Le survivant sans le syndrome Schreber

Le survivant sans le syndrome Schreber

Richard Figuier

Au moment de remettre le manuscrit de Masse et Puissance, Elias Canetti éprouve le sentiment d’avoir « réussi à prendre son siècle à la gorge » . Nous ne pouvons malheureusement pas le ressentir avec lui, tant, chaque jour, nous donnons l’impression de n’avoir rien compris, pire, de ne plus chercher à comprendre. Si nous avons pensé la guerre, nous n’avons pas pensé, à quelques rares exceptions près, la question du survivant et c’est précisément, après lui avoir consacré tout un chapitre de son grand livre débutant par l’énigmatique proposition : « l’instant de survivre est instant de puissance » , ce à quoi Elias Canetti, dans l’épilogue, revient en écrivant : « ce qui a radicalement changé à notre époque, c’est la situation du survivant, […] le mal originel de l’humanité, sa malédiction et peut-être sa perte » . La figure du survivant est bien celle de l’époque, elle prend des visages différents, à en croire Canetti, celui du despote, du criminel de guerre, sans oublier, celui, sans visage, des « systèmes d’ordres », mais aussi celui du témoin, du rescapé, du réfugié. Pouvons-nous mettre un terme à la logique de guerre sans « percer à jour les menées » d’une mauvaise survivance ? Pouvons-nous faire peser le soupçon sur le survivant ? Y a-t-il même une « mauvaise survivance » ? Quelle serait la bonne ? Questions, décidément, de vie ou de mort.

Le souverain

Travaillant à son grand œuvre, Elias Canetti note dans son journal, à l’année 1949, qu’il a eu l’intuition d’un aspect capital de la psychologie du paranoïaque et du despote lors du procès d’un ancien officier hongrois reconnu coupable d’avoir provoqué le déraillement de plusieurs trains en 1931. Sylvestre Matuschka se disait envoyé par Dieu et se figurait qu’il était ou qu’il pourrait être « le seul, l’unique, entouré de cadavres » . Cet éclair trouve sa confirmation presque vingt ans plus tard alors qu’il est plongé dans la lecture des mémoires du président Schreber : « Tout le système de Schreber s’affirme comme une lutte pour la puissance, un combat dans lequel son véritable et unique adversaire n’est autre que Dieu. Schreber a longtemps vécu dans l’idée qu’il se trouvait le seul homme encore vivant dans le monde, tous les autres n’étant que des ombres, des fantômes » .
Le cas Schreber va occuper une grande partie du chapitre final de Masse et Puissance : « Toute l’humanité avait péri. Schreber se tenait lui-même pour le seul homme survivant et réel. Il tenait pour de pures apparences les quelques figures humaines qu’il voyait encore […]. Schreber se représentait de diverses manières ce qui avait pu entraîner la fin de l’humanité. Il pensait à une diminution de la chaleur solaire due à l’éloignement grandissant de l’astre et cause d’une glaciation universelle. Il pensait à des tremblements de terre, […] à des épidémies. Schreber est le seul survivant parce que lui-même le veut ainsi. Il veut être le seul à se dresser encore vivant sur un gigantesque champ de cadavres […]. En cela, il ne se montre pas seulement paranoïaque ; rester le dernier en vie est la tendance la plus profonde de tout souverain “idéal” » .
Canetti y revient encore dans son essai de 1971 intitulé : Hitler, d’après Speer. L’architecte officiel du IIIe Reich et le dictateur évoquent l’érection d’un arc de triomphe sur lequel sera gravé le nom de chacun des un million huit cent mille morts allemands de la Première Guerre : Ce ne sont pas encore les morts de sa nouvelle guerre, prévue et voulue par lui ; mais ce sont ceux de la première guerre, où lui-même a fait son service comme tout le monde. Lui, il y a survécu […]. Dans la conscience de ces morts, il a puisé la force de ne jamais reconnaître l’issue de cette guerre. Ils étaient sa masse lorsqu’il n’en avait pas d’autre ; il sent que ce sont eux qui l’ont aidé à accéder à sa puissance […]. Son arc de triomphe témoigne de sa reconnaissance de cette vérité, et sa dette envers eux. Mais c’est son arc, et il portera son nom .
Cette insistance sur le cas Schreber nous offre une des clés de la construction et du sens de Masse et Puissance, ouvrage encyclopédique et apparemment décousu, difficile et finalement peu commenté. C’est la figure du survivant, telle que Canetti l’explicite, qui effectue la jonction entre les deux pôles de l’ouvrage et éclaire le processus par lequel la « puissance » se compose une « masse » à disposition. Une confirmation nous en est donnée par la dernière section du chapitre « masse et histoire » qui clôture l’analyse de la masse et se place juste avant la section intitulée « les entrailles de la puissance » qui inaugure celle de ses caractéristiques. Canetti rapporte l’histoire d’une tribu africaine qui met à mort ses troupeaux et détruit ses réserves de nourriture sous l’emprise d’une croyance en une libération du pouvoir des blancs. Elle serait acquise par l’intervention de l’armée des ancêtres, promise par quelques-uns d’entre eux apparus à une jeune fille et à son oncle prophète. La famine décima la tribu, sauf le chef Kreli qui « survécut de nombreuses années à son peuple mort de faim » . Autre indice : quand il s’agit pour le prix Nobel de littérature de résumer Masse et Puissance, le texte de 1962 porte le titre de « Puissance et survie ». En retrouvant sans surprise l’ancien président de la Cour d’appel de Saxe, nous mesurons davantage l’ampleur de la pensée de Canetti qui ne peut simplement se résoudre à l’analyse de « la méchanceté d’essayer de mourir le dernier » : « c’est pour des êtres de notre génération seulement qu’il est devenu possible de comprendre et d’interpréter Schreber sans omettre la majeure partie de ce qu’il expose » . Autrement dit, avec le survivant, l’objet propre de la réflexion de Canetti consiste dans l’intelligence de la genèse du processus totalitaire et de son nécessaire destin exterminateur.
« L’instant de survivre est instant de puissance ». Le survivant, version Canetti, est toujours le seul survivant. Qu’il soit toujours en vie, alors qu’il devrait être mort, signe son élection, révèle son invulnérabilité, accomplit son immortalité. Mais avant d’en arriver là, il faut surmonter « l’effroi d’avoir vu la mort » et qu’ensuite cette frayeur se métamorphose en « satisfaction », grande opératrice de la survivance souveraine. Ainsi en est-il du souverain qui tient la mort à distance et conjure le danger par la terreur — « on ne veut pas seulement être toujours là, on veut être là quand tous les autres n’y seront plus » —, voyant ses sujets « comme morts ». Tuer, c’est survivre aux autres et s’approprier leurs vies. Le survivant-souverain sort des « entrailles de la puissance », il saisit et absorbe.
C’est le survivant tel que Terrence Des Pres en dresse le portait dans The Survivor : An Anatomy of Life in the Death Camps (1976) : à la vitalité supérieure, il « est le premier des hommes civilisés à vivre en dépassant les contraintes de la culture. […] Preuve que les hommes et les femmes sont maintenant assez forts, assez mûrs, assez éveillés, pour affronter la mort sans intermédiaire et donc pour embrasser la vie sans réserve » . Mais, paradoxalement, c’est ce même personnage que l’on retrouve chez Jean Améry, mais sous les espèces du bourreau : « La domination du tortionnaire sur sa victime n’a rien à voir avec le pouvoir exercé sur la base de contrats sociaux […] : ce n’est pas l’autorité du policier de la route sur le piéton, du percepteur d’impôts sur le contribuable, du lieutenant sur le sous-lieutenant. Ce n’est pas non plus la souveraineté sacrée des chefs ou des rois absolus : exercer l’autorité équivalait à gouverner. Tandis que le pouvoir du bourreau dans les mains duquel le supplicié gémit n’est rien d’autre que le triomphe illimité du survivant sur celui qui est jeté hors du monde dans la souffrance et dans la mort » .
Tout en récusant le lien entre souveraineté absolue et torture meurtrière, Améry, en cherchant à déterminer la nature du pouvoir qui s’exerce, semble offrir, à son tour, un résumé de Masse et puissance.
L’ennemi de l’auteur d’Auto-da-fé, la conception de la puissance qu’il voudrait « détruire », c’est la conception hobbésienne : « Je crois avoir découvert en lui [Hobbes] la racine spirituelle de ce que je tiens à combattre le plus. Il est le seul penseur que je connaisse, qui ne cache pas d’un voile la puissance, son importance et son poids, sa position au centre de toutes les actions humaines » .
La potentia, chez le penseur anglais, représente bien autre chose que « l’instinct de conservation » : l’individu ne veut pas seulement sauver sa vie, pas seulement survivre, mais survivre à tous les autres, « il veut ne pas mourir afin que d’autres ne lui survivent pas » . L’extermination est inscrite dans la logique du survivant qui passe de l’état de sur-vivant à celui de sur-vivant : c’est-à-dire, non seulement survit à la mort, mais vit d’une vie en quelque sorte absolue ingérant toute la puissance vitale de ceux qui n’ont pas survécu.
Dans les Récits de Sébastopol, Tolstoï rapporte une expérience qui consonne avec ces analyses. Deux officiers inspectent un bataillon quand un obus de mortier vient droit sur eux. La bombe n’explose pas tout de suite laissant chacun à ses mouvements intérieurs. « Qui sera donc tué ? Sera-ce Mikhaïlov ou moi [Praskoukhine], ou serons-nous tués tous les deux ensemble ? [Blessé], je pourrais encore rester en vie. Il est possible que ce sera Mikhaïlov seul et je raconterai alors que nous allions côté à côte, que lui a été tué et que j’ai été éclaboussé de son sang. Mais non, […] ce sera moi ».
Si je survis, je deviens le témoin qui raconte l’évènement. Et mon récit est alors étrange : comme le prêtre dans le sacrifice ou l’assassin dans le meurtre, je suis « éclaboussé » du sang de la victime. Mais il est aussi la justification de ma survie : nous étions bien « côte à côte », mais c’est lui qui a été pris et moi laissé, comme si, aspergé de ce sang, c’est sa vie que je recevais. Mais la bombe explose et Praskoukhine se croit vivant, seulement blessé. En réalité il se meurt la poitrine perforée. Aux mêmes instants l’autre compagnon, Mikhaïlov, est livré à mille impressions. La bombe explose, il se croit mort, son mal de tête, c’est son âme le quittant. Mais il vit et son premier sentiment est le regret : il était si bien préparé à mourir. Très vite, c’est « une joie indiscernable de se trouver en vie » qui le submerge, puis, à la fin, elle laisse la « terreur et un désir de s’éloigner le plus rapidement du bastion » s’emparer de la conscience . Avec les tourments intérieurs de Praskoukhine, Tolstoï se tient ici au plus près de l’expérience du survivant canettien et ouvre, avec Mikhaïlov, une autre dimension, sur laquelle nous reviendrons.
Cette phénoménologie de la souveraineté à partir de la figure du survivant oblige à la « débusquer de toutes ses cachettes ». Après l’héroïsation, après la souveraineté, viennent les « systèmes d’ordres » . Tout le chapitre de Masse et Puissance consacré à l’ordre n’a qu’un seul objectif : montrer « que l’ordre sous sa forme domestiquée, courante dans la collectivité des hommes, ne représente qu’une sentence de mort suspendue » . L’ordre est dérivé de la fuite devant le danger de mort que représente l’autre et se décompose en « impulsion » et « aiguillon », ce dernier étant à la fois l’impact, la brèche, le traumatisme de l’ordre extérieur dans un psychisme (une « flèche » dit Canetti) et le retentissement de cet impact, sa trace, dans une personnalité qui reçoit l’ordre comme un viol, une agression, une perte d’intégrité, une rupture de la présence à soi. Alors qu’il laisse une marque dans l’individu pouvant ensuite se retourner contre l’ordre, l’aiguillon est aussi, paradoxalement, ce « qui garantit à la puissance un empire assuré et croissant » . Le survivant-souverain à l’époque contemporaine a pris des proportions monstrueuses. Dans un système d’ordre total, il a pris conscience de son unicité grâce à l’héritage des « religions funèbres » se rassemblant autour du serviteur souffrant et il produit une masse envisagée sous le rapport du nombre et de la multiplication entièrement structurée par « la croyance à la production, cette furie moderne de multiplication » , prise sous l’intimidation de la menace atomique.
Il existe seulement deux formes de survie innocente pour Canetti. La survie « à distance dans le temps […], on ne peut pas avoir tué des gens qui ont vécu longtemps avant vous » ; mais celle-ci est impure car les ancêtres « contribuent au sentiment personnel de survie » . La seconde contrarie et met un terme à la logique mortelle du survivant en privant la survie de son aiguillon, c’est l’immortalité par l’œuvre d’art. Non seulement, dans cette disposition, la volonté n’est pas de tuer, mais, bien davantage, elle suppose la logique contraire de la vie en expansion : pour que l’œuvre existe, il faut « qu’elle contienne la plus grande et la plus pure proportion de vie » . Mais si nous voulons neutraliser la mauvaise survivance que Canetti a mise au jour et nous ouvrir à un autre sens, il faudra joindre à l’innocence du don un des héritages culturels des meutes funèbres qui, avant de fuir le mort, cherchent à retenir le mourant et voudraient, animés par la culpabilité, mourir avec lui . Culpabilité et solidarité avec le mourant peuvent, selon le prix Nobel, nous délivrer de la malédiction de cette survivance.

Le rescapé

Quand Canetti élabore Masse et Puissance, il construit la figure du survivant-souverain en relation avec l’expérience des pouvoirs totalitaires du XXe siècle. Mais cette entreprise est entièrement dirigée par l’autre figure, celle du survivant victime, dont on discerne la présence par moments – par exemple, dans l’évocation des « gisants involontaires » . Le camp semble placer les hommes dans la situation d’accomplir à la lettre les propos canettiens : survivre, c’est tuer et rester le dernier, car l’avant-dernier peut toujours prendre le bol de soupe de plus : « Si quelqu’un, par un miracle de patience et d’astuce, trouve une nouvelle combine pour échapper aux travaux les plus durs, un nouveau système qui lui rapporte quelques grammes de pain supplémentaires, il gardera jalousement son secret, ce qui lui vaudra la considération et le respect général, et lui rapportera un avantage strictement personnel ; il deviendra plus puissant, on le craindra, et celui qui se fait craindre est du même coup un candidat à la survie » .
Parmi les survivants des camps, une grande majorité d’« Organisator, Kombinator, Prominent », dont le chimiste écrivain dresse, de quelques-uns, l’inoubliable portrait : Alfred, le « dominateur résolu et sans joie », Elias, « l’homme heureux », Henri, « le serpent de la Genèse » . Constatant que la survie au camp n’a pas été entièrement le fruit du hasard, Raul Hilberg distingue « trois grands traits de caractères » du survivant : le réalisme, la rapidité de décision, l’obstination avec laquelle il s’accroche à la vie. La volonté obstinée de vivre s’exprime dans la capacité d’adaptation à tout, de l’humiliation à la faim et au froid . Wolfgang Sofsky semble reprendre les tentatives d’explications par la psychologie clinique du comportement des « musulmans » atteints « d’anesthésie affective », devant le vouloir vivre, signe d’élection, du plus fort, avant de finalement constater que, au camp, vie et mort ne sont plus rien .
Comme le survivant-souverain, le survivant des camps a expérimenté ce que peut la vie, le désir de vivre, jusqu’où il peut aller pour se conserver et jouir de lui-même, presque au-delà de toutes limites. Il se demande si, « grâce à la prévarication, l’habileté ou la chance », il n’a pas survécu à la place d’un autre, si sa volonté de vivre n’a pas profité de l’abandon de celle du compagnon. On se souvient du récit du partage avec Alberto de l’eau sortant d’une conduite d’eau, hydratation qui valut à Primo Levi, après la libération des camps, le reproche d’un déporté : « pourquoi vous deux et moi pas ? » Le survivant est-il un « privilégié », un « collaborateur » ? En réalité, le survivant du Lager échappe à la logique du survivant canettien dans une situation de suspens de la vie et de la mort.
Incapable de justifier sa survie autrement que par le hasard, la chance , le miracle, sans même le secours de l’arbitraire divin du « l’un sera pris, l’autre laissé » évangélique, avec encore l’énergie de voler des patates ou du pain, de servir le bourreau, le survivant reste à chaque instant un sous-vivant, tout à l’heure vivant, maintenant mort, ou bien, devant être mort et encore vivant, pour qui disparaît jusqu’à la figure même de la mort perdant ainsi son « aiguillon » comme le souligne Jean Améry . Seule la manière de mourir angoisse, non plus la mort elle-même. Survivre, c’est mourir un peu plus tard et d’une certaine manière, c’est « s’empêcher de mourir », mais pas au sens où le fait un vivant qui sans s’en rendre compte, en vivant, s’empêche de mourir, ni non plus, rappelons-le, au sens du survivant canettien qui « ne veut pas mourir afin que d’autres ne survivent pas ». Le « encore » survivant le « je suis encore là » répond au « il ne faut pas que tu sois » nazi est « ici pour mourir […], doit devenir le mort prévu dans un temps variable », écrit Robert Antelme . Dans la rupture du rapport à soi-même, quand le soi devient autre, comme le souligne Blanchot commentant Antelme, « le s’empêcher de mourir » acharné, « l’égoïsme sans ego », n’en est pas pour autant une vie ni un désir de vivre. Et une fois libéré de ce lieu, la victime survivante est « rendue incapable de trouver de la joie à vivre, et plus, de vivre » , dans l’« impossibilité, après avoir voulu survivre, de revivre » . Le « crevard » de Chalamov, lui non plus, ne sait pas « trancher la question » de savoir si « être resté en vie est un bien » .
Dans ce lieu où il est impossible « de mourir ou de survivre à sa propre place » et donc impossible de prendre la place de quiconque, seule en a une, la mort, où « musulman » est une catégorie de bourreau, le survivant, un reste, une défaillance de la volonté meurtrière. C’est là, pourtant, que s’enracine la « honte » du survivant de Primo Levi, la honte d’avoir survécu à la place de l’autre : il repousse le souvenir des morts en déclarant qu’il n’est pas coupable, qu’il n’a pris la place de personne : « Tu as honte parce que tu es vivant à la place d’un autre ? […] Ce n’est qu’une supposition, moins : l’ombre d’un soupçon : que chacun est le Caïn de son frère […]. Ce n’est qu’une supposition, mais elle ronge » .
Pour Bettelheim, dont Primo Levi n’appréciait guère les éclaircissements psychanalytiques, c’est la présence du sentiment de culpabilité qui signe « la survivance authentique » , radicalement opposée au surpassement exposé par Des Pres (celui qui vit au-delà du vivable, tel le visionnaire voyant au-delà du visible).
Mais la vérité de cette honte réside dans le sentiment d’avoir manqué à la solidarité , et « solidarité » veut dire pour Robert Antelme : « chacun a peur pour soi ; mais jamais peut-être on ne s’est sentis aussi solidaires les uns des autres, aussi remplaçables par n’importe quel autre » . De ne plus avoir eu « la force de vouloir retenir l’autre dans la vie » , et ce n’est pas un hasard si nous retrouvons le mot employé par Canetti pour caractériser le comportement de « la meute funèbre » devant l’agonisant qui tente, elle aussi, de le « retenir ». Et ce n’est pas non plus de manière fortuite que la question de la « puissance » occupe une place centrale dans L’Espèce humaine : « [les SS] sont une puissance comme l’homme qui marche sur la route en est une. Et comme nous, car maintenant même, ils ne peuvent pas nous empêcher d’exercer notre pouvoir ». Et plus loin, Antelme écrit : « Il [le Rhénan qui disait langsam à l’usine et qui serre la main] venait partager notre puissance. Les aboiements de milliers de SS ne pouvaient rien, ni tout l’appareil des fours, des chiens, des barbelés, ni la famine, ni les poux, contre ce serrement de main » .
Et avec « le discours aux SS sur Jacques » , Antelme nous explique la nature de cette puissance paradoxale. Le bourreau, le SS, seule figure du survivant canettien dans le camp, voudrait être le dernier, mais il ne peut pas faire que l’autre ne soit pas. L’acharnement de l’autre à être – on a vu en quel sens , nécessitant chaque fois de lui porter la mort, vole le bourreau de sa victoire : il en a la conviction et tombe du coup dans la paranoïa : il ne sera jamais le dernier, il y en a toujours un qui criera : « Je suis encore là ». Cette présence, totalement impuissante, témoigne de « l’homme le plus sûr de ses pouvoirs », car jamais le bourreau n’obtiendra la mutation de l’espèce, jamais il ne réussira à substituer l’homme « ici pour mourir » à celui « né pour commencer » de Hannah Arendt. Antelme le dit à sa façon en opposant « les enfants [que nous étions vraiment] » qui pensent encore que l’on ne meurt pas « comme ça » à « l’homme adulte du camp, le chef de block, une espèce d’homme nouveau [que nous serions alors devenus] » .

Entre vie et mort, autrement que vie ?

Malraux se demandait dans les Antimémoires comment les nouveaux Lazare étaient revenus à la vie : « comment ont-ils retrouvé la vie ? » ceux qui « [éprouvaient] d’abord un rabiot de vie, alors [qu’ils auraient] dû être morts » . Robert Antelme a le sentiment « d’être un nouveau vivant au sens le plus caché » et Dionys Mascolo commente cette volonté d’avoir voulu survivre dans un vocabulaire appartenant à la tradition spirituelle en parlant de « mort à soi-même » au profit d’une initiation « au mystère sans mystère de l’unité de l’espèce » : la vie tout à coup voulue et non reçue devient sacrée . Et ce mot, tout à coup, se met à courir de texte en texte : « Il restait assez d’humanité, même aux prisonniers agonisants, pour deviner que la volonté de vivre n’était pas animale, mais obscurément sacrée. […] La condition humaine, c’est la condition de créature, qui impose le destin de l’homme comme la maladie mortelle impose le destin de l’individu. Détruire cette condition, c’est détruire la vie : tuer. Mais les camps d’extermination, en tentant de transformer l’homme en bête, ont fait pressentir qu’il n’est pas homme seulement par la vie » .
Et chez Antelme, s’opère la découverte d’une sorte d’idolâtrie légitime, « comme si s’acharner à vivre était une tâche sainte ». En effet, « c’est que la créature n’a jamais été aussi près de se considérer elle-même comme une valeur sacrée » . Tout à coup, c’est la quasi-révélation que la vraie vie humaine, celle de « l’espèce », ne se situe pas dans le cycle vie-mort la mort appartient à la vie, c’est « naturel », mais ce n’est pas cette vie là, ni cette mort-là – mais dans une « assumation » de la vie (avoir voulu vivre) donnée, affirmée comme dans une sorte de sacrifice d’Abraham (c’est en acceptant de perdre son fils qu’Abraham devient père), à la manière du « survivant authentique » de Kafka « qui, vivant, ne vient pas à bout de la vie », est « mort de son vivant », mais « voit autrement et plus de choses que les autres » . Survivre, en ce sens, déborde, comme le souligne Jacques Derrida, le vivre et le mourir, n’entretient pas un rapport d’opposition avec le vivre : « ni conjonction, ni disjonction, ni équation, ni opposition, seulement une ponctuation marquant la pause avant que soit dit le désir d’une arête, d’un arrêt, d’une « décision ferme ». », écrit-il dans Parages .
L’acharnement à être, ni vivant, ni mort, dans la simple présence , met en échec la logique de la vie et de « la croissance continue », démontée également par Patoçka les penseurs de l’Europe centrale auraient-ils une lucidité inconnue ailleurs ? La « solidarité des ébranlés » rejoint le survivant-victime. La mauvaise survivance est déjouée.