Budapest, 1956

Budapest, 1956

Eugène Berg

À propos de Henri-Christian Giraud, Le printemps en octobre. Une histoire de la révolution hongroise, Le Rocher, 2006, 812 pages, Victor Sebestyen,Budapest. Les 12 jours qui ébranlèrent l’empire soviétique, Calmann-Lévy, 2006, 442 pages, François Fejtö, 1956, Budapest, l’insurrection, Éd. Complexe, 2006, 220 pages, Ducan Shiels, Les frères Rajk, Buchet-Chastel, 2006, 308 pages et Christian Combaz, Le roman de Budapest, Le Rocher, 2006, 238 pages.

La révolution hongroise… s’est achevée en 1989 avec la chute du communisme. Curieux clin d’œil de l’histoire : le 23 octobre 2006, jour du cinquantième anniversaire du déclenchement de la révolution hongroise, les célébrations tournent à l’émeute, réprimée par la police, provoquant des centaines de blessés. Cet épisode, expression des balbutiements de la jeune démocratie hongroise, pourtant considérée jadis comme l’élève modèle du camp socialiste, ne doit pas nous détourner de l’essentiel. Tous les auteurs de ces différents livres, dont François Fejtö est le plus autorisé, contemplant du haut de ses 100 ans, ce siècle de fureur et de sang, voient bien dans la révolution hongroise, le premier coup porté au camp soviétique. C’est bien la réhabilitation d’Imre Nagy en juin 1989, celui qui voulait conférer au communisme hongrois avant l’heure son « visage humain », qui a été le prélude à la séquence d’événements qui ont conduit au démantèlement par étapes du camp socialiste. La réhabilitation de l’homme clef de la « Révolution anti-totalitaire », pendu le 18 juin 1958 avec ses compagnons, conférait une légitimité à son action et sa politique alors qu’a contrario elle délégitimait le pouvoir de son successeur, Janos Kadar, l’homme choisi par les Soviétiques le 1er novembre 1956 pour lui succéder, et qui présida pendant deux décennies aux destinées de la Hongrie.
Ces derniers jours d’octobre et les premiers de novembre 1956 furent le théâtre d’une grande tragédie qui s’est soldée par la mort de 2 500 personnes et des milliers de réfugiés. Elle coïncida malencontreusement avec l’équipée franco-britannique sur Suez, tout ceci sur fond d’élections américaines très proches De cet écheveau sortit la consécration de l’hégémonie soviétique en Europe de l’Est. Pouvait-on faire autre chose pour répondre aux attentes du peuple hongrois et alléger son sort ? Les archives, mémoires, communications rendues publiques depuis ces événements ne permettent pas de répondre par l’affirmative. Richard Nixon, alors vice-président, n’avait-il pas déclaré trois mois avant les événements de Budapest, qu’il ne serait pas mauvais pour les intérêts américains, en termes de relations internationales, que « le poing de fer soviétique s’abatte de niveau violemment sur le bloc de l’Est », indique Victor Sebestyen dans son prologue.
On ne peut passer sous silence les hésitations et les luttes au sommet au sein de la direction soviétique. La séquence courte de la révolution hongroise, du 23 octobre, date de la première manifestation estudiantine, réclamant la liberté d’expression, l’instauration du multipartisme, et le retrait des troupes soviétiques, au 5/12 novembre, qui vit l’achèvement des derniers combats sporadiques, doit être replacée dans un contexte historique plus large, remontant à la Seconde Guerre mondiale et à l’immédiat après-guerre. N’oublions jamais que la Hongrie, membre de l’Axe, participa à l’occupation de l’URSS et que Moscou s’était bien juré de se venger. Aussi convient il de replacer les événements hongrois, ce que font tous les auteurs, dans le contexte des luttes pour le pouvoir qui se déroulèrent au Kremlin de la mort de Staline en mars 1953, aux révélations de Khrouchtchev lors du XXe congrès du Parti communiste en févier 1956. En 1954, la direction du « nouveau cours » en Hongrie avait été confiée par le présidium de Moscou à un exilé hongrois exceptionnel, Imre Nagy, seul dirigeant à jouir d’une immense popularité, pour avoir été en 1945 chargé par l’Armée rouge « libératrice » de mettre en œuvre la réforme agraire. Il avait déjà connu la disgrâce en 1949 pour s’être opposé à la collectivisation des terres dont les paysans avaient pu prendre possession quatre ans auparavant. Il revint aux affaires en fustigeant le vieux leader stalinien Rakosi, qui dut plier momentanément la tête. Profitant d’un changement de rapports de forces au Kremlin, celui-ci chassa Nagy du pouvoir avant d’être acculé à son tour à la démission sous la pression populaire au printemps 1956.
Ayant les yeux fixés sur les événements de Poznan, « le printemps polonais », la population hongroise attendait à son tour l’occasion propice pour manifester son mécontentement. Cela lui fut fourni par la réhabilitation le 6 octobre 1956 de Laszlo Rajk et des ses compagnons exécutés en 1949 au terme des premiers procès staliniens. Ducan Shiels retrace avec brio l’histoire des ces deux frères dont l’aîné, Endre, embrassa la cause fasciste et dut fuir en Allemagne alors que son cadet s’engagea dans la guerre d’Espagne, puis devint une des figures clefs de la Hongrie communiste de l’après-guerre. Ministre de l’Intérieur, il dirigea la police et les services secrets, avant d’être victime de la campagne anti-titiste. Condamné à mort avec la complicité de son meilleur ami, Janos Kadar, Laszlo Rajk fut broyé par le régime qu’il avait contribué à mettre en place.
Aussi n’est il pas étonnant que Nagy soit choisi par les communistes hongrois pour revenir aux affaires afin de calmer les revendications des émeutiers du 23 octobre. Toutes ces journées décisives sont décrites par le menu par Henri-Christian Giraud et Victor Sebestyen qui replacent chaque événement et chaque décision dans leur contexte régional et mondial. Tout pouvait être encore sauvé jusqu’à la fin octobre. Le 30, Moscou, avait rendu publique une déclaration affirmant sa décision de respecter désormais l’égalité des droits et des aspirations nationales des autres gouvernements socialistes. Il ne s’est agi pourtant que d’une manœuvre destinée à endormir la vigilance de Nagy et de son groupe et à préparer l’intervention militaire. Sans doute la déclaration de neutralité et la décision de quitter le pacte de Varsovie avaient-ils joué un rôle décisif dans le revirement ultérieur de Moscou. Cependant, à la lecture des comptes rendus des réunions du Présidium de Moscou tenues pendant cette période et auxquels les auteurs se réfèrent, il apparaît clairement que Khrouchtchev multipliait les efforts pour améliorer les relations avec l’Occident et que, jusqu’au 30 octobre, il avait défendu la possibilité d’une solution pacifique de la crise, devant Molotov et ses compagnons ultra-staliniens. Ce n’est que le 31 octobre (Giraud consacre 37 pages à cette journée) qu’il acquit la conviction qu’une intervention militaire était devenue indispensable en raison de la radicalisation des insurgés. Remarquons au passage que la décision d’intervenir fut prise à l’unanimité alors que la veille le maréchal Joukov et Sabourov s’y étaient opposés. Selon des témoignages, ce ne sont nullement des considérations idéologiques, le maintien de l’image de l’URSS et l’intérêt militaro-stratégique, mais seulement la préservation de la position de puissance mondiale de l’Union soviétique et l’union de la direction, qui prévalurent. Aussi Kadar, qui avait jusque-là toujours défendu les revendications des modernisateurs, disparut de Budapest ce jour-là et fut amené à Moscou pour se voir confier la direction du pays afin de le ramener dans le droit chemin de la légalité socialiste.
Ce fut la fin du rêve d’une nouvelle Yougoslavie sur les rives du Danube. De fait, Nagy était allé trop loin, comme Dubcek douze ans après lui. Tito donna en effet sous conditions son assentiment à l’intervention soviétique, en accueillant Khrouchtchev le 2 novembre à Brioni, car il considérait aussi que Kadar était plus apte à conduire la Hongrie que Nagy, trop influencé par les intellectuels « révisionnistes » de son entourage et professant des idées de pluripartisme et de démocratisation dans lesquelles Tito voyait un danger pour la stabilité du système yougoslave. Ce fut d’ailleurs l’opinion de tous les autres dirigeants des pays socialistes, Mao compris, et même du plus souple d’entre eux, le Polonais Gomulka, qui craignait pour la stabilité des démocraties socialistes en cas de concessions aux revendications hongroises. Le sort de la première révolution antitotalitaire était dès lors scellé. Mais Nagy, avant de se retirer, ne manqua pas de déclarer, à l’aube du 4 novembre, à la radio hongroise, avant de quitter le Parlement pour se rendre à l’ambassade yougoslave, que « l’intervention militaire soviétique a été décidée en vue du renversement du gouvernement légitime de la Hongrie » qu’il présidait. Ce qui fit écrire à Fejtö en 1957 dans La tragédie hongroise que « la libération complète de la Hongrie commencerait nécessairement par une réhabilitation d’Imre Nagy », ce qui fut fait en 1989.