Renaissance et vie d’une revue

Renaissance et vie d’une revue

Alexandra Vasic

À propos de Jean-Yves Guérin (dir.), La Nouvelle Revue Française de Jean Paulhan (1925-1940 et 1953-1968), Éd. Le Manuscrit , « L’Esprit des lettres », 2006, 321 pages

Si les canaux de diffusion se multiplient aujourd’hui pour promouvoir ou « lancer » un nouvel écrivain, le vingtième siècle a été celui du règne de l’écrit où les revues tiennent lieu d’institution littéraire, La Nouvelle Revue Française plus que toute autre. Le colloque qui s’est tenu à l’Université de Marne-la-Vallée, dont les actes sont ici réunis, dresse un état des lieux de ce qui jusque-là n’était que jachère, seule la première NRF, celle d’avant 1914, ayant fait l’objet d’une étude. Cet ouvrage collectif interroge les choix éditoriaux de Jean Paulhan, rédacteur en chef de la revue en 1925, avant d’en devenir officiellement le directeur dix ans plus tard. Des synthèses sur la poésie, le théâtre et le Nouveau Roman à La NRF voisinent avec des études de cas sur Albert Thibaudet, Marcel Arland et André Malraux, éclairant le rôle des collaborateurs et chroniqueurs dans la revue. Marcel Proust et Henri Michaux ponctuent ce parcours critique qui révèle le chassé-croisé entre le destin littéraire des écrivains et celui de la revue. C’est enfin la place de La NRF dans l’Histoire qui est évaluée à travers les entrées et sorties de Jean Guéhenno, Louis Aragon et Drieu La Rochelle (dont Jacques Lecarme étudie les affinités inattendues). Le même dialogue entre l’homme et l’œuvre est cependant perceptible dans ces différentes rubriques : c’est, en effet, à partir de la singularité du directeur de revue que l’on tente ici de définir, non pas une « ligne » NRF, mais du moins ce qui fait la spécificité esthétique et éthique de la revue.
Il semble, en effet, difficile de fixer une esthétique ou une ligne critique propre à La NRF au regard des sommaires de la revue et des différents collaborateurs et chroniqueurs qui s’y bousculent durant trois décennies. Jeanyves Guérin le souligne dès son « avant-propos » : « La qualité des textes est le seul critère qui vaille ». Aussi est-ce « une harmonie des contraires », oscillant entre classicisme et « pointe de saugrenu » qui semble le mieux définir l’orthodoxie de la revue, ennemie de tout conformisme. Ces tendances contradictoires semblent incarnées par les différents collaborateurs dont Jean Paulhan a su s’entourer. Martyn Cornick le souligne : La NRF est bien moins une « chapelle » qu’une « église œcuménique ». Jean Paulhan orchestre ainsi affinités et divergences éditoriales et critiques en véritable maître d’œuvre. Si Albert Thibaudet apparaît comme « l’homme des balances », qu’à cela ne tienne, lui, maniera le glaive. Si Jean Schlumberger est le garant d’une tradition conservatrice, lui défend le modernisme de la revue.
Peut-être est-ce là la marque de La NRF qui, plus que toute autre revue, a su se faire laboratoire d’écriture et de lecture. Au fil des actes se dessine la singularité de ce directeur de revue, amateur de « fleurs nouvelles ». Nathalie Froloff illustre ce goût pour l’expérimentation littéraire en revenant sur la publication d’une anthologie de « haï-kaïs » dans le numéro de septembre 1920, tradition ensuite renouvelée et légitimée par de grands noms de la littérature française. Laurence Brisset apporte une variation sur le même thème en accordant une attention toute particulière au « Tableau de la poésie en France », paru en octobre et novembre 1933, rubrique pour le moins saugrenue où Jean Paulhan fait le pari d’une poésie ouverte à tous, les « poètes du dimanche » côtoyant Francis Ponge, Jules Supervielle ou encore Jean Tardieu. Madeleine Fondo-Valette montre, quant à elle, comment La NRF s’est faite le « banc d’essai de l’œuvre » de Michaux, en même temps que le lieu de sa réception critique. Enfin, Johan Faerber clôt cette réflexion en revenant aux origines du Nouveau Roman, dont « l’acte de naissance » serait à rechercher, non aux Éditions de Minuit, mais bien à La Nouvelle NRF, où se constitue ce nouvel horizon d’attente en même temps que se forme le groupe des Nouveaux Romanciers.
Une dernière passerelle entre l’esthétique et l’éthique de La NRF est jetée dans ce vaste défrichage. Étrangers à toute forme de Terreur, qu’elle soit rhétorique ou idéologique, Jean Paulhan et son successeur, Marcel Arland, ont toujours œuvré contre la vérité partisane et l’embrigadement politique de la revue. Cette ligne critique est définie par Jeanyves Guérin dans le panorama qu’il propose du « théâtre dans La Nouvelle NRF ». Nous est décrite ici la lutte fratricide entre les chroniqueurs de La Nouvelle NRF, défenseurs du Théâtre d’art et les terroristes marxistes du Théâtre populaire. « Lutte des classes », « théâtre bourgeois », autant de termes étrangers à la revue, contre lesquels Jean Paulhan et ses collaborateurs s’insurgent au nom d’une autre idée de la littérature.
Cette éthique ne maintient pas pour autant La NRF en marge de l’Histoire. Jean-Claude Larrat rappelle « un temps fort » de la collaboration d’André Malraux à La NRF, lors de la controverse avec Henri Massis. La NRF prend ainsi position contre L’Action française. Stéphane Chaudier s’attache à la réception critique de l’œuvre de Proust pour montrer comment les enjeux du débat se sont imperceptiblement déplacés, de l’esthétique au politique. Si le directeur de revue est étranger à tout esprit de système, il ne demeure pas moins soucieux d’inscrire La NRF dans les débats de son temps. Ici encore le jugement de l’esthète domine, quitte à lui faire prendre de nouveaux risques.