Religions et histoire des religions (24)

Religions et histoire des religions

Javier TEIXIDOR, Le judéo-christianisme, Gallimard, « Folio Essais », 2006, 298 pages

Spécialiste des études araméennes et professeur honoraire au Collège de France, Javier Teixidor se risque ici à décrire les relations entre judaïsme et christianisme. S’il reconnaît la pertinence historique du « judéo-chrétien », l’existence d’un « judéo-christianisme » relèverait en revanche du mythe ou de l’extrapolation, les deux religions « s’excluant mutuellement ». C’est donc au contraire les manifestations de rupture qu’il met ici en valeur. Les judéo-chrétiens ont une existence attestée à deux reprises dans l’histoire. La première date de l’apparition du christianisme, lorsque les premiers convertis continuent de pratiquer le judaïsme dont ils sont issus. La seconde époque renvoie aux conversions forcées des VIe et VIIe siècles sous le règne du roi Sisebut. Ceci ne suffit pourtant pas à entériner l’existence d’un « judéo-christianisme », car si l’une est bien issue de l’autre, les deux religions s’incarnent dans des réalités historiques différentes. Ainsi le christianisme se détache-t-il rapidement aussi bien des textes du judaïsme que de son interprétation de la loi. La référence à l’Ancien Testament emprunte de façon privilégiée selon J. Teixidor, la voie de l’allégorie. C’est en réalité à l’aune de la Grèce que Teixidor s’efforce de lire l’histoire du christianisme.
La difficulté de l’ouvrage vient en réalité de la confusion des niveaux auxquels l’auteur analyse leurs rapports. Car s’il est vrai que, sur le plan dogmatique, la séparation entre les deux religions est totale, on ne compte plus les études produites par des spécialistes qui, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, mettent au contraire en avant les influences. J. Teixidor voit au contraire le dialogue entre juifs et chrétiens commencer seulement avec Moïse Mendelssohn au XVIIIe siècle, notamment dans la controverse qui l’oppose à Lavater sur le sujet de la conversion. Comme le dit D. Bourel, biographe français de Mendelssohn, à aucun moment celui-ci ne remet en cause le fossé qui sépare le judaïsme du christianisme. Aussi l’exemple choisi par J. Teixidor pour illustrer le dialogue entre les deux religions est-il en même temps l’illustration de leur opposition. Peut-on au-delà être d’accord avec l’auteur quand il affirme que la place qu’occupe Mendelssohn dans l’histoire du judaïsme contemporain est précisément due à sa réfutation des tentatives de conversion ? C’est oublier la réflexion que mène le philosophe sur le sens du judaïsme à l’époque des Lumières qui inspirera par la suite tout le courant de modernisation scientifique du judaïsme. C’est mettre de côté précisément cette œuvre maîtresse que constitua pour le judaïsme contemporain la Jérusalem et choisir de ne retenir qu’un pan de l’ambition philosophique et critique de Mendelssohn. J. Teixidor passe ensuite en revue plusieurs penseurs marquants du judaïsme qui, tous, réfléchirent à la spécificité du judaïsme. Etudiant l’œuvre de H. Cohen ou de F. Rosenzweig qui mettent l’accent sur ce qui rapproche le judaïsme du christianisme, l’auteur montre ce qu’a d’irréalisable cette tentative de lecture commune de « deux religions contiguës ». Le dernier chapitre conclut à l’importance de la laïcité pour permettre aux deux religions de s’épanouir pacifiquement, chacune selon sa spécificité propre, et de dessiner son propre avenir.


René-Samuel SIRAT et alii, Héritage de Rachi, Paris, Tel Aviv, Éd. de l’Éclat, 2006, 320 pages

C’est aujourd’hui un lieu commun de rappeler que toute étude de la Bible fait appel au Commentaire de Rachi. Actes du colloque réuni en 2005 pour le 900e anniversaire de la mort de Rachi, à l’initiative de R.-S. Sirat, le plus grand commentateur de la Bible et du Talmud, l’ouvrage aborde les multiples aspects de l’activité de Rachi en particulier ses aspects exégétiques tout en dessinant un vaste tableau de la culture de son époque. Il n’est donc pas uniquement destiné à un public spécialisé mais développe une réflexion d’une grande richesse sur les échanges entre les cultures. L’irruption d’un personnage aussi exceptionnel que Rachi ne s’est pas faite dans le désert. La fermentation intellectuelle en France et notamment en Lorraine d’une tradition de commentaires a favorisé son éclosion. C’est ce que montrent les article de G. Nahon consacré à Rachi en son temps, mais aussi de S. Schwarzfuchs qui éclaire à la fois le problème des maîtres de Rachi et du milieu intellectuel dans lequel celui-ci put s’épanouir, à partir de l’œuvre d’un de ses prédécesseurs, Joseph Tov Elem. Sylvie-Anne Goldberg suit à la trace les hommes et les idées de l’Orient à la Champagne du XIe siècle. Reste que Rachi a su devenir le commentateur par excellence de la Bible. Il occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de l’exégèse biblique, comme le montre G. Dahan, dans un siècle qui, pour l’exégèse chrétienne et juive, est un siècle de renouveau. C’est également dans son Commentaire qu’il faut aller chercher sa grammaire comme le note S. Kessler-Mesguich. En effet, au contraire des autres exégètes également grammairiens, on ne trouve pas chez Rachi de théorie générale du langage. En revanche, on est loin de l’idée qu’avance H. Gamliel. L’intérêt que l’on lit chez Rachi pour la langue ne se rapporte en rien à la linguistique telle que nous pouvons la comprendre aujourd’hui.
La présence d’un article de Claude Hagège consacré aux gloses de Rachi signale pour un lectorat moins averti le caractère d’exception de l’œuvre de Rachi. Il suffit en effet d’ouvrir le Dictionnaire d’A. Rey sur l’histoire du français pour voir que bien des mots présents dans le français du XV-XVIe siècle se trouvent déjà dans les commentaires de Rachi. On a là, sous des aspects déguisés, quelquefois illisibles, dus aux fautes des copistes, la présence de 2 000 mots français. Ainsi trouve-t-on plus souvent chez Rachi la première attestation d’un mot que chez Chrétien de Troyes. On s’arrêtera particulièrement à la présence d’un grand nombre de mots appartenant au vocabulaire technique de la vigne qui montre combien Rachi s’inspirait de sa vie quotidienne. Outre les progrès des recherches sur les langues juives dont il témoigne, cet ouvrage est une grande réussite par la capacité des contributeurs à mettre leur science à la portée des lecteurs, sans masquer à l’aide de simplifications abusives la difficulté d’une œuvre en même temps que son incroyable richesse et son apport au patrimoine de l’Occident.