Turquie européenne, Turquie fantasmée, Kurdistan occulté

Turquie européenne, Turquie fantasmée, Kurdistan occulté

Philippe Boulanger

À propos de Didier Billion, L’enjeu turc, Armand Colin, 2006, 310 pages et de David Romano, The Kurdish Nationalist Movement. Opportunity, Mobilization and Identity, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, 278 pages.

Les ouvrages sur la Turquie se rangent généralement en deux catégories : les pour et les contre. L’enjeu turc de Didier Billon appartient nettement à la première catégorie. Le livre est un vibrant plaidoyer en faveur de l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Son objectif affiché est de donner à la candidature turque une légitimité historique contestée par beaucoup – universitaires fédéralistes, rhéteurs souverainistes ou députés UMP. L’auteur déploie sa connaissance statistique du pays : les faits et les chiffres sont alignés pour démontrer le bien fondé et les atouts de l’intégration turque dans l’Union européenne.
À vrai dire, l’ouvrage est plus remarquable par les enjeux turcs qu’il répugne à aborder que par les dossiers politiques (urbanisation, décentralisation, système éducatif), géostratégiques (rôle de la Turquie dans la PESC et la PESD, accord militaire israélo-turc, Chypre) et économiques (crises de 2001, vitalité du secteur privé) qu’il analyse avec rigueur – mais pour disqualifier les positions européennes (ou autres) et adhérer aux thèses turques, qu’il s’agisse de la question chypriote ou des relations euro-turques. En outre, il « sous-traite » une question kurde de plus en plus centrale en Turquie et au Moyen-Orient et qui ne peut être survolée comme l’agriculture. Il évoque rapidement une refondation de la question kurde qui pourrait être gérée politiquement par une reconnaissance effective de la langue et de la culture kurdes. Il souligne la conduite inconvenante des délégations européennes qui se rendent à Diyarbakir sans passer par Ankara, ce qui a le don d’agacer les autorités turques. L’auteur estime, à bon droit, qu’une résolution du problème kurde ne pourrait se concevoir sans les Turcs, proposition sur laquelle presque tout le monde s’accorde.
Les nombreux tabous turcs ne sont pas abordés : atteintes aux droits de l’homme, traitement dégradant des prisonniers d’extrême gauche, financement des miliciens kurdes par l’État turc, assassinats de médecins et de journalistes par les escadrons de la mort, viols de jeunes femmes kurdes dans les casernes, présence de troupes turques au Kurdistan irakien, justice nationaliste , antisémitisme rampant, violation de l’espace aérien grec par la chasse turque, etc. Étrangement, la torture n’est même pas mentionnée ! On peut pourtant évoquer la pratique persistante de la torture en Turquie sans être un militant d’extrême gauche ou un souverainiste déchaîné. De même, la presse turque est qualifiée de « plurielle et diversifiée », alors qu’il ne se passe pas une semaine sans que, à l’unisson, les quotidiens turcs tirent à boulet rouge sur les Européens et dénoncent leurs forfaitures : Français qui veulent reconnaître le génocide arménien, Scandinaves qui se préoccupent du sort des Kurdes, Allemands qui fantasment sur une immigration massive venant de Turquie, Grecs qui veulent garder la main en Méditerranée orientale. On ne retrouve pas ces dérives chauvines avec cette intensité ailleurs en Europe, mais L’enjeu turc n’en dit mot.
Certes, Didier Billon a raison de remarquer que les Européens sont pétris de mauvaise foi. Ils alignent les arguments fallacieux pour écarter aujourd’hui un pays dont ils ont eu tant besoin durant la Guerre froide. Ils font tourner les Turcs en rond depuis plus de quarante ans, et on peut comprendre que la population turque se sente humiliée par les atermoiements européens. Néanmoins, il n’est pas dans l’intérêt des Turcs que les observateurs de leur pays tiennent un discours convenu qui élude les défis auxquels ils doivent s’affronter. Par exemple, on aurait aimé que L’enjeu turc n’expédie pas en deux pages un enjeu particulièrement périlleux pour la Turquie : les rivalités de mémoires – grecque, arménienne, ottomane, islamique, kurde. Il glisse en quelques lignes sur la question arménienne pour souligner que le sujet est moins brûlant aujourd’hui. Pourquoi alors ne pas développer un sujet instrumentalisé en France ? En Turquie, cet enjeu de mémoire devient pourtant chaque jour plus vif : on le voit, entre autres, avec la commémoration, jusqu’à peu taboue, du passé ottoman, l’évocation timide de la question arménienne, l’irrésolution du problème kurde et, bien sûr, l’ascension de l’islam politique. On en veut pour preuve le déboulonnement des statues et des bustes d’Atatürk dans les municipalités conquises par les islamistes à partir de 1994. Chaque ville, chaque village en Turquie dispose de sa statue ou de son buste d’Atatürk, qui constitue un dispositif mémoriel visant à préserver de toute « reniement pluraliste » la République kémaliste par l’exposition ostentatoire du visage de son fondateur. Mais le kémalisme s’érode, concurrencé par l’islam politique, le nationalisme kurde et la mémoire arménienne.
Autre enjeu turc délaissé dans le livre, alors qu’il conditionne pourtant l’avenir de la Turquie et de ses relations avec les Européens : le nationalisme turc. On a peine à imaginer, dans la France pacifiste de 2007, le nationalisme martial qui irrigue la société turque. L’écrire et l’expliquer n’est pas insulter les Turcs, qui, d’ailleurs, n’éprouvent aucune honte à se dire patriotes. En Turquie, on est fier d’effectuer son service militaire et, le cas échéant, de mourir pour la patrie au nom de la lutte contre les séparatistes du PKK . En 2004, le thriller Metal Firtina (Tempête de métal) écrit par Orkun Uçar et Burak Turna rencontre un succès colossal : plus de 500 000 exemplaires vendus à la fin de l’année. Son ressort psychologique est construit sur l’antiaméricanisme – les États-Unis attaquent les forces turques stationnées à la frontière avec l’Irak, Bush donne l’ordre de bombarder Ankara – et la théorie du complot contre les Turcs, du traité de Sèvres en 1920 au séparatisme kurde en passant par l’exigence européenne de reconnaissance du génocide arménien. Le complexe obsidional fait recette en Turquie. La patrie est en danger, et les Turc vibrent à l’évocation de la conspiration mondiale anti-turque. Et, on s’en doute, c’est l’armée qui la déjouera. Le lecteur se frotte les yeux, mais L’enjeu turc passe sous silence la question du nationalisme turc.
L’enjeu turc s’inscrit dans une longue tradition d’essais qui réduisent la Turquie aux intellectuels cosmopolites et proeuropéens d’Istanbul et à l’économie touristique d’Izmir, comme si leurs auteurs ne relevaient pas la mentalité provinciale d’Ankara et n’avaient jamais mis les pieds à Konya ou à Bursa, sans parler des zones kurdes reculées. La Turquie dite profonde n’intéresse pas ; la « vraie Turquie », c’est Istanbul et ses clubs de jazz. Pour beaucoup d’observateurs français et d’intellectuels turcs occidentalisés, la patrie d’Atatürk se limite au « croissant turc » qui s’étire d’Istanbul à Antalya, dessinant les contours d’une Turquie plus fantasmée que vécue.
Ces réserves n’enlèvent rien aux mérites de L’enjeu turc : c’est d’abord un ouvrage bien documenté qui dresse l’inventaire des enjeux politiques, géostratégiques, économiques, sociaux et démographiques en Turquie ; c’est ensuite un livre de combat, sans doute sincère et lucide lorsqu’il retrace l’histoire turque contemporaine, mais qui s’égare lorsqu’il dédouane les Turcs de leurs errements nationalistes et qu’il défend sans aucun recul la candidature de la Turquie à l’entrée dans l’Union européenne ; c’est enfin un sage bréviaire turcophile qui s’incline devant les nombreux tabous de la société turque.

L’ouvrage de David Romano offrira un contrepoint utile sur un aspect particulier de la question turque : le problème du Kurdistan turc. Spécialiste canadien des relations internationales, il propose en effet un livre érudit sur la question kurde au XXe siècle. Féru de sciences politiques et sociales, l’auteur passe au crible les mouvements nationalistes kurdes qui sont parvenus, un temps, à bousculer les régimes en place en Turquie, en Irak et en Iran, trois États puissants du Proche-Orient, au sein desquels se trouvent des minorités kurdes importantes.
La réflexion de David Romano débute par l’analyse du mouvement nationaliste kurde en Turquie. Après les premiers soulèvements des années 1920 et 1930, écrasés par le régime turc, le nationalisme kurde en Turquie se poursuit par la fondation du PKK dans les années 1970, son essor après le coup d’État militaire de 1980 et son lent reflux dans les années 1990. Comment ce parti groupusculaire, à la fois marxiste-léniniste et nationaliste, a-t-il pu connaître une telle aura idéologique, politique et militaire et arriver à menacer les fondements de la République de Turquie ? Comment a-t-il réussi à fédérer autant de militants et de sympathisants dont le soutien ne lui était pas acquis ? La tâche était d’autant plus rude que, depuis 1961, l’État turc ne desserrait pas son étau autour de groupes gauchistes kurdes renaissants et que les rivalités claniques étaient fortes dans les zones kurdes de Turquie.
Mais ce qui fait la singularité du PKK, c’est sans doute qu’il a pris forme dans une Turquie déstabilisée par une guerre civile opposant des groupes d’extrême gauche à l’extrême droite nationaliste et s’est consolidé dans les cercles gauchistes turcs à Ankara (1972-79), qu’il a su éviter la répression qui a suivi le coup d’État (1980), qu’il a enraciné sa guérilla dans les zones kurdes où la répression militaire atteignait une rare intensité contre les villageois ou les intellectuels soupçonnés de sympathie pour lui (1984-89), qu’il a atteint sa maturité idéologique et politique dans un Kurdistan mis en coupes réglées par le régime turc (1990-95). La situation catastrophique de la Turquie en 1980 a permis l’éclosion idéologique du PKK, la féroce répression antikurde qui a suivi a nourri en volontaires le seul vrai parti national kurde non tribal.
Pour David Romano, des facteurs rationnels peuvent expliquer, au moins autant que l’obédience identitaire, tribale et religieuse – le facteur irrationnel –, les choix des acteurs kurdes lors de l’émergence, du déroulement et, presque toujours, de l’échec d’un soulèvement nationaliste kurde. Afin d’expliquer le relatif succès de la rébellion du PKK dans les années 1980, il retrace l’historique des révoltes kurdes en Turquie au cours du XXe siècle. Ainsi, en 1925, lorsque les troupes de Cheikh Saïd, un chef kurde à la fois nationaliste et religieux (sunnite orthodoxe), se soulèvent contre l’État turc à peine constitué, les zones kurdes alévies du Dersim restent à l’écart des combats. Leur choix est rationnel : ce n’est pas leur manque de ferveur nationaliste qui les retient d’intervenir, mais la crainte de subir la mainmise des seigneurs kurdes sunnites en cas de victoire contre les Turcs. Leur participation aurait pu, peut-être, éviter la déroute des hommes de Cheikh Saïd.
L’auteur analyse en profondeur la guérilla menée par le PKK à partir de 1984. Jusqu’à la capture de son chef incontesté, Abdullah Öcalan, le PKK a incarné la rébellion identitaire des Kurdes de Turquie : le PKK a été le vecteur presque hégémonique de la politisation de l’identité kurde. Il a acquis sa légitimité en redonnant fierté aux Kurdes. Et malgré les tentatives de l’establishment turc d’atténuer cette légitimité du PKK en utilisant les gardiens de villages kurdes pour encadrer la population et prouver que le PKK n’était pas le seul acteur auquel les Kurdes pouvaient s’identifier – puisque le PKK s’en prenait à ces gardiens, leurs « frères » –, le PKK est demeuré, jusqu’aujourd’hui, le parti kurde qui a recueilli la plus forte audience, y compris au-delà des frontières turques. Le PKK a inscrit définitivement l’identité kurde dans l’espace idéologique kémaliste et l’a promue en dehors même des frontières turques. En 2003, les offres d’amnistie, en échange d’informations sur le fonctionnement du PKK, proposées par le Premier ministre turc Erdogan à la base militante n’ont guère rencontré d’écho parmi une population kurde jeune et conscientisée. Cette jeunesse nationaliste kurde a d’ailleurs plutôt tendance à se radicaliser depuis l’arrestation d’Öcalan en février 1999.
Romano s’attache ensuite à analyser la situation des Kurdes irakiens. Il souligne les différences importantes entre le PKK et le mouvement nationaliste kurde irakien emmené par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) : le nationalisme kurde en Irak n’a jamais été, selon Romano, prolétarien et d’extrême gauche (il sous-estime peut-être l’inclinaison gauchiste initiale de l’UPK) ; les deux formations kurdes en Irak ont toujours refusé la pratique du terrorisme, contrairement au PKK en Turquie. Les revendications kurdes ont tiré avantage des attaques au gaz perpétrées par le régime irakien en 1987-88 et de l’erreur de Saddam Hussein d’attaquer le Koweït en 1991 : l’intérêt des Occidentaux pour les droits des Kurdes en Irak, après leur silence lors du génocide de 1988, d’une part, l’invasion d’un pays souverain riche en pétrole, d’autre part, ont donné une résonance accrue aux doléances kurdes. En 2003, le PDK et l’UPK ont eu la lucidité de se positionner comme des organisations irakiennes désireuses de libérer le pays de son dictateur, et non comme des groupes séparatistes kurdes. Ils bénéficient aujourd’hui d’une très large autonomie reconnue par la Constitution irakienne et n’ont évidemment aucune raison d’adhérer au nationalisme irakien : ils sont devenus le phare d’un nationalisme kurde transfrontalier. Bien qu’ils assurent vouloir demeurer en Irak au sein d’un système fédéral souple, les Kurdes irakiens pourraient tirer argument du chaos irakien permanent pour revendiquer une indépendance de jure.
En Iran, la condition des Kurdes est encore différente : ils ne sont ni assez nombreux ni appuyés par une puissance extérieure (comme le binôme PDK/UPK en Irak soutenu par les Américains) ni assez forts et bien organisés (à l’image du PKK en Turquie) pour s’imposer comme la première force de changement en Iran. Le champ nationaliste kurde iranien est fragmenté et n’a pas l’exclusivité de l’opposition au régime islamique : le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) doit composer, d’une part, avec les deux Komala (partis kurdes très gauchistes) et, d’autre part, avec les organisations politiques des autres nationalités (Baloutches, Azéris, Turcs et Arabes) présentes en Iran. L’expansion du mouvement nationaliste kurde en Iran passe par l’alliance avec les autres nationalités maltraitées par Téhéran en faveur d’une solution fédérale qui permette décentralisation et démocratie.
Pour l’auteur, il est significatif que les cinq principales organisations nationalistes kurdes (PKK, PDK, Komala, UPK, PDKI) soient toutes favorables à l’autonomie et non à la sécession, en dépit de la variété des facteurs politiques, économiques, démographiques et religieux qui conditionnent leur mobilisation. Leur démarche s’inscrit dans le cadre des frontières régionales existantes, mais par le recours de moyens distincts. Il souligne le risque potentiel de guerre civile entre les différents partis et tribus qui se partagent le Kurdistan historique, ce qui compromet – et, peut-être, rend indésirable – l’érection d’un État kurde réunissant l’ensemble des Kurdes du Proche-Orient.