Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale (24)

Sciences, environnement, bioéthique et éthique médicale

Jean-Nicolas TOURNIER, Le vivant décodé, Quelle nouvelle définition donner à la vie ? EDP Sciences, 2005, 212 pages

La vie est une évidence et une énigme : vouloir la définir semble une mission impossible. Cependant l’honnête homme peut s’interroger sur le vivant en sachant qu’à chaque étape de la connaissance, la question suivante est : « et après ? ». Par exemple, le séquençage des génomes de nombreuses espèces a été l’occasion d’une frénétique activité de recherche ; pourtant le gène sacralisé est remis en question et les scientifiques proposent de se recentrer sur les molécules et non plus sur une construction abstraite. En somme, la période des séquençages n’a été qu’une victoire temporaire. Les biotechnologies, la segmentation du savoir brouillent le message et éloignent le chercheur d’une réflexion sur les dangers et les conséquences de ses découvertes. « On n’interroge plus la vie dans les laboratoires », a écrit François Jacob dans La logique du vivant (1970). Les manipulations d’un vivant morcelé engendrent sans limites de nouvelles applications, permettent d’espérer faire reculer les maladies et entretiennent le mythe de l’immortalité avec le clonage. La science progresse vite et avec un certain décalage, l’éthique s’efforce de fixer des règles et des limites aux dérives potentielles ou réelles d’audacieux expérimentateurs.
Jean-Nicolas Tournier, médecin et chercheur en immunologie, veut présenter une vision synthétique de la biologie et de la physique et il adopte les idées d’Ilya Prigogine. La cellule limitée par une membrane (« ce sac intelligent ») est un système ouvert qui échange avec l’extérieur, matière et énergie ; son état thermodynamique (étude des phénomènes où interviennent des échanges thermiques) est maintenu en dehors de l’équilibre par dissipation de l’énergie. C’est la thermodynamique non linéaire et les processus qui dissipent l’énergie ne sont pas désordonnés : un flux de chaleur s’accompagne d’une augmentation de l’entropie dont une partie est utilisée pour créer de l’ordre et une complexité nouvelle de la matière.
Connaître la cellule, ses sous-unités (les organites), ses molécules, identifier les catégories cellulaires, s’interroger sur l’émergence de la vie, sur le début et la fin d’une vie, réfléchir à la flèche du temps sont des thèmes abordés dans ce livre. Le temps du physicien (court) n’est pas le même que le temps de l’astrophysicien (long), le biologiste se situant entre les deux. Les différents courants transformistes et évolutionnistes sont rappelés depuis Lamarck et Darwin jusqu’aux théories synthétique, neutraliste et des équilibres ponctués. Se pencher sur l’évolution, c’est toujours regarder en arrière pour constater la diversité biologique et reconstituer les nombreuses bifurcations à partir des plans d’organisation. En effet, dans l’autre sens, la prédiction de l’évolution future est impossible.
La question essentielle actuelle qui provoque bien des angoisses est : « La vie est-elle réductible aux biotechnologies ? » Ces outils qui veulent améliorer notre santé sont aussi des armes redoutables qui obligent à s’interroger sur le statut de l’embryon, sur les conséquences liées aux OGM, sur les dangers et avantages du clonage reproducteur et thérapeutique, sans oublier les enjeux financiers liés à la brevetabilité du vivant. Jean-Nicolas Tournier, dont le livre intelligent et cultivé ne prétend pas livrer de réponses définitives, souhaite simplement, avec humilité, informer, fournir « matière à penser », ordonner des connaissances. Il rappelle en conclusion que le mythe de Sisyphe est toujours d’actualité : à chaque paradigme dominant succède un effondrement de vérités éphémères et l’obligation de reconstruire une nouvelle cohérence. « C’est pourquoi, l’histoire de l’humanité est jonchée de théories plus ou moins célèbres ».


Emma C. SPARY, Le jardin d’utopie, L’histoire naturelle en France de l’Ancien Régime à la Révolution, Muséum national d’Histoire naturelle, Publications scientifiques, « Archives », 2005, 408 pages

Créé en 1626 par Louis XIII, le Jardin royal des plantes médicinales devient le 10 juin 1793 le Muséum d’Histoire naturelle, alors que la période révolutionnaire est marquée par l’éclatement de la communauté scientifique et la dissolution des institutions. Certes, le terrain avait été préparé et un projet de réforme existait depuis plusieurs années. Une simple visite du conventionnel Joseph Lakanal à Louis Daubenton, garde-démonstrateur du Cabinet d’Histoire naturelle, a suffi à convaincre l’homme politique qui fait voter le décret par l’Assemblée. Le propos du livre d’Emma C. Spary, associée au Département d’histoire et philosophie des sciences de l’Université de Cambridge, est d’étudier le passage du Jardin de l’Ancien Régime au Muséum sous la Révolution avec les mêmes savants restés en place, malgré la tourmente. Les réponses viennent à la fois de la conception de l’histoire naturelle et du mode de fonctionnement sous le très long « règne » de Buffon (1707-1788) qui resta intendant du Jardin pendant une cinquantaine d’années. Habile administrateur, négociateur de terrains pour agrandir l’établissement, il sait jouer de toutes les protections, en particulier de celle du Roi. Le système de patronage offre aux puissants des parrainages prestigieux et aux naturalistes sans fortune la possibilité de vivre de leur science.
Pour Buffon et ses protégés, dont l’indispensable André Thouin, jardinier en chef et gestionnaire scrupuleux, l’histoire naturelle est la connaissance de la nature et de ses lois : le savoir naturaliste élève l’entendement des jeunes gens instruits et de l’homme du monde cultivé qui possède dans sa bibliothèque les œuvres de l’intendant. Le savant met en ordre les spécimens, ces innombrables productions de la nature, et c’est aussi une mise en ordre de la société. Collecter, ordonner, conserver les échantillons, cultiver, observer, identifier ont été des tâches nécessaires à l’histoire naturelle avant qu’elle ne devienne la biologie. Même si Buffon rejetait l’idée de système, deux grands types de classification avaient leurs partisans et leurs détracteurs : la nomenclature binomiale de Linné (un nom de genre et un nom d’espèce) est fondée sur le choix arbitraire de quelques caractères. C’est un système artificiel ; la méthode naturelle du botaniste Antoine-Laurent de Jussieu prend en compte beaucoup plus de caractères et insiste sur les rapports des plantes entre elles. Emma C. Spary minimise l’importance de cette activité classificatoire et la qualifie « d’épiphénomène ». Son appréciation semble discutable et balaye les travaux de nombreux savants du Muséum comme Lamarck, Cuvier, ou l’entomologiste Latreille, parmi beaucoup d’autres.
Buffon se préoccupe également des facteurs extérieurs qui agissent sur les êtres vivants, en particulier le climat dont les effets dégénératifs, défaillances de la nature, doivent être combattus. La nature est un tout organique en changement permanent et l’homme a le devoir de trouver des solutions aux problèmes de dégénération par le travail, l’agriculture, la recherche de plantes utiles, l’adaptation des plantes exotiques. Il faut améliorer les ressources et exploiter la richesse de la nature.
À la Révolution, le fonctionnement des savants du nouveau Muséum évolue avec subtilité et s’adapte aux dangereuses fluctuations politiques. Le système de patronage est banni, devenu synonyme de corruption, favoritisme et népotisme. L’établissement doit convaincre de son utilité, donner l’image d’une communauté républicaine et épouser les idées du temps, tout en valorisant l’histoire naturelle dans une certaine continuité buffonienne. Les savants du Muséum acceptent le contrôle de l’État dont les représentants dictent les lois et les font respecter. Ils se soumettent aussi à l’égalité de leur statut professionnel et de leur rémunération. Bien entendu ils perdent des privilèges, mais ils sauvegardent une certaine autonomie de leur institution. L’histoire naturelle devient la science de la sensibilité qui joue un rôle central dans l’élaboration de la connaissance. Il faut voir et comprendre les relations entre les êtres et la méthode naturelle est favorisée. La nature est symbole d’ordre et un rempart contre le désordre. Il faut la présenter au peuple et le Jardin est un modèle pour améliorer les citoyens sous l’effet moral du spectacle sublime de la nature, mise en scène et magnifiée aux cours des fêtes révolutionnaires. Robespierre proclame le 20 prairial an II (8 juin 1794) : « Le véritable prêtre de l’Être suprême, c’est la Nature, son temple l’Univers, son Culte la vérité, ses fêtes, la joie d’un grand peuple assemblé pour nouer les doux nœuds de la fraternité, et vouer à la mort les tyrans ». Le Muséum est un centre essentiel qui participe à la recréation morale de tous et son rôle s’étend à tous les autres musées et jardins botaniques de province qu’il alimente en spécimens.
Habileté, capacités d’adaptation, opportunisme, sens des négociations, les savants du Muséum ont préservé leur outil de travail et fait évoluer l’histoire naturelle qui se transforme beaucoup au XIXe siècle. La connaissance scientifique devient un élément de l’égalité citoyenne. Emma Spary sait entraîner le lecteur dans une réflexion originale et son éclairage nouveau complète les sources primaires et les travaux de ses prédécesseurs, dont elle a une parfaite connaissance, parfois en bousculant les idées consensuelles avec une argumentation personnelle.


Jared DIAMOND, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparité ou de leur survie, Gallimard, 2006, 648 pages

Jared Diamond, biologiste de l’évolution et physiologiste, qui enseigne actuellement la géographie à l’Université de Californie, pose la question : « Comment les sociétés ont-elles disparu dans le passé ? » Elle pourrait se reformuler ainsi : « Au rythme actuel de la croissance démographique et particulièrement de l’augmentation des besoins économiques, de santé et en énergie, les sociétés contemporaines pourront-elles survivre demain ? » Pour nous, dans la ligne de pensée d’un Braudel qui, dans sa Grammaire des civilisations, prônait l’étude des évolutions lentes mais imperceptibles, exercées sans fin « par les contraintes des espaces, des hiérarchies sociales, des psychés collectives, des nécessités économiques », une telle interrogation est légitime. Les processus par lesquels les sociétés anciennes, comme l’île de Pâques ou les Mayas, ont cassé leur propre ensemble en endommageant leur environnement sont au nombre de huit, dont l’importance relative varie selon les cas : la déforestation et la restructuration de l’habitat, les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité), la gestion de l’eau, la chasse excessive, les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones, la croissance démographique et l’augmentation de l’impact humain par habitant. La lecture de cette seule liste que Jared Diamond illustre abondamment permet de se rendre compte combien ce processus de destruction cumulative est déjà à l’œuvre dans nombre de pays. Déjà, des régions entières d’Australie ou d’Asie centrale sont inaptes à l’agriculture, faute d’eau et par excès d’aridité ou de salinité. La journée internationale des forêts en octobre nous amène à nous interroger sur les dégâts de la déforestation. Dans la passé, l’accroissement démographique a conduit à des pratiques agricoles intensives, comme l’irrigation, la double culture ou la mise en terrasses et a étendu les zones d’exploitation agricoles au-delà des terres initialement sélectionnées vers des terres marginales. Les conséquences furent importantes : pénuries alimentaires, famines et guerres entre individus trop nombreux. Dans les cas les plus radicaux, tous les membres de la société, comme ce fut le cas dans des îles du Pacifique (Pâques notamment), émigrèrent ou périrent. De tels phénomènes se sont produits dans maints pays du tiers-monde comme en Somalie ou au Rwanda.
Mais à ces huit causes d’écocide s’en sont ajoutées quatre autres à notre époque qui risquent d’accroître les menaces. Elles vont nécessiter l’appel à des ressources croissantes pour en réduire les effets. Il s’agit d’abord du changement climatique causé par l’activité humaine , puis de l’émission de produits chimiques toxiques dans l’environnement, des pénuries d’énergie (théorie du « peak oil ») et de l’utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre. Certes, l’auteur ne prédit guère un effondrement général de notre civilisation ou la fin de l’espèce humaine, sauf cas localisés où les conséquences sanitaires seraient immédiatement perceptibles. Pour lui, un tel effondrement pourrait revêtir des formes plus variées, comme la propagation de maladies ou de guerres à l’ensemble du monde, engendrées par l’insuffisance des ressources naturelles, notamment en eau. Notre planète, dont la population devrait atteindre entre 8 et 9 milliards d’habitants d’ici 2050, avec tous les moyens technologiques dont elle dispose et dont elle disposera encore plus, sera-t-elle en mesure de conjurer tous ces périls ? Saura-t-elle tirer les leçons des expériences passées d’effondrements locaux ? Ces leçons sont-elles transposables ?
La situation actuelle se différencie de celle du passé lointain. On ne peut guère en tirer de leçons simples encore moins mécaniques. D’autre part, estime Jared Diamond, gérer les ressources naturelles de façon durable a toujours été difficile, depuis qu’il y a cinquante mille ans l’Homo sapiens a commencé à faire preuve d’une inventivité, d’une ingéniosité et de techniques de chasse nouvelle. En définitive, écrit l’auteur, toutes les sociétés ne sont pas condamnées à s’effondrer en raison des dommages écologiques : dans le passé, ce fut le cas pour certaines, mais pas pour d’autres. La véritable question est de savoir pourquoi seules certaines sociétés se sont révélées fragiles et ce qui les distingue de celles qui ont survécu. Certains peuples comme les Islandais ou les Tikopines sont parvenus à résoudre des problèmes écologiques extrêmement difficiles au point de perdurer et de faire aujourd’hui montre de dynamisme. Aucun cas d’effondrement d’une société ne serait attribuable qu’aux seuls dommages écologiques. De manière presque naïve, Diamond n’en avait pas tenu compte lorsqu’il a débuté son enquête, alors que tout touriste s’étant rendu en terre maya au Mexique ou au Guatemala a dû apprendre que cette société fort bien structurée, aux connaissances mathématiques et astronomiques stupéfiantes, s’est autodétruite également en raison de luttes sociales intenses mettant aux prises la caste sacerdotale et militaire avec celle des laboureurs et des marchands. Aussi Diamond élargit-il les termes de son investigation en présentant une grille d’analyse constituée de plusieurs facteurs. Des dommages comme le changement climatique, des voisins hostiles et des partenaires commerciaux inamicaux, peuvent se révéler significatifs ou non pour une société donnée. Toutefois, les réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux sont le plus souvent prépondérantes. On lira ave profit les expériences passées : étude exhaustive des Mayas, des sociétés du Croissant fertile, d’Angkor Vat, de la société Harappan de la vallée de l’Indus notamment. On le suivra dans son étude détaillée de l’île de Pâques, de Pitcairn et d’Henderson dans le Pacifique, du Groenland Viking, de l’Islande ou de cas plus récents tels le Rwanda et Haïti. Mais les chapitres les plus stimulants et instructifs ont trait à la Chine et à l’Australie. Le bilan écologique de la première, déjà largement connu, est stupéfiant (mauvaise qualité de l’air et de l’eau, érosion et salinité des sols, raréfaction des terres cultivées, déforestation). D’où le fait que la prise annuelle de poissons sauvages dans le Yang Tsé a chuté de 75% et qu’elle fut interdite en 2003 ! Ces pertes écologiques coûtent à la Chine 14% de son PIB. Pourtant, Diamond reste d’un optimisme mesuré. Nous disposons de techniques, d’une capacité et même d’une volonté d’action suffisantes pour faire de notre monde un polder.


Jean PELMONT, Biodégradations et métabolismes, Les bactéries pour les technologies de l’environnement, EDP Sciences, 2005, 798 pages

Les bactéries existent depuis les débuts de la vie sur terre et elles ont colonisé tous les milieux, même les plus extrêmes et les plus hostiles. Elles participent aux grands cycles de la matière et développent des mécanismes variés et sophistiqués pour dégrader les polluants d’origine naturelle ou anthropique. Ces biodégradations sont essentielles pour la défense de l’environnement. Les micro-organismes s’adaptent à toutes les situations et leur rapidité de réaction est indispensable à leur survie. Leur infinie plasticité est due aux remaniements de leur patrimoine génétique, simple mutation ou transmission de matériel génétique de cellule à cellule. Ainsi les bactéries sont plus performantes pour assurer leur métabolisme dans des conditions nouvelles.
De plus, les cellules bactériennes ne restent pas isolées ; elles s’associent, échangent des informations et combinent leurs métabolismes. C’est particulièrement avantageux dans le domaine des biodégradations. Par exemple, la dégradation de substances naturelles ou xénobiotiques (composés étrangers à la chimie des êtres vivants et souvent liés aux activités humaines) a lieu à différents niveaux, de la surface (conditions aérobies) aux sédiments profonds (conditions anaérobies). La stratification voit se succéder les micro-organismes aérobies, dénitrifiants, réducteurs de fer et de manganèse, sulfato-réducteurs, acétogènes et enfin les méthanogènes. Cette chaîne d’échanges est le synthrophisme et les méthanogènes seraient « les éboueurs terminaux utilisateurs de sous-produits de l’activité de leurs partenaires ». Ces bactéries détoxifient l’acide acétique et l’hydrogène.
Les voies de la biodégradation sont très complexes et nombreuses, mais parmi les applications, il faut citer l’épuration biologique. Le lagunage est un procédé ancien qui est une auto-épuration des eaux usées selon des processus naturels de biodégradation et de recyclage des polluants dans les masses bactériennes, végétales et animales. Les stations d’épuration fonctionnent selon un système de lagunage amélioré. En présence de micro-organismes libres ou associés dans les biofilms, les eaux sont décantées, brassées, aérées et les boues et les granules sédimentent. Les polluants dangereux pour l’environnement et les êtres vivants, par exemple les dioxines, les rejets métalliques, les hydrocarbures, peuvent être dégradés par des bactéries. Des fertilisants accélèrent le développement des bactéries qui sont capables de solubiliser et de dégrader les hydrocarbures. Malgré les conséquences sur les peuplements marins, certains auteurs considèrent avec optimisme qu’une marée noire a « une action comparable à celle d’un excès de matière organique » (Laubier et Alzieu, 2002). C’est faire peu de cas de la lenteur de récupération du milieu marin et la fréquence des marées noires implique des décisions politiques et juridiques strictes. Les pesticides, tels les insecticides, acaricides, nématicides, fongicides, herbicides, ne sont autorisés sur le marché que s’ils sont biodégradables. Mais il faut toujours tenir compte des formes de résistance qui compliquent l’utilisation de ces produits. Les futures recherches vont dans le sens de l’utilisation de bactéries manipulées génétiquement et spécialisées dans le traitement de pollutions particulières.
Jean Pelmont, professeur de biochimie à l’Université Joseph Fourier de Grenoble, spécialiste des recherches sur les enzymes, s’adresse dans cet ouvrage à des étudiants en biochimie et à des ingénieurs, chercheurs et universitaires. Pourtant, la lecture du texte est accessible par sa clarté, ses paragraphes synthétiques, un excellent glossaire. Une bibliographie orientera le lecteur spécialiste vers un approfondissement des sujets abordés.


Marie-Germaine BOUSSER, L’aspirine, pour ou contre ?, Le Pommier, 2006, 64 pages

L’aspirine se trouve dans toutes les pharmacies familiales et chacun d’entre nous l’utilise au moindre refroidissement, mal de tête ou douleur. Avons-nous raison de la consommer par habitude et de lui accorder une confiance aveugle ? Marie-Germaine Bousser, chef de service de neurologie et des urgences cérébro-vasculaires de l’hôpital Lariboisière de Paris, déclare dès le début du livre que le médicament aurait bien du mal actuellement à triompher des commissions d’autorisation de mise sur le marché : ses effets toxiques bloqueraient la panacée au nom du principe de précaution ! Ainsi, cette aspirine pourtant toujours fabriquée à près de 50 000 tonnes par an et qui a reçu 31 appellations différentes en France, serait dangereuse ? Cette question mérite une évaluation de ses bénéfices et des risques encourus.
La substance active est connue depuis plus de 5 000 ans ; de façon empirique des décoctions et des emplâtres de diverses plantes soignaient les maux les plus courants. Le saule (Salix alba), la reine des prés (Spirae ulmaria) qui a donné son nom à l’aspirine et la gaulthérie du Canada (Gaultheria procumbens) sont à l’origine du principe actif dont l’acide acétylsalicylique n’est qu’une variante synthétisée par Felix Hoffmann en 1897.
Le mécanisme d’action de l’aspirine est maintenant mieux connu. Elle empêche la synthèse de prostaglandines (substances hormonales présentes dans de nombreux tissus et aux effets biologiques multiples) qui ont un rôle dans la fièvre, la douleur et l’inflammation. En plus de ces bienfaits, l’aspirine lutte contre les infarctus cardiaques et cérébraux, ce qui conduit à l’utiliser en prévention primaire (avant tout accident cardiovasculaire) ou secondaire (pour prévenir une récidive ou pour protéger un sujet à haut risque). Elle se révèle également efficace dans la prééclampsie (cause de mortalité pour la mère et le fœtus durant la grossesse), le syndrome des antiphospholipides (anticorps du sang qui entraînent des thromboses et des complications chez la femme enceinte), la polyglobulie (excès de globules rouges), la thrombocytémie (excès de plaquettes) et l’athérosclérose.
Mais des aspects négatifs viennent troubler le tableau : ce sont des saignements gênants durant les opérations ou l’accouchement, des risques d’hémorragies digestives et d’ulcères et des possibilités d’hémorragies cérébrales. Enfin, il faut ajouter diverses réactions allergiques comme l’œdème de Qincke, l’asthme, l’urticaire, un choc anaphylactique ou le rare syndrome de Reye (troubles neurologiques et risque vital). Une vigilance particulière est également nécessaire pour les insuffisants rénaux. Il est donc conseillé de bien connaître ses propres pathologies en cours de traitement avant de prendre de l’aspirine. Renier le médicament serait oublier tous les services qu’il continue à rendre et des recherches en cours lui attribueraient un rôle dans la prévention des cancers, de la cataracte et de la maladie d’Alzheimer. L’aspirine a encore de beaux jours devant elle…


Anne TREMEL-SCHAUB et Isabelle FEIX, Contamination des sols – Transferts des sols vers les plantes, ADEME/EDP Sciences, 2005, 414 pages

En complément du livre « Transferts des sols vers les animaux », voici le volet « Transferts des sols vers les plantes ». En effet, les aliments d’origine végétale peuvent menacer la sécurité alimentaire des hommes et du bétail, en raison de la présence d’éléments-traces ou micro-éléments minéraux (métalloïdes et métaux) qui se trouvent à faible concentration dans la croûte terrestre. Sur les 68 recensés, 12 sont sélectionnés pour leurs risques de contamination de la chaîne alimentaire : As (Arsenic), Cd (Cadmium), Co (Cobalt), Cr (Chrome), Cu (Cuivre), Hg (Mercure), Mo (Molybdène), Ni (Nickel), Pb (Plomb), Se (Sélénium), Tl (Thallium) et Zn (Zinc).
La phytodisponibilité d’un élément-trace est sa capacité à être transféré dans la plante durant son développement, soit par les racines à partir du sol, soit par les parties aériennes pour les particules en suspension dans l’air. Les nombreux facteurs qui agissent sur ces processus sont liés au sol (pH, potentiel d’oxydo-réduction, échange cationique), à la plante, aux micro-organismes du sol, au climat, aux techniques de culture et aux particularités de l’élément. L’élément-trace est acheminé de la phase solide à la solution du sol, puis vers la rhizosphère (zone proche des racines) et enfin il est prélevé par les racines. Il peut alors être piégé et ne pas circuler dans la plante ou se concentrer dans une autre partie du végétal. Cette capacité de fixation de l’élément-trace dépend de la plante elle-même : les légumes-feuilles (épinards, laitues) accumulent plus que les grains des graminées (blé, orge, maïs) et les légumes-racines (pomme de terre, betterave, carotte), puis que les fruits (abricot, pêche, pomme, prune, poire, raisin) et les légumes-fruits (concombre, courgette, melon, tomate) ; d’autres facteurs interviennent également comme la variété, l’âge du végétal (la concentration diminue au cours de la croissance), des facteurs climatiques (température et humidité).
Il est donc préférable de cultiver des plantes qui accumulent peu d’éléments-traces potentiellement toxiques dans les parties consommées. Des teneurs importantes en éléments-traces induisent une baisse de rendement et de la qualité industrielle des plantes cultivées et la mise en danger de l’homme et des animaux. Chaque élément-trace fait l’objet d’une fiche toxicologique qui dénombre les effets toxiques lorsqu’il est en excès chez l’homme. Il faut distinguer les éléments non essentiels (As, Cd, Pb, Tl, Hg) et essentiels (Co, Cr, Cu, Mo, Ni, Se, Zn). Dans chaque cas la toxicité aiguë ou chronique, le type d’intoxication (par contact, inhalation, ingestion), la cancérogenèse, la mutagenèse, la tératogenèse ou les carences éventuelles sont précisées.
Dans notre pays, les boues d’épandage, les amendements du sol, l’alimentation animale, les effluents industriels sont contrôlés. De plus, les teneurs en éléments-traces dans les aliments d’origine végétale sont suivies au cours des opérations de transformation : cueillette, transport, traitement industriel, préparation culinaire (y compris les récipients utilisés). Les conclusions pour la France sont assez rassurantes. Pour le Pb, Cd, Hg les doses par la voie alimentaire sont inférieures aux doses admissibles, mais il faut surveiller le blé, la pomme de terre et la pomme. En revanche, la population connaît un léger déséquilibre pour les oligo-éléments suivants : Cu, Se et Cr. Pour le Ni, Mo, Zn et Co, les quantités sont soit insuffisantes, soit supérieures aux doses recommandées, mais sans atteindre les doses toxiques. Les carences en Zn, Cu, Co, Se chez les animaux sont corrigées par des compléments alimentaires.
Les recherches et synthèses conduites par l’ADEME sont très variées et font appel à de nombreuses collaborations avec des universités, des organismes et des associations françaises et internationales. Les auteurs Anne Tremel-Schaub (chercheur à l’Association pour la relance agronomique en Alsace) et Isabelle Feix (chercheur au département Gestion biologique et sols de l’ADEME, Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) publient ici un manuel de référence très complet pour les professionnels, doublé d’un ouvrage de vulgarisation (encadrés « Les bases » ou « À retenir ») agréable à consulter.


Nabil EL-HAGGAR et Maurice PORCHET (dir.), Le vivant, enjeux : éthique et développement, Université des sciences et technologies, Lille I, L’Harmattan, 2005, 288 pages

Depuis une dizaine d’années, les rendez-vous d’Archimède se veulent « un espace de réflexion, de pensée, de rigueur et de liberté » et les conférences universitaires deviennent des textes, ici sur la thématique du vivant. Pourtant, malgré la compétence des contributeurs, cet ouvrage collectif n’échappe pas à une certaine hétérogénéité, voire au hors sujet : par exemple l’article sur le rôle du journaliste scientifique entamant un dialogue impossible avec une communauté de chercheurs présentée comme une jungle déchaînée, ressemble plus à un règlement de comptes qu’à une réflexion sereine. Ces réserves étant exprimées, il faut s’attacher aux idées essentielles présentées à propos du progrès scientifique et de ses conséquences. La science traditionnelle puis moderne est devenue la technoscience liée au monde économique et à la société ; elle suppose l’application du principe de précaution en préalable au lancement d’un projet et une éthique de la responsabilité pour réfléchir aux implications de ses actes.
En génétique, le déferlement de techniques et de produits est inquiétant. Les OGM déséquilibrent les chaînes trophiques, des espèces disparaissent, d’autres deviennent invasives et les effets de ces manipulations peuvent devenir incontrôlables. La génétique est la version moderne du destin, responsable de malheurs (mauvais gènes) et d’espoir (gènes réparateurs). La génétique prime sur l’homme et l’on peut parler de post-humanisme. Les gènes sont identifiés, cartographiés, mais le moléculariste attaché à l’étude d’un gène particulier doit laisser la place à des plates-formes pluridisciplinaires qui ont à comprendre la fonction des gènes. Cette biologie post-génomique va par exemple s’attacher à identifier le rôle des oncogènes dans la cancérisation. Enfin, il faut replacer le prétendu pouvoir des gènes à une juste place ; ils contrôlent des composants élémentaires d’où émergent des comportements et des fonctions complexes, mais un comportement n’est pas l’expression directe d’un gène. La nuance est d’importance.
Concernant la procréation humaine, tout devient possible : insémination artificielle, fécondation in vitro, diagnostic prénatal pour déceler une anomalie grave durant la grossesse, diagnostic préimplantatoire avec tri des embryons avant leur implantation dans l’utérus… Le droit à la vie de l’embryon ou du fœtus n’est accordé qu’après le premier « examen de passage » de son existence. Sans une bioéthique européenne pour éviter un tourisme médical qui permet de contourner les législations nationales, l’eugénisme revient « par la porte de derrière ». Les parents commencent à exiger des enfants parfaits, normés, de bonne qualité. Mais quel sera le statut de l’enfant différent ou handicapé ? Ces dérives eugéniques risquent de devenir courantes et de diviser les individus en élus et exclus, faisant triompher les supercheries de Galton, le cousin de Darwin. Ce livre, complété par des communications sur l’évolution et les rapports entre science et métaphysique, a les qualités et les défauts des tables rondes qui veulent lier culture et éducation. Il faut trier.


Didier SICARD, L’alibi éthique, Plon, 2006, 238 pages

Peut-il y avoir des normes universelles en bioéthique ? Celle-ci inclut-elle la biosphère ? Une déclaration universelle de l’UNESCO est-elle possible pour donner à chaque État des orientations dans le champ de la bioéthique qui soient autre chose qu’une incantation ? Est-ce promouvoir le respect de la dignité humaine que de protéger les droits de l’homme ? Y a-t-il un rapport entre droits de l’homme et bioéthique ? Que signifie protéger universellement les droits de l’homme ? Et quels droits ? L’éducation, la santé, l’accès à l’eau, le logement, le travail ou la liberté d’expression et d’association ? Ce débat dure depuis près de deux siècles. Est-ce respecter la dignité humaine que de ne pas y associer systématiquement le respect de la vie humaine ? Qu’est-ce que respecter la vie humaine ? Quand commence-t-elle ? Avant la naissance ? De manière plus précise, des recommandations internationales dans le domaine de la bioéthique peuvent-elles exister sans avoir des effets de droit ? Telles sont quelques-unes unes des questions qu’aborde l’auteur, ancien chef de service de médecine interne à l’hôpital Cochin, président du Comité consultatif national d’éthique. Le professeur Sicard veut tout d’abord démystifier les termes de ce débat. Celui-ci lui paraît en effet monopolisé par ceux qui bénéficient de tous les avantages de la richesse, du savoir et des techniques et qui portent des toasts aux avancées irrésistibles de la science alors que les laissés-pour-compte, laissés dans l’ignorance, sont aux prises avec la perte banalisé de leurs enfants infectés par la rougeole ou le tétanos. La bioéthique ne sert-elle pas trop souvent de nouveau conformisme pour une société riche qui aime se donner des frissons puisqu’elle ne doit plus s’affronter à sa propre survie ? Car l’éthique peut être instrumentalisée et utilisée à toute occasion et en tout lieu.
Le sens des mots importe donc. Ainsi en va-t-il du terme de bioéthique lui-même, qui ferait du vivant et de son respect un secteur spécialisé et privilégierait l’éthique, comme il y aurait un « bio-droit », une « bio-philosophie », une « biomédecine ». Or, l’éthique biomédicale suppose l’intrusion de personnes sans expérience professionnelle, de la souffrance du corps au sein même de la réflexion éthique. La médecine se veut ainsi abusivement dépositaire de la bioéthique : il s’agit là d’une bioéthique opportuniste. D’où l’intérêt de réflexions qui, dépourvues de tout jargon technique, s’adressent à chacun. Le professeur Sicard aborde des questions aussi importantes que les enjeux des nanotechnologies dans le domaine de la santé, se demande s’il peut exister une nano-éthique du fait du développement impressionnant des neurosciences, exposé avec brio par Jean-Pierre Changeux. Nous avons le sentiment d’être libres, d’exercer notre liberté nutritionnelle, sexuelle, vestimentaire, etc. alors que nous sommes ficelés par un encadrement normatif croissant. Qu’en est-il du clonage et des cellules souches ? L’un des chapitres les plus forts de ce livre s’intitule « Existe-t-il une bonne mort ? ». Événement tunique, on sait qu’il est difficile de le décréter pour l’autre. Liberté de mourir ? Débats sur l’euthanasie, acharnement… Se revêtir de bonne conscience à partir d’une expérience qui vous immunise contre le désarroi conduit à ignorer le plus difficile.