Politique internationale (24)

Politique internationale

François CHAUBET, La politique culturelle française et la diplomatie de la France, L’Harmattan, 2006, 320 pages

Fille du renouveau politique et moral caractéristique du début des années 1880 en France, où s’exprime une aspiration à la fois inquiète et parfois contradictoire dans ses objectifs, à sortir de soi et à rebondir durablement après la décennie du « recueillement », l’Alliance française, créée le 21 juillet 1883 autour de Paul Cambon, devint rapidement l’un des vecteurs principaux du rayonnement de la France.
Alors que, durant la première moitié du XIXe siècle, le prosélytisme en faveur de la langue française avait été assumé essentiellement par les religions installées à l’étranger, une association laïque et privée telle l’Alliance participait pleinement à présent des objectifs multiformes poursuivis par l’État-nation républicain. Dans un enjeu à front renversé, note l’auteur, maître de conférences à l’Université de Tours, spécialiste de l’histoire des intellectuels et de l’histoire culturelle internationale, au moment où la nation allemande se dotait d’un État, l’État français se cherchait une constitution ethnico-linguistique qui donnât au peuple le sentiment de son identité unitaire et de son génie. François Chaubet brosse un tableau complet du renouveau intellectuel français et de la situation de la langue française dans le monde.
Le discours « décliniste » faisait déjà florès comme l’atteste l’ouvrage de Prévost-Paradol La France Nouvelle, empreint de pessimisme : faiblesse démographique, économique, militaire ; le destin de la France, conclut-il, sera celui d’une Athènes lettrée et spirituelle, subordonnée aux intérêts d’un empire anglo-saxon dont la langue acquérra un jour la suprématie mondiale. En dépit de cet état d’esprit, grâce au fort soutien dont elle bénéficia dès ses origines, l’Alliance connut un succès retentissant chez les éditeurs comme dans les milieux enseignants et intellectuels. L’action de la Commission générale de Propagande fut relayée par des comités locaux. En définitive, l’action de l’Alliance s’avéra positive. Elle contribua à mettre en œuvre une politique officielle de propagande en faveur de la langue et de la culture françaises, relayée par le Quai d’Orsay, qui prit de l’ampleur à partir de 1905. Elle propagea un modèle culturel, ce culte de l’esprit qui connut son heure de gloire jusqu’aux années 1930. Ce renouveau avait le mérite de prouver que, loin d’osciller entre l’héroïsme vain et nostalgique (le capitaine aristocratique de La Grande Illusion) ou le désespoir jouisseur (La Règle du Jeu), certaines élites françaises persistaient à croire résistible le déclin français. Tout ceci n’a-t-il pas des accents étonnamment contemporains ?


Xavier CRETTIEZ, Violence et nationalisme, Odile Jacob, 2006, 382 pages

Alors que les études et théories (celles d’Ernest Gellner, de Karl Deutsch ou de Benedict Anderson) portant sur le fait nationaliste abondent, plus rares sont celles reliant nationalisme et violence. C’est d’autant plus étonnant que, selon une étude du sociologue américain Ted Robett Gurr, le nombre de conflits nationalistes, qui s’était établi à 62 entre 1945 et 1960, s’est élevé à 226 entre 1960 et 1994. La majorité de ces conflits sont le fait de luttes pour le pouvoir au sein d’États-nations plus ou moins constitués. Mais il proviennent également de phénomènes transitoires à l’œuvre dans de nombreux pays depuis l’accès aux indépendances et l’effondrement du bloc de l’Est. La faiblesse des identifications nationales alimente les potentialités de conflits. Très peu d’États ont réussi à souder totalement et durablement leur population à la ferveur nationale. De là procède la violence nationaliste, celle pratiquée par une communauté pour se voir reconnue par l’État. Elle provient de cette faible intégration nationale d’ethnies, ce qui leur laisse un espace d’expression. Xavier Crettiez se livre sur cette base à une étude riche de ces conflits. Il en dresse une typologie pertinente.
Premier cas de figure, celui d’un nationalisme que l’on pourrait qualifier de courant. Il s’y manifeste à des degrés divers une volonté de retour à une homogénéité indifférenciée qui unit, sous l’égide de l’État ou d’un parti, l’ensemble de la communauté soudée dans une unité de tons, de valeurs et d’identités. Cette recherche de forte identification est en soi porteuse de violence car elle ne tolère point la manifestation d’une pluralité de conceptions ou d’identification. Elle rejette tous les éléments supposés antinationaux ou entretient la peur de l’autre, sentiment fomenté ou utilisé par le pouvoir. Sous sa forme extrême, cette violence constitue un pilier de l’État nationaliste à l’image du fascisme. L’histoire l’a abondamment montré, de l’Allemagne nazie à la Serbie de Milosevic : la violence s’est épanouie dans des pratiques d’extermination ethnique ou d’extermination d’autres communautés jugées nuisibles ou présentant une menace réelle ou supposée sur l’existence nationale.
La deuxième forme de nationalisme est caractérisée par un amour, voire une adoration exclusive, pour la patrie qui exclut toute autre forme de fidélité. Sont combattues les allégeances locales, régionales ou celles qui relèvent de l’universel. La nation qui se sent menacée, atteinte dans son être proclame un droit de légitime défense qui se mue en agressivité et déchaîne la violence. La troisième forme de nationalisme est fondée sur le principe de conquête et d’affirmation d’une supériorité qui est également porteur de violence. Enfin, la séduction nationaliste provient de son extrême simplicité et de sa formidable propension à embellir le réel. Le nationalisme se pare volontiers d’une logique binaire opposant le bien et le mal, la vertu et l’immoral, grammaire simpliste qui implique la violence.
L’essentiel est de déceler les causes précises qui peuvent s’inscrire sur une longue période, du passage à l’acte. Quels sont les facteurs durables ou circonstanciels qui expliquent le déclenchement de la violence et la maintiennent ? Les cas ne manquent pas : massacres ethniques en Sierra Leone, au Rwanda, au Congo, au Libéria, au Darfour, dans les Grands Lacs ou encore en Inde, au Pakistan et en Indonésie. Xavier Crettiez vise avant tout à mettre en avant les lignes de force communes qui animent, dans des situations extrêmes diverses, mais au nom d’une finalité doctrinale, l’engagement individuel et collectif dans la lutte armée. Comment expliquer la puissance de séduction de l’idéologie nationaliste, perçue par un Chateaubriand qui avait remarqué cette propension des hommes à se faire tuer sous la bannière du drapeau de leur nation bien plus qu’ils ne l’auraient fait pour défendre leurs intérêts ou leur porte-monnaie ? Peut-on déceler une rationalité derrière de tels engagements ? Du cannibalisme de l’espace public aux violences nationalistes, que de formes peut revêtir cette violence qui a emprunté tous les registres. L’auteur les passe en revue en s’appuyant sur une impressionnante source documentaire et une riche bibliographie.


François GÉRÉ, Pourquoi le terrorisme ?, Larousse ; 2006, 160 pages

Le terrorisme ne date pas du 11 septembre 2001, ni même du XXe siècle. Il n’y a qu’à lire avec attention le chapitre que consacre François Géré à l’histoire du terrorisme dans son très complet ouvrage, didactique et réflexif. Dès le 1er siècle de notre ère, la secte des zélotes sicaires développa un mouvement de révolte en Judée, visant à s’opposer au nombre important de Grecs présents sur le territoire et au pouvoir romain, alternant guérilla et terrorisme et commettant l’erreur de recourir à l’insurrection générale, laquelle fut réprimée sévèrement. Neuf siècles plus tard émergea la sectes des Assassins, également connue sous le terme Haschischins, qui se distingue par ses méthodes extrêmement contemporaines d’organisation et d’action. Pourtant, observe-t-il par la suite, malgré les nombreuses études qui lui ont été consacrées, le terrorisme a été peu étudié d’une manière structurelle. Il existe peu d’études comparatives sur son mode de décision interne : si les monographies abondent, les synthèses font défaut. De leur côté, les opérateurs sont avant tout des réactifs : ils cherchent, traquent, trouvent et détruisent. Puis ils passent à autre chose, perdant la mémoire des moyens et des méthodes employés. Il existe certes des bases de données, mais elles ne subsistent que quelques mois du fait de la croissance exceptionnelle des informations disponibles. Trop d’information tue l’information, ce qui, estime François Géré, protège le terroriste. Il s’efforce, ces réserves étant dites, d’en présenter l’anatomie la plus complète.
La géopolitique du terrorisme qu’il dresse, qui retrace mouvements, actes terroristes et leur localisation depuis 1990, est des plus instructives. Carte du monde des attentats, tableau du nombre entre 1981 et 2003, nombre de victimes par région, qui révèle que l’année 2001, avec 4 091 victimes, ne fut pas la plus meurtrière (il y en eu 5 379 en 1998). Mais ce sont les derniers chapitres (IV à VI) qui sont les plus intéressants, traitant de l’anatomie du terrorisme, vu de l’intérieur, du terrorisme et des médias et des moyens de court et de long termes de combat contre le terrorisme. Organisation et commandement, opérations et choix des cibles, logistiques et choix des armes, sans oublier la tentative de réponse à la question qu’avait examinée Xavier Crettiez : comment devient-on un terroriste ? On retrouve à travers les temps la même sociologie que l’on avait observée chez les terroristes russes : importance des jeunes et des femmes, entraînement et passage à l’acte, spécificité du mental et du langage terroriste dont Sergueï Netchaïev fut un prototype quasi parfait. Peu de révélations en revanche sur les méthodes de lutte contre le terrorisme : nécessité d’une riposte immédiate, recherche des circuits de financement, tentative d’infiltration, identification, contrôle. Ces méthodes utilisées avec succès en Allemagne dans la lutte contre la Rote Armée Fraktion sont plus difficiles devant la nébuleuse Al Qaida.


François NICOULLAUD, Le Turban et la rose. Journal inattendu d’un ambassadeur à Téhéran : à la découverte d’un autre Iran, Ramsay, 2006, 212 pages

Ce livre n’a rien des mémoires d’un diplomate, ni d’un récit de voyage. Il est plutôt celui d’un journal réécrit après coup, le journal d’un séjour dans ce pays, magique, encore énigmatique et qui occupe le devant de la scène depuis des décennies. Connaît-on vraiment l’Iran ? Comment peut-on être iranien ? commence par demander Jean-François Nicollaud, qui fut notre ambassadeur durant plus de trois années jusqu’en 2005. En sa compagnie, on parcourt l’Iran, on fait de riches rencontres, on escalade cimes et monts, on pique-nique dans les vallées ou villages, on s’interroge sur les relations passionnelles avec l’Amérique, la bombe et les objectifs de la République islamique. Celle-ci a-t-elle renoué avec le modèle éprouvé du despotisme asiatique où le vrai pouvoir veut être caché et ne peut être atteint qu’en franchissant une série de seuils et en soulevant des voiles successifs ? Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, président du Conseil de discernement des intérêts du régime, Ali Khamenei, Guide de la Révolution, et le nouveau président, l’outsider, Mahmoud Ahmadinejad, en constituent les éléments centraux. Les élections en Iran n’ont rien de chaotique ou de tendu. « Quoi qu’il arrive, l’on gardera le souvenir des journées d’élections iraniennes, fort bien organisées, empreintes de toute la dignité requise, et de leurs bureaux de vote à l’ambiance placide, où les responsables du bon ordre offrent des bonbons aux visiteurs ». Voyages dans l’Alborz, une des trois chaînes de montagne du pays, séjour sur les bords de la Caspienne, l’une des rares zones vraiment vertes, gorgée d’eau grâce aux lourds nuages formés au-dessus de la mer et qui viennent buter contre le massif. Traversée du grand désert central, montagne âpre, toute jaune et ocre, autant d’itinéraires que notre esprit parcourt de caravansérails en caravansérails. Une promenade indispensable au Bazar, l’une des pointes du triangle de Georges Dumézil : esprit, force, richesse. Tout s’y tient et forme bloc, du portefaix au marchand millionnaire. Il essaime dans la ville, formant partout un immense archipel. Des chapitres fournis aussi sur le port du voile qui prête à tant d’élégantes variations, la question pétrolière et l’énigme nucléaire que l’auteur traite en profondeur. D’où son conseil de sagesse que l’on ne méditera jamais assez. « Il faut donc négocier avec l’Iran, négocier jusqu’au moment où toutes les voies d’un accord auront été épuisées » et où se profilerait la menace proche d’un accès de l’Iran à la bombe. On en est encore assez loin, selon lui. Et de citer ce proverbe iranien : « Si l’on peut défaire un nœud avec les doigts, pourquoi y mettre les dents ».