Adieu à la littérature

Adieu à la littérature

Philippe Boulanger

À propos de William Marx, L’adieu à la littérature. Histoire d’une dévalorisation XVIIe-XXe siècles, Éd. de Minuit, 2005, 236 pages.

Le résumé scrupuleux d’un livre puissant ne peut remplacer sa lecture intégrale : c’est le défi que pose L’adieu à la littérature de William Marx. Il faut néanmoins s’y atteler afin au moins de démentir l’auteur qui, au détour d’une page, et non sans raison, déplore que « les essais sur la littérature bénéficient de moins en moins de comptes rendus dans les périodiques ». William Marx s’efforce d’expliquer le déclin inexorable de la littérature qui, selon lui, s’étendrait du XVIIe au XXe siècle.
Entre 1650 et 1750, la littérature connaît son apogée, son statut social est inégalé. Les efforts de Burke, Hegel et Kant, qui veulent séparer le Sublime et le Beau, sont couronnés de succès : le Sublime l’emporte sur le Beau. L’art pour l’art s’annonce triomphateur : la littérature devient un objet sacré. Le XVIIIe siècle est celui de la littérature et de son « Dieu », Voltaire. Son poème sur le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 consacre le pouvoir de la littérature de produire du sens avec ce qui n’avait pas de sens : la théologie ne pouvant expliquer cette catastrophe, la littérature – c’est-à-dire la poésie – le pourra-t-elle ? La forme prime encore le fond. Éphémère apogée : bientôt, le contenu grignote son retard sur le style. Entre 1750 et 1850, le refus du bien écrire domine.
Au XIXe siècle, Sainte-Beuve et Matthew Arnold affirment le rôle social de la littérature. La littérature a des choses à dire qu’elle tire de l’existence. Elle a quitté sa tour d’ivoire. Les auteurs phares du XIXe (Flaubert, Balzac, Dickens, Gogol) critiquent la société. Mais 1857 scelle une rupture : le procès intenté à Flaubert et à Baudelaire pour leurs œuvres, jugés immorales, marque la méfiance grandissante entre la société et la littérature. Entre 1890 et 1940, le « moment grammatical » illustre le divorce entre le monde et la littérature : celle-ci se replie sur elle-même soit parce qu’elle se considère comme seule digne d’être prise en compte, soit parce qu’elle a perdu la croyance en sa capacité à agir sur le réel.
Le XXe siècle confirme le déclin de la littérature. Celle-ci se constitue en territoire autonome, protégé, blindé, qui doit affronter de puissants rivaux : musique, arts plastiques, cinéma. Dans cette course au Beau et à la forme, la musique déclasse la littérature, comme la science au XVIe siècle concurrence la philosophie dans la course à la connaissance. Curieux détrônement de la littérature, car la musique et le cinéma ont été exploités par le fascisme et le communisme pour enrôler les masses : non seulement on sait, depuis Lisbonne en 1755, que la nature n’est pas bonne, mais, depuis Auschwitz, on constate que l’humanité peut se montrer inhumaine. La littérature a échoué à rallier la Résistance. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la poésie subit les attaques d’Adorno et se trouve déclassée par le roman et le cinéma, voire dépassée par les sciences sociales : la littérature n’est plus étudiée pour elle-même ; elle est confinée dans les départements d’études culturelles (cultural studies) et voit bientôt la sociologie et l’anthropologie lui voler la vedette.
Ce livre est si puissant qu’on ressort de sa lecture en dégageant deux nuances ou regrets qui sont autant d’itinéraires à explorer. C’est sans doute la marque d’un grand livre. Premier regret : l’arrière-plan historique et démographique est estompé. On remarque que William Marx identifie l’essor de la littérature en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, au moment même où les historiens signalent la chute du sentiment religieux, la baisse de la fécondité, les progrès de l’alphabétisation et la politisation des masses, qui débouchent, en France, sur la Révolution française. Certes, L’adieu à la littérature n’est pas un livre d’histoire, mais il existe peut-être une corrélation entre, d’une part, l’expansion et l’autonomisation de la littérature, et, d’autre part, cet arrière-plan historique qui combine déchristianisation et alphabétisation des masses. De même, l’extension de la presse, avec d’abord son « courrier des lecteurs », permet, au XIXe siècle, le passage de nombre de lecteurs de l’autre côté de la feuille : le cercle des écrivains s’élargit, la différence entre l’écrivain et le lecteur s’estompe . Le déclin de la littérature en a-t-il été encouragé ?
Deuxième nuance : William Marx, comme tant d’autres, après tant d’autres, semble considérer que la littérature est avant tout constituée de romanciers et de poètes. Pour beaucoup de Français, en effet, la littérature noble se borne à la poésie, au théâtre et au « grand roman ». La science fiction et le polar sont méprisés. Ce travers français perdure et permet de consacrer des écrivaillons sans talent ni panache : aujourd’hui, presque tout le monde peut se dire romancier, plus rares sont les vrais écrivains. Il n’est donc pas étonnant que chaque rentrée littéraire consacre une littérature jetable, qu’incarnent si bien certains auteurs marketés qu’on s’épargnera la peine de les mentionner. Cette littérature d’autofiction est souvent composée d’auteurs plus ou moins jeunes, médiatisés, narcissiques, souvent sans épaisseur, qui vulgarisent le sexe, consacrent le style parlé et parfois légitiment la violence. La palme reviendra à celui ou celle qui ira le plus loin dans la provocation. L’opuscule plébiscité par le public repose sur un thème banal (amour, jalousie, sexe, argent) traité plus ou moins niaisement, ce qui permet une lecture reposante dans le métro ; mais il repose aussi sur une apparence d’universalisme et une trame qui ressemble déjà au scénario d’un film à venir. Les néo-romanciers ne disent pas adieu à la littérature – ce serait pourtant une heureuse idée –, mais ils contribuent à sa mise à mort, non pas en l’isolant de l’existence, mais en l’y noyant.
Les analyses de William Marx prennent ici toute leur pertinence. En effet, il insiste au début de son livre sur l’irruption de l’enquête littéraire à la fin du XIXe siècle qui cristallise une rupture essentielle : ce ne sont plus les œuvres que l’on interroge, ce sont les auteurs qui sont sollicités par le journaliste. L’œuvre est rattrapée par son créateur. L’auteur n’appartient plus à son œuvre, mais il doit venir à sa rescousse. Aujourd’hui, les « œuvres » sont parfois si indigentes, que le journaliste se raccroche au témoignage de son créateur, en espérant relater une anecdote croustillante pour mieux faire avaler des propos convenus. Le lecteur retiendra davantage cet entretien avec l’auteur que l’histoire du « roman ». Le livre ne se suffit plus à lui seul, il lui faut la béquille de l’entretien. En témoigne l’émission Le Bateau livre du dimanche 10 septembre 2006, où Frédéric Ferney peine à dégager l’intérêt du dernier radotage autobiographique de Christine Angot, Rendez-vous, et finit par s’attarder sur sa réputation controversée, sa conception de la littérature, ses amants, etc.
L’histoire littéraire française et internationale regorge de grands essayistes, polémistes, historiens, dont le style et la force de percussion l’emportent de beaucoup sur nos « romanciers » actuels, portés par les médias de masse, qui s’alignent sur le niveau culturel moyen. Il existe des écrivains qui ne sont pas romanciers et des romanciers qui ne sont pas écrivains. Les Confessions de Rousseau, les Souvenirs de Tocqueville, l’éditorial de Jean Daniel, les Mémoires de Jean-François Revel, les écrits politiques de Jacques Berque, ne surpassent-ils pas en style les demi-portions du roman que nous inflige chaque rentrée littéraire ? Et ces vrais stylistes, eux, n’ont pas divorcé d’avec la réalité ; ils tentent de s’y adosser, au contraire des poètes du XIXe siècle qui, d’après William Marx, n’ont pas survécu à leur désertion de la vie. Et si la littérature devait être sauvée par les essayistes ?