guerre fratricide définitivement acquise à la violence. Il lui a fallu vingt années de recul et une installation en France, où elle a repris de brillantes études, pour livrer un témoignage vif et direct, constat clinique qui renseigne beaucoup sur les motivations d’un combattant nationaliste.


Bernard STIEGLER, La télécratie contre la démocratie. Lettre ouverte aux représentants politiques, Flammarion, 2006, 268 pages, et Bernard STIEGLER et ARS INDUSTRIALIS, Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, 174 pages.

Poursuivant son entreprise de réflexion sur l’idéologie qui conduit à la captation de nos esprits à travers le fait technique contemporain, le philosophe Bernard Stiegler, en même temps directeur du développement culturel du Centre Pompidou, s’invite dans le débat politique. Sa Lettre ouverte aux représentants politiques puise au sentiment d’urgence qui domine à l’aube de la campagne présidentielle qui s’annonce. Le constat demeure le même chez Stiegler. Le danger que court la démocratie s’alimente au populisme industriel qui s’est emparé des consciences individuelles, y substituant les pulsions au désir dans lequel il voit au contraire, à la suite de la philia d’Aristote, la condition d’une vie politique démocratique. C’est dans ce cadre que s’inscrit le recours aux medias qui organise à travers la « politique pulsionnelle » la misère démocratique. S. Royal et N. Sarkozy sont en ce sens emblématiques. Investis des désirs de leurs concitoyens, non plus porte-parole d’un parti mais reflet des pulsions de ceux qui les regardent, ils ont compris la nécessité de prendre en charge la souffrance de désirs de ceux-ci. Mais en s’adressant à eux sur un mode uniquement pulsionnel, ils les manipulent au pire sens du terme. L’avenir politique de la France passe donc, selon B. Stiegler, par une nouvelle économie politique industrielle capable de motiver les citoyens sur la base d’une « nouvelle organisation industrielle du travail », c’est-à-dire en refondant leurs motivations. Ceci passe par l’association, réponse à l’insécurité engendrée par la perte de participation. Comme le développe Ars Industrialis, il est possible à partir des techniques de marketing politique de recomposer une société politique en répondant à la dissociation systématique des milieux. Ce sont donc les techniques de la relation d’homme à homme qu’il nous faut réinventer. Pour cela l’idée de réenchanter le monde à travers une nouvelle critique sociale offre des alternatives et stimule autrement les pulsions de la société qui la font agir. On voit donc émerger à la lecture de ces deux ouvrages les prémisses d’une nouvelle économie des désirs. Faute de quoi, notre société, caractérisée par le « degré zéro de la pensée » que B. Stiegler qualifie d’« état mental psychopathologique », sombrera dans la barbarie des affects.


Jérôme TADIÉ, Les territoires de la violence à Jakarta, Belin, 2006, 332 pages.

Reine de l’Orient, aujourd’hui délaissée, capitale d’un État de 220 millions d’habitants, agglomération de près de 20 millions d’habitants mais dont moins de la moitié se trouve dans les limites administratives de la ville , Jakarta est une ville pleine de contrastes. Elle fut en proie en mai 1998 à de violentes émeutes, qui firent des centaines de victimes et mirent fin au régime de l’Ordre nouveau. C’est la violence structurelle de cette ville de 660 km2, où il est resté deux années (1997 et 1998), que l’auteur, ancien élève de l’ENS, agrégé de géographie, docteur en géographie et aménagement du territoire, étudie en ethnologue. Il s’agit d’un cas d’école pour l’étude des violences diffuses, disparates et structurelles qui caractérisent bien des grandes mégapoles du tiers-monde, dont le nombre ne fera que croître. Il y a, depuis les émeutes de 1965, qui provoquèrent la chute du « Père de la nation », Sœkarno, jusqu’à celles de 1998, qui entraînèrent celle de son successeur, Suharto, des lieux symboliques de violence (places, artères, boulevards). Mais d’autres sont le théâtre de la violence quotidienne. Transports, espaces publics, quartiers de prostitution, voient se succéder des batailles de bandes de quartier ou de lycéens. D’autres formes de violence touchent les groupes marginaux : mendiants et vendeurs de rue. Jérôme Tadié passe tout au crible de la critique ethnologique. Il étudie les instruments du maintien de l’ordre et de la répression et les systèmes de contrôle et il fournit cartes et lexiques d’argot. Cette étude permet de dégager les rapports entre violence et territoire et d’appréhender les différents niveaux de violence (étatique, émeutes quotidiennes ou violence régulière avec la délinquance). Il en résulte une image de chaos et d’enchevêtrement entre les différents protagonistes et de juxtaposition des divers types de contrôle : étatique, informel et social.


Jean-Yves TADIÉ, De Proust à Dumas, Gallimard, 2006, 394 pages.

Spécialiste reconnu de Proust, admirateur passionné de Dumas et de Jules Verne, amateur de musique et en particulier d’opéra, cinéphile de longue date, lecteur assidu, grand voyageur, Jean-Yves Tadié n’a cessé d’écrire depuis ses vingt ans. Il nous livre ici une autobiographie intellectuelle d’un homme curieux de tout, à la vaste culture, regroupant sous une seule plume les trois personnages souvent opposés de l’universitaire, de l’écrivain et du critique. L’intérêt de ce livre dépasse le domaine littéraire, qui suffirait amplement que l’on s’y arrête. Le regard que porte Jean-Yves Tadié sur les œuvres peut s’étendre à bien des domaines de la pensée. Il en est ainsi des six règles pour un chef-d’œuvre qu’il dégage de la lecture de Nathalie Sarraute (p. 120-123). En analysant les romans de 1945, c’est l’esprit de toute une époque qu’il présente. Plus près de nos préoccupations, l’analyse qu’il fournit de l’image et de la culture européennes chez Marcel Proust démontre, si cela était encore nécessaire, combien la grande œuvre littéraire excelle dans la réflexion et rend compte mieux que toute autre création de l’esprit de son temps. La Recherche du temps perdu évoque souvent la presse européenne, l’équilibre européen, idée chère à l’époque et qu’incarne parfaitement le personnage de M. de Norpois. Il y a un lien profond entre la mémoire et la culture : mémoire volontaire de l’érudition, « mémoire affective » des œuvres, mémoire involontaire, c’est-à-dire la culture.


Pierre-André TAGUIEFF, L’imaginaire du complot mondial, Mille et une nuits, 2006, 214 pages.

Cet inédit reprend pour l’essentiel les précédents écrits de l’auteur sur la problématique du complot mondial à laquelle Dan Brown avec son Da Vinci Code a donné une publicité mondiale. Taguieff a exploré le sujet notamment dans Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Prêcheurs de haine, Traversée de la judéophobie planétaire et La Foire aux Illuminés. Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme : la récente vague ésotéro-complotiste s’explique pour lui par divers facteurs : l’appel du vide, d’abord, en raison de la sécularisation en Occident, qui explique pourquoi plus rien n’interdit de voir des dieux et des démons partout, forces obscures auxquelles est attribuée la mondialisation ; le besoin de sens non satisfait ensuite, provoqué par le retrait des « religions séculières », elles-mêmes doctrines du salut collectif ; la révolte, également, contre la rationalisation et l’uniformisation croissante des sociétés contemporaines ; la demande, enfin, de savoir, accélérée par un double sentiment d’ignorance et d’impuissance devant la complexité des sociétés contemporaines. Les théories complotistes font partie des théories à la fois simples, fausses et utiles pour parler comme Pareto et Boudon. La partie la plus intéressante de son livre analyse dans le détail les « usages antisionistes » des Protocoles depuis la fin des années 1960 et montre la mondialisation du mythe du « complot sioniste mondial ».


Émile TEMIME, 1936, La Guerre d’Espagne commence, Éd. Complexe, 2006, 156 pages.

Deux générations après son déclenchement, le 17 juillet 1936, et alors que certaines blessures sont encore vives, que peut-on dire de nouveau, sinon d’inédit, sur cet événement clef du XXe siècle, apparu très vite comme le terrain des premières batailles de la Seconde Guerre mondiale ? Cette guerre civile reste, comme le rappelle Émile Temime, pour 57% des Espagnols le fait historique le plus important pour comprendre l’Espagne contemporaine. Elle a donné lieu à tant de récits épiques, de mythes héroïques ou horribles, tant de schémas binaires (guerre de la démocratie contre le fascisme, « croisade catholique contre le bolchevisme ») qu’il paraît a priori difficile de jeter un regard neuf. Il apparaît d’ailleurs remarquable « qu’un événement aussi limité dans l’espace, aussi “espagnol” dans ses causes et dans son dénouement, ait, dans le monde entier, une répercussion immédiate, et qu’il puisse par la suite, aussi durablement être gardé en mémoire, retransmis à la génération suivante, mythifié par les hommes et par l’histoire, qu’il devienne créateur de légendes, se transfigurant au gré des idéologies dominantes ». Cela mérite assurément qu’on s’y attarde.


Anahide TER MINASSIAN, 1918-1920 La République d’Arménie, Complexe, 2006, 324 pages.

L’auteur a ajouté quatre pages sur la Troisième République d’Arménie à sa présente édition datant de 2001. Pour le reste, le lecteur trouvera dans ce livre dense bien des éléments pour comprendre ce que fut la question arménienne apparue au XIXe siècle comme une des étapes de la Question d’Orient : situation d’oppression d’une minorité chrétienne de l’Empire ottoman, renaissance culturelle arménienne, rivalités de puissance. Dommage qu’il n’ait pas actualisé davantage dans le contexte général du Caucase et des réalignements de puissance, marqués par la volonté de Washington d’avoir son mot à dire pour s’implanter dans la région grâce à ses nouveaux alliés.
Nicolas Werth, Les procès de Moscou, Complexe, 2006, 224 pages.
Soixante-dix ans se sont écoulés depuis les sensationnels aveux des vieux bolcheviks, compagnons de Lénine, jugés à Moscou au cours de trois grands procès publics, en 1936, 1937 et 1938, pour sabordage, trahison, complots en vue de renverser le gouvernement soviétique et de restaurer le capitalisme. L’ouverture partielle des archives soviétiques, du fonds Staline en particulier, permet désormais de jeter un nouvel éclairage sur ce que l’auteur dénomme le processus d’ingénierie sociale que fut la « Grande Terreur ». Il s’agit donc, au-delà des luttes pour le pouvoir entre ces rivaux, de la « paranoïa » et de la « soif de pouvoir » de Staline, de mettre l’accent sur les mécanismes de la répression, la sociologie des victimes, les « grandes opérations secrètes de masse ». Ses victimes – 1 500 000 personnes arrêtées en 1937-1938, dont plus de la moitié ont été exécutées appartenaient à un groupe hétérogène regroupant les hommes du passé, des « ex » (« ex koulaks », « ex-fonctionnaires du tsarisme », « ex-propriétaires », « ex-commerçants », « ex-socialistes-révolutionnaires »), ainsi qu’un nombre de citoyens soviétiques ordinaires ayant entretenu des liens avec des pays hostiles. Les grands procès s’inscrivent, selon Nicolas Werth, dans le processus qui a commencé avec la dékoulakisation des années 1933-1935. Ils ont été l’illustration du thème central de l’idéologie stalinienne, la figure du complot, résultat d’une formidable illusion politique marquée par le refus d’analyser les causes réelles des échecs et des difficultés du système, qui affirme être parvenu au but qu’il s’était fixé, le socialisme, lequel, on le savait, éliminait toute opposition de classes.


Michel WINOCK, avec Séverine NIKEL, La gauche au pouvoir. L’héritage du Front populaire, Bayard, 2006, 190 pages.

Michel Winock dialogue ici avec Séverine Nikel dans une perspective personnelle. Son dessein n’est pas purement historique : il essaie de comparer deux situations, celle de 1936 qui vit la victoire des gauches, unies, au moins temporairement, sur un programme commun, à celle de 2006 qui expose crûment la situation de désunion quasi insurmontable des quatre courants de la gauche, l’extrême, les communistes, les socialistes et les radicaux de gauche alors que, historiquement, ils n’étaient encore que trois de 1902 à 1936, avec les radicaux, les socialistes et les communistes. Le Front populaire, ce sont d’abord des images : occupations d’usines, manifestations géantes, débats pour les premiers congés payés. 1936 fut une victoire politique tournée en victoire sociale. On en caresse constamment l’idée. La mythologie est née, elle reste toujours forte, front républicain de 1956, victoire de mai 1981… Mitterrand héritier de Blum, que n’a-t-on brodé sur ce thème ? Autres mythes, celui du 6 février, de l’union contre le fascisme ; on en revit quelques lueurs en 1958. Michel Winock visite tous les grands thèmes, le rôle des intellectuels, les accords de Matignon, les grandes réformes, l’horizon disparu de la révolution qui n’aura pas lieu puis l’échec. Le plus intéressant est le lien actuel des propos des dialoguistes sur la gauche et le pouvoir et son refus d’une social-démocratie à la française Cette répulsion congénitale de la gauche française à faire son Bad Godesberg, il l’attribue principalement à la force de notre tradition révolutionnaire. Certes, nous le savons tous, mais pourquoi donc précisément cette force, cette prégnance si fortement ancrées dans les gènes des Français ? Triple constat. La chute du Mur de Berlin a renforcé l’extrême gauche comme dans aucun autre pays européen. L’union de la gauche reste une quête impossible. Le programme du PS n’a de socialiste que le nom. Un débat qu’il convient de poursuivre, d’approfondir et d’exploiter. Mais en a t-on le temps et la volonté, à l’heure de la querelle des chefs sur l’investiture ?


Limore YAGIL, Internet et les droits de la personne. Nouveaux enjeux éthiques à l’âge de la mondialisation, Cerf, 2006, 220 pages.

Le Cyberspace, terme forgé par William Gibson dans son roman de science-fiction Neuromancien, doit-il faire l’objet d’une régulation internationale, et si oui de quel type ? C’est après en avoir présenté l’historique, décrit les contours et examiné les modalités que l’auteur conclut par la négative. Elle opte plutôt pour une éthique de la responsabilité des personnes utilisant Internet. Les entreprises, les utilisateurs, les ONG, les gouvernements, tous responsables du bon fonctionnement. Aussi ce qui est important n’est-il pas d’édicter des règles contraignantes, mais de s’entendre sur ce qui constitue une conduite appropriée, de sensibiliser les citoyens dans le monde à la nécessité d’adopter une « nouvelle éthique de responsabilité » du citoyen. L’appareil judiciaire n’est pas en mesure d’assurer efficacement le respect de la morale sur Internet.


The New Yorker, Les meilleurs dessins sur la France et les Français, Les Arènes, 2006, 200 pages.

Qui ne connaît le New Yorker, le magazine culte de la presse américaine, créé en 1925 sur les rives de l’Hudson ? Au format et à la présentation quasiment inchangés depuis sa création, il a toujours affectionné les dessins d’humour devenus sa marque de fabrique, savant mélange de trait culturel et d’ironie. Plus de 68 000 dessins ont été ainsi publiés faisant appel à près de quatre cents artistes, parmi lesquels les plus grands noms de leur temps. Nombreux furent d’emblée les dessins sur la France et les Français, marqués de cette tradition du nonsense et de l’overstatement chers aux humoristes américains. Ils en disent autant sur les Américains eux-mêmes qu’ils n’en révèlent sur la façon dont l’élite new-yorkaise voyait les mœurs françaises. Du French Kiss de 1925 à 1939, on passa au « La Fayette nous revoilà ! » de 1940 à 1966, jusqu’à aboutir, depuis le retrait français de l’OTAN et la guerre des Six jours, à Je t’aime, moi non plus. C’est divertissant, parlant et toujours suggestif, comme ce premier dessin, qui ouvre la série, qui rend compte du dialogue de deux touristes américains : « Dans le guide, ils disent que la cathédrale de Chartes n’est toujours pas terminée. Dans ce cas, on ferait peut-être mieux d’y aller quand ils l’auront finie ».