Corneille, la justice des hommes et la loi des rois

Corneille, la justice des hommes et la loi des rois

Jean-Charles Jobart

2006, année Corneille où nous fêtons les 400 ans de la naissance du poète à Rouen le 6 juin 1606 ! 2006, occasion exceptionnelle pour les juristes de se replonger dans l’œuvre du dramaturge, par amour de ses vers mais aussi par intérêt pour ses réflexions. Comment Corneille parle-t-il de droit ? En quoi le poète peut-il intéresser le juriste ? Corneille est fils d’un maître des Eaux et Forêts et d’une mère fille d’avocat. Après une instruction chez les Jésuites où il obtient le prix de vers latins en rhétorique – signe déjà de son intérêt pour Rome et de son style où abondent antithèses, apostrophes et autres figures (fascination du verbe qui doit, par sa démesure, faire participer le spectateur à la démesure des sentiments) , il fait des études de droit à Rouen et, licencié à dix-huit ans, prête serment d’avocat stagiaire au Parlement. Puis il délaisse sa profession pour les belles lettres, mais non pour Paris où il ne s’installe qu’en 1662.
Sans avoir jamais vraiment exercé sa charge, Corneille reçoit de son père en 1628 les offices d’avocat du roi au Siège des Eaux et Forêts et de premier avocat du roi à l’amirauté de France à la Table de marbre de Rouen, alors que ses comédies déjà étaient jouées et connaissaient le succès à Paris. Corneille ne résigne ses charges d’avocat du roi qu’en 1650 alors qu’il a déjà été élu à l’Académie française le 22 janvier 1647. Le poète voulait d’abord être sûr de son avenir littéraire et pouvoir vivre correctement de sa plume avant d’abandonner le parquet. Mais il renonce à une charge pour une autre car, en 1650, il est nommé par le roi procureur des États de Normandie. Aussi le regard que jette Corneille sur le droit n’est-il pas celui d’un novice ; les réflexions et les images dans lesquelles il fait référence au droit ne sont pas innocentes pour le juriste qui sait les lire. Corneille, dans ses pièces, nous parle de droit : dans presque chaque scène il est question de lois et de jugements – bien sûr des lois qu’une belle impose à son amant ou de l’avis que l’on réclame d’un ami sur son cas. Mais ce tic d’écriture ne doit rien au hasard.
On a dit de Corneille qu’il est un auteur « politique » . L’auteur prend part aux débats politiques pour se trouver un protecteur ainsi que l’exige la condition d’artiste en son temps. En 1633, alors que la cour séjourne près de Rouen, il écrit L’Excusatio où il loue le roi et le ministre. Deux ans plus tard, il entre au service de Richelieu afin de composer des pièces suivant les vœux du Cardinal qui assure ainsi ses débuts prometteurs. Horace, dédié à Richelieu, exalte le patriotisme – appel à l’union autour de la monarchie française en guerre contre l’Espagne , « l’absolue et sainte autorité » du roi, et fait un éloge final des serviteurs des rois « au-dessus des lois » . Pièce de propagande en faveur du ministériat, Cinna est aussi une pièce politique : Auguste, accablé par les soucis du pouvoir, menacé par les complots, fait songer au Cardinal et la grandeur de l’empereur romain permet une exaltation du nouveau régime politique, celui de la monarchie absolue. En décembre 1642, Richelieu meurt. En janvier, le poète écrit un quatrain où il se refuse à juger le cardinal alors que se dessine une réaction contre sa politique. Polyeucte, dédié d’abord au roi puis, après sa mort, à la régente Anne d’Autriche, à travers le personnage de Sévère, plaide pour la tolérance de fait du gouvernement de Richelieu à l’égard des protestants : « Servez bien votre Dieu, servez notre monarque ». Mais après la mort de Louis XIII en mai, il compose un sonnet très dur pour Richelieu et le roi défunt qui a laissé « l’ambition, l’audace, l’avarice » se saisir du pouvoir, transformant son règne en celui de l’injustice. La Mort de Pompée apparaît comme une condamnation claire pour l’époque :
« car c’est ne régner pas qu’être deux à régner ;
un roi qui s’ y résout est mauvais politique » .
Cléopâtre estime que les souverains doivent « se croire », c’est-à-dire gouverner par eux-mêmes. Le ministériat passé devient l’ère du machiavélisme. Mais le cardinal désigné par le Cardinal pour lui succéder n’en tient pas rigueur à Corneille et maintient ses pensions. Le poète dédie à Mazarin la Mort de Pompée et écrit À son Eminence, Remercîment. Il conçoit encore pour lui une tragédie, Andromède. Puis sa comédie héroïque Don Sanche d’Aragon est interrompue en 1649 par le « refus d’un illustre suffrage », nous dit Corneille. Est-ce Condé choqué de cet aventurier trop fier qui tient tête aux princes de sang ? Est-ce Anne d’Autriche, craignant le parallèle entre Cromwell et Don Sanche ? Serait-ce plutôt Mazarin, inquiet de se reconnaître sous le masque de ce favori choyé par une reine sans époux ? En 1651, la figure de Nicomède injustement persécuté par son frère Prusias rappelle celles des princes Condé et Conti et du duc de Longueville en prison sur ordre de Mazarin alors qu’ils avaient donné tant de victoires à la France. Perthatie, centrée sur le problème de la légitimité du pouvoir, encore plus subversive, fut le premier échec de l’auteur.
En 1658, il est présenté au surintendant des finances Nicolas Fouquet, en reçoit une gratification et s’offre d’écrire pour lui : c’est en 1659 l’Œdipe. En 1661, Corneille perd ses protecteurs : Mazarin meurt, Fouquet est arrêté, mais dès 1663, il reçoit du roi une pension de 2 000 livres et écrit un Remerciement au roi. Sans jamais être courtisan, Corneille ne dédaigne pas flatter les Grands pour son bien. Corneille n’est donc pas étranger aux considérations politiques de son temps. Au-delà de l’aspect circonstanciel, les enjeux dramatiques de ses pièces confondent et confrontent toujours les enjeux sentimentaux et politiques. Racine fut le peintre des tourments de l’âme, dont les ressorts dramatiques sont avant tout sentimentaux. Chez lui, le sentiment arrête le politique (Pyrrhus semble faire peu de cas de la politique pour les yeux d’Andromaque, Phèdre cède tout à ses passions, Titus tarde à renvoyer Bérénice et Agamemnon à sacrifier Iphigénie). Alors que Racine est le poète de la Grèce, patrie de la tragédie intime des sentiments, Corneille est celui de Rome, la Rome du droit et de la politique où les sentiments doivent céder devant le devoir et le droit, où l’enjeu politique dépasse et emporte les caractères et les sentiments. Corneille est un auteur politique et, en tant que tel, a souvent parlé du droit.
Mais cette parole prête à controverse : quand un personnage de Corneille exprime une opinion, peut-on attribuer sa pensée à l’auteur ? L’assimilation serait trop facile et source d’erreurs. Nous avons choisi de voir chez Corneille un art d’écrire qui présente certaines idées récurrentes – parfois de façon positive quand un héros la défend, parfois de manière négative quand un méchant la bafoue et que l’on peut donc estimer être celles de l’auteur. C’est la constance avec laquelle sont défendus certains principes qui sert d’indice pour révéler sa pensée. Peut-être ce qu’il croyait en son temps être les vérités sur le droit garde-t-il encore quelque valeur. C’est au détour de la lecture d’une trentaine de ses pièces, comme sur les sentiers d’un jardin baroque, que nous avons cueilli les fleurs de sa pensée sur le droit pour les présenter de manière ordonnée. Entre baroque et classique, entre comédie et tragédie, telle est la place paradoxale et unique de Corneille, celle d’un génie polymorphe qui enflamma les hommes de son temps avant d’être dépassé par une génération plus jeune qui le laissa quasi oublié du public et des mécènes. En laissant le poète parler par ses vers, nous ne retiendrons que deux thèmes : celui de la justice qui nécessite le respect de nombreuses conditions, mais qui connaît toujours des exceptions, celui de la loi qu’ordonne le souverain et auxquels tous sont soumis, sauf le souverain lui-même, si ce n’est de son propre chef.

La justice des humains ou le jugement conditionné
La justice est un grand bien que tout souverain doit rendre en personne ou au travers de ses magistrats. Car rendre la justice est un devoir pour un bon roi : « Au sang de ses sujets un roi doit la justice. » Un roi qui œuvre à la justice est un grand roi. Elle consiste, selon l’antique formule, à rendre à chacun le sien :
« Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre
ce reste où vous avez tant de droit de prétendre. »
Il est souvent question chez Corneille de justice et, dans les tragédies, les souverains ont souvent à trancher un litige entre Grands. À l’inverse, la comédie donne souvent à voir une image plus ordinaire du juge. Mais quelle est cette image de la justice que Corneille nous montre ? La justice, trop humaine, peut être injuste et se tromper :
« Chacun fait ce qu’il peut, et ce n’est pas merveille
si, comme avec bon droit on perd bien un procès,
souvent un bon ouvrage a de foibles succès.
Le jugement de l’homme ou plutôt son caprice
pour quantité d’esprits n’a que de l’injustice. »
Mais d’une manière générale, la justice est bonne et fait son devoir :
« La justice entre vous en saura bien juger.
Souffrez paisiblement que l’ordre s’exécute. […]
Excusez la rigueur qu’a voulu mon devoir. Adieu.
Cléandre
Vous avez fait le dû de votre office. »
Parfois elle sait se faire prompte et magnanime même si elle se ridiculise en empruntant des voies formalistes pour faire son œuvre :
« Mais quoiqu’il soit constant qu’on vous prend pour un autre,
il faudra caution, et je serai la vôtre :
ce sont formalités que pour vous dégager
les juges, disent-ils, sont tenus d’exiger ; […]
Ils m’ont dit toutefois qu’il seroit nécessaire
de coucher pour la forme un moment en prison. »
Le modèle suprême reste bien sûr celui de la justice divine et le roi des hommes doit ambitionner d’égaler la justice du roi des dieux. Idéal de justice inaccessible aux mortels car les dieux peuvent changer les faits, ce que ne peuvent les hommes. Pour être équitable, la justice des hommes doit se montrer prudente. C’est ainsi que Corneille donne à de nombreuses reprises les conditions nécessaires à une bonne justice qui devra parfois se faire indulgente.

Les conditions d’une bonne justice
La première condition d’une bonne justice réside dans un juge impartial. On sait la mauvaise réputation des juges qui achètent ou héritent de leur charge et n’hésitent pas à monnayer leurs faveurs. Il était d’usage depuis le Moyen Âge de donner aux juges des épices ou du beurre – leur « graisser la patte » – pour les dédommager de leur travail et attirer leurs faveurs. Tel ne doit plus être le cas aux Temps Modernes où un juge n’est grand et influent que par sa probité :
« Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible. »
De même, le juge ne doit pas connaître les parties au procès, être leur familier ou avoir des inclinaisons pour l’un ou l’autre. Le procès ne peut être équitable quand les parties ne sont pas dans une situation identique vis-à-vis de leur juge :
« Quand vous m’accablerez, où sera mon refuge ?
Si je m’en plains au roi, vous possédez mon juge. »
Enfin, le juge ne doit pas avoir une opinion préétablie sur l’affaire qu’il doit trancher. Son préjugé le ferait incliner en faveur de l’une des parties et s’opposerait à l’équité.
« Sire, on se défend mal contre l’avis d’un roi,
et le plus innocent devient soudain coupable,
quand aux yeux de son prince il paroît condamnable. »
Une garantie de l’impartialité du juge est alors qu’il rende la justice au vu et au su de tous. Une justice publique permet d’écarter les injustices les plus flagrantes dues au comportement d’un juge partial. Ainsi le roi doit rendre « justice à tout le monde, à la face des dieux » . Une bonne justice doit aussi être une justice rapide. Il est bien connu qu’au XVIIe siècle, les procès s’éternisent en formalités et chicaneries. Ainsi Boileau écrivait-il dans ses Caractères : « Orante plaide depuis dix ans en règlement de juges ; elle saura dans cinq ans quel est son juge et dans quel tribunal elle aura à plaider le reste de sa vie ». La justice ne doit pas s’égarer et aller à l’essentiel :
« Je veux qu’à mon retour une prompte justice
lui fasse ressentir par l’éclat d’un supplice,
sans armer contre lui que les lois de l’état,
que m’attaquer n’est pas un léger attentat. »
Pour que le juge puisse rendre ses sentences dans des délais raisonnables, il faut que les tribunaux ne soient pas trop encombrés, ce qui n’était pas le cas du fait du goût pour la chicane des gens du siècle de Louis XIV. Combien de personnages de Molière sont en procès ? Combien de tracasseries se causent les parties dans les Plaideurs de Racine ? Pour un procès, il faut une juste cause, avoir un intérêt à agir et « qui ne peut rien prétendre a droit d’abandonner » . Pour autant, la justice ne doit pas presser son cours. Si Louis XIV pratique encore la justice retenue en personne et en l’instant, un juge ordinaire ne saurait se prévaloir de la même lucidité et célérité qu’un roi désigné par Dieu. Les questions difficiles méritent de la réflexion et la réflexion un délai raisonnable.
« Pour faire un jugement d’une telle importance,
il faudroit plus de temps. Adieu : la nuit s’avance. »
La bonne justice doit rechercher la vérité, entendre témoins et personnes intéressées pour comprendre les faits. Tout jugement rendu sans qu’une partie ait pu plaider sa cause est injuste.
« Quiconque sans l’ouïr condamne un criminel,
son crime eût-il cent fois mérité le supplice,
d’un juste châtiment il fait une injustice. »
Le bon juge se doit donc d’entendre tout ce que les parties ont à lui dire.
« Permettez qu’il achève, et je ferai justice. »
Il va alors juger sur les pièces qu’il a reçues, d’après les preuves qui se présentent à lui.
« Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux,
et laisse le dedans à pénétrer aux dieux. »
La justice humaine a ses limites par rapport à la justice divine : elle ne peut sonder les âmes et les cœurs et doit donc se contenter de ce qu’elle voit et entend. À la manière du droit canonique distinguant for interne et for externe, le premier reste impénétrable à une justice qui doit se contenter du second. Elle juge non sur des intentions mais sur des faits apparents. Or, chacun sait que les apparences peuvent être trompeuses. Le juge doit écouter mais d’une oreille méfiante, avec un esprit critique. À la façon d’un Descartes, armé d’un doute méthodique, il ne doit rien tenir pour certain qui ne soit irréfutablement prouvé. Clamer son innocence n’est pas suffisant : il faut la démontrer. Une fois les faits connus, un bon juge se doit de bien connaître le droit. Corneille recourt souvent dans ses pièces à des questions juridiques – souvent autour d’un droit d’aînesse qui doit déterminer une succession. Corneille se montre ainsi à l’occasion un bon connaisseur du droit, qu’il s’agisse de droit des contrats Domat n’écrivait-il pas que les engagements par lesquels les hommes se lient les uns aux autres « sont à chacun comme des lois particulières » – ou du respect des dernières volontés d’un mort et de l’autorité qui s’attache à un testament car on doit prendre « pour souveraines lois les ordres des mourants » . Parfois même, le poète va dans la chicanerie juridique en invoquant par exemple les règles du conubium romain (la capacité juridique refusée aux esclaves et affranchis) pour rendre caducs les liens d’un mariage rompu par le changement de statut d’une épouse devenue esclave :
« Ne m’attachez point tant au destin d’un époux,
Seigneur ; les lois de Rome et celles de Carthage
vous diront que l’hymen se rompt par l’esclavage,
que vos chaînes du nôtre ont brisé le lien,
et qu’étant dans les fers, vous ne m’êtes plus rien. »
Le juge est d’ailleurs conscient que sa sentence est source de droit et peut créer un précédent qui sera pris en exemple à l’avenir par les autres cours dans de semblables cas :
« De quel front donnerois-je un exemple aujourd’hui
que mes lois dès demain puniroient en autrui ? »
Des faits et du droit, le juge doit tirer sa sentence. Mais il doit alors plus que jamais se faire prudent. Il ne doit pas imputer le crime à celui qui ne l’a pas commis ni faire retomber sur l’un le châtiment du crime de l’autre :
« Quoi ? Vous ne voyez pas que sa fausse justice
ne sait plus ce que c’est que d’un juste supplice,
et que par un désordre à confondre nos sens
son injuste rigueur n’en veut qu’aux innocents ?
Après avoir choisi ma main pour ce grand crime,
c’est le sang de Laïus qu’il choisit pour victime,
et le bizarre éclat de son discernement
sépare le forfait d’avec le châtiment.
C’est un sujet nouveau d’une haine implacable,
de voir sur votre sang la peine du coupable ;
et les dieux vous en font une éternelle loi,
s’ils punissent en lui ce qu’ils ont fait par moi. »
Et c’est dans cette même logique de prudence que le juge se doit d’être grand en étant magnanime. C’est ainsi que le roi tempère la colère et les revendications de Chimène :
« Ma fille, ces transports ont trop de violence.
Quand on rend la justice, on met tout en balance ;
on a tué ton père, il étoit l’agresseur ;
et la même équité m’ordonne la douceur.
Chimène :
Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
sire, permettez-moi de recourir aux armes ;
[…] Don Fernand :
Cette vieille coutume en ces lieux établie,
sous couleur de punir un injuste attentat,
des meilleurs combattants affoiblit un état ;
souvent de cet abus le succès déplorable
opprime l’innocent, et soutient le coupable. »
Au passage, Corneille trouve ici quelques arguments en soutien à son maître Richelieu qui avait fait interdire par le roi, le 6 février 1626, les duels qui décimaient une noblesse française avide de prouver son sens de l’honneur, privant ainsi le roi de ses meilleurs soldats , et ce sous peine de mort .
Tout cela pour comprendre que la justice est une exigeante maîtresse pour un roi et qu’elle réclame de ses agents mille précautions. Corneille savait indispensables certaines conditions pour rendre justice : un juge impartial doit, dans un délai raisonnable, écouter les justiciables afin de découvrir les faits, connaître le droit et rendre une sentence mesurée. Autant d’exigences toujours d’actualité – si l’on nous pardonne l’anachronisme devant la Cour européenne des droits de l’homme et tous les tribunaux de nos démocraties modernes. De même que le héros cornélien montre l’homme tel qu’il doit être, la justice cornélienne est ce que la justice doit être. Tout cela est bien classique et le dramaturge rouennais n’innove pas dans de pareilles considérations. Au moins rappelle-t-il ce que ne devrait jamais oublier un juriste : la recherche de la justice. Mais outre ses conditions, la justice se caractérise également par ses résultats : aveugle, souvent impassible, elle se fait ordinairement sévère pour réprimer crimes et fautes mais sait aussi parfois se montrer indulgente.

Sévérité et indulgence de la justice
C’est justice que le fautif répare et que le criminel expie. Là est une garantie essentielle de l’ordre social et le peuple réclame sa préservation, car ne pas punir le criminel revient à punir le peuple qui connaît alors l’insécurité.
« Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
dépose sa justice et la force des lois,
et que l’état demande aux princes légitimes
des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
souffrez qu’un bon sujet vous fasse souvenir
que vous plaignez beaucoup ce qu’il vous faut punir. »
Cette règle est d’ailleurs, en quelque sorte, un principe universel auquel le roi et sa Maison ne peuvent eux-mêmes échapper :
« Que diroient mes sujets si je me faisois grâce,
et si, durant qu’au monstre on expose leur race,
ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux,
le crime en ma maison, et la peine sur eux ? »
Pour faire justice, rendre à chacun ce qui lui est dû, la peine doit être proportionnée au crime. Que réclame le peuple en face d’un criminel ? Pas de souffrances inutiles, pas de bienveillance mal placée, mais « Un acte de justice » puisque « un semblable forfait veut un pareil supplice » . Tels doivent être les magistrats : exempts de toute démesure, mais experts en l’art de la proportion :
« Ils égalent la peine aux crimes des coupables. »
Mais la justice sait aussi parfois se faire indulgente.
« Je vais d’un juste juge adoucir la colère,
rompre le triste effet d’un arrêt trop sévère. »
Mais ce passage à la douceur ne doit rien au hasard ou au sentiment. Il se justifie par deux exceptions. D’une part, le rang offre des privilèges devant la justice et si « bon sang ne saurait mentir », « haut rang ne être saurait être puni ».
« La gloire de mon rang, qu’en vous deux je respecte,
ne sauroit consentir que je vous sois suspecte.
Faites-moi donc justice, et ne m’imputez rien. »
Mais un tel argument reste de peu de poids chez Corneille. Un seul est au-dessus des lois et de la justice car il est auteur des lois et source de toute justice : le roi.
« Pour le bien de l’état tout est juste en un roi. »
Et la raison d’État peut alors tout soutenir :
« mais comme je lui veux conserver votre estime,
autant que je le puis je déguise son crime,
et nomme seulement imprudence d’état
ce que nous aurions droit de nommer attentat. »
Il n’est que la vertu et le mérite qui puissent réellement exempter un individu de tout châtiment. Mais la noblesse d’âme n’est le plus souvent que conséquence de celle de sang. Par un exploit glorieux, une noble âme peut se laver des actions qui lui sont reprochées. À qui sauve un État, l’État peut tout offrir. Rodrigue mérite de par les lois d’être condamné devant le roi mais ayant versé son sang et sauvé son royaume, ses actes de bravoure le rachètent.
« les Mores en fuyant ont emporté son crime. […]
Dans leur sang répandu la justice étouffée
aux crimes du vainqueur sert d’un nouveau trophée. »
Et si une telle indulgence peut paraître cruelle pour les requérants, ils sauront s’y résigner car il est toujours juste qu’un sujet se soumette à son souverain :
« Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ;
et quand un roi commande, on lui doit obéir. »
Une nouvelle fois, Corneille ne se montre guère original : la justice n’est ni sévère ni indulgente, elle se doit simplement d’être juste belle lapalissade ! Les exceptions doivent être rares et justifiées par des mérites singuliers – autre tautologie de bon sens ! Mais une bonne justice est également une justice efficace, une justice respectée. La justice est rendue au nom du roi et de sa souveraine autorité à laquelle tous sont soumis. Le pouvoir des juges repose in fine sur le pouvoir des Princes et leurs sentences sur les lois de leur souverain.

La loi du souverain ou la monarchie absolue modérée
Le souverain fait la loi et il ne fait guère de doute pour Corneille qu’il ne peut pour la France n’y avoir qu’un seul souverain. Dans un XVIIe siècle secoué par les frondes et caractérisé par l’avènement de la monarchie absolue, le principe monarchique de l’autorité royale ne se discute pas dans les vers du poète. Il peut, avec amusement et par la voix d’un Géronte , dénoncer les ambitions libertaires d’une jeunesse peu soucieuse d’ordre. Dans deux de ses pièces, Corneille discute les divers types de régimes politiques avec un relativisme qui s’inspire de la théorie des climats, topique déjà en vogue dans un XVIIe siècle qui connaissait l’œuvre d’Aristote.
« J’ose dire, seigneur, que par tous les climats
ne sont pas bien reçus toutes sortes d’états ;
chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
qu’on ne sauroit changer sans lui faire une injure :
telle est la loi du ciel, dont la sage équité
sème dans l’univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique,
et le reste des Grecs la liberté publique ;
les Parthes, les Persans veulent des souverains,
et le seul consulat est bon pour les Romains. »
S’il constate la diversité des régimes, il dénonce les illusions et des dangers des régimes démocratiques souvent anarchiques. Ainsi en est-il de l’antique Sparte où les rois n’ont qu’une faible autorité sur un peuple inconséquent :
« Sparte est un état populaire,
qui ne donne à ses rois qu’un pouvoir limité :
on peut y tout dire et tout faire
sous ce grand nom de liberté. »
Mais l’exemple favori de Corneille reste bien sûr celui de Rome et de sa République :
« Ce nom depuis longtemps ne sert qu’à l’éblouir,
produit des citoyens plus puissants que des rois,
les grands, pour s’affermir achetant les suffrages,
tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
qui par des fers dorés se laissant enchaîner,
reçoivent d’eux les lois qu’ils pensent leur donner » .
S’il faut donc rejeter la démocratie qui est contre nature en soumettant les gouvernants aux gouvernés, quel régime doit-il être recherché ? Corneille prend alors exemple sur la Grèce qui possède de vrais rois auxquels les peuples hellènes sont soumis. Mais ces rois eux-mêmes sont soumis aux lois, incarnation de la raison et de la justice, qui limitent ainsi le pouvoir.
« La Grèce a de plus saintes lois,
elle a des peuples et des rois
qui gouvernent avec justice :
la raison y préside, et la sage équité ;
le pouvoir souverain par elles limité,
n’y laisse aucun droit de caprice. »
Le meilleur règne est celui des lois que doivent faire respecter les rois. Or, il devenu évident au XVIIe siècle que le roi peut faire et défaire la loi et qu’ainsi, il fait appliquer ses lois sans pourtant y être soumis. La monarchie absolue doit donc apprendre à se limiter.

L’obéissance aux lois du souverain
Le souverain impose sa loi à tous. Jean Bodin définissait déjà la souveraineté par cette principale prérogative du roi, cette « puissance de donner loy à tous, c’est-à-dire commander ou défendre ce qu’il voudra, sans qu’on en puisse appeler, ni mesme s’opposer à ses mandement » . La souveraineté constitue donc une puissance de commandement d’ordre public, la parfaite superioritas : après Dieu, le souverain est le seul maître. Ainsi est-on souverain « quand on peut hautement donner à tous la loi » . Toujours selon Jean Bodin, « tous les autres droits sont compris sous cette maîtrise primordiale » dont le droit de vie et de mort sur tous : « Le roi peut, à son gré, disposer de ma vie » . Et c’est le devoir de tout sujet que d’obéir à la loi de son souverain.
« Mais on doit ce respect au pouvoir absolu,
De n’examiner rien quand un roi l’a voulu » .
Que tous se soumettent à leur roi : est-il plus claire affirmation du modèle politique de la monarchie absolue ? Cette obéissance est due quels que soient les ordres du souverain. Que ceux-ci soient injustes, nous dit Jean Bodin, le magistrat est tenu d’obtempérer. Comme le magistrat n’est légitime que par la volonté du souverain, il est « sujet aux lois et au souverain » : il ne saurait « contrevenir aucunement à la volonté de son prince, ès lois humaines, auxquelles le prince peut déroger » . De même, « le suject n’est recevable de rien attenter contre son prince souverain, pour meschant et cruel tyran qu’il soit » . Source de toute justice, auteur des lois, il est au-dessus de la justice et des lois des hommes.
« Quand ces devoirs communs ont d’importunes lois,
la majesté du trône en dispense les rois. »
Chaque loi dépend de « sa pure et franche volonté », disait Bodin. Les sujets doivent tout à leur souverain et ne peuvent en rien exiger car
« quoi qu’on fasse d’illustre et de considérable,
jamais à son sujet un roi n’est redevable. […]
[et] qui sert bien son roi ne fait que son devoir » .
Ainsi, chacun doit avoir conscience
« que les rois sont jaloux du souverain pouvoir,
qu’ils aiment qu’on leur doive, et ne peuvent devoir,
que rien à leurs sujets n’acquiert l’indépendance, […]
et qu’on n’a jamais droit sur leur reconnoissance » .
C’est bien en ce sens que, dans Le Cid, le Comte a tort quand il conteste l’honneur fait à Don Diègue. Son emportement, jusqu’à donner un soufflet, est la marque d’un orgueil qui déraisonne jusqu’à remettre en cause la valeur de son roi.
« Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
Qu’ils savent mal payer les services présents. »
Cet excès d’orgueil, proche de l’hubris des Grecs, est ainsi doublement condamné : par le choix du roi et par le duel remporté par Rodrigue. Les souverains peuvent tout et tout ordre, même le plus inique et le plus sanglant, se trouve couvert par la raison d’État.
« Tous ces crimes d’état qu’on fait pour la couronne,
le ciel nous en absout alors qu’ il nous la donne, […]
Qui peut y parvenir ne peut être coupable ;
quoi qu’il ait fait ou fasse, il est inviolable :
nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,
et jamais on n’a droit sur ceux du souverain. »
Dans le dilemme tyrannie/anarchie, on navigue entre Charybde et Scylla. Dans l’obligation de choisir, Corneille, à la manière de Bodin, penche pour la tyrannie : « La tyrannie d’un Prince est pernicieuse, de plusieurs encores pire : mais il n’y a point de plus dangereuse tyrannie que celle de tout un peuple : […] Toutefois elle n’est point encores si mauvaise que d’Anarchie, où il n’y a forme de Republique, ni personne qui commande, ou qui obeïsse » . Mais il est remarquable que certaines citations sur le pouvoir absolu des rois soient tirées de la Mort de Pompée qui avait pour but de dénoncer la tyrannie. La pièce constitue une dénonciation des excès et dérives du pouvoir. En ce sens, si le pouvoir absolu des rois peut tout, il ne semble pas souhaitable à Corneille d’en user à l’envi. Car si le pouvoir royal peut avoir des sources secondaires diverses depuis l’hérédité de la couronne par les liens du sang les intrigues politiques de Corneille tournent souvent autour de disputes au sujet de ces droits de succession par le sang comme par exemple dans Nicomède, Agésilas, Héraclius ou Rodogune , elles concernent aussi le droit de conquête militaire qui renverse les gouvernants et élève des tyrans, ou le meurtre politique. Ainsi, les crimes
« sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
pour monter dans le trône et nous donner des lois » .
Il est une unique source primaire de tout pouvoir sur Terre : Dieu. Il faut obéir au roi
« De qui l’indépendance et la sainte autorité
Est un rayon secret de leur divinité » .
Saint Paul l’affirmait explicitement : « Que toute vie se soumette aux autorités qui la dépassent. Car il n’est pas d’autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent, c’est Dieu qui les a constituées. Ainsi, qui se dresse contre l’autorité se dresse contre l’ordre instauré par Dieu. […] C’est pourquoi se soumettre est une nécessité. Non seulement par crainte de la colère, mais par souci de la conscience » . Et la monarchie absolue n’affirme rien d’autre par la bouche de Bossuet que son droit divin. L’Aigle de Meaux, dans La Politique tirée de l’Écriture sainte, affirme que l’origine divine de la société a été corrompue par le péché originel. Seule l’autorité peut lui servir de frein. À cet effet, Dieu a immédiatement remis le pouvoir absolu aux souverains temporels, à titre de délégation de sa majesté divine. Toute puissance vient ainsi de Dieu et aucune autorité, aucune « force coactive » ne peut s’exercer contre le monarque, qui ne connaît pas de borne à son pouvoir : les sujets doivent au maître, comme le fils à son père, une entière obéissance, quelle que soit la valeur de l’ordre donné. Corneille, comme Bodin, n’approuve donc pas le tyrannicide .
« Mais ce n’est pas au peuple à se faire justice :
l’ordre que tient le ciel à lui choisir des rois
ne lui permet jamais d’examiner son choix ;
et le devoir aveugle y doit toujours souscrire,
jusqu’à ce que d’en haut on veuille s’en dédire. »
Certes, le Roi est retenu par des devoirs de conscience dont il est responsable devant Dieu. Cependant, dans la pratique, Bossuet comme Corneille n’imaginent pas qu’il puisse y avoir aucune entrave à l’exercice de la volonté royale : responsable devant Dieu, le Roi ne l’est pas devant ses sujets auxquels ne le lient aucun pacte ni aucun contrat : « Il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique. » Ainsi « le trône soutient la majesté des rois » : ces derniers peuvent tout mais doivent pourtant limiter leur pouvoir.

La limitation du pouvoir
Corneille est le seul auteur de son temps à composer de la tragédie psychologique. Le dilemme cornélien est d’abord un dilemme interne au personnage, une psychologie dualiste où s’affrontent conscience et volonté. Mais il convient de se changer plutôt que l’ordre du monde. Devant les événements, le héros cornélien se change lui-même, renonce à sa volonté pour son devoir. Ainsi les deux amants du Cid vont-ils contre leurs sentiments et conformément à leurs devoirs familiaux. Les dialogues se font alors doubles : derrière chaque parole, le spectateur sait discerner les vrais sentiments. Ce double niveau du langage cornélien en fait toute la grandeur.
De même le roi peut tout mais ne doit pas tout. Le dédoublement psychologique se retrouve dans un pouvoir qui se limite par devoir et contre ses désirs afin de « gouverner en César et juger en Caton » . Le souverain « ne se peut lier les mains quand ores il le voudrait », disait Bodin. Dans ces conditions, il est « impossible par nature que le souverain se donne lois et commande à soi-même ». Corneille au contraire conçoit qu’un souverain doit limiter sa puissance et dire : « Je n’abuserai point du pouvoir absolu. » Plus sensible aux considérations chrétiennes, il sait qu’un pouvoir octroyé par Dieu doit respecter la divinité et ses lois.
« Céphée
Qui veut en bien juger n’a point le privilège
d’aller jusqu’au blasphème et jusqu’au sacrilège. […]
et par une justice à moi-même sévère,
je vous refuse en roi ce que je veux en père.
Phinée
Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois
dont l’aveugle rigueur s’étend jusques aux rois ?
Céphée
Celles que font les dieux, qui, tout rois que nous sommes,
punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir
que pour le mesurer aux règles du devoir. »
Telle est la grandeur d’un roi que de savoir s’imposer limites et devoirs. Le pouvoir a ses privilèges mais impose les servitudes de la grandeur.
« Bérénice
N’êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire,
que pour assujettir l’empereur à l’empire ?
Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi !
Elle affermit ou rompt le don de votre foi !
Ah ! Si j’en puis juger sur ce qu’on voit paroître,
vous en êtes l’esclave encor plus que le maître. »
« Tite
Tel est le triste sort de ce rang souverain,
qui ne dispense pas d’avoir un cœur romain. »
Qui viole les lois de Dieu, faible ou puissant, humble ou souverain, doit redouter le châtiment divin. « Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice. »
Certes, « le trône a d’autres droits que ceux de la nature » mais, parmi les lois divines, le souverain doit le respect aux lois de la nature. On chercherait en vain une conception précise et solide du droit de nature chez Corneille. Il recueille là une idée qui est présente dans toute étude de droit de son temps : celle d’un droit supérieur au droit positif des hommes : « La nature en tout temps garde ses premiers droits. »
Point de révolution à la Grotius chez qui « le droit naturel est immuable jusque là que Dieu même n’y peut rien changer » . Pour Grotius, « la mère du droit naturel, c’est la nature humaine » . Le droit, rapporté à l’être de l’homme est donc « une qualité morale attachée à la personne en vertu de quoi on peut légitimement avoir ou faire certaines choses. » La vision cornélienne du droit naturel, en accord avec la conception cornélienne du héros, se rapproche plus des conceptions alors répandues de Suarez et de l’école scolastique de Salamanque. « La loi naturelle, écrit Suarez, c’est celle qui nous est connue par la lumière naturelle de la raison […]. Cette loi est la même chez tous les hommes et dans tous les temps, elle a Dieu pour auteur. » La loi naturelle est donc la rencontre de la volonté divine et de la raison humaine. La loi naturelle est créatrice de normes mais non obligatoire car seule la volonté oblige. Si le héros cornélien sait par sa raison quels sont ses devoirs naturels, il ne les accomplit que par la force de son caractère, la force de sa volonté, parfois en violation avec le droit positif des souverains. Le volontarisme suarézien qui exige que la loi éternelle implique nécessairement pour l’homme le recours à la liberté n’efface donc pas l’ancrage dans la Révélation. En dernière instance, la loi est bien un commandement de supérieur à inférieur, de Dieu aux hommes ou du Roi au peuple. « La loi est un précepte commun, juste et stable ayant été l’objet d’une promulgation suffisante. » Pour qu’il y ait loi, il faut que l’ordination rationnelle émane d’un organe souverain. Mais à la volonté du supérieur, la raison de l’inférieur doit consentir au vu du droit naturel.
Une dernière limite à la souveraineté peut être la confrontation avec une autre souveraineté. Il n’est plus alors question des rapports entre le roi et ses sujets mais entre le roi et les souverains d’autres royaumes. On sait le droit international public fondé sur la liberté d’Etats souverains, égaux entre eux et qui ne peuvent être contraints que par leur propre volonté. Ainsi, entre égaux, un roi ne saurait ordonner à un autre souverain.
« Il a droit de régner sur les âmes communes,
non sur celles qui font et défont les fortunes. »
La souveraineté a aussi des limites territoriales qui tendent à préserver l’équilibre des puissances et donc la paix. On ne peut remettre l’ordre en cause sans bonne raison. Ainsi Neptune peut-il protester si le céleste Jupiter se permet une ingérence dans son empire marin.
« Qu’il règne dans le ciel, qu’il règne sur la terre ;
qu’il gouverne à son gré l’éclat de son tonnerre ;
que même du destin il soit indépendant ;
mais qu’il me laisse à moi gouverner mon trident. […]
Après cet attentat sur l’empire des mers,
même honte à leur tour menace les enfers. »
Ainsi le pouvoir absolu en vient-il à se limiter par raison et par nécessité, pour la morale et son intérêt. « Quelle que soit la puissance de l’État, c’est son intérêt même, son intérêt bien entendu qui l’amène ainsi à se subordonner à son propre ordre juridique et à renoncer dans cette mesure à l’emploi de sa seule force, et cela pour cette raison que l’État assurera mieux le respect de son ordre juridique qu’il aura commencé lui-même à s’y conformer. » Les motifs sont d’ordre moral et politique, rappelant que le droit est un moyen et non une fin et qu’appliqué directement au pouvoir, il revêt une forte nature éthique et politique. S’il est une seule idée politique constante et explicite dans l’œuvre de Corneille, c’est le refus du despotisme, du pouvoir qui abuse de ses prérogatives. Agesilas émet ainsi une condamnation du despotisme :
« En Perse il n’est point de sujets ;
Ce ne sont qu’esclaves abjets,
Qu’écrasent d’un coup d’œil les têtes souveraines :
Le monarque, ou plutôt le tyran général
N’y suit pour loi que son caprice,
N’y veut point d’autre règle et point d’autre justice. »
Les tragédies sombres, telles que La Mort de Pompée, Rodogune, Théodore, Héraclius et Attila, sont des dénonciations des souverains qui abusent de leur pouvoir. Aussi dévoué que l’on soit, il est un point qu’on ne dépasse pas :
« Monsieur, pour conserver tout ce que j’ai d’estime,
Désobéir un peu n’est pas un si grand crime ; […]
Que je ne puis du tout consentir à ma honte. […]
Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. »
Il ressort de l’œuvre de Corneille comme une espèce de pacte implicite entre le vassal et son suzerain, entre le gentilhomme et son roi : le premier doit loyauté et obéissance, mais en retour le second doit protection et justice. Il y a là comme une inspiration féodale qui anime la mentalité des gentilshommes du XVIIe siècle où persistent de vieilles idées d’héroïsme et de bravade, ce qui s’oppose aux tendances plus modernes de l’aristocratie à l’élégance morale ou à l’« honnêteté ». La Renaissance et le retour aux sources antiques ont ravivé le prestige de la chevalerie héroïque et ranimé l’audace du moi aristocratique avide de succès et de gloire. Comme l’écrit Bénichou, l’œuvre de Corneille reflète un temps de conflit entre l’aristocratie et la royauté : le héros recherche la gloire et l’orgueil le conduit à défendre son honneur à la manière d’un noble qui, se prétendant humilié par la royauté, affirme son insoumission . Il est moins certain que Corneille trouve cette révolte légitime face à un manque de reconnaissance du roi : un souverain n’a aucun devoir de reconnaissance, elle est purement gratuite, ce qui la rend plus grande et généreuse comme celle d’Auguste dans Cinna. Il est douteux que, ainsi que le dit Bénichou, Le Cid place l’honneur féodal au-dessus de l’autorité royale et nous avons déjà vu comment la désobéissance du comte Gomas y est condamnée. Jamais le héros ne peut l’emporter sur son roi et si Suréna refuse de soumettre sa gloire et de sacrifier sa liberté intérieure au désir de toute puissance du monarque, il se résout à mourir, éloge d’une résistance passive quand celle active est proscrite au nom de la volonté divine.
« Plus je les servirai, plus je serai coupable
Et s’ils veulent ma mort elle est inévitable. »
Montesquieu le constata par la suite, « la gloire n’est jamais compagne de servitude » , et en monarchie, régime dont l’honneur, c’est-à-dire « le préjugé de chaque personne et de chaque condition » est le ressort, le roi doit respect aux lois fondamentales et ne peut attenter à l’honneur des corps intermédiaires sans devenir despote ou faire vaciller son trône .
« Lorsque le déshonneur souille l’obéissance,
Les rois peuvent douter de leur toute puissance. »
Mais pourquoi un roi choisi par Dieu devient-il un tyran ? D’où viennent ses abus de pouvoir ? Des pernicieux conseils de son entourage bien sûr ! La cour n’est jamais peinte chez Corneille sous des couleurs flatteuses. Dans Pompée, Cléopâtre reproche à son frère
« d’écouter ces lâches politiques
qui n’inspirent aux rois que des mœurs tyranniques » .
Ces conseillers par leurs perfides recommandations ne visent que leurs intérêts aux dépens de ceux du roi et du royaume. Un conseiller qui veut supplanter son maître cherchera à
« L’ériger en tyran par [ses] propres conseils,
De sa perte par lui dresser les appareils » .
Aussi un bon roi doit résister aux tentations qu’on lui présente et répondre au conseiller qui l’invite à se faire tyran :
« Porte, porte aux tyrans tes damnables maximes :
Je hais l’art de régner qui se permet des crimes. »
La tyrannie est la ruine de la monarchie. Au XVIIe siècle, si la personne du roi restait sacrée, l’aristocratie désirait « que le pouvoir des rois fût sacré et qu’il fût limité », c’est-à-dire une royauté tempérée comme la souhaitait Corneille . Cette leçon fut reprise de Fénelon à Montesquieu. Ce n’est pas par hasard que Corneille fit de nombreuses tragédies romaines : l’histoire romaine est apparue comme la représentation saisissante de la décadence attachée aux progrès du despotisme ainsi que l’illustrerait Montesquieu dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.

De ce voyage dans l’œuvre de l’auteur du Cid, on retiendra surtout que Corneille était un homme de son temps et que ses idées sur la justice et le pouvoir sont celles de son époque. Peu d’originalité donc, si ce n’est dans la forme par l’éloquence de ses vers, mais beaucoup de bon sens et de principes encore valables de nos jours.
Si un mot devait résumer l’œuvre cornélienne, ce serait celui de « choix ». Les héros de Corneille sont toujours confrontés à un dilemme qu’ils doivent surmonter en faisant primer leur raison sur leurs sentiments. De quelque côté que se tourne le héros, il y a péril et nécessité de sacrifier une valeur essentielle. Rodrigue, Auguste, Polyeucte, Nicomède, Tite, Suréna, tous se trouvent devant des dilemmes douloureux où l’amour, l’honneur, la foi ou le pouvoir sont en jeu. Sur la loi et la justice, Corneille continue à illustrer ce choix : comment le juge doit-il orienter sa raison contre ses premiers sentiments pour faire le choix d’une bonne sentence ? Comment le souverain doit-il renoncer à sa toute puissance pour limiter par la raison son pouvoir ? Le héros cornélien est investi d’une mission qu’il remplit sans faillir, même au prix de ses désirs ou de sa vie. Ainsi agit le roi qui se consacre à sa mission et y sacrifie une large part de lui-même : un bon monarque est un monarque qui se modère ; une bonne monarchie est une monarchie limitée qui éloigne d’elle les risques de despotisme. La question n’est pas que le roi ne puisse pas tout faire, mais qu’il ne le veuille pas et se domine dans un esprit d’honneur et de justice.
On a beaucoup répété, après La Bruyère, que Racine peignait les hommes tels qu’ils étaient et Corneille tels qu’ils devaient être. Ainsi le héros cornélien peut-il servir de modèle au plus grand des rois. Si Louis le Grand suit les leçons illustrées par les grands empereurs romains, il sera promis à plus grande gloire
« et de ses successeurs l’empire inébranlable
sera de siècle en siècle enfin si redoutable,
qu’un jour toute la terre en recevra des lois,
ou tremblera du moins au nom de leurs François » .