Histoire (24)

Histoire

Laurent JOLY, Vichy dans la solution finale. Histoire du Commissariat général aux questions juives 1941-1944, Grasset, 1014 pages

Instrument historique de la politique antisémite menée par le gouvernement de Vichy qui fut son bras séculier, le CGQJ, on en connaissait le sigle mais non le tréfonds. Voilà désormais chose faite à la suite de la thèse de Laurent Joly, qui s’est appuyé sur un volumineux travail d’archives. On a souvent opposé l’antisémitisme vichyssois, par essence modéré et non racial, à l’antisémitisme nazi, originellement et par essence exterminateur. Cette vision empêche de voir qu’en réalité les dirigeants de l’État français se sont ralliés dès le printemps 1941, à une position intermédiaire tendant à remettre à l’Allemagne les juifs étrangers (ou redevenus tels après dénaturalisation), jugés indésirables. Si le choix du meurtre de masse, finalement adopté par le IIIe Reich, resta en grande partie ignoré, la violence sans pareille de l’antisémitisme nazi était connue depuis longtemps et fut considérée avec indifférence par les Vallat, Darquier, Laval et Bousquet. Ces faits conduisent Laurent Joly à reconsidérer la distinction faite auparavant entre la période Vallat (printemps 1941-printemps 1942) et celle de son successeur au CGQJ Darquier de Pellpoix, entre l’antisémitisme d’État rival de la politique nazie et un antisémitisme collaborationniste au service de la Gestapo. Entre l’exclusion, visée par le premier et l’extermination, dont le second s’est fait le complice ou le soutien, il y avait une place pour une politique plus ambiguë, consistant à favoriser, sans toujours une volonté meurtrière, mais aussi sans considération des conséquences réelles, un départ des juifs étrangers.
Cette position sera celle des principaux responsables de l’État français. Elle explique la création du CGQJ et la politique Laval Bousquet de l’été 1942. L’auteur distingue trois acteurs dans cette politique : l’Allemagne nazie, l’État français et le CGQJ, administration autonome, qui mena sa propre politique de collaboration. Laurent Joly conclut qu’après la Roumanie, Vichy est le gouvernement qui a le plus entraîné son pays à faciliter la politique génocidaire des nazis. Les causes en semblent connues. Il en expose quelques-unes, en se livrant à un rappel de l’histoire de l’antisémitisme en France de 1870 à 1940, mais surtout en remontant aux origines du CGQJ, produit de la défaite, de l’humiliation et de l’éternelle théorie du complot. On jugera de la solidité de ses développements en remarquant que la seule loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs fait l’objet de 25 pages. Plus de 150 pages sont consacrées aux annexes, à la bibliographie et à la chronologie, même si la conclusion paraît en regard un peu brève. La lecture de ce monument plonge pourtant le lecteur dans le saisissement à la révélation de faits.


Jean-Marie CARZOU, Arménie, 1915. Un génocide exemplaire, Calmann-Lévy, 2006, 330 pages

Aussi curieux que cela puisse paraître, surtout après le récent vote de la proposition de loi criminalisant la négation du génocide arménien, aucun ouvrage d’ensemble sur la question n’était paru en langue française, avant que celui-ci ne sorte en 1975 à l’occasion du soixantième anniversaire de la grande rafle du 24 avril 1915. Depuis, à la faveur d’une campagne de sensibilisation ponctuée d’une série d’attentats contre des diplomates turcs à Paris en 1976, la vérité sur le premier génocide du siècle est mieux connue Cette vérité historique a mis longtemps à émerger comme le rappelle l’auteur dans l’abondante préface à cette réédition. Ce n’est que le 24 avril 1965 qu’eurent lieu les premières manifestations à Erevan, à Moscou et à Paris. En 1975, encore, Charles Aznavour composait une chanson Ils sont tombés qui ne mentionnait pas les Turcs et il fallut attendre l’interdiction édictée en Turquie, seul pays à le faire, pour comprendre quel pays était responsable de ce crime. Le film Voyage en Arménie, comme l’année officielle « Arménie, mon amie » qui lui est consacrée de septembre 2006 à juillet 2007, placent l’Arménie en bonne vue. De père arménien qui avait joliment francisé son nom Karnik Zouloumian en Karzou puis Carzou, l’auteur, ancien élève de l’ENS d’Ulm, longtemps responsable de programmes à l’ORTF, était particulièrement qualifié pour écrire cette somme qui replace l’histoire de l’Arménie dans son développement millénaire et son espace territorial.
La carte de l’Empire ottoman, qui figure à la page 69, est à elle seule fort éloquente : elle indique les limites des six vilayets « arméniens » : Erzeroum, Siva, Kharpout, Diarbékir, Bitlis et Van. Elle montre au passage les trois vilayets dont la réunion a constitué en 1932 l’Irak : Mossoul, Bagdad et Bassorah. Tous ces rappels historiques ont leur importance, surtout à compter des années 1870 au cours desquelles émerge la question d’Orient. Le Traité de Berlin en juillet 1878 qui a soldé la guerre russo-turque (1876-1877) mentionne pour la première fois en son article 61 l’existence d’une question et d’une nation arméniennes dont l’existence devait être garantie par le maintien de l’armée russe. Las, Londres qui s’était vu octroyer Chypre, point stratégique sur la route des Indes, prise dans le « Grand Jeu », fit lâcher prise à Saint-Pétersbourg. Voyant leurs espoirs d’émancipation déçus, les Arméniens se révoltent dès 1893, ce qui provoqua l’intervention de l’armée turque faisant, selon l’auteur, 10 000 victimes, répétition générale de 1915. Puis advint la révolution des Jeunes Turcs, alors qu’en Russie les temps privilégiés pour les Arméniens touchent à leur fin. Il intitule sa dernière partie « Vers la solution finale » mais une telle expression est-elle vraiment appropriée dans ce cas ? Sans faire du peuple juif la seule grande victime des crimes génocidaires du siècle dernier, peut-on déceler chez le pouvoir turc une volonté systématique et organisée d’éliminer tous les Arméniens ? Il y eut les massacres de 1895, les supplices quotidiens, puis l’extermination de 1915 (1,5 million de victimes), ce qui fait qu’en 1927, les statistiques de la jeune République turque ne mentionnaient que 64 000 Arméniens. Où sont passés tous les autres, se demande-t-il ? Pour étayer sa thèse, J.-M. Carzou cite une dépêche de l’ambassadeur allemand qui résume la situation : « La nouvelle loi parachève les mesures du gouvernement destinées à détruire les Arméniens ottomans en tant que nation vivante. Après la déportation en masse, le massacre des hommes, l’islamisation forcée des survivants et des enfants, il y a eu la confiscation des biens et, maintenant, la dislocation de la communauté politique ». Les propos de l’auteur s’achèvent au début des années 1970, bien qu’il ajoute quelques précisions ultérieures. Pouvait-il sans charger son ouvrage se livrer à une lecture de l’histoire de la question arménienne depuis trente ans ? Mais celui-ci fournit tant de précisions que sa lecture restera longtemps indispensable.


François MARCOT (dir.) en coll. avec Bruno LEROUX et Christine LEVISSE-TOUZÉ, Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, 1184 pages.

Le premier but de ce dictionnaire, fruit d’un travail de longue haleine et des travaux menés sur ce sujet depuis des décennies, est de restituer le phénomène de la Résistance dans son contexte et de ne plus le réduire à quelques hommes. Il convient donc de décrire la dynamique des liens tissés dans et avec la société française. Les auteurs distinguent de ce fait Résistance et France Libre. Si l’histoire de cette dernière est plus aisée, celle de la première est plus difficile en raison du foisonnement, des engagements et des enjeux de tous ordres soulevés par le combat résistant. La formule du dictionnaire réunissant de multiples contributions s’avère mieux apte à recréer cette diversité. Une des singularités de la Résistance est qu’elle appartient à son temps et qu’elle le dépasse. Elle n’est pas sans précédent car elle s’inscrit dans toute une histoire de refus et des révoltes. Cette multiplicité des approches, cette pluralité des points de vue est l’un des grands mérites de cet ouvrage. Quels furent les rapports de la Résistance au sens et à l’action ? On sait que les faits de résistance ne furent pas nécessairement des actes de la Résistance. La Résistance doit être appréhendée comme un processus socioculturel et être replacée dans son temps. Loin de céder à la tentation d’une dichotomie entre ceux qui résistent et ceux qui collaborent, on doit prendre en compte toute une zone grise. Une centaine de pages sont consacrées à cette étude préalable, à cette série d’examens qui abordent la Résistance sous tous ses aspects : action en France, liens avec l’étranger, ambiguïtés et limites, grands résistants, mouvements, événements, actions et combats, Un chapitre entier est consacré à la Résistance, à Vichy et au monde, ou encore à la société résistante avec des ouvertures, les Juifs, Polonais, les divers mouvements. La partie documentaire est à la hauteur des propos. Quelques exemples parmi tant d’autres : la notice d’une page et demie consacrée à Pierre Messmer, qui mentionne son refus de l’armistice dès le 17 juin 1940, celles aussi de Christian Pineau, André Philip, ou encore des époux Aubrac qui s’étalent sur deux pages. Il n’est guère de sujets, de thèmes ou d’événements que n’aborde ce dictionnaire, mine d’informations, source permanente de réflexion.


Emmanuel LE ROY LADURIE (dir.), Personnages et caractères XVe – XXe siècles,
Académie des sciences morales et politiques, PUF, 2004, 437 pages

L’ouvrage regroupe des communications données en 2003 à l’Académie des sciences morales et politiques sur le thème de la réflexion biographique. Il est impossible de reproduire ici la table des matières, qui va de Bismarck à Trotski, en passant par Dieu et Jeanne d’Arc. La formule consistant à permettre à un bon spécialiste d’évoquer en un temps limité la personnalité à laquelle il a consacré souvent une partie importante de sa vie présente un avantage : il est obligé d’aller droit à l’essentiel tout en communiquant à son public les faits les plus parlants, parfois les plus perturbants.
Il est des hommes qui aggravent les tragédies dont ils ne sont pas responsables à l’origine et Louis XIV est de ceux-là. Le « petit âge glaciaire » de la fin du XVIIe siècle, avec la disette catastrophique de 1692-1694, fait autant de morts que la Grande Guerre (1,3 million) dans un pays deux fois moins peuplé, et « le grand hyver de 1709 » au moins 630 000 victimes. Ces fléaux ont lieu, souligne A. Zysberg, dans une monarchie militaire « dont les dépenses de guerre, représentent, même en année de paix, entre le quart et le tiers des dépenses budgétaires (80 % durant les hostilités) ». Ajoutez un système fiscal inégalitaire, inefficace à un point extravagant.
P. Milza ne réhabilite pas Mussolini mais explique pourquoi, après être parvenu au pouvoir par la terreur, il a suscité un consensus presque général autour de lui. Réaction à la poussée révolutionnaire, perception du caractère effrayant du « communisme de guerre » en Russie, ont joué un rôle généralement sous-estimé. La possibilité d’une mobilité sociale ascendante donnée à de larges catégories de la société, associée à la conclusion de la paix avec l’Église, a conquis une partie importante des classes moyennes. On retrouve l’importance de cette mobilité sociale avec Staline qui, selon S. Courtois, a assuré la promotion de millions de jeunes ruraux au capital scolaire très faible, en échange de leur allégeance totale, comme avec Hitler que la guerre avec l’URSS incite à démocratiser l’accès au rang d’officier, autrefois réservé aux détenteurs de l’Abitur : « Des centaines de milliers de personnes ont trouvé dans le nazisme une voie d’ascension sociale sans aucun équivalent dans aucune autre armée du monde ».
Longtemps, nos manuels scolaires ont opposé le bon Lénine au méchant Staline, dont on disait tout de même qu’il avait favorisé les ouvriers soviétiques (qui perdent entre 1928 et 1934 la moitié de leur salaire réel pour développer à marche forcée la sidérurgie lourde ainsi qu’une industrie automobile et aéronautique). Mais Nicolas Werth montre que le plus violent des deux est sans doute Lénine, sur le prestige duquel il n’est pas question de revenir : la déléninisation (d’ailleurs imprononçable) n’est pas à l’ordre du jour.
Marc Lazar dans un texte sur « Trotski, les trotskistes et la France » démonte le mythe trotskiste (et intellectuel) de la médiocrité de Staline, une médiocrité « qui permet de rendre compte des dérapages supposés d’une bonne et juste cause ». Le trotskisme lui apparaît comme une « formidable entreprise de préservation du communisme », particulièrement vivante dans les élites françaises.
P. Messmer fait un nouveau portrait d’un De Gaulle favorable à l’objection de conscience, qui dit avoir rompu avec l’armée le 18 juin. Le ton sur lequel il évoque son grand homme est en lui-même passionnant, chaleureux, respectueux, mais sans renoncer à un humour authentique. Robert Schuman, trop souvent invoqué, dont les actes politiques sont trop rarement expliqués, se voit restituer par Michel Albert l’immense courage de sa déclaration historique du 9 mai 1950 sur la Communauté européenne du charbon et de l’acier : « [Proposer] la réconciliation à son agresseur vaincu, [en mettant en commun ses propres ressources avec l’ennemi d’hier], y eut- il jamais une innovation aussi radicale dans les relations internationales ? ».
Laissons le mot de la fin à Malraux, dont Olivier Todd attaque la légende, avec des arguments certes convaincants, qui ne suppriment ni son courage, réel, ni le talent, ni la grandeur de l’écrivain des Antimémoires, qui avait construit une vie plus vraie que la « vraie » vie. À la question « Qu’est-ce que la vérité ? », « il avait un jour répondu avec un évident désintérêt : “Bah, c’est sans doute le vérifiable”, puis il était parti. ».


Michel WINOCK, 13 mai 1958. L’agonie de la IVe République, Gallimard, 2006, 382 pages

Dans la série « Les journées qui ont fait la France », Michel Winock, reprend le thème qu’il avait déjà abordé dans son La République se meurt. Chronique, 1956-1958, publié en 1978. Alors que celui ci s’étalait sur deux années et relevait de ce que Pierre Nora a appelé l’ego histoire, c’est-à-dire la relation de l’histoire que vous avez faite et de l’histoire qui vous a fait, le 13 mai se concentre sur une journée, ou sur les quelques heures qui ont tout fait basculer, que l’on peut diviser en un avant et un après. Une journée, c’est un moment destructeur et créateur dans la durée. À cet égard, le 13 mai s’impose bien sûr dans le lot des journées les plus retentissantes que la France ait connues au XXe siècle. Mais comme pour tout événement, si concentré soit-il, une révolution, une défaite, l’explication d’une telle journée relève du temps long, de la durée moyenne et de l’immédiat. La longue durée que fut le temps de la décolonisation s’est étalée sur deux décennies mais s’inscrit dans l’histoire coloniale française. À l’intérieur de cette séquence s’est inscrit le rôle joué par l’armée qui a fait irruption dans la vie politique, résultat d’une évolution qui a commencé sous Vichy. L’Indochine et la guerre d’indépendance algérienne. C’est bien parce ce que l’armée commandée par le général Massu a prêté, ce jour-là, main forte aux insurgés que les choses ont basculé et ont fait l’histoire. La moyenne durée, c’est celle des premiers déçus de la Résistance, des luttes de partis, de la crise de la IVe République, avec sa valse de gouvernants. Le temps court, enfin, celui de la crise. Il a son origine dans le bombardement du village tunisien de Sakiet Sidi Youssef, par l’armée française à la poursuite des insurgés. Événements qui vont contribuer à humilier la France, obligée d’accepter la médiation des Anglo-Saxons, et faire se dresser les partisans de l’Algérie française contre toute tentative de compromis. À l’intérieur de ce temps court, la scission des Présidents du Conseil a accéléré le cours des choses. Après la démission de Félix Gaillard, c’est Pierre Pflimlin, le démocrate chrétien, honni et diabolisé par la droite nationaliste, qui est pressenti par le président Coty, ce libéral, ce « bradeur ». Ces enchaînements de faits, longs, moyens et courts, se sont rencontrés le 13 mai dont il a résulté un autre temps court après la nomination du général de Gaulle comme dernier Président du Conseil de la IVe République, le 3 juin, et le référendum constitutionnel du 28 septembre. Le hasard et la nécessité ont présidé à ces événements. Quelle fut la part de l’un et de l’autre ? C’est ce à quoi s’est efforcé de répondre Michel Winock en distinguant six protagonistes principaux : le nationalisme algérien, les Français d’Algérie, l’armée, l’État républicain, l’opinion métropolitaine, enfin de Gaulle et les gaullistes. S’est-il agi d’un coup d’État ? En pesant le pour et le contre, l’auteur répond par la négative. Il y eut peut-être, comme l’a exprimé Pierre Mendès France lors du débat d’investiture, légalité forcée, mais elle s’appuyait sur la forte légitimité du général de Gaulle. Sur la question algérienne le 13 mai aura été l’occasion d’un malentendu qui allait devenir tragique entre ceux qui y ont participé au nom de l’Algérie française et celui qu’ils avaient mis au pouvoir. Le 13 mai n’a pas donné naissance à un nouveau bonapartisme. Il n’a pas provoqué de rupture de la démocratie comme en 1799, 1851 et 1940, mais il a changé en profondeur un régime républicain façonné à la fin du XIXe siècle en restaurant la puissance du pouvoir exécutif et en mettant en place les conditions d’une stabilité ministérielle exceptionnelle. La succession des alternances depuis 1981 ou des cohabitations ne relève plus de la séquence du 13 mai.


Pierre RENOUVIN, 11 novembre 1918. L’armistice de Rethondes, Gallimard, 2006, 556 pages

La lecture ou la relecture de ce grand classique de celui qui fut considéré comme le maître sinon le créateur de l’école française d’histoire diplomatique et internationale est instructive à plus d’un titre. D’abord parce qu’il s’agit d’une remarquable analyse et d’un superbe récit, écrit d’une plume forte et élégante. Pierre Renouvin a analysé les aspects de l’équilibre des forces militaires, morales, politiques qui ont conduit l’Allemagne, alors qu’elle n’était pas réellement vaincue, à demander à partir du 25 octobre 1918 l’armistice qui rendait, selon les exigences du Président Wilson, qui en fut le principal négociateur, impossible la reprise des hostilités. Pierre Renouvin examine le déroulement des événements, du débat sur le « coup de poignard dans le dos » au sursaut nationaliste allemand. Il s’en tient d’abord et avant tout au 11 Novembre, sans renoncer à relire le Traité de Versailles. Ce travail, un modèle du genre, est agrémenté d’une forte postface d’Antoine Prost, dont la lecture s’avère aussi intéressante dans la mesure où elle contient le regard d’un autre historien sur son illustre aîné, mais surtout où elle vise à compléter l’analyse de Pierre Renouvin sur la répercussion de l’armistice sur la France. P. Renouvin, sans doute parce que cela lui paraissait évident, n’a pas relaté comment s’était déroulée cette journée en France où l’enthousiasme fut débordant. Après avoir lu les conditions de l’armistice, à la Chambre, Clemenceau s’était écrié : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’Humanité, sera toujours le soldat de l’Idéal. » Le 11 Novembre aura été vécu, intensément, comme un moment exceptionnel, où la victoire et la paix, alors indissociables, succédaient à la guerre.
C’est donc à la modification des perceptions que s’attelle A. Prost, en complétant l’œuvre de P. Renouvin. Après cette date, la perception qu’ont eue les Français de la guerre a mieux correspondu à la réalité. Il s’agit bien d’une tuerie, d’une boucherie, correspondant à l’époque industrielle et non de courses de chevaliers suivies de sièges. Ce nouvel imaginaire de la guerre a conduit partout en France au pacifisme et non à la brutalisation de la société et de la vie politique. En ce sens, A. Prost s’inscrit en faux contre la thèse de l’historien américain George Mosse qui, rappelle-t-il, avait passé sa jeunesse en Allemagne et qui montrait que la violence née dans les tranchées s’était transférée dans les rues en modifiant considérablement le déroulement des luttes politiques et sociales. Ce fut le cas en Allemagne, en Russie, en Italie, mais pas en France. Autre conséquence, la France ne fut pas totalement exsangue ou ruinée, bien que marquée par la fin des rentiers et l’apothéose de la démocratie rurale. Le 11 novembre 1918 a signé l’entrée de la France dans une ère nouvelle, caractérisée à moyen terme par la recherche, fût-elle déraisonnable, de la paix, et à plus long terme par la hausse irrésistible des prix, autant de manifestations des forces profondes dont l’exposé reste l’un des grands apports de Pierre Renouvin à la science historique.


Hugh THOMAS, La Traite des Noirs, Robert Laffont, « Bouquins », 2006, 1037 pages

C’est en s’interrogeant sur les activités des trafiquants d’esclaves outre-atlantique que l’historien anglais H. Thomas en est venu à s’intéresser à la traite des Noirs, le pluriel désignant l’ensemble des peuples issus de l’Afrique. La traite des Noirs, outre le fait qu’elle implique l’ensemble des pays développés sur plusieurs siècles, est un phénomène que l’on peut aborder selon de multiples perspectives. Elle a concerné, entre le XVe et le XIXe siècles, près de onze millions d’Africains. Le point de départ de l’ouvrage, publié en 1997, à savoir comment a-t-on pu tolérer un tel commerce sur une durée aussi longue, est exempt de l’arrière-plan idéologique qui empoisonne aujourd’hui le sujet et c’est en historien qu’il a mené l’enquête, apportant beaucoup de documents de première main notamment sur différents aspects de la traite espagnole. H. Thomas retrace les débuts de l’esclavage depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge où les esclaves formaient encore une bonne partie de la population européenne mais c’est au début du XVe siècle que les expéditions européennes pour l’Afrique commencèrent sous l’impulsion des Portugais à capturer des esclaves africains. Les Portugais prirent alors la place des marchands musulmans qui avaient assuré le commerce des esclaves tout au long du Moyen Âge. Ce commerce alla ainsi de pair avec de nouvelles explorations. L’auteur rappelle également que la traite tout au long de son histoire fut une entreprise gouvernementale, l’exemple étant donné par la couronne du Portugal.
C’est à la fin des années 1470 qu’apparut le personnage du marchand d’esclaves, à l’image du florentin B. Marchionni. De même, l’arrivée de C. Colomb marqua le début de la traite des Indiens Caraïbes et de la traversée des esclaves de l’Atlantique d’Ouest en Est. Le début de la traite d’esclaves vers les Amériques date, elle, de 1510 lorsque le roi Ferdinand donna l’ordre d’envoyer des esclaves pour travailler dans les mines d’Hispaniola. Ce devait être le début d’un commerce qui devint, dès 1550, le plus important commerce d’esclaves. C’est également vers cette époque que fut défini le modèle qui allait dominer la traite transatlantique. Le marchandage initial revenait aux marchands portugais dans les ports d’Afrique de l’Ouest. Puis ceux-ci gagnaient avec leur cargaison les entrepôts des grands comptoirs portugais d’où les esclaves étaient rachetés par d’autres marchands ou transportés directement à Saint-Domingue, La Havane ou Veracruz. Vers le milieu du XVIe siècle, on commença à se préoccuper du sort des esclaves en nombre croissant. C’est ce dont témoigne par exemple la dispute de Valladolid de 1550 qui vit s’opposer Las Casas et Sepulveda ou la condamnation de l’esclavage par le dominicain T. de Mercado en 1569 qui dénonce les mauvaises conditions faites aux esclaves. Au XVIe siècle, la traite s’internationalise, les Français, les Anglais – qui transforment ensemble les Caraïbes en archipel sucrier gros consommateur d’esclaves et les Hollandais entrant dans la partie. L’apogée de la traite, alors dominée par la France et l’Angleterre, se situe au XVIIIe siècle. Mais à partir de 1807, la Grande-Bretagne renonce à la traite et deviendra dès lors sa plus farouche adversaire. La traite se poursuit au XIXe siècle, mais dans la clandestinité.


Hubert VÉDRINE, François Mitterrand. Un dessein, un destin, Gallimard, Découvertes, 2006, 128 pages

Parmi les quelques livres ayant salué le dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand, celui de Hubert Védrine, qui préside aux destinées de l’Institut consacré à la mémoire de l’ancien président, sort du lot. Cela est dû en partie à la richesse de son iconographie et aux extraits significatifs de ses écrits, discours et entretiens. La première page est évocatrice : elle montre un Mitterrand, encore jeune, en pardessus, journal à la main, sortant d’un pas pressé (d’une librairie ou d’un café ?). La deuxième montre de dos l’homme comblé, marchant dans sa chère nature, canne tenue à deux mains tournées dans le dos, s’acheminant avec lenteur vers son destin, force tranquille qui a achevé son œuvre. Un François Mitterrand escaladant seul la roche de Solutré, au profil impérial, entouré des siens fêtant sa victoire. Hubert Védrine, dont le père fut un des premiers amis du futur président et qui rejoignit celui-ci dans l’opposition en 1973, a choisi de relater l’épopée de son maître en six étapes. Le réunificateur de la gauche, né le 26 octobre 1916, parvint à l’Élysée au bout de son troisième essai (comme il avait réussi à s’évader au cours de sa troisième tentative). On suit le parcours de l’enfant de Jarnac au gouvernement, observe les premiers pas du Rastignac républicain, s’impatiente, un moment avec lui, dans sa longue marche de leader de la gauche, avant d’en venir au Mitterrand président et au second septennat.
Peu de choses échappent à Hubert Védrine : le caractère, les goûts, l’éducation politique, le passage progressif à la Résistance à partir de la fin 1942. Ses jugements restent ouverts et non hagiographiques. Son entrée en politique, la découverte de son exceptionnel ascendant sur les hommes, sa capacité parfois à les manipuler, en tout cas à les entraîner. Signalons l’ouvrage qu’il écrit en 1953, Au titre de l’Union française, où courageusement pour l’époque, il préconise l’abandon des colonies asiatiques, pour permettre un engagement accru en Afrique. En 1957, il évoque la possibilité pour l’Algérie de s’émanciper… Après bien des péripéties, affaire des fuites et de l’Observatoire, Védrine dit qu’il « touche alors le fond de la solitude politique et humaine ». Le non à de Gaulle, puis la candidature unique de la gauche, François Mitterrand s’y tient avec obstination jusqu’en 1981. Les étapes de cette ascension sont connues : Épinay, premier secrétaire, Programme commun, un septennat d’opposition, Metz. Après le 10 mai, le lyrisme, la force mobilisatrice de l’homme s’expriment et creusent son sillon. « Il n’y a qu’un vainqueur le 10 mai 1981, c’est l’espoir ! Puisse-t-il devenir la chose la mieux partagée ! » En connaisseur intime des cercles du pouvoir, Hubert Védrine présente les trois principaux, celui de l’Élysée, autour de la figure du secrétaire général, Pierre Bérégovoy, Jean-Louis Bianco et Hubert Védrine, et des autres collaborateurs, 140 en quatorze ans, celui du gouvernement, celui du Parti socialiste, enfin. Mais que dire du quatrième cercle, celui des intimes et des amis, Rousselet, Pelat, Grossouvre ? Quelques brefs clin d’œil tout au plus, non dénués de mises au point, comme pour le processus de réunification allemande que le président sent poindre dès 1981 à la faveur de l’affaiblissement de l’URSS, mais aussi Maastricht, la désintégration yougoslave, la guerre du Golfe, le pari Cresson, Bérégovoy, finalement, le Rwanda, les derniers mois. Le jugement que semble retenir Hubert Védrine sur l’œuvre de François Mitterrand se situe au-delà du politique. Ce que l’opinion a ressenti intimement, conclut-il, c’est le romanesque de sa vie et de sa mort et son courage devant la maladie. La vie de Mitterrand : une extraordinaire ligne de vie, un grand roman français, qui a épuisé et modelé un demi-siècle, et qui aura marqué les Français.