Philosophie politique (24)

Philosophie politique

Pierre BONCENNE, Pour Jean-François Revel, Plon, 2006, 346 pages

Jean-François Revel, décédé le 6 mai 2006, occupe une curieuse place au sein du panthéon intellectuel français. Normalien, agrégé de philosophie, auteur de nombreux ouvrages au retentissement international comme Ni Marx, ni Jésus, La tentation totalitaire, Comment les démocraties finissent, il n’a jamais eu la profondeur d’analyse sociologique d’un Raymond Aron, ou la fulgurante critique d’un Cioran, deux personnalités dont il était proche. Peut-être a-t-il revêtu la figure d’une sorte d’encyclopédiste, au sens ancien du terme, amateur de gastronomie, d’art, d’opéra ou de littérature, aspects qui le rapprochent d’un Jorge Luis Borges dont il était aussi proche ou d’un autre grand Latino-américain avec lequel il ne cessa de communiquer, le Mexicain Octavio Paz, dont il partagea le combat anticommuniste, la défense de la libre parole et la critique des idées. Cet ancien directeur de L’Express, cet éditeur, qui fut l’un des grands acteurs de la vie politique et intellectuelle française de l’après-guerre, élu sur le tard à l’Académie française, a brouillé maintes fois les pistes et c’est l’une des raisons pour lesquelles les grands dictionnaires, comme le montre Pierre Boncenne, son interlocuteur, devenu son ami, ne lui ont guère accordé la place qu’il méritait. Venu de la Résistance, issu de la gauche démocratique, il a fini par être catalogué comme de la droite, ultralibérale et réactionnaire.
Son itinéraire intellectuel et géographique est pourtant impressionnant et illustre les mille et une facettes de sa pensée et de son être. Professeur en Algérie entre 1947 et 1948, il contribue au « rapprochement culturel franco-arabe », puis entre 1950 et 1952, il découvre Mexico, cette étonnante capitale multiculturelle, où la « richesse excessive se superpose à la misère passivement supportée ». Un séjour italien donne Pour l’Italie, puis Jean-François Revel tourne le dos à la philosophie avec son premier essai retentissant À quoi servent les philosophes ? (1957) qui lui crée de tenaces inimitiés, qu’il multiplia du fait de son activité de polémiste avec Le style du Général ou Contre-censures. La suite est mieux connue : la dénonciation du communisme et de la tentation totalitaire. L’une des raisons peut-être de son rejet par une bonne part de la classe intellectuelle tenait à ce qu’il avait toujours considéré que l’anti-américanisme avait pourri les débats intellectuels en Europe. Il était navré de l’ignorance des Français à l’égard des réalités américaines.
Dans son Tableau de la vie littéraire en France d’avant-guerre à nos jours (Luneau-Ascot, 1982), Jacques Brenner dresse, en définitive, le portrait le plus vrai de Revel. En le saluant comme l’écrivain contemporain dont le cerveau est le mieux organisé. « On pourrait dire qu’il n’est pas un critique spécialisé, en ce sens qu’il est capable d’aborder de tels sujets dans tous les domaines : aussi bien la politique que la religion, les sciences que les arts, la philosophie que les sciences humaines. Mais dans chaque domaine, il est égal ou supérieur aux meilleurs critiques spécialistes. Ce serait donc un critique universel, un des ces experts encyclopédiques comme on croirait que nos civilisations modernes n’en produiraient plus ». Brenner considérait que le style de Revel est « merveilleusement naturel, direct, net, carré ». Voici l’une des clefs du caractère inclassable de l’homme, du penseur et du critique. Un être qui embrasse la totalité du savoir sous son œil de lynx et sa plume d’ivoire, mais qui n’a pas jugé intéressant d’apporter un savoir nouveau, répertorié et classé, au corpus du savoir.


Pascal BRUCKNER, La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental,
Grasset 2006, 256 pages

Dans la lignée de son fameux Sanglot de l’homme blanc, mais en élargissant son champ d’analyse, Pascal Bruckner pourfend l’idée, à son avis trop largement répandue, selon laquelle « Le monde entier nous hait et nous le méritons bien. Telle semble bien être la conviction d’une majorité d’Européens et a fortiori de Français ». Depuis 1945, affirme-t-il, notre continent est habité par les tourments d’une conscience auto culpabilisante. Il ne cesse de ressasser ses nombreux crimes du passé : persécutions religieuses, esclavage, fascismes, communismes ; il ne voit dans sa longue histoire qu’une continuité de tueries qui ont abouti à deux conflits mondiaux, c’est-à-dire à un suicide collectif et joyeux. Mais peut-on mettre tous ces événements qui s’étalent sur des siècles sur le même plan et les mesurer avec la même échelle de valeur ? Et puis la loi, sur les aspects positifs de la présence française outre mer ou ce refus de tel ou tel pays ou de tel ou tel groupe de reconnaître les crimes qu’il a commis n’incitent-ils pas à nuancer la thèse globalement affichée par l’auteur ? Pourtant, au sein d’une large partie de l’Occident (doit-on en exclure la Turquie, le Japon et quid de la Russie ?), le devoir de repentance est devenu une machine de guerre qui remplit plusieurs fonctions. Il censure, rassure et distingue. Le « bloc occidental », pense Pascal Bruckner, « supposé coupable de toute éternité », se voit ainsi interdit de juger et de combattre d’autres régimes, d’autres États et d’autres religions. S’agit-il là d’un mal spécifiquement français, autre facette de notre exceptionnalité ? On ne sache pas qu’un tel remords taraude les États-Unis, en dehors du fardeau de l’esclavage, ou même à ce point la Grande-Bretagne ou la Pologne (qui s’est toujours posée en victime d’une douloureuse histoire, mais a eu de la peine à reconnaître son antisémitisme). Nos crimes nous intiment de garder le silence. Réserve, neutralité, telle serait notre rédemption. Ne peut-on pas pourtant s’appuyer sur ce passé pour faire en sorte qu’il ne se répète pas ? Voilà, en tout cas le sens de la notion, encore récente et incomplète, du devoir d’intervention humanitaire, introduite à l’ONU en 1988 sur la proposition de la France, via Bernard Kouchner.
Le polémiste qu’est Pascal Bruckner enchaîne : rien n’est plus occidental que la haine de soi. Mais comme il l’affirme, on ne saurait vivre en victime du passé, en monnayant ses douleurs et en exigeant en permanence réparation et remords. Tout ceci saperait le vouloir vivre ensemble. Le devoir de mémoire ne doit pas devenir l’impératif catégorique de la nation. Pascal Bruckner ne tremble point en écrivant : « S’il est une nation qui incarne jusqu’à l’outrance les maladies de l’Europe et leur en ajoute d’autres, plus spécifiques, c’est la France ». Il n’est pas facile d’être français aujourd’hui, c’est-à-dire les « héritiers d’un passé glorieux dont les péripéties soulignent par contraste notre petitesse ». Et d’ajouter : « De ce qu’elle n’est plus la première, la France en conclut qu’elle n’est rien et s’abandonne depuis une dizaine d’années à l’autodénigrement, à un dolorisme d’enfant gâté ». À qui la faute ? Aux autres, bien entendu. Tout ce qui va mal chez nous est dû à la malignité des puissances étrangères, Bruxelles, la mondialisation, l’Islam, l’impérialisme américain, que sais-je encore ? Voilà les termes d’un vrai débat qu’il instruit à son tour. Nous n’avons pas le choix : Il faut nous jeter dans la mêlée ou mourir. Heureusement, il ne fournit pas de recettes.