Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale (24)

Société, sociologie, économie, éducation, politique sociale

Jean-Louis MISSIKA, La fin de la télévision, Seuil, « La république des idées », 2006, 107 pages

Fin connaisseur de la télévision et de son histoire, J.-L. Missika avance ici une thèse pour le moins inattendue : la télévision disparaîtrait en ce moment sous nos yeux sans que nous en ayons conscience. Au moment où les écrans se multiplient dans notre environnement, la télévision en tant que media, celle qui nous sert de fenêtre sur le monde, s’efface de nos vies. L’arrivée de nouveaux acteurs du numérique vient imposer un nouveau modèle plus performant d’un point de vue économique et plus diversifié quant à l’offre d’images. Nous sommes donc à l’aube d’une révolution de société dont l’auteur s’attache à dessiner les premiers contours.
Empruntant un fil philosophique, la transformation de l’individualisme à travers les attentes suscitées par la télévision, Missika montre comment la relation du spectateur à la télévision constitue le cœur de la révolution. Les trois âges de la télévision construits selon un modèle emprunté à U. Eco renvoient en effet chaque fois à un type de spectateur. À la paléo-télévision correspond le spectateur soumis en raison de la rareté de l’offre. L’apparition des chaînes privées au milieu des années 1980 inaugure une relation plus intimiste au téléspectateur. La néo-télévision aura pour mission de créer du lien social, dans une société où celui-ci tend à s’estomper. Le téléspectateur se parle à lui-même à travers un jeu de miroir des reality shows ou des talk-shows. C’est cette relation que vient encore approfondir le troisième âge de la télévision : celui de la post-télévision. Mieux encore, la téléréalité, abolissant la différence entre le moi qui regarde et celui qui passe à la télévision, devient le lieu par excellence où s’épanouit l’individu. L’arrivée de la vidéo à la demande (VOD), en mettant à mal les stratégies télévisuelles, va bouleverser le paysage. C’est alors le spectateur qui gère pleinement sa demande de télévision, se substituant ainsi à la fonction de médiation que remplissait la chaîne, processus de « démédiation » à travers lequel Missika programme la fin de la télévision. À cela s’ajoute le bouleversement du modèle économique du fait de l’apparition du triple play. La convergence numérique pose en d’autres termes l’apparition d’un nouveau modèle d’individualisme. Les émissions de téléréalité ou les émissions interactives comme la Star’ac ne peuvent plus leurrer le spectateur. Désormais celui-ci affirme la possibilité de faire lui-même ses images. La multiplication des blogs montre le succès de cette nouvelle possibilité éditoriale.
L’émergence d’un nouvel individualisme télévisuel révèle une fragmentation à venir de notre espace public. Avec une offre toute-puissante, la télévision définissait jusque dans les années 1990 l’espace public. Celui-ci est sur le point d’échapper à son contrôle. Cette transformation se manifeste d’abord dans la mission première qui était celle de la télévision : retranscrire le débat citoyen. Si le politique est encore l’objet de toutes les attentions de la télévision, c’est désormais pour sa personne et non pour son message. On le voit aujourd’hui à travers la médiatisation de la campagne présidentielle. Ce qui fait aujourd’hui de la télévision le media par excellence de l’expression de soi est aussi ce qui gomme toute possibilité de consensus dans le débat public. Derrière la fin programmée de la télévision est-ce la disparition des voies d’établissement du consensus qui est en germe ? Nul doute qu’il n’y ait là meilleur plaidoyer pour la télévision.


Jérôme VIDAL, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Éd. Amsterdam, 2006, 112 pages

Lorsqu’on se penche sur les phénomènes récents d’édition c’est pour en souligner la concentration en cours. C’est prendre le problème par le petit bout de la technique selon J. Vidal, par ailleurs patron des Éditions Amsterdam, car ce qui est ici en jeu en réalité c’est notre désir de lire et de penser ensemble. C’est ce que montre J. Vidal en prenant le problème de l’avenir de l’édition mais surtout des livres et de leurs auteurs à rebours. Prenons l’exemple d’un auteur qui vend ses livres à un tirage moyen ou d’un auteur d’essais ou d’ouvrages de sciences humaines, il aura intérêt à être publié chez un petit éditeur qui le traitera mieux qu’un grand groupe mû par une logique de maximalisation du profit à court terme. Il est donc probable de voir un espace de plus en plus grand se dégager pour les éditeurs indépendants, petits ou de moyenne taille. Qu’en est-il pourtant de l’image de l’éditeur indépendant ? « Éditeur-résistant » ? Il existe des poches de résistance bien ailleurs que dans les seules maisons indépendantes et nous sommes loin du modèle décrit par A. Schiffrin d’une édition sans éditeur. L’édition n’est pas une seule affaire d’économie. Pourquoi désire-t-on lire un livre ? Une partie de ce désir se forme, selon J. Vidal, à la lecture des manuels scolaires. Or, ceux-ci apparaissent de plus en plus comme des « non-livres », c’est-à-dire qu’ils occultent le travail de sources, de synthèse, bref les tentatives de compréhension et d’interprétation dont ils sont le résultat. L’auteur applique cela au triomphe de la démocratie libérale. L’hypothèse paraît plus intéressante en ce qu’elle montre le rôle que peut jouer la suppression de toute dimension réflexive dans le processus d’acquisition de connaissances plutôt que dans le procès en responsabilité qu’elle instruit à l’égard d’une prétendue toute-puissante pensée démocratique et libérale. J. Vidal applique sa démonstration aux manuels d’histoire. Il serait plus convaincant de décrire l’appauvrissement des manuels en textes, leur remplacement par de grandes photos et des graphiques, plutôt que d’incriminer une présentation lisse de toutes polémique idéologique. De la même façon, il aurait été plus fort d’évoquer l’absence de toute référence aux œuvres des historiens et la possibilité d’expliciter leurs débats.
J. Vidal aborde ensuite les deux questions cruciales que sont dans la vie des livres la traduction et la critique, cœur selon lui d’une politique démocratique des savoirs et du livre. La France est le pays où le cloisonnement disciplinaire est le plus marqué. C’est également, selon lui, un pays à la culture provinciale, d’où la découverte tardive des études de genre ou de la question post-coloniale. Devant cet état de fait, il est urgent de mettre une politique de traduction des savoirs. Là encore on peut regretter les attaques ad hominem qui parsèment un catalogue de propositions par ailleurs intéressantes. Certaines remarques sont par ailleurs maladroites dans le contexte dans lequel elles s’inscrivent. Ainsi faut-il refuser de traduire C. Schmitt au prétexte de son engagement politique ? Il faudrait alors traduire le postcolonial, mais pas Heidegger ? On le voit, le choix de mener la critique d’un point de vue d’une idéologie affaiblit grandement l’acuité d’une réflexion qui pourrait inspirer une réflexion sur le secteur de l’édition. On ne peut que saluer en revanche l’initiative prise par les Éditions Amsterdam de lancer au printemps 2007 une Revue internationale des livres et des idées dont l’ambition est d’égaler le Times Literary Supplement ou la New York Review of Books. Comme l’écrit J. Vidal, il y a là « autant de questions auxquelles la dénonciation rituelle et exclusive du “néolibéralisme” ne permet pas d’apporter ne serait-ce que des éléments de réponse ; autant de questions auxquelles il faudra pourtant bien s’attacher si nous souhaitons déployer une politique démocratique radicale du livre et des savoirs qui ne soit pas condamnée à l’impuissance et si nous voulons que l’édition indépendante ait une réalité et un avenir » (p. 31). C’est autrement qu’il faut agir.


Gérard MERMET, Francoscopie 2007. Pour comprendre les Français, Larousse, 2006, 510 pages

Depuis 1985, tous les deux ans, Gérard Mermet, sociologue, un des meilleurs connaisseurs de la société française, livre cette Francoscopie, qui apparaît comme le panorama le plus clair, le plus complet et le plus disponible sur l’état de la société française et des Français leur taille et leur poids, leur santé, leur éducation, leur consommation et leurs loisirs, leurs goûts et les tendances. Sur tous ces points et bien d’autres (famille, travail, société, argent), les annotations brèves, synthétiques, chiffrées et comparatives abondent, ainsi que des encarts plus articulés sur des sujets plus transversaux. À la page 203 par exemple, Gérard Mermet note l’abondance des termes au préfixe dé, donnant une image de la « la défrance » : déprime, dépression, désillusion, déclin ; chaque élection est une défaite ; les Français sont déçus, démobilisés, dépités, désenchantés. La surabondance de ce préfixe privatif traduit la nostalgie d’un monde en voie de disparition et traduit la fin de l’idéologie du progrès. Le discours de Gérard Mermet est dépourvu de toute idéologie et paraît presque lisse, en tout cas clinique. On aurait tort de n’y voir cependant qu’une pure radioscopie. Dans son essai paru début 2006 chez Audibert (Révolution ! Pour en finir avec les illusions françaises, 282 pages ISBN 2847490663), il s’était livré à un diagnostic plutôt sévère de l’état du pays, et de ses habitants qu’il résumait en dix formules qu’il affine dans le présent ouvrage.
1. La France souffre d’anémie et d’anomie (à la Durkheim). Au sens où l’avait indiqué Merton, les modèles de vie et de réussite collectivement suggérés sont difficilement atteignables dans un environnement complexe et concurrentiel. 2. Le vécu s’écarte parfois sensiblement du réel. Les sentiments et convictions éprouvés et exprimés par les Français au quotidien diffèrent de ce qui peut être mesuré par des indicateurs objectifs. (En février 2006, 76% des Français estimaient que la société était plutôt en déclin, 16% seulement en expansion). 3. Les Français ont souvent plus peur que mal. Les inégalités ou la pauvreté sont plutôt moins marquées qu’on ne l’affirme. Les Français souffrent plus dans leur tête que dans leur chair. D’où ce constat de formes collectives de schizophrénie, de paranoïa (peur d’être victime des autres et d’un complot global qui serait fomenté par les élites) et d’hypochondrie (crainte permanente de contacter des maladies et conviction d’en être déjà atteint). 4. Le malaise national n’est ni passager ni conjoncturel ; il est l’accumulation d’une série de chocs depuis les années soixante : choc de mai 68, premier choc pétrolier, retour de la gauche au pouvoir, choc monétaire de 1983, chute du Mur de Berlin, de la guerre du Golfe, choc européen de 1993, resté largement ignoré mais au cours duquel l’opinion a commencé à décrocher vis-à-vis de l’Europe, choc social de décembre 1995, choc calendaire de l’an 2000, choc du 11 Septembre, choc du 21 avril 2002, chocs de 2005 (non au référendum, non-obtention des Jeux olympiques, crise des banlieues) et 2006 (CPE). 5. L’interrogation fondamentale porte sur la notion du progrès. 6. Le défi principal pour le présent et l’avenir est celui du « vivre ensemble » : mise à mal du modèle républicain, peur de la mixité sociale, tribalisme communautaire. 7. La place de l’émotion est prépondérante dans le débat public, cette démocratie émotive est devenue envahissante. 8. Compte tenu de ses singularités, la France éprouve plus de difficultés d’adaptation que les autres pays. La croyance tenace dans le génie français convainc le peuple et ses dirigeants que le système national en vigueur est le meilleur. 9. Le modèle français est devenu une illusion. 10. L’adaptation est possible et les Français sont prêts à y participer.
À l’occasion du débat présidentiel de 2007, l’analyste se hasarde à quelques propositions. Rien ne sera possible sans une réconciliation nationale, la première condition d’une restauration de la confiance étant de redonner vie et substance au contrat national. Ce processus d’adaptation suppose deux conditions ou objectifs : dépasser les frontières et déplacer les lignes. Seul un Français sur dix part chaque année à l’étranger, la proportion la plus faible de l’Union européenne. Il faut s’ouvrir davantage aux expériences des autres. La seconde condition liée à la première sera de montrer que la décrochage de la France est dû pour une large part à des obstacles structurels et notamment à cette société à cliquets qui fonctionne comme un empilage de décisions visant à satisfaire telle ou telle catégorie professionnelle. La restauration de la responsabilité individuelle apparaît en définitive comme la condition sine qua non de la réussite de toute politique de renouveau. N’implique-t-elle pas un effort suivi et un changement des mentalités au sein des familles, à l’école, sur les lieux du travail et surtout des rapports avec l’administration ?