Politique et actualité (24)

Politique et actualité

Rapport mondial sur la corruption. Thème spécial : Corruption santé, Transparency International, Économica, 2006, 426 pages

C’est à juste titre que les auteurs de ce rapport mondial sur la corruption ont choisi de centrer leurs analyses en 2006 sur le secteur de la santé, troisième des huit objectifs du Millénaire pour le développement des Nations unies, qui visent à diminuer la pauvreté de moitié à l’horizon 2015 : réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, et combattre le SIDA, le paludisme et d’autres maladies, comme la malaria qui cause la mort de 2 millions de personnes par an principalement en Afrique. Le problème de la corruption dans le système de la santé est vital pour bon nombre de pays en développement où les catégories de pauvres ne peuvent tout simplement pas accéder aux médicaments parfois les plus élémentaires, Mais il se pose également dans bon nombre de pays développés. Songeons qu’aux États-Unis, qui consacrent 15,3% de leur PIB à la santé, plus que tout autre pays industrialisé, les deux plus importants programmes de santé publique, Medicare et Medicaid, estiment que 5 à 10% de leur budget sont perdus en « paiements excessifs ». Au Cambodge, les professionnels de la santé interrogés estiment que plus de 5% du budget de la santé est détourné par la corruption avant même de quitter l’administration centrale. Il doit en être de même dans nombre de pays du Sud. Si le secteur de la santé est si exposé à la corruption, c’est qu’il y règne un déséquilibre de l’information. Pour preuve, en Argentine, les différences de prix entre les différents hôpitaux ont diminué de moitié après que le ministère a commencé à diffuser les informations relatives au prix payé pour le matériel dans chaque hôpital. L’incertitude propre aux marchés de la santé l’expose à bien des dérives, comme c’est le cas dans les situations d’urgence humanitaire quand les soins ne peuvent attendre et que les mécanismes de surveillance sont souvent court-circuités. La complexité des systèmes de santé, particulièrement du fait de la multiplicité des parties concernées, accroît la difficulté de produire et d’analyser l’information. Aussi la corruption revêt-elle de multiples formes : détournement et vol des fonds du budget de la santé ou des revenus du ticket modérateur, trucage des marchés publics, corruption qui touche les systèmes de paiement, corruption dans la chaîne d’approvisionnement des médicaments ou de la prestation des services de santé. D’où les quelques recommandations avancées par Transparency International : assurer une meilleure transparence, adopter des codes de conduite, impliquer davantage la société civile, protéger les dénonciateurs, réduire les motivations de corruption, élever les revenus du personnel, régler les conflits d’intérêts, exercer davantage de poursuites judiciaires. C’est en 141 pages à une analyse très poussée de la corruption dans le secteur de la santé mondiale que se livrent ces chapitres.
La deuxième partie du rapport annuel 2006 est consacrée aux rapports pays qui fournissent une analyse souvent approfondie des systèmes légaux et judicaires, comme de l’état des pratiques en matière de prévention et de lutte contre la corruption. Au fil des années le nombre de pays couverts a augmenté : de 34 en 2004, il est passé à 40 en 2005 et 45 en 2006. L’expérience montre qu’aucun pays n’est immunisé contre la corruption, que même la Nouvelle-Zélande ou la Finlande, les pays les mieux classés, n’y échappent pas et que celle-ci est présente dans tous les secteurs. Il y a lieu de constater, par ailleurs, l’adhésion progressive aux instruments internationaux en la matière. Tous les pays de l’OCDE ont ratifié la Convention de 1997 sur la lutte contre la corruption, et celle des Nations unies, signée au Mexique en décembre 2003, vient d’enregistrer le minimum requis de 30 ratifications. La lecture de l’indice de perception de la corruption 2005 fourni, comme chaque année, par Johann Graf Lamsdorff, place toujours les mêmes bons élèves au premier rang : Islande, Finlande, Nouvelle-Zélande, Danemark, Singapour, Suède, Suisse, Norvège, Australie, Autriche, la France (pages 211-215) se situant au 18e rang juste après les États-Unis et devant la Belgique, l’Irlande, le Japon, l’Espagne, l’Italie se situant au 40e rang. Une série d’études courtes mais ciblées clôturent ce riche rapport : gouvernance et corruption dans le monde, diverses enquêtes sur la transparence budgétaire, lois sur la déclaration des biens des fonctionnaires, efficacité des transferts de fonds, société palestinienne et corruption… L’un des meilleurs moyens de lutter, au moins à court terme, contre la corruption est d’améliorer le fonctionnement de l’appareil judicaire, concluent les auteurs. Peut-être consacreront-ils plus de place à ce secteur clef dans un de leurs prochains rapports annuels ?


Pierre RADANNE, Énergies de ton siècle ! Des crises à la mutation, Éd. Lignes de repères, 2005, 256 pages

En matière d’énergie, chaque expert défend ses choix, privilégie telle filière, rassure et montre la voie ou sombre dans le catastrophisme. Pierre Radanne, ancien président de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la maîtrise de l’énergie) alerte sans complaisance, multiplie les informations, les mises en garde argumentées et les messages pour l’avenir. Ce faisant, il passe le flambeau aux nouvelles générations : « Inventez, aimez ce siècle et tendez la main. » La maîtrise de l’énergie est aussi nécessaire que la prise en charge du changement climatique, le respect de l’environnement et le développement durable, le tout dans un contexte économique instable et inégalitaire. Il faut dépasser la simple prise de conscience née de la conférence de Rio (1992) et appliquer les décisions du protocole de Kyoto (1997), malgré les blocages, les réticences et les lenteurs d’application. Comment une population mondiale de 9 milliards d’individus en 2050 va-t-elle consommer l’énergie ou y accéder (de quel type, pour faire quoi, à quel prix et avec quelles conséquences) alors que les pays industrialisés ont pollué et gaspillé, que les pays émergents connaissent un développement spectaculaire et que les pays en développement aspirent à de meilleures conditions de vie ?
Les combustibles fossiles s’épuisent et pour le charbon, le gaz, le pétrole, se posent des problèmes de recherche de nouveaux sites, de production, de technologies, d’acheminement et de stockage, sans oublier une situation politique stable dans les pays producteurs. À l’échelle de la France et de l’Europe, la maîtrise de l’énergie devient une priorité : la dépendance, les chocs pétroliers ont fait comprendre la fragilité d’une consommation insouciante. Cependant, les pays européens ont tous choisi des options différentes, ce qui rend difficile une politique commune. Le nucléaire est le choix français (80% de notre électricité est d’origine nucléaire), mais Pierre Radanne, contrairement à d’autres experts, met l’accent sur les inconvénients et les dangers de cette option. Nous avons construit trop de centrales nucléaires, ce qui a entraîné une surcapacité. De plus, nos installations sont vieillissantes (40 ans en 2017 pour les plus anciennes) et pourtant il est question de prolonger leur durée de vie à 60 ans. L’auteur dénonce le nouveau réacteur EPR (European pressurized reactor) en partenariat avec l’Allemagne, comme étant « un choix sans avenir parce que sans progrès et sans clients. » Il sera plus utile de passer aux réacteurs de quatrième génération qui vont utiliser un autre combustible que l’uranium (par exemple le thorium). Il précise aussi qu’il ne faut pas sous-estimer la question des déchets nucléaires et les risques d’accident majeur. Enfin, il demeure réticent sur le projet ITER (International thermonuclear experimental reactor) parce que, selon lui, la fusion nucléaire n’est pas une technologie encore maîtrisée. Les énergies renouvelables (bois, hydraulique, géothermie, solaire, éolien, biomasse) sont assez disparates et actuellement coûteuses. Il faut pourtant s’y intéresser et favoriser les recherches technologiques émergentes susceptibles d’économiser toute forme d’énergie.
Notre société de consommation a vécu : il nous faut construire et chauffer nos bâtiments autrement, acheter des appareils ménagers économes, choisir des voitures moins gourmandes en carburant, revoir les transports… Cela implique des décisions individuelles citoyennes et une volonté politique à long terme. Beaucoup de conditions deviennent indispensables et urgentes pour réussir notre siècle, même si de nombreux paramètres internationaux demeurent incertains. Certes, les efforts seront contraignants, mais nous sommes condamnés à progresser avec les autres sur une planète unique et fragile.


Christian DELACAMPAGNE, Il faut croire en la politique, Éd. de La Martinière, 2006, 212 pages

Philosophe, écrivain, auteur de plus de trente livres, parmi lesquels de nombreux essais de philosophie politique, notamment Islam et Occident, les raisons d’un conflit (PUF, 2003), Apprendre à vivre ensemble (Louis Audibert, 2004), Histoire du racisme et Histoire de l’esclavage (Le Livre de Poche, 2000 et 2002), Christian Delacampagne semblait croire en la nécessité de ce livre. Enfant du baby-boom, ayant eu 20 ans lors du départ du général de Gaulle (un carcan étouffait ce qu’il y avait de vivant dans la société française de l’après-guerre), il avait fait sienne l’expression qu’il attribuait à Sartre : « élections, pièges à cons », s’était détourné de la vie politique et ne votait guère. Il regrette aujourd’hui cette preuve d’immaturité ou de nihilisme, au fondement de tant de dictatures ou de régimes autocratiques. Renversant la formule de Paul Valéry : « la politique c’est ce qui force les citoyens à ne pas s’intéresser à leurs problèmes », il se fait l’ardent défenseur de la démocratie et se lance dans une histoire des régimes politiques à vue d’oiseau ainsi que dans un tour du monde des démocraties existantes qu’il réduit au club des pays industrialisés. Cette partie qui se veut mi pédagogie, mi-plaidoyer n’est pas la plus instructive, ni la plus profonde de son livre. Le défaut de ces vols de la pensée à haute altitude est qu’ils sont tellement généraux qu’ils estompent tous détails et particularités réelles. Traitant de l’Afrique et de ses tragédies, il écrit : « À l’exception du Sénégal et de l’Afrique du Sud, les institutions qui semblent essentielles à l’instauration de la démocratie et, plus généralement de l’État de droit, ne fonctionnent plus nulle part en Afrique ou n’y ont jamais fonctionné ». Jugement de valeur ou de fait, se serait demandé Aron ? Que dire de Maurice, exemple de réussite de la diversification économique ? Pourquoi ne pas dire un mot du Mali, où le président Alpha Oumar Konaré s’est retiré à l’issue de son deuxième mandat, le pays connaissant en avril-mai 2002 sa deuxième élection présidentielle démocratique ? Ce fut également le cas en Namibie où le « Père de la nation », Sam Nujoma, n’a pas modifié la Constitution pour briguer un troisième mandat comme les observateurs lui en prêtaient l’intention. Enfin, le Botswana, premier producteur de diamants du monde, est le seul pays africain qui, depuis son indépendance, en 1966, a vécu sous l’empire du multipartisme, n’a jamais eu de prisonnier politique et est doté d’une presse libre. Est-ce l’exception qui confirme la règle ? Ces quelques exemples, qui peut-être se multiplieront, montrent que le contient africain n’est pas congénitalement éloigné du processus démocratique. Nous ne dirons rien sur ses chapitres sur la démocratie dans l’histoire et ce qu’il nomme le grand déraillement (retour des nationalismes, génocides, terrorisme islamique, recul de l’Europe). Influencé par son séjour estonien, il reprend entièrement la fameuse thèse de Robert Kagan : « Les Européens viennent de Vénus et les Américains de Mars ». Puis il en vient à la singularité française. Son constat rejoint des analyses en vogue (les avaries d’un modèle social, les dysfonctionnements d’un modèle culturel, l’échec d’un modèle politique) .Les trois questions qu’il soulève contiennent déjà leurs réponses : que reste-t-il de la place de la France dans le monde, que reste-t-il de nos partis de gauche, qu’attendre de nos partis de droite ? En en venant aux propositions concrètes, le viatique qu’il propose paraît court et commun : refonder le pacte social en redéfinissant la laïcité, réformer le système éducatif, la police et la justice, flexibiliser le marché de l’emploi. S’agissant de nos institutions dont tout le monde s’accorde pour constater qu’une refonte, ou à tout le moins une adaptation, de la Constitution du octobre 1958 est désormais nécessaire, là aussi ses idées paraissent convenues. Comment prôner le retour à l’élection du Président de la République par le Parlement et l’attribution au Premier ministre de la plénitude du pouvoir exécutif ? Pourquoi ne pas avoir sauté le pas en prônant l’instauration d’un régime présidentiel ? Son chapitre le plus stimulant porte sur le rôle des intellectuels dans la vie politique. Après s’être révoltés contre Sartre, les clercs ont démissionné, se sont murés dans leur tour d’ivoire (Claude Lévi Strauss) ou ont dérapé. La liste est longue et non exclusive : Foucault, Baudrillard, Derrida, Bourdieu. Que penser donc de la (petite) morale des intellectuels qu’il préconise ? Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, arrête de te raconter des histoires, refuse de juger autrement qu’au cas par cas. Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ?


André LÉVY LANG, L’argent, la finance et le risque, Odile, Jacob, 2006, 234 pages

Il est parfois difficile pour un non-économiste de comprendre la vraie valeur de la finance. En quoi contribue-t-elle au progrès de la société et à l’amélioration du niveau de vie et du bien-être ? Spontanément bon nombre de personnes n’y voient parfois qu’une structure parasite par rapport à la production des biens physiques et de services, seules véritables sources de cette valeur. À un autre niveau les mêmes questions surgissent : les cours de la bourse mesurent-ils la valeur réelle des entreprises ? N’est-elle qu’une autre sorte de casino réagissant avec excès à des informations à court terme et à des mises, dont la volatilité peut ruiner ceux qui y placent leur agent ou les entreprises cotées ? Joue-t-elle encore son rôle dans la finance de l’entreprise, dans l’innovation, et dans le développement ? Les bourses ne sont-elle pas plus obsédées par le résultat trimestriel affiché par les entreprises que par leur potentiel de développement ? De manière générale, le public le plus large considère que les banquiers, les gérants de fonds, hedge funds ou les institutions publiques de la finance, comme les banques centrales ou le FMI, disposent d’un pouvoir démesuré, et même néfaste, sur le fonctionnement de l’économie réelle. D’où l’idée d’un pouvoir démocratique censé mettre ce pouvoir au service des bons objectifs. De manière pédagogique, André Lévy-Lang présente les trois dimensions dont traite la finance : le risque, le temps et l’espace. Ses développements sont précis comme le tableau des ratings financiers qu’il commente à la page 33 : notes AAA (extrêmement forte capacité à respecter les engagements financiers), AA à BBB, B (plus vulnérable à court terme), CCC et D (défaut de paiement). On appréciera en particulier les explications qu’il fournit sur les produits dérivés, la plus importante innovation financière de ces cinquante dernières années et auxquels on attribue généralement la volatilité excessive des bourses. Le développement de ces produits dérivés a permis aux banques de proposer à leurs clients des placements dont le risque est limité mais comporte aussi une espérance de gain. À propos des hedge funds, l’ancien patron de Paribas considère que le vrai problème qu’ils posent résulte de la conjonction de taux d’intérêt bas, de liquidités abondantes et d’un risque moral. Depuis le sauvetage de LTCM en 1998, on ne voit plus de limites aux risques que peuvent prendre les hedge funds, avec en plus la perspective d’être sauvés par la Federal Reserve en cas de malheur. André Lévy-Lang aborde aussi le problème des utilisateurs, aussi bien entreprises que particuliers, ainsi que les régulateurs des marchés. Mais le plus intéressant concerne les perspectives d’évolution pour les dix prochaines années. Celles-ci seront marquées par l’utilisation de plus en plus prononcée et fréquente des techniques de communication et l’émergence de la Chine et de l’Inde qui bouleverseront la planète finance. Qu’il s’agisse de la lutte contre le blanchiment, du développement, du financement de la recherche et de l’innovation, la finance ne peut être qu’au service des politiques et celles-ci doivent être claires et courageuses. Une concertation à l’échelon international entre dirigeants des pays développés et des pays émergents (Groupe des 20) lui semble essentielle.


François MORIN, Le nouveau mur de l’argent, essai sur la finance globalisée, Seuil, 2006, 280 pages

Professeur de sciences économiques à l’université de Toulouse I, François Morin a été membre du Conseil général de la Banque de France et du Conseil d’analyse économique et a assisté aux trois grandes crises monétaires qui ont secoué le système monétaire européen (SME), événements qui ont été à l’origine d’une partie de sa réflexion. Déjà auteur d’ouvrages remarqués sur la structure financière du capitalisme français, il a ainsi présentée Le Cœur financier européen (Économica, 1993). Le présent ouvrage complète celui d’André Lévy-Lang par une vision plus critique et directe de la finance internationale. Le fameux « mur d’argent » qui avait provoqué à deux reprises la chute des gouvernements Herriot et Painlevé-Caillaux en 1924-26, et qu’Édouard Daladier avait dénoncé en 1933, s’est reconstitué. Non seulement il est devenu plus haut et solide, mais mondial. C’est-à-dire, comme les banques de la place imposèrent leurs vues jadis au Trésor, en fixant le niveau des taux d’intérêt et partant de leurs rémunérations, la planète financière mondiale domine l’économie réelle et impose ses vues aux gouvernements sans qu’aucun contre-pouvoir ne vienne la contrebalancer.
Il décrit l’émergence de cette planète financière à partir des années 1970, évolution marquée par les États-Unis, et notamment les travaux de McKinnon et Shaw. En résumé, ces deux économistes prônaient la libéralisation des taux d’intérêt de tout carcan étatique de telle sorte qu’ils reflètent les forces du marché. De tels taux stimuleraient l’épargne et donc l’investissement et la croissance dans cet enchaînement vertueux post-keynésien. Les étapes de cette libéralisation financière sont connues : d’abord, marché des changes (libéralisation externe), puis marché obligataire, puis création des produits dérivés et, enfin, flux de capitaux en direct des marchés émergents désormais reliés à la planète finance (les IDE qui leur ont été destinés sont ainsi passés de 50 milliards de dollars en 1987 à 150 milliards en 1995). Les flux d’investissements directs à destination de l’ensemble des pays en développement ont atteint 233,2 milliards de dollars en 2005 (Images économiques du monde, Armand Colin, 2007). François Morin fournit des indications statistiques précises de l’ampleur de flux financiers mondiaux qui, seuls, permettent de prendre la mesure des enjeux. Mesurant les unités en téra (milliers de milliards), il indique que le PIB mondial en 2002 était de 32,3 téra-dollars (en 2005, il avait atteint le montant de 44 385 milliards, soit 44,3 téra-dollars (Alternatives économiques, Les chiffres de l’économie 2007). Par rapport au PIB mondial 2002 de 32,2 téra-dollars, le total des transactions interbancaires avait atteint la somme de 1 155 téra-dollars. C’est dire que les transactions relatives aux biens et services dans le monde ne représentaient que 3% des paiements monétaires de la planète. C’est très peu, constate-t-il. Quant aux transactions commerciales internationales, soit 8 téra-dollars (c’est-à-dire le niveau du commerce mondial, qui a atteint 10 121 milliards de dollars en 2005), elles n’ont représenté en 2002 que 2% de transactions qui furent alors réalisées sur le seul marché des changes, soit 384,5 téra-dollars.
D’où une première conclusion : les promoteurs de la libéralisation financière n’avaient sans doute pas imaginé que cette nouvelle liberté acquise par les marchés alors servirait de marchepied à l’émergence d’une finance globalisée extrêmement puissante, bref à un « mur de l’argent », dont les principaux protagonistes sont aujourd’hui en position d’exercer des « pouvoirs de marché » considérables. Autre constatation : en raison de la forte aversion au risque des intervenants, ceux-ci ont développé toute une gamme de produits dérivés qui n’ont fait qu’augmenter encore le volume des transactions financières. Au fur et à mesure que progresse la libéralisation financière, les marchés ont créé leurs antidotes. En quelques chapitres, il décrit la gamme variée de ces instruments et leur utilisation, de manière compréhensible pour le profane. Ses analyses sont nettes : « Une grande partie de l’activité des investisseurs consiste à transférer les risques liés à leurs placements vers d’autres acteurs qui ne sont pas en mesure de leur résister : salariés, épargnants, retraités, pays émergents ». L’accroissement des produits dérivés a été phénoménal : pratiquement inexistants au début des années 1990, ils avaient atteint les 250 téra-dollars en 2003 ! D’où la perte de contrôle des taux longs et la montée de la bulle financière. Avec la transformation et la consolidation d’une sphère « térafinancière », une grande partie des schémas de la macro-économie traditionnelle devient obsolète. Les grands groupes financiers forment actuellement un oligopole à l’échelle mondiale, en position de définir l’intérêt commun de ses membres, les banques centrales se trouvant à la traîne. D’où son plaidoyer en faveur d’une régulation financière à l’échelle mondiale dont il propose une première architecture. Il est seulement dommage qu’il n’ait pas creusé plus avant les quelques pistes qu’il propose (taxes Tobin, financements des investissements des biens publics mondiaux, allongement de la durée des investissements financiers, plus grande responsabilité patrimoniale). La création d’un Conseil de sécurité économique ne semble plus une utopie, mais exigera une décennie de négociations s’il l’on en juge par les difficultés qu’a le Conseil de sécurité lui-même à s’élargir.


Bruno FADY et Frédéric MÉDAIL, Peut-on préserver la biodiversité ?, Le Pommier, 2006, 64 pages

Le recensement des espèces végétales et animales est incomplet et la variabilité du vivant ou biodiversité est en danger. Les extinctions s’accélèrent et l’homme est responsable de ce déclin. Le message est répété par les politiques, les médias et les scientifiques. Mais au-delà de la dénonciation, des solutions s’amorcent-elles ? Le premier cri d’alarme remonte à 1992 lors du Sommet de la Terre à Rio, mais il a fallu attendre 2005 pour qu’une Convention pour la diversité biologique (CDB) soit ratifiée par 188 pays dont le nôtre. Conserver, protéger, gérer les espèces devient un devoir, une éthique et une perspective durable pour les générations futures. La biodiversité est maintenant comprise au sens large depuis la variabilité des gènes, des plantes et des animaux présents dans les écosystèmes jusqu’aux zones biogéographiques plus vastes, les écorégions. Le vivant est complexe et il faut l’appréhender à tous les niveaux d’organisation, en tenant compte des facteurs biotiques et abiotiques du milieu. À chaque niveau correspond une richesse d’espèces dont il faut apprécier l’hétérogénéité et les règles d’assemblage en un lieu donné. Divers concepts émergent, comme les « hotspots » mondiaux ou régionaux : ce sont des secteurs particulièrement riches en espèces, avec un taux élevé d’endémisme et des risques de détérioration. Il n’est pas facile d’expliquer pourquoi une biodiversité est élevée en raison de la complexité des interactions au sein du vivant.
Globalement la diversité biologique a un effet biologique sur le fonctionnement des écosystèmes : les plus diversifiés sont les plus stables à condition que des espèces « clef de voûte » soient présentes (hypothèse diversité-stabilité). Une autre hypothèse dite de la redondance considère les espèces dont le rôle est semblable : l’accent est alors mis sur les groupes fonctionnels plutôt que sur les espèces. La conservation d’une espèce rare est liée à la protection de son habitat en milieu naturel (in situ) ou dans des zoos, des arboretums, etc. (ex situ) avec le projet d’une réintroduction dans le milieu d’origine. Certes il existe un réseau de territoires protégés et des listes d’espèces menacées. Cependant le choix des aires contrôlées est parfois discutable : par exemple les zones de montagne sont privilégiées par rapport aux fragiles zones littorales. Les réserves de biosphère sont une bonne solution ; elles sont entourées de zones-tampons et d’aires de transition. Mais elles demeurent en danger et l’exemple des îles Galápagos montre que le succès touristique peut compromettre le sauvetage d’un milieu exceptionnel.
Le bilan est donc mitigé et l’anthropocène (époque marquée par l’empreinte humaine) exige une « écologie de la réconciliation » entre l’homme et la nature. Telle est la conclusion des auteurs, Bruno Fady, chercheur à l’INRA et Frédéric Médail, professeur d’écologie et de biogéographie à l’université d’Aix-Marseille III : ils ont contribué à informer, même si le déclin de la biodiversité n’est pas enrayé.


Joan WALLACH SCOTT, Parité ! L’universel et la différence des sexes, Albin Michel, 2005, 256 pages

Toute militante d’un parti politique, de gauche comme de droite, sait qu’elle est tolérée pour le travail ingrat qu’elle accomplit. Mais lorsqu’une élection se prépare, les luttes, les stratégies et les grandes manœuvres des camarades hommes consistent à la placer sur la liste en position non éligible ! C’est ce long chemin de l’accès à la représentation politique des femmes françaises qu’étudie l’américaine Joan W. Scott, historienne à l’Institute for Advanced Study de Princeton. Elle montre à quel point la France est marquée par l’universalisme qui garantit à tous l’égalité devant la loi depuis la Révolution de 1789. Pourtant, il a fallu attendre 1944 pour que les Françaises deviennent des citoyennes autorisées à glisser leur bulletin dans l’urne. Pour beaucoup de citoyens, cela ne signifiait pas qu’elles devaient se faire élire…
Alors que les États-Unis défendent l’idée de groupes divers en compétition les uns avec les autres et admettent l’idée que la politique se règle grâce à l’affirmative action (discrimination ou action positive), la France s’est lancée dans le Mouvement pour la parité (1992-2000). L’abstraction de l’individu et de la nation est la spécificité française de l’universalisme. N’importe quel individu est un citoyen. Autrement dit, les femmes sont des individus au même titre que les hommes. En effet, les paritaristes ont voulu se démarquer de la différence des sexes. Le projet était ambitieux, mais certaines femmes voulaient faire reconnaître leurs différences, en particulier les immigrées. Les quotas ont été considérés comme des aides temporaires à l’inclusion. Enfin, le débat sur le PaCS est venu brouiller les cartes et le modèle est devenu le couple hétérosexuel comme unité universelle et non plus l’individu abstrait (théorie défendue par Sylviane Agacinski).
La loi sur la parité a été votée le 6 juin 2006 (après des navettes entre l’Assemblée, le Sénat et le Conseil constitutionnel) : la formulation est d’une grande prudence ; la loi « encourage » l’égal accès des hommes et des femmes aux postes d’élus et aux fonctions électives et les partis « contribuent » à la mise en œuvre de ce principe… Le mouvement pour la parité est loin d’être achevé, l’histoire se poursuit et nos candidats à l’élection présidentielle de 2007 ne peuvent pas escamoter les femmes de leurs programmes.


Institut Montaigne, Préf. de Claude Bébéar, Comment fait la France quand elle gagne ?,
Plon, 2006, 234 pages

Il est certes toujours utile de se référer aux exemples étrangers qui marchent comme on le fait depuis des lustres à propos du « modèle scandinave. Georges Pompidou disait déjà que ce que voulaient les Français, c’était le socialisme à la suédoise plus le soleil. Mais il est réconfortant de s’inspirer des exemples de réussite dans l’Hexagone. Car ils existent et ils sont nombreux et pas seulement au sein des grandes entreprises de renommée et de taille mondiale (Total, Michelin, LVMH, Air France-KLM, L’Oréal, Hachette Filipacchi). Bien d’autres exemples paraissent plus proches de ce que l’on peut faire dans maints secteurs de l’activité nationale. L’Institut Montaigne a sélectionné neuf success stories et a demandé à un scientifique, un homme d’affaires, une consultante, un homme politique, un historien, un proviseur de lycée, etc. de les présenter. L’échantillon est vaste et instructif. L’École supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris, petite école d’ingénieurs, avec 70 élèves par promotion, un budget de 8 millions d’euros, pas grand-chose à voir avec les dizaines de milliards de dollars d’actifs dont disposent Harvard, Yale ou Princeton, ouvre la voie. C’est de là qu’ont émergé cinq scientifiques qui ont changé le cours de l’histoire mondiale de la physique et auxquels a été attribué le Prix Nobel, dont Pierre-Gilles de Gennes et Georges Charpak. Les raisons de son succès paraissent simples : l’école a su s’inspirer des expériences étrangères, détecter et attirer des talents, adopter un mode de gestion pragmatique, s’ouvrir sur l’entreprise et assurer une symbiose entre l’enseignement et la recherche. Ceci n’a-t-il pas été possible du fait de sa petite taille ? Non, si l’on en juge par l’exemple de Renault qui, au bord de la faillite dans les années 1980, a fait l’objet d’un rigoureux redressement au point de se hisser aux premiers rangs de l’industrie automobile européenne.
Certains succès sont dus à l’audace, à la détermination et à l’esprit innovateur de leurs créateurs. Sept « gazelles » peu connues d’un large public sont répertoriées : Princesse tam-tam (lingerie féminine), les Boulangeries Paul, Déréfal (leader en herbes aromatiques culinaires), Next radioTV, GL Trade, Assystem, Zodiac, connu pour ses bateaux pneumatiques. Partout le déclencheur a été le même : une idée qui a fait la différence, suivie d’un flair, de l’observation et d’un sens aigu de l’opportunité. Il faut y ajouter le goût du risque, une opiniâtreté qu peut aller jusqu’à l’obsession et l’entêtement, et chose à retenir, une capacité à surmonter les obstacles du système et à les retourner en opportunités. Cette capacité d’innovation n’est pas réservée au seul secteur privé comme l’attestent les exemples du Conseil Constitutionnel et de la sous-préfecture de Pithiviers à laquelle a été décernée le prix spécial des « Trophées qualité des services publics », ou encore du lycée Jacques Feyder d’Épinay-sur-Seine qui a constamment amélioré ses résultats et redonné le goût d’apprendre à des enfants issus de famille modestes ou recomposées. Les facteurs de réussite se retrouvent, là comme ailleurs : personnel solidaire et impliqué, convictions fortes et surtout une bonne insertion dans le milieu. Il conviendrait donc d’insuffler plus d’autonomie et de responsabilité au sein du service public et d’alléger les modes de gestion comme c’est le cas au Conseil constitutionnel, organe, il est vrai, d’élite. Est-ce possible, jusqu’où et à quel rythme ? L’Institut Montaigne tire quelques brefs enseignements de la présentation de ces cas : il convient d’assouplir notre cadre d’action, de faire le plus systématiquement possible le pari de l’autonomie, de sortir du tabou des statuts et de renouveler nos méthodes.